‹ Malherbe et ses sourcesChapitre 79 sur 89 · ID., I · texte numérisé non relu

ID., I

» Malh., Il, 644.

Malherbe, qui sent que « l'apathie des Stoïciens n'est pas en loi * », dit en effet à La Garde :

Non, Malherbe n'est pas de ceux Qae l'esprit d'enfer a déceas Pour acquérir la renommée De à'être affranchis i« prison Far une lame ou par poison On par ane rage animée *.

Ainsi, en répondant en quelque sorte à la doctrine qu'il a si souvent lue, il se souvient des suicides glorifiés dans les Épîtres qu'il avait traduites, du poignard de Caton et du breuvage empoisonné de Socrate, « qui de la prison le fit monter au ciel : tellement que, quand j'ai désiré une vie honnête, j'ai par môme moyen désiré... le poignard... et le poison ' ». La philosophie de Sénàque ne l'a conduit ni à renoncer aux biens de ce monde, ni à singer Caton, mais elle a laissé dans son esprit des traces inefiaçables, et il s'en est ressenti dans toute son œuvre littéraire.

Quand on a pris à un écrivain sa façon de comprendre le monde et lu vie^ c'est bien le moins qu'on puisse faire d'accepter ses jugements en matière d'art et de littérature. En ce point encore, Malherbe est l'élève de Sénèque, et le mot le plus fameux, ou plutôt le plus caractéristique, qu'il ait prononcé sur la poésie, il l'a trouvé dans l'épître 95 :« Voyez- vous, disait -il souvent à Bacan, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous

' Malh., II, 527. De même, l'âme est « comme délivrée de prison » dans la traduction des Questiom naturelltê QiAXS.., I, 471). Cf. aussi Malh., II, 355, et 551.

en ponvons espérer est qa'on dira que nons avons été deux excellents arrangeurs de sf/Uabes^ et que nous avons eu une grande puissance sur les paroles^ ponr les placer si à propos chaonne en leur rang, et que nous avons été tons deux bien fous de passer la meilleure partie de notre âge en un exercice si peu utile au public et à nous ^ ». Or, voici ce que disait Pépître à Lucilius, dans la traduction de Malherbe lui-même : ce Tout le soin des grammairiens est en Vâgencement des paroles. Il s*élargit bien quelquefois jusqu'à l'histoire ; mais qiiand il vajusques atix vers^ c^est le bout de sa carrière : il ne passe jamais plus avant. Je vous laisse à penser en quoi Vassemblement des syllabes^ le choix des paroles, la mémoire des fables et la mesure des vers peuvent aider un homme * ». Malherbe pensait que cela ne pouvait aider ni un homme ni une nation, et l'on sait comment il rabrouait Tauteur qui se plaignait que l'État ne récompensât pas mieux les poètes. Inconséquent comme Sénèque et comme tons les raisonneurs, il ne laissait pas d'écrire, et de juger les vers des autres avec autant de soin que de sévérité : et dans ses jugements il suit encore la méthode de Sénèque. On pouvait d'ailleurs, sans être béotien, se réclamer, en matière de critique littéraire, du philosophe latin. N'est-ce pas le maître de la critique française au XTX** siècle qui écrivait : « Les plus belles paroles qui aient été prononcées sur la question des anciens et des modernes, c'est peutêtre encore ce grand et si ingénieux écrivain Sénèque qui les a dites, et on ne peut rien faire de mieux aujourd'hui que de les répéter... ' ». Là-dessus Sainte-Beuve

^ Bacak, /. c, p. LXXVI.

* Malh., n, 687.

' Sajntb-Bbvvb, CQUStrien du lundi, 1 18, p. 138.

citait un très losg passage du grand et si ingénieux écrivain. Malherbe, sans citer son modèle, ne s'en inspirait pas moins : et bien des appréciations littéraires du ^ Traité des Bienfaits et des ÉpUres^ non seulement auraient pu s'appliquer aux écrivains français du début ,du ^VII* siècle, mais encore représentent le jugement de Malherbe sur tous les écrivains en général, et sur ses contemporains et prédécesseurs en particulier. « Virgile .ne prend quelquefois pas tant garde à la vérité qu'à la bienséance, et semble qii'il veuille qu'on le lise plutôt pour plaisir que pour apprendre à labourer. J'en laisserai assez d'autres exemples pour vous en donner un qu'aujourd'hui j'ai été forcé de condamner :

Quand la tiède saison met les plantes en eève. On ième le sainfoin, et le mil, et la fève.

Voulez-vous voir si tout ce quHl dit est véritable et si tout cela se doit semer en même saison ? nous sommes à la fin du mois de juin ; et cependant aujourd'hui j'ai vu cueillir des fèves et semer du mil *. » Voilà des reproches auxquels Malherbe devait s'associer de tout cœur — on sait par Eognier, par Berthelot et d'autres qu'il trouvait à « reprendre » en Virgile, — et voilà surtout à quel point de vue il se placera pour juger Desportes, Bégnier, Bonsard et les autres. Il cherchera s'ils prennent^arde

„à la véritây il voudra voir si ce qiCils disent est véritable^ et il sera impitoyable pour les inexactitudes, pour les

^ ce mauvaises imaginations » et a imaginations bestiales » de Desportes, pour les vers vides de sens qui ne sont que

1 Trad. Malh., II, 671-672, C'est au point de vue de la vérité, ou de la vraisemblance, que se placeront tous les contempteurs de Virgile, jusqu'à Napoléon Joi^ {Correspondance^ t. XXXI)

« moellon » dans les poèmes de Ronsard, pour les fictions poétiques invraisemblables surtout, dont les poètes d'alors usent encore avec désinvolture, ce II avoit aver* sion contre les fictions poétiques, et en lisant une épître de Eegnier à Henri le Grand où il feint que la France s*enleva en l'air pour parler à Jupiter, il demandoit à Regniel: en quel temps cela étoit arrivé, et disoit qu'il avoit toujours demeuré en France depuis cinquante ans et qu'il nç s'étoit point aperçu qu'elle se fût enlevée hors de sa place*. » Ce mépris des fictions poétiques, Malherbe Tavait trouvé bien souvent dans Sénèque : l'épître qui rabaissait les « «arrangeurs de mots et de syllabes » ne dédaignait pas moins « la mémoire des fables » que la mesure des paroles et des vers, et déjà le Traité des Bienfaits dénigrait ces « niaiseries * », ces « baies ' »; ce toute cette manière de fables qui est du gibier des poètes, qui n'ont d'autre but que de dire quelque chose de bonne grâce • ». « Je veux bien qu'il y en ait de si passioonés pour le parti des Grecs, que toutes ces imaginations leur semblent nécessaires ; mais je ne pense pas qu'il s'en trouve un qui cherche quelque substance aux noms qu'Hésiode leur a donnés *'. » Le parti des Orecs^ on l'a déjà vu, avait un seus aussi précis au début du XVII* siècle qu'au temps de Sénèque, et c'est contre lui que Malherbe portait ses coups. Quant aux fictions que lui-même employait, il en trouvait encore la théorie dans

* Racan, l c, p. LXXL

* AlALH., II, p. 8.

' Malh., II, 10 et note (De Benef., I, 4) : baye = tromperie qu^OD fait à quelqu'un pour se divertir (Dict. de TAcad., 1694). ^ Ibid., p. 10.

fi Ibid., p. 8.

le même Traité : « Comme quelquefois un nomenclateur, si sa mémoire lui manque, a recours à l'impudence, et nomme comme il lui vient en la bouche ceux de qui il a oublié le nom ; aussi les poëtes ne se pensent pas obligés à la vérité; mais selon qu'ils sont contraints par la mesure du vers, ou flattés par la beauté de quelque parole, donnent à chacun le nom qui leur vient le plus à propos, et ne sont point blâmés d'avoir enrichi la matière de quelque chose de leur invention. L'un ne donne point la loi à l'autre \ ». C'en était assez pour permettre à Malherbe d'accommoder librement les fictions reçues, en répondant aux critiques qu'ail n'apprêtoit pas les viandes pour les cuisiniers » : et cela ne l'empêchait pas de relever dans Desportes telle « fable nouvelle ». Pour combattre l'habitude des fictions, pour en combattre surtout le pédantisme, et pour dédaigner cette connaissance précise * et cette reproduction exacte de l'antiquité, dont la Pléiade faisait tant de cas, Malherbe n'avait qu'à se souvenir de Sénèque. De nos jours, quand M. Brunetière combat l'érudition, il trouve à citer Bossuet : Malherbe, sans citer Sénèque, n'avait qu'à répéter ce qu'il en avait retenu pour combattre non seulement le pédantisme, mais môme le lyrisme et les poètes hellénisants, et pour demander à la poésie plus de raison, de bon sens, de

* Malh , II, p. 9 {De Benef., 1, 3).

' BàïF (éd. fiecq de Fouquière, p. 29S) recommande déjà à Desportee « plas de sens et moins de savoir », et da temps de La Fontaine on demande encore à l'écrivain

Qu'il cache son savoir et montre son esprit.

(La Font., éd. Régnier, IX, 373)

Malherbe préfère, comme Montaigne, une tète bien faite à one tète bien remplie ; l'expression o tête bien faite 0 se trouve dans la traduction de Sénèque (Malh., II, 361).

naturel, de clarté et d'idées surtout. Comme il venait en un temps fort raisonneur, on écouta ses leçons ; et quand Boileau proclama le triomphe de celui qui

D'un mot mis en sa place enseigna le poavoir ^,

la traduction de Sénèque par Malherbe aura déjà une vingtaine d'éditions : « les règles du devoir » ont un peu été pour « la Muse » les règles du dissertateur latin, et à mesure qu'on « reconnaît les lois » du réformateur de la poésie, on continue à lire la traduction qu'il a donnée de Sénèque, et que Du Byer a achevée avec un soin pieux, que Godeau et d'autres ont vantée infiniment.

Cette traduction a donc une double importance dans l'histoire de la littérature française. Admirée du XVII* siècle, elle a été pour Sénèque un peu de ce qu'Amyot fut pour Plutarque ; puis elle constitue un monument de la prose oratoire, et il faut la placer à cet égard immédiatement après l'œuvre de Balzac : Malherbe, au reste, ne croyait-il pas qu'il aurait pu suffire aux deux tâches de réformateur de la prose et de la poésie, et n'a-t-il pas dit des écrits de Balzac que tout cela lui était déjà venu à l'esprit ? En outre, la façon dont Malherbe s'assimile Sénèque correspond à un développement important de la poésie française. Au moment où le classicisme en était

* C'est à peu près, comme on voit, le mot de Malherbe à Bacan, c'est-à-dire celui de Sénèque sur la poésie en général. « Mettre un mot en sa place » est si bien la leçon donnée par Malherbe au XVIP siècle, qu'on la retournera contre Malherbe lui-même en lui reprochant avec un pédanteeque souci de symétrie, de n'avoir pas mis un complément à « verre » comme à « onde » dans :

M'espérons plus, mon âme...

La. Fontaine reproche aussi à Ronsard d' « arranger mal ses mots » (éd. Régnier, IX, 373).

encore à se chercher Ini-môme, -à l'âge ingrat qa'il traversait au commencement du XVII* siècle, il avait besoin de nouveaux maîtres et de nouvelles leçons. La prose fit sa rhétorique, on l'a bien dit, avec Balzac, qui ne fut vraiment qu'un professeur do rhétorique. Malherbe fut le maître de philosophie, et non seulement il confia à la prose la sagesse de Sénèque, mais surtout il travailla a inculquer cette sagesse à la poésie « lyrique », qui écouta d'une oreille docile: et alors on put le regarder comme un nouveau Ponocrate, ce instituant son élève en nouvelle discipline, et essayant de lui faire oublier ce qu'il avait appris sous ses antiques précepteurs ». La poésie lyrique avait montré au XVP siècle la pétulance et les curiosités de la période enfantine, elle avait eu le maniérisme des premières coquetteries : et maintenant Malherbe lui commandait de prendre un inaintien grave, d'avoir des idées sérieuses, logiques et précisés^ et des paroles sobres et nettes. Comme le niaître de philosophie, il lui apprenait à faire avec règle et méthode tout ce qu'elle avait fait jusque là t sans le savoir ».

Page 1