GROSSE TEMPETE DANS UN PETIT CERVEAU
Nous reviendrons à la rue Godot-de-Maiiroy, à l'heure où Yvette, revenant de son long évanouissement, ouvrait les yeux, regardant autour d'elle. Près d'elle était penchée son amie Basilide ; dans le coin du boudoir, Francis les observait... Elle passait les mains dans ses cheveux en désordre, faisant des efforts pour s'expliquer comment elle se trouvait ainsi; elle ressentait à la tète une douleur lourde, et ne pouvait comprendre l'état d'engourdissement dans lequel, en même temps que son cerveau, son corps se trouvait plongé. Mais c'était vainement qu'elle cherchait à mettre deux idées de suite dans sa tête. Elle ne se souvenait pas, elle se sentait lasse, ses membres à chaque mouvement la faisaient souffrir, comme si elle avait été meurtrie de coups.
Basilide lui offrait à boire...
Elle la regarda :
— Comment suis-je ainsi? demanda- t-elle...
d04 MALHEUR AUX PAUVRES!
— Tu t'es trouvée mal... Ne pense plus à ça... Remets-toi...
Et comme ses mains se promenaient sur son front, le sentaient humide ainsi que les cheveux :
— J'ai les cheveux tout mouillés...
-^ C'est moi qui tout à l'heure t'ai mouillé les tempes pour te faire revenir... Tu étais quasi comme morte... Tu m'as fait joliment peur!... Ça va mieux, maintenant?
Elle resta alors deux grandes minutes silencieuse, les regards fixés sur le tapis ; elle faisait des efforts inouïs pour se souvenir..- Un moment, une idée épouvantable passa par son cerveau ; elle se disait :
— Est-ce que Denis allait plus mal? est-ce que l'on m'a emmenée de chez nous parce qu'il est mort?... Mais non!
Elle se souvint qu'elle était partie de la maison et qu'il lui avait envoyé un baiser par la fenêtre... C'était bien ça, elle était allée avec Basilide... pour toucher sa note chez L'Hautil... Elle l'avait vu, lui, puis Basilide était descendue chercher de la monnaie... Alors il avait recommencé ses odieuses propositions, qu'elle avait repoussées, indignée, puis il l'avait prise dans ses bras, . . Elle s'était défendue et s'était sauvée pour se jeter par la fenêtre... Est-ce qu'elle avait accompli sa résolution?... Mais non! non, il l'avait prise au cou, il l'avait frappée, elle avait perdu connaissance et alors il avait été entièrement maître d'elle... Est-ce qu'elle avait été la victime de cet homme?
Le front dans ses mains, égratignant ses cheveux, elle se refusait à croire à un pareil crime... Mais c'était vrai, cependant, c'était vrai! sa langueur en attestait... Elle avait appartenu au misérable, sans force, inerte,
livrée tout entière par sa défaillance... Oh! mais c'était abominable...
Elle releva la tète et regarda autour d'elle, l'œil ardent, le regard fou. Quand elle vit dans le coin, humble, mordillant sa moustache, lui souriant bêtement, le misérable, elle jeta un cri de rage.
— C'était vrai! Oh! les gueux! les gueux!...
Et comme Basilide s'approchait effrontément en disant :
— Lavette, voyons... Ça devait arriver un jour ou l'autre.
Elle se dressa, menaçante, effrayante, et elle courut sur la fille qui se sauvait, en protégeant de son coude levé son visage blême de peur.
— Toi, saleté, qui m'as conduite ici..., tu me prends donc pour une ordure de ton espèce?... Le trottoir ne rapporte donc pas assez?...
Et elle courait dessus, lui jetant à la face les plus abjectes épithètes ; la colère lui faisait monter aux lèvres le langage du ruisseau..., comme le feu sur l'eau fait en bouillant monter l'écume..., et ses mains se tendaient crispées, cherchant à la saisir, et si elle avait réussi, elle l'aurait assurément étranglée.
Mais Basilide, épouvantée, alla se réfugier derrière Francis... Alors, ce fut devant lui qu'elle s'arrêta,
— Yvette, dit-il, c'est trop d'affaire pour si peu.
— Comment? canaille... si peu...? comment, lâche...? Tu crois parce que mon homme est au lit que tu peux me déshonorer! Tu me traites comme tes amis traitent ta femme; mais j'étranglerai la fille qui t'a aidé, et toi, je t'arracherai les yeux, je t'arracherai les moustaches... Lâches! lâches'...
Et disant ces mots, absolument sans conscience, folle
de colère et de rage, Yvette se jeta sur lui les ongles crispés...
La scène tournait mal, et Francis avait eu de la peine à conserver son calme de tartufe ; il saisit les deux bras de la jeune femme et la repoussa, mais celle-ci se déballait.
— Continue donc ton œuvTe, fainéant, lâche, puisque tu m'as salie de ta personne, tue-moi donc au moins... Tu t'attaques aux femmes... Tiens, lâche!...
Et, ne pouvant le frapper, elle lui crachait au visage.
— Ah çà ! à la fm !... fit-il violemment avec une force étonnante dans ce corps grêle; force factice qu'a pour une minute le plus faible au paroxysme de la colère ; il la jeta de l'autre côté de la chambre ; elle faillit tomber, mais elle se redressa aussitôt.
— Fort avec les faibles..., lâche !...
— Il faut en finir... Vous voulez de l'argent? c'est une petite scène de chantage!... Combien voulez-vous, et finissons-en.
— De l'argent?... Oui, c'est comme ça les femmes que vous avez... Même la vôtre, vous l'avez eue parce que vous l'avez payée plus cher...
— Allons, assez ! et il fouillait dans son portefeuille. Basilide, accroupie dans le coin, n'osait bouger et
tremblait de peur.
Yvette rattachait hâtivement ses cheveux, les dents serrées ; en regardant autour d'elle, elle vit son panier et le prit, et sortit en lui jetant au visage une odieuse injure...
Une fois dehors, elle marcha vite ; il lui semblait que tout le monde la regardait, qu'on lisait sur son visage ce qui venait de se passer; c'était un affreux cauchemar dont la pensée lui faisait monter le rouge au front ; elle
avait des tressaillements comme si le contact du misérable avait laissé sur elle une lèpre qui la dévorait; puis elle essuyait du revers de sa main ses lèvres; elle aurait voulu s'arracher la peau où les baisers de cet homme s'étaient posés ; elle était prête à croire qu'on voyait la marque, comme la lettre que le fer rouge du bourreau plaçait sur l'épaule du criminel... Sa chair était flétrie, souillée, et l'àme restait pure et voulait se défaire de son enveloppe tachée... la robe de Nessus !
Elle ne s'apercevait pas que, ceux qui la regardaient n'avaient d'autres idées que l'étonnement de voir une femme belle, jeune et sans doute co juette, dans une robe en loques et les cheveux presqui3 ébouriffés, une femme qui courait par les rues comnio une folle...
« Il faut avoir du courage, il faut mourir...» pensaitelle.
Et elle marchait toujours; elle devait passer le long du canal, et c'est là qu'elle en finirait; puis la pensée de son mari, de son Denis, qu'elle avait eu tant de peine à arracher à la mort, et qui était près de la fenêtre, dans son grand fauteuil, guettant son retour, chassait l'idée du suicide. Mais qu'allait-elle faire? qu'allait-elle dire en arrivant?
Alors il lui prenait une rage sourde ; elle voulait se venger des misérables, d'elle, une ancienne amie, sa demoiselle d'honneur; elle se souvenait que sa mère lui avait dit souvent qu'il fallait choisir ses amies ; elle trouvait ce conseil un radotage de vieille femme. Quelle leçon, à cette heure ! Mais enfin, elle ne pouvait en rester là. Si, pour son mari elle vivait, il fallait punir les infâmes. Parler à Denis, cette pensée ne lui venait même pas; c'était le coup de la mort pour le pauvre garçon. Ah! s'il avait été fort, elle serait rentrée chez elle, elle
aurait mis dans la main de Denis un couteau, elle lui aurait dit :
— Denis, je suis une honnête femme ; un autre a mis la main sur moi : viens m'aider à le tuer...
Elle aurait poussé Denis sur lui, et, si le courage de son homme avait faibli, elle aurait pris l'arme des mains et aurait achevé la victime.
Cela était impossible, puisqu'il fallait prendre son mari sous les bras pour le faire marcher comme un enfant.
Elle s'arrêta, une idée lui venait : elle allait chez le commissaire de police et racontait ce qui s'était passé... Elle les accusait tous les deux... Mais quel scandale!... Elle était accotée dans l'angle d'une porte et un bras croisé sur sa poitrine soutenant le coude de l'autre, le menton dans la main, elle hésitait, elle était prête à aller tout dire.
— Mais, Denis saura tout!,., et il en mourra dans l'état où il est... et puis, de bon gré ou de force, je suis une femme perdue et tout le monde le saura, on aura pitié de moi; mais on rira en dessous... Non, de tous les côtés, c'est la honte!... Pour lui, qu'y aura-t-il...? J'ai été chez lui...; il m'adonne des bijoux... Le premier jour où il a osé me parler d'amour, j'aurais dû tout dire à mon mari et refuser d'y aller... Au contraire, pendant la maladie de mon mari, j'y ai été... Sa complice dira comme lui ; il répétera ce qu'il a osé dire, que c'est une scène de chantage... Il est riche, il aime le scandale, et il est fier de ses amours à tapage... Il se fera défendre par un avocat à la mode qui, se servant de Basilide comme témoin, dira que c'est la misère qui m'a poussée à le chercher comme amant..., que c'est la misère qui a forcé mon mari à faire semblant de ne
rien voir... Oli ! non! nonl... Qui sait cela? lui et moi... et elle. Nous nous retrouverons!...
Elle allait se remettre en route; elle vit de l'autre côté delà rue des gens qui la regardaient curieusement; elle devint rouge et porta ses yeux sur elle ; elle comprit... Sa robe était déchirée, sa chevelure tombait sur ses épaules ; elle eut honte et entra dans une crémerie ; elle se fit servir un café pour avoir le prétexte de s'asseoir, et, tirant de sa poche une aiguille et du fil, elle raccommoda rapidement ses vêtements...
En prenant le café auquel elle n'avait pas seulement pçnsé à toucher, elle s'aperçut qu'il ne lui restait que quatre sous. Alors elle se souvint du motif pressant qui l'avait fait aller elle-même chez M. deL'Hautil; il fallait de l'argent pour le dîner du soir, et on ne l'avait pas payée... et elle n'irait pas réclamer son argent... toujours l'argent, pensait-elle.
— C'est à cause de l'argent qu'on m'a attirée dans ce piège...
Mais il fallait revenir à la maison pour faire le dîner ; elle était décidée à se taire; qu'allait-elle faire?... Malgré toute sa misère, elle avait gardé son alliance ; elle avait tout engagé, mais pour ce symbole d'union, petit anneau de la chaîne qui la fiait à son mari, elle avait un superstitieux respect... et c'est avec ce symbole sacré qu'elle résolut de sauver la situation... On lui prêta sept francs sur son alliance... et c'est quelques minutes après que nous l'avons vue rentrer chez elle.