LA SINCERE AFFECTION DE M. FRANCIS
On juge facilement de l'épouvantable nuit qu'avait passée Yvette. Lorsque, revenue à elle, on l'avait obligée à se coucher, elle avait essayé de lutter contre le sommeil; mais la fatigue l'avait vaincue... Elle avait dormi, mais dormi de cet affreux sommeil où, inondé de sueur, on s'éveille regardant épouvanté autour de soi et demandant :
— Ce n'est pas vrai ce que j'ai rêvé... Je suis chez moi...
Les plus effroyables cauchemars la tourmentaient ; si bien qu'elle s'éveillait au jour aussi lasse que lorsqu'elle s'était couchée. Anxieuse, elle frappa à la porte de la chambre. Sifflard vint ouvrir ; le père Flamet s'était endormi sur une chaise et la tête sur ses bras placés au pied du lit... Sifflard lui dit aussitôt :
— Ça va bien maintenant, il a eu la fièvre toute la nuit, il battait la breloque ; mais maintenant il dort..., ça lui fera du bien.
un L'AMOUR A LA HONTE. 75
— Ohl bien vrai? demanda la pauvre lemme d'une voix suppliante...
Et, regardant le lit, elle vit son mari endormi. Il n'avait plus ce râle qui lui avait lait tant de mal la veille ; mais il était immobile... Elle eut peur. Elle regarda Silflard avec épouvante et elle courut vers le lit ; elle pencha sa tête à ce point que ses lèvres étaient près de celles de Denis...
11 ouvrit les yeux ; elle eut un sourire ineffable... Lui aussi lui sourit, et elle lui demanda tout bas :
— Comment te sens-tu ce matin, mon chéri?
— Mieux ! dil-il d'une voix faible, un souffle.
— Ne le faites pas parler, vint lui dire tout bas Sifflard à l'oreille; faut le laisser dormir.
— Oui ! oui ! fit-elle obéissante, heureuse.
Il l'avait reconnue, il lui avait souri — et, tout doucement, sur la pointe des pieds, elle sortit.
Elle était bien contente alors ! ... La crise était passée, il y avait de l'espoir!... elle se mit vite à son ménage, et puis ce n'était pas tout, ce bon Sifflard avait passé la nuit avec le pèje Flamet et il fallait s'occuper un peu d'eux ; ils devaient avoir faim..., elle se hâta de faire le déjeuner... Ah ! si elle avait pu à cette heure aller chercher le médecin !
Pour bien s'assurer qu'elle ne se trompait pas, de temps à autre elle entre-bàillait la porte et regardait son mari endormi. Elle s'occupa vite du ménage et du (!('■jeûner... Il était huit heures lorsque vint le médecin. C'est son entrée qui réveilla le père Flamet.
Le docteur s'approcha du malade , et Yvette , le père Flamet et Sifflard l'entouraient, attendant muets, anxieux, le cou tendu, ce qu'il allait dire...
Il se tourna et, le visage riant, dit :
— Allons ! ça va bien, ce matïn... Nous avons, je crois, passé le difficile.
Yvette eut de la peine à se tenir ; si elle avait osé, elle lui aurait sauté au cou... Ah ! le brave homme! Ahl quel talent il avait... Elle le pria de lui expliquer spécialement à elle ce qu'il y avait à faire..., parce que les deux hommes avaient passé la nuit, et elle allait à son tour s'en occuper...
Le médecin fit son ordonnance et dit qu'il viendrait le soir.
Quand il fut parti, Yvette était toute gaie; pour elle, c'était une affaire de jours.
Denis était guéri. Elle embrassa son père. Sifflard voulait partir, elle le retint pour déjeuner, et, comme il disait :
— Vous savez, madame Mérit, il faut que j'aille à l'atelier, je reviendrai ce soir; mais si vous avez besoin de moi dans la journée, il ne faut pas vous gêner, envoyez-moi chercher.
Flamet dit aussitôt :
— Venez nous voir ce soir, toujours... Mais vous concevez, je ne vais pas laisser ma fille comme ça..., je vais rester ici, et je vais l'aider..., je ne veux pas qu'elle se tue, cette enfant-là... : on travaillera après, quand Denis sera debout.
Yvette remercia son père.
Le danger était effectivement passé : chaque jour amenait dans l'état de Denis un mieux sensible ; mais la convalescence était encore éloignée, et comme la maison était lourde en raison des médicaments nécessaires et de la nourriture de deux personnes, le père Flamet et Basilide, qui travaillait un peu pour tâchor de conserver la clientèle..., il ne restait guère comme
pratique que Francis, parce que ceux-là pouvaient attendre trois semaines, un mois, leur linge.
Peu de travail et beaucoup de dépenses avaient amené la misère dans le petit ménage et, avec elle, l'obligation d'engager tout ce qu'on avait...
Un jour, on se trouva dans la plus grande gêne ; Yvette le cachait à Denis; d'un autre côté, elle n'avait pas dit à son père qu'il devait travailler, si peu que ce fût... Denis était convalescent, on l'aidait à se lever et on l'asseyait devant la fenêtre, bien enveloppé, et bien étendu dans un grand fauteuil qu'un voisin avait prêté...
Yvette, se voyant sans argent, fit le compte de L'Hautil ; c'était une vingtaine de francs. Elle envoya Basilide livrer le linge. On l'attendait le soir pour faire le dîner. Elle revint en disant qu'on ne l'avait pas payée, et^ M"^'' de L'Hautil avait dit qu'elle priait Yvette de venir elle-même le lendemain, pour toucher, parce qu'il y avait une erreur.
Cela contraria doublement Yvette. Basilide, à laquelle elle devait déjà de l'argent, lui prêta de quoi faire le dîner, et il fut décidé que le lendemain elles iraient ensemble, parce que, depuis la maladie de son mari, Yvette était moins au courant du compte que son amie.
Le lendemain, lorsqu'elle partit, Denis en l'embrassant lui dit :
— Souhaite le bonjour à Francis...
Et le père Flamet :
— Dis-lui que je lui payerai la chaussure qu'il a usée pour venir voir Denis...
Le pauvre garçon reprit :
— Dis pas ça..., père; est-ce que vous croyez qu'il sait seulement que je suis malade. . . ?
— Yvette a dû lui dire.
— Non ! fit Yvette embarrassée..., justement j'aurais été gênée de sa visite..., il aurait pu croire ({u'on lui demandait quelque chose...
— Tu as eu raison, Vevette! dit Denis... Les joies, ça se partage...; les ennuis, il faut garder ça.
Le père Flamel grognait entre ses dents.
— L'autre doit lui avoir dit...; c'est encore un particulier que le cœur n'étouffe pas...
— Yvette, gênée qu'on parlât ainsi, et qui craignait que son mari ne la chargeât de dire à Francis qu'il serait content de le voir, dit à Basilide :
— Partons pour revenir vite..., car le père n'aime pas être seul...
Elles partirent..., et Denis se pencha un peu pour la voir sortir de la porte ; elle tournait la tête pour lui sourire; souriant aussi, il appliqua le bout de ses doigts sur ses lèvres, comme les enfants pour envoyer un baiser.
Yvette dit à son amie :
— Ma chère, quelle corvée pour moi, d'aller chez ces gens-là; oh! si je n'avais pas si besoin de travailler, c'est une pratique que je ne conserverais pas longtemps.
— En voilà une bonne, par exemple...; mais tu n'en trouveras pas souvent, des pratiques comme ça : ils payent bien, ils ne sont pas exigeants...
— Écoute, j'y vais avec toi aujourd'hui, parce que c'est la femme qui me fait demander; mais j'ai toujours oeur de rencontrer l'homme.
— Pourquoi...? en voilà des idées..., il est très comme il faut, M. Francis... C'est moi qui le trouve plus gracieux et mieux élevé que sa femme...
— Je ne peux pas souffrir cet homme-Ià...
— Je comprendrais que tu dises ça de la femme; mais de lui..., c'est fort, ça... Quand il parle de toi, Une tarit pas sur tes qualités : tu es bonne, tu es jolie, tu es gracieuse..., et ça, ça ne finit plus...
— Rien que d'y penser, j'en ai des frissons, fit Yvette.
— Pour haïr un homme comme ça, il faut que tu aies des raisons.
— J'ai..., j'ai..., dit la jeune femme avec impatience et se contenant avec peine, j'ai pour lui une répulsion!...
— Il t'a fait quelque chose?..., demanda Basilide d'une façon singulière, observant son amie d'un regard en dessous.
— Peut-être ! fit Yvette sèchement.
— Ah ! qu'est-ce qu'il y a eu?...
— Je ne tiens pas à raconter ça...
— Pourquoi? En voilà des bêtises... Dis toujours; j'en sais peut-être autant que toi.
Étonnée de l'air et du ton singulier de son amie, Yvette la regarda.
— Tu te doutes bien de ce que je veux dire...; les trois quarts des hommes sont les mêmes : ils jugent les femmes comme ils les désirent...
— il t'a fait la cour?
— Oui, et d'une façon qui ne me plaît pas... Je ne suis pas comme sa femme, moi I
Basilide éclata de rire; puis, embarrassée pour amener la conversation où elle le voulait :
— Moi, je ne suis pas si sévère que toi; il n'est pas mal, il est comme il faut d'abord... Et puis, je trouve ça amusant, moi, qu'un homme rie avec vous.
— Toi. c'est possible.
— Mais voyons..,, ça n'est pas parce que tu t'es mariée, que tu ne dois pas écouter un homme.
Yvette stupéfaite regardait Basilide.
— Ah çà, c'est pour plaisanter que tu me dis ça?...
— Non; je ne dis pas que l'on doive faire la noce, certainement non ; mais enfin, tout en restant... honnête, on peut bien écouter un homme qui est convenable, incapable de vous faire remarquer... Il y a dans la vie des moments difficiles, où l'on est bien aise de trouver quelqu'un qui vous aide...
— Écoute, Basilide, je suis stupéfaite de ce que tu me dis... C'est trop fort... Du reste, ce n'est pas la première fois que je t'entends parler ainsi... Mais comme je te connais, je sais que toi, ce n'est pas l'idée de te marier qui te tourmente...
— Oh non, je te l'assure... Je vois par où tu passes..., et rien que ça m'en guérirait...
— Oui, c'est ton sentiment! je t'entends souvent parler de ça légèrement ; mais je ne supposais pas que tu m'en croyais capable...
— Capable ! capable!... Mais tu parles de ça comme d'un crime !
— Eh bien !
— C'est une bêtise... Il est bien évident que si tu fais du scandale, si tu te fais remarquer, alors, c'est une faute... Mais je parle d'un homme que tu peux voir sans qu'on trouve ça extraordinaire, puisque c'est l'ami de ton mari et que tu es amenée dans sa maison par ton travail... Je parle d'un homme que sa situation obHge à être discret, qui est dans une position qui lui permet de vous tirer de la situation où la maladie de ton mari vous a mis... Et puis enfin, qui pourrait se douter de ça? Vous ne voyez pas le même monde...
Yvette était si étourdie qu'elle ne trouvait pas un mot d'indignation ; elle dit, presque en riant :
— Alors, toi, tu arranges ça comme ça, tout naturellement?... Il y a un an à peine que je suis mariée avec Denis que j'adorais, que j'adore... et tu trouves tout naturel...
— Mais , ma fille, ça n'empêche pas d'adorer ton mari..., je ne te dis pas de le quitter... Ah! non, ça alors, ça ne serait pas d'une honnête fille...
Cette fois, la morale de Basilide sembla si étonnante à Yvette qu'elle éclata de rire...
— Ris, ris, c'est possible..., mais tu verras où ça mené de se tuer comme tu le fais..., tu vieilliras avant l'âge, tu seras fanée, ridée, et c'est ton mari qui ne se gênera pas pour aller en voir d'autres...
— Nous avons encore du temps d'ici là ! fit gaiement Yvette.
— Tu ne te figures pas ce que M. Francis est capable de faire pour toi... Je n'osais pas te le dire; mais il t'adore, il est fou de toi.
Cette fois, Yvette s'arrêta comme pour se reposer, elle plaça son panier, et regarda Basilide ; puis, en face, elle lui dit :
— Est-ce que cet imbécile... t'aurait chargée de me le dire?
La jeune fille devint rouge jusqu'aux oreilles, mais elle dit aussitôt :
— Es-tu folle !... Voyons, pour qui me prends-tu?... en voilà une idée...
Sans dire un mot, elles reprirent les paniers de linge et continuèrent leur route. Yvette mordillait ses lèvres en disant tout bas :
— Faut-il être obligée d'aller dans cette maison!...
Oh! j'y renoncerai...; j'aimerais mieux retourner chez les autres...
Elle dit tout haut :
— C'est M°^° de L'Hautil qui t'a dit qu'elle voulait me voir?...
— Oui, oui, fit en balbutiant Basilide, c'est elle. Je ne le vois presque jamais...
Yvette lui dit :
— Comment alors as-tu su ce que tu viens de dire?
— En voilà une bonne 1... Ça ne se voit donc pas quand un homme est amoureux d'une femme?,.. Il ne cesse de parler de toi... La belle Yvette par ci..., la belle Yvette par là... Une si jolie fille!... Si elle avait voulu...
Yvette, à ce mot, devint toute rouge du col aux cheveux, et elle dit dans ses dents :
— Le misérable!...
Puis elle dit vite :
— Veux-tu que je te dise, Basilide? Eh bien, aujourd'hui , j'ai absolument besoin d'argent. Je saurais le trouver, lui... que je n'irais pas...
— Ça, ce serait trop bête, par exemple... Puisque je te dis qu'il n'y est presque jamais...; c'est très rare...
Comme achevant haut sa pensée, Yvette disait, en marchant fièrement :
— Mais ça ne durera pas; que Denis aille mieux, et je lui donnerai à entendre ce qui se passe.
— Ah ! Yvette 1. .. deux amis d'enfance... Tu les ferais se fâcher à cause de toi?...
— Eh bien ! exclama Yvette, à cause de qui veux-tu donc qu'un mari se fâche?... Comment, ce gommeux, ce noceur, il a un ami qu'il dit presque son frère..., et
il cherche à lui enlever sa femme ! Mais mon devoir est de dire à Denis : « Ton ami est un lâche, un traître, qu' cherche à briser notre mariage. »
— Ah ! moi, je ne pense pas comme toi... On ne doit jamais faire fâcher des hommes pour des bèlises...
— Des bêtises, répéta Yvette outrée, en haussant les épaules... Tiens, ne parlons pas de ça et dépêchonsnous.
Et elles se hâtèrent.
Quand elles arrivèrent rue Godot-de-Mauroy, la femme de chambre était chez la concierge, elle dit qu'elle allait monter leur ouvrir, parce que personne n'était là ; ellemême allait faire une course pressée, mais on lui avait dit qu'on attendait la blanchisseuse pour son compte... Elle leur ouvrit, et, ayant été prévenir qu'elles étaient là, elle partit. Elles entrèrent dans un petit salon, et aussitôt la porte s'ouvrit et Francis entra.
Yvette, en le voyant, eut comme un choc. Basilide, se penchant à son oreille, lui dit tout bas :
— Tu n'as pas de chance...
Francis souriant disait ;
— Bonjour, mon enfant...; enfin j'ai donc le plaisir de vous voir... Madame vous avait fait venir, elle est indisposée et je n'ai pas voulu que vous ne trouviez que des domestiques, que vous vous soyez dérangée pour rien... Je suis resté pour vous recevoir... Asseyez-vous donc...
— Monsieur, mon mari est toujours malade et je suis bien pressée...
— Ah! c'est vrai, Denis..., comment va-t-il?
— Mieux, monsieur, je vous remercie..., mais je redoute toujours de le laisser seul...
— Vous avez raison... Alors, madame m'a dit que
VOUS aviez un compte à régler, on n'avait pas de monnaie..., quel est-il?
— Voici le livre...
Francis regarda..., puis fouillant dans son portefeuille...
— Je n'ai pas de monnaie..., tenez voici cent francs, vous rapporterez la monnaie en revenant.
Basilide observait Yvette ; celle-ci dit aussitôt :
— Nous allons descendre et je vais vous remonter la monnaie...
— Mais je ne veux pas... En revenant la prochaine fois...
— Non..., je tiens à vous rendre la monnaie. Basilide, qui semblait guetter cet incident, dit aussitôt :
— Tu ne vas pas descendre et remonter. . . , on n'a pas besoin d'être deux..., je vais aller chercher de la monnaie.
Et, sans attendre de réponse, elle prit le billet et disparut... Yvette était furieuse, et, cependant, la prévenance de Basilide était toute naturelle... Mais, en se voyant seule avec Francis..., elle eut comme un frisson ; elle fut ennuyée lorsque, tout doucement, il lui dit :
— Ma chère enfant, asseyez-vous donc une minute et parlons un peu de votre petit ménage, en attendant que votre ouvrière remonte.
Elle obéit, et s'assit gauchement sur le coin d'un fauteuil, bien droite..., très embarrassée de sa contenance.
— Voyons : et Denis va mieux, alors?
— Oui, monsieur, je vous remercie...
— Tant mieux... Il n'a pasencore repris son travail?...
— Oh ! non, monsieur, et il sera longtemps encore avant de pouvoir le reprendre...
— Il y a déjà longtemps qu'il est malade?
— Bientôt deux mois...
— Deux mois !... Mais sa maladie devait vous empocher de travailler 1
— J'ai mécontenté beaucoup de monde...; mais, en raison de la situation, j'espère qu'on ne se fâchera pas et que les pratiques reviendront.
— Vous avez dû user toutes vos économies!.., Yvette ne répondit pas. Il reprit :
— Vous savez que je suis à votre disposition... Je vous l'ai déjà offert.
— Je vous remercie, dit-elle sèchement.
Francis la regarda en se mordant les lèvres. Il y eut un silence... au bout duquel, comme s'il prenait un parti, il lui dit :
— Yvette, vous ne vous figurez pas ce que les épreuves par lesquelles vous avez passé vous ont changée... Vous n'êtes pas raisonnable... Vous vous sacrifiez à un sentiment absolument faux.
— Mais Dieu, monsieur, je suis très fâchée d'être venue, j'espérais ne pas vous voir, et si j'avais cru devoir vous rencontrer, quoique ayant bien besoin de mon argent..., je ne serais pas venue...
— Mais, petite obstinée, vous savez bien qu'il ne dépend que de vous de changer votre situation...
Yvette se leva aussitôt et dit :
— Je savais qu'il en devait être ainsi avec vous... Vous allez recommencer votre indigne conduite..., je vais attendre Basilide en bas... *
Francis la regarda amoureusement et ne bougea pas; elle se dirigea vers la porte et voulut l'ouvrir; la porte était fermée... Elle tressaillit et, se tournant aussitôt, elle regarda Francis.
Celui-ci se mit à rire en disant :
— Comprenez-vous?
— Non ! fit-elle effrayée, mais se refusant à croire a rinfàme pensée qui lui était venue...
— Vous ne comprenez pas, Yvette, que je veux en finir avec cette résistance ridicule?...
— Ah! mon Dieu, que me dites-vous là...? Vous êtes fou, monsieur, vous voulez me faire peur...
— Non, dit-il en s'approchant d'elle... Je veux t'aimer...
— Oh ! mais vous êtes un misérable... Vous n'y pensez pas?...
Et ayant vainement secoué la porte pour l'ouvrir, elle se reculait devant Francis qui, toujours riant, s'avançait vers elle.
— N'approchez pas, ne me touchez pas... ou j'appelle...
— On ne t'entendrait pas... Nous sommes seuls...
— Basilide va revenir..,
— Oui, elle reviendra ce soir...
— Oh! mais, c'est une infamie... A moi... Vous êtes un misérable..., vous m'avez tendu un guet-apens...
— Ne vous servez pas de vilains mots... Je vous aime, je vous adore, je suis fou de vous. Je serai, s'il le faut, criminel pour t'avoir ; c'est un crime que la femme pardonne.
— Vous êtes un gueux, un infâme..., vous êtes lâche Votre ami, presque votre frère, est malade, mourant, et vous, vous voulez abuser de sa femme...
— Je suis tout ce que tu voudras...; mais surtout je suis fou de toi...
— Ne m'approchez pas, je vous étrangle..., je vous mords...
— Voyons donc ça... Et Francis voulut la prendre dans ses bras, mais elle se débattit et le repoussa...
Elle était superbe, Yvette, en s'arrachant des bras du misérable; insouciante de sa robe qui se déchirait dans SCS mains, elle le repoussait en tapant de son petit poing solide.
Mais Francis, calme d'abord, s'était enflammé à la résistance ; cette t'ois, il fallait triompher d'Yvette, ou il risquait de s'attirer des représailles ; ce fut une poursuite et une lutte dans le boudoir.
Yvette criait :
— Vous êtes un misérable..., un gueux! A moi..., au secours!... Laissez-moi.
— On ne t'entendra pas..., disait-il l'œil ardent, les dents serrées, la bouche lippue.
Et Yvette se débattait, échevelée, déchirée... Et pensant à Basilide, la complice du misérable, elle disait : • — Les coquins, la gueuse!...
Il la prit dans ses bras, il la soulevait et l'entraînait. Au comble de l'épouvante, sa voix avait les notes aiguës de la terreur... Francis, pour éteindre ces cris, appuyait sa tête sur sa poitrine, au risque de l'étoufi'er...
Yvette se tut...
Mais ce fut Francis qui jeta un cri de douleur ; elle le mordait à lui déchirer les chairs... Il la lâcha aussitôt, plein de rage, de passion, de folie, de colère...
Libre, la jeune femme courut vers la fenêtre, éperdue ; elle voulait sauter et se jeter dans la rue, espérant se briser le crâne sur le pavé... Francis crut qu'elle courait à la fenêtre pour appeler au secours. Il se précipita, et, entraîné par sa criminelle action, il la saisit au col, et, d'un coup de poing vigoureux, il la frappa sur la tête...
Le cri d'Yvette s'éteignit dans sa gorge, et elle tomba comme une masse à ses pieds... Il n'y eut dans l'âme de Francis ni pitié ni remords ; la passion bestiale qui, à cette heure, brûlait son sang, devint plus vive en voyant ce corps superbe, à peine vêtu, entièrement couché à ses pieds...
Le misérable se jeta sur sa proie 1...
YII
L ARRIVEE D UiN AMI.
A la même heure, Denis était radieux ; il avait reçu de Trouville une lettre d'un de ses amis d'enfance.
Sifflard, qui était venu avecM""^ Lançard, avait dû lui obéir lorsqu'il avait dit :
— Je veux que lu la lises , parce qu'elle nous mettra en belle humeur... C'est le récit d'une mésaventure... Passe les préliminaires. Il m'annonce qu'il est à Paris, et viendra me voir ce soir... Et arrive à son histoire.
Simard lut :
« ... C'était à la gare de Rouen. L'express partait, j'étais en retard, je me sauvai du buffet, je courus sur la voie et m'élançai dans le premier wagon venu. A peine avais-je ouvert la portière, que le « coursier de » bronze » jeta son hennissement. Un cri aussi aigu que celui de la machine partit du fond du compartiment que j'escaladais en hâte.
» Le compartiment était occupé par une dame seule.
C'était elle qui avait poussé ce cri lorsque j'étais monté.
» Assez intrigué, je déposai devant moi mon menu bagage, lorsque mon compagnon de route, en proie à une émotion excessive, la figure bouleversée, s'approcha de moi suppliante, en me conjurant, dans la langue de Walter Scott, de descendre à l'instant même.
» Je ne sais pas un mot d'anglais, mais la voyageuse ajoutait à ses discours ce dialecte universel qui compte Deburau parmi ses lettrés ; sa mimique, d'une orthographe irréprochable, me faisait comprendre ce qu'elle attendait de moi : ouvrir la portière et me précipiter sur le talus par une vitesse de soixante kilomètres à l'heure.
» Descendre d'omnibus sans faire arrêter, poser sans chanceler, sans secousse, son talon vainqueur sur le macadam, quel Parisien ne résout ce problème à la satisfaction générale ?
» Et puis, on est sous les yeux de jolies dames, dont on a passé les six sous au conducteur. Mais en express, quinze lieues à l'heure et pas de galerie !
» Quant au motif que la fougueuse étrangère paraissait me présenter comme indiscutable, je devais supposer qu'il était tout entier dans l'inconvenance de ma présence en ce wagon; car si le fond de la langue des Anglais est : Godclem! le rudiment de celle des Anglaises est à coup sûr : Shoking ! C'est ce qui pour moi surnagea sur le flot de verbes dont je fus inondé.
» Assez déconcerté d'avoir transgressé le cant , je balbutiai quelques mots d'excuses. Mon Anglaise n'y comitrit pas un mot. Alors, en me reculant dans le coin le plus éloigné de ma voisine, je protestai de la pureté
de mes intentions. Peine perdue ! elle poussait des soupirs à attendrir le Palais de justice.
» Piien cependant dans mes allures qui dénotât la recherche des bonnes fortunes. Mon aspect dit mes mœurs : je suis blond, sympathique, contemplatif, et milady aurait dû comprendre que si son sexe la mettait en risque de jouer le rôle de Lucrèce, je n'étais pas fait pour l'emploi des Tarquins, tempérament dont je n'ai que la moitié des aptitudes.
» Le train fuyait toujours, milady ne se calmait pas, sa surexcitation au contraire allait croissant..., tout faisait prévoir une attaque de nerfs. Cependant j'avais examiné mon inconnue : elle était jeune, et le visage au repos devait être beau. A l'instant où je la voyais, les traits convulsés, elle ressemblait à la Cérès de Prud'hon. Son corps disparaissait sous une couverture qui la couvrait tout entière, dissimulant un embonpoint qui n'indiquait pas l'abstinence.
» La tète dans ses mains, elle mordait rageusement son mouchoir, et tirait à chaque instant sa montre pour voir, sans doute, combien de temps elle avait encore à subir ma présence, La croyant un peu plus calme, j'essayai de me rapprocher ; elle poussa non pas un cri, mais un râle... Je la vis se dresser et s'élancer vers la glace qui protège la sonnette d'alarme. Je me jelai audevant d'elle pour la retenir; ce dernier effort l'anéantit; elle retomba sur les coussins, la sueur perlait à son front. Cette tentative de sa part, on le conçoit, m'avait jeté à mon tour dans un état facile à comprendre ; on approchait de Mantes. Qu'allait-il se passer à l'arrivée? Un scandale pour le moins...; un retard peut-être, et Dieu sait si j'avais hâte d'être près de vous !
» Prenant vite mon parti, je saisis rapidement mon
sac, bien décidé à m'enfuir comme un voleur aussitôt que nous aurions touché le quai.
» Le train avait ralenti, on arrivait ; j'ouvris la portière, milady jeta un dernier cri..., cri terrible, qui domina le tumulte de la gare. Je ne me retournai même pas, la peur me donnait des ailes. Mais l'équipe était là; je n'avais pas fait quatre enjambées, qu'un individu s'était précipité sur moi , et m'avait saisi à la gorge.
» — Misérable! s'écriait-il... Voyez vite, docteur, là, dans ce compartiment, ajouta-t-il en s'adressant à une personne qui l'accompagnait... Oh! la malheureuse femme...
» Les voyageurs descendaient du train ; on se questionnait, on faisait cercle autour de moi... Le chef de gare, qui m'avait saisi, ne me lâchait pas; j'entendais dans la foule des imprécations , des lambeaux de phrases : la cour d'assises!... les galères !
» Les femmes me considéraient avec plus de curiosité que d'indignation ; les papas entraînaient hâtivement leurs fils vers les portes de sortie...
» Tout à coup, un éclat de rire homérique se fit entendre. Le docteur était apparu sur le marchepied du wagon et venait de lancer ces mots :
« La mère et l'enfant se portent bien... »
Sifflard et le père Flamet riaient à se tordre, tandis que M""' Lançard cherchait vainement à se contraindre en se mordant les lèvres.
— Il pourrait se faire, dit gaiement le père Flamet, qu'il soit en retard d'un jour... Car cette dame va peut-être, pour s'excuser, lui demander d'être parrain.
Les rires recommencèrent , — et Sifflard finit sa lecture :
a Je te donnerai d'autres nouvelles demain , chez toi.
» Je vous embrasse tous.
» Aristide. >;
— Qu'est-ce que cela veut dire ? dit tout haut le père Flamel.
Comme pour lui répondre, on frappa à la porte. Sifflard alla ouvrir ; Denis penchait la tête pour entendre.
Celui qui avait frappé demandait :
— Est-ce ici que demeure M. Denis Mérit, monteur en bronze?
— Oui, monsieur!
— Mais ce n'est pas vous, se récriait-on.
— Non, monsieur... Denis est malade...
— Malade!...
Denis, qui avait écouté, s'écria :
— Dites-lui donc de le faire entrer : c'est Aristide. Le père Flamet courut aussitôt, etM-^^ Lançard tourna
curieusement la tête...
— Entrez, entrez, monsieur, dit le père Flamet.
Le nouvel arrivant était un jeune homme; il entra en regardant autour de lui pour voir celui qu'il cherchait. Lorsqu'il aperçut Denis, qui, souriant dans son fauteuil, se dressait pour le recevoir, il courut à lui, le pressa affectueusement dans ses bras, en exclamant :
— Ah! mon Denis! comment, tu es malade, toi!... Et ils s'embrassèrent.
— Je viens te voir, je te crois superbe, et je te trouve invalide... Ehl qu'as-tu donc, mon petit? disait-il en lui serrant affectueusement les mains.
— Tu le vois, je relève d'une fièvre typhoïde... Je ne suis pas bien solide... et toi?...
— Moi... moi, je me porte admirablement... Oh! mon pauvre ami, que ça m'ennuie de te trouver ainsi.
Le père Flamet dit alors :
— Oh! maintenant il n'y a plus de danger...; ça va bien...
Denis alors dit à son ami :
— Monsieur est mon beau-père... Tu sais que je suis marié?...
— Pardieu!...
Il tendit la main au père Flamet et cherchait autour de lui la femme de Denis. Il avait regardé M"'°Lançard, mais son examen s'était aussitôt arrêté; et cependant M'"° Lançard, langoureusement penchée sur une chaise, avait les yeux baissés, la bouche souriante; elle lissait ses beaux cheveux et, en paraissant effacer un faux pli de sa robe, elle troussait suffisamment sa jupe pour laisser voir sa forte jambe... et elle avait dit à mi-voix à Denis, mais cependant de façon à être entendue :
— Un bien beau garçon, votre ami!
Denis avait compris le langage des yeux, et il dit :
— Ma femme est en course; elle va venir tout à rheure... Madame est ma bonne et chère patronne d'apprentissage, M'"*^ Lançard..., et mon ami, celui qui te remplaçait à Paris, Sifflard, mon camarade d'apprentissage. Tu vois, tu es en famille.
— Eh bien, à la bonne heure, je suis content de te trouver bien entouré... Moi, je suis toujours avec moimèiuo.
— Et que vicns-tu faire à Paris?
— Je viens chercher fortune; j'ai quitté absolument Ilouen pour beaucoup de raisons... Je viens à toi... J'irai voir M. de L'Hautil... Il faut qu'on me trouve quelque chose à faire.
— Ma femme est justement chez Francis... Nous travaillons pour lui.
— Ah! tant mieux... Tu me donneras une raison pour le voir... Est-ce un bon garçon?
— Francis! ah! mon ami, la bonté même... Il est riche, tu sais..., pas fier pour un sou; tu le verras, il te recevra comme si tu l'avais quitté la veille ; et sa femme, tout à la bonne franquette... Voilà de bonnes et braves gens qu'on est heureux d'avoir pour amis... C'est grâce à lui que ma femme a sa petite position...
— A la bonne heure, au moins les pays se soutiennent entre eux...
— Et puis, dit le père Flamet, ce ne sont pas des gens embarrassants... Ils ne se fatiguent pas envisites.
— J'ai reçu ta lettre seulement tout à l'heure, interrompit Denis, qui n'aimait pas qu'on blàmàt son ami... Tues toujours gai... Nous avons ri tout à l'heure...
— Ah! c'est à monsieur qu'est arrivée l'aventure? fit en minaudant M""" Lançard, qui, changeant de position, découvrit un peu plus son bas..., c'est bien drôle...
— Dites donc, farceur, vous allez être le parrain? reprit le père Flamet.
— Ah! ah! ce père Flamet, exclama Sifflard en riant, et en lui donnant une poussée dans les épaules.
— C'est parce que vous êtes seul que vous vous faites une famille à la vapeur, continua Flamet,
Ce fut un éclat de rire général. Denis dit à son ami
qu'il devrait dîner avec eux le soir à la fortune du pot... On allait fêter sa bienvenue. Justement Yvette était allée chercher de l'argent... M™'' Lançard, qui ne cessait de regarder Aristide, dit qu'elle resterait à dîner ; elle augmenterait le menu en payant un vol-au-vent. Denis semblait le plus heureux des hommes en retrouvant son ancien camarade... Lui, mis à son aise par tout le monde, accepta tout, et puis il ajouta :
— Surtout, je reste parce que je tiens à faire la connaissance de M™« Mérit.
— Et vous ne vous en repentirez pas, dit le père Flamet.
Aristide, assis près de son ami, lui racontait des histoires du pays; tout cela vite, gaiement, avec des mots pleins de drôlerie qui les faisaient rire à chaaue instant.
M™'' Lançard avait les larmes aux yeux à force de rire, et Flamet disait à Sifflard :
— Il me va, celui-là!... Mais, à jaboter comme ça, ça doit lui gratter la gorge...
Sifflard comprit, et sans rien dire il alla chercher un litre, et le père Flamet offrit de se rafraîchir.
Le jeune homme , emporté par la conversation , avait raconté quelques histoires un peu crues, et il s'excusait :
— Pardonnez-moi, madame, il me fait bavarder et je vais un peu loin.
— Non, non ! répondait avec son regard le plus provocant la patronne de Denis; j'aime bien la société des liunimes, moi.
Et elle regardait le grand garçon si fixement qu'il détourna les yeux; cependant il n'avait pas l'air timide.
Il paraissait avoir de vingt à vingt-cinq ans ; les yeux étaient noirs, les cheveux et les moustaches bruns, ses dents petites et d'une blancheur éclatante resplendissaient sous ses lèvres d'un rouge vif, qui rassortaient gaiement sur son teint cuivré.
Maigre comme les gueux, long comme un bouleau, ses jambes étaient perdues dans son pantalon trop large, luisant d'usure et dont l'extrémité flottait en effiloché sur des bottes éculées. Il avait une jaquette, étrillée par la brosse, dont les coutures étaient blanches; son gilet montait économiquement jusqu'au col, le linge était éraillé, usé ; le tour du col formait presque la scie, mais il était d'une blancheur immaculée, comme les vêtements, du reste, brossés à enlever le drap... Sur le gilet se secouait une énorme chaîne d'acier poli... Dans ses vêtements, l'homme semblait se trouver fort bien; il se campait fièrement, bien satisfait de lui-même, et sa main fine, élégante, soignée, se glissait souvent avec importance dans l'échancrure du gilet.
Malgré tout cela, Aristide Bordon était beau, très beau et, sous son apparence maigre, sous ses pauvres vêtements, on devinait des muscles d'acier.
Il était bavard, mais son langage saisissant, toujours coloré, sans prétention, sans recherche, intéressait..., et après les avoir fait rire, en racontant des farces du pays, Denis lui dit :
— Tu as peut-être eu tort, si mauvaise que soit ta place, de la quitter si vite pour venir à Paris... La vie, à Paris, est plus dure qu'en province... Si nombreux que soient les gens qui vous entourent, on est toujours seul à Paris; on ne doit jamais compter que sur soi...
— C'est rudement vrai, ce qu'il vous dit là, Denis, firent en même temps Flamet et Sifflard.
— Je suis jeune , solide , avait répondu Aristide , bah!
— Et puis, avait dit M"^'' Lançard, c'est utile à la jeunesse de connaître un peu l'abstinence... La bohème a sa poésie... Il est bon pour un jeune homme de mander de la vache enragée.
Denis et Sifflard éclatèrent de rire. M"""^ Lançard continua...
— Les nuits à la belle étoile, les jours où l'on est sans le sou...
— Madame, c'est une poésie que je connais, cellelà...; il m'est arrivé trop de fois, hélas! lorsque mon maître de garni m'avait mis à la porte parce que mes goussets étaient vides, d'errer sur les quais de Rouen, espérant échapper à l'œil du garde pour me coucher derrière des ballots de coton ou de rouennerie... Lorsqu'il me chassait, j'allais, par cette nuit froide et humide des bords de l'eau, grelottant dans ces effets que je transforme par l'usage en linge si fin qu'il en devient diaphane, j'allais errant sur les places, par les rues, évitant les appariteurs, chercher une porte d'allée ouverte pour y coucher... J'aurais pu dormir la tète haute ou basse, je ne craignais rien pour mon dîner, depuis la veille la digestion était faite, je marchais, et la bruine tomljait...
— Ah ! mais , vous en avez déjà vu de dures , vous.
— Moi, voyez-vous, j'ai le métier de ceux qui n'en ont pas... Je suis apte à tout et ne sais rien; si bien <[ue le jour où je perds ce que j'ai, il me faut attendre pour retrouver quekiue chose... Vous, lorsque vous^
qiiillez un ateliet', vous en retrouvez presque tout d« SLiilo un aulre. Moi, je ne sais rien,
— El qu'allez-vous faire à Paris?
— Eh, pardié ! ce que tant tous ceux qui n'en savent pas plus que moi... Paris, c'est le pays où ceux qui gagnent le plus d'argent — m'a-t-on assuré — sont ceux qui n'ont jamais rien appris pour le gagner.
— Tous les métiers vous seront bons?
— Tous!... Je ne demande qu'une chose : Vivre.
— Vous n'avez pas de scrupules?..,
— Ah! pardon... Je ne sais rien: c'est à cause de ça que je sais un peu de tout. Or, décidé à me rendre utile, je prends pour principe le travail, l'indépendance et l'honnêteté. Si dur que soit le travail, je l'accepte, je ne veux ni humiliation, ni attache... Si gros que soit le salaire, si doux que soit le travail, s'il est servile ou si sa source est honteuse, j'aime mieux mon duier d'espérance et ma grande chambre à la belle étoile... J'aime la solitude, ma société me plaît; j'y cause avec moimême, et je ne voudrais pas être obligé de ne plus parler avec moi, parce que je serais un fripon...
Et ceci dit, en éclatant de rire, il ajouta :
— Est-ce la vérité ?
— Mon Dieu ! dit le père Flamet sur le même ton, avec le métier que vous avez et les principes que vous mettez dessus, vous pouvez être certain que vous ficherez souvent la misère...
— Vous voyez comme ça tombe bien, j'y suis déjà habitué...
A ce moment, la porte s'ouvrit, et Yvette rentra. En la voyant, le père Flamet se leva et dit aussitôt:
— C'est toi 1... Eh! bon Dieu! qu'est-ce que tu as eu?... Tu es toute pâle...
— Je n'ai... plus rien!... fit-elle en se dirigeant vers Denis, qui exclama à son tour :
— Eh mon Dieu! qu'as-tu, Yvette?...
— Rien, mon ami, rien 1...
— Tu es déchirée..., tu as le front noir...
— Oui, dit-elle nerveuse... Oui... je suis tombée dans la rue.
— Ah! mon Dieu...
— Un étourdissement... Mais ce n'est rien.
— EtBasilide?...
— Elle m'a reconduite jusqu'ici... et je lui ai dit de retourner chez elle... Je l'avais fatiguée...
On s'empressa autour d'elle. . . Denis était très inquiet. . Tout cela lui semblait bien singulier... Il présenta cependant son ami à sa femme. Celle-ci le regarda à peine...; mais comme il ajouta :
— Il dîne avec nous.
Yvette reprit aussitôt.
— Je vais m'occuper du dîner... Il faut que je m'apprête.
Et elle courait dans l'atelier pour changer de vêtements.
Denis était très inquiet; le père Flamet lui-même trouvait l'allure de sa fille au moins étrange : M'"^ Lançard, penchée à l'oreille de Sifflard :
— Elle n'osait pas le dire, la pauvre petite tombe du haut mal...
Le père Flamet et Denis avaient entendu. Le premier n'osait pas protester, mais Denis fut presque heureux ; enfin, sa tenue et ses allures s'expliquaient, et, mon Dieu, la pauvre enfant, si elle était atteinte de la terrible maladie, ce n'était pas sa faute, elle était bien assez malheureuse en le lui cachant.
DE L'AMpUR A LA HONTE 101
Appuyé sur le bras de son ami Aristide, il alla retrouver sa femme qui, ayant changé de robe, s'apprêtait à aller chercher le dîner.. Sans lui dire un mot, il la prit dans ses bras et l'embrassa; elle voulut se reculer, il la retint...
— Pauvre petite chérie..., tu souffres... C'est elle qui m'a sauvé...
Elle l'embrassa, se dégagea de ses bras et se sauva en disant :
— Je me dépèche; pardon, messieurs..., mais je serai en retard pour le dîner...
Elle partit.
Denis dit à Aristide :
— C'est la bonté même... un peu timide, tu vois...
— Ce soir, nous nous apprivoiserons.
Lorsque la Lançard sut qu'elle était partie chercher le dîner, elle s'écria en se précipitant :
— Mais je vais avec elle... Puisque je paye une tourte, il faut que je la commande, et comme elle n'est pas bien, je ne veux pas la laisser seule.
— Merci, madame Lançard, dit affectueusement Denis. M"^« Lançard trouva dans l'escalier Yvette blottie dans
un coin et sanglotant. En la voyant, la jeune femme se redressa aussitôt et essuya ses yeux...
— Qu'avez-vous, Yvette ?
— Rien, madame Lançard... C'est nerveux...
— Ah ! oui... C'est une triste maladie que vous avez là... Il ne faut pas le lui dire, à Denis.
Yvette regarda M'""' Lançard, mais elle n'osait rien demander. *■
— Je vais vous accompagner au marché, mon enfant... D'abord, je dois rapporter un vol-au-vent... Je dîne avec vous..*.J'ai bien un peu peur en entrant le soir, mais
comme Sifflard reste par ici, je prierai l'ami de Denis de me reconduire... Il est bien comme il faut, ce jeune homme.
Yvette ne voyait pas, n'entendait pas... Elle s'appuyait au bras de M^e Lançard, qui la dirigeait vers le marché.
YIII