‹ Malheur aux pauvres!Chapitre 11 sur 33 · VIEILLES AMOURS ET AMOURS MEUX · texte numérisé non relu

VIEILLES AMOURS ET AMOURS MEUX

Le dîner fut gai, grâce à Aristide ; au désespoir de Denis, Yvette n'était presque jamais à table ; elle était toujours dans sa petite cuisine; lorsqu'elle venait quelques minutes prendre sa place près d'eux, malgré les rires elle restait indifférente, et si on lui parlait, un sourire triste s'étendait sur ses lèvres.

M""^ Lançard disait à Denis :

— Il ne faut pas vous tourmenter pour ça; elle se ressent de son attaque, il faut qu'une bonne nuit ait passé là-dessus.

Les yeux de la maîtresse d'apprentissage brillaient comme des braises en regardant le grand Aristide; placée près de lui, elle se penchait sans cesse sur soa épaule, heureuse de frôler ses vêtements, riant plus fort que tout le monde quand il parlait, et voulant voir une intention dans chaque mot qu'il disait.

Il résulta de cela qu'Aristide raconta qu'il était absolument sans ressources, que son logement même l'em-

barrassait. Aussitôt le père Flamet lui offrit la chambre qu'il avait chez lui, et qui était libre depuis le mariage de sa fille. Et, avec cette fraternité cordiale des gueux, Denis lui offrit de partager sa misère, jusqu'à ce qu'il ait trouvé une place,

— Quand il y en a pour trois, il y en a pour quatre... A compter de la semaine prochaine, je retourne à l'étau.

M™^ Lançard l'invita également; elle ajouta même que, pour ne déranger personne ce soir, s'il voulait, il y avait un Ut chez elle. Toutes ces offres furent acceptées et refusées, c'est-à-dire qu'il acceptait pour le lendemain le gîte chez le père Flamet, et il promit à M""® Lançard d'aller dîner un soir chez eux.

Lorsque le dîner terminé, Sifflard, obligé de se lever matin, demanda à partir, M"'« Lançard dit à Aristide :

— Comme Sifflard reste par ici, je ne veux pas le déranger... Vous, monsieur Aristide, vous redescendez par nos quartiers?

— Oui, madame.

— Je vais vous demander une corvée..., me reconduire...

— Comment, une corvée? mais, au contraire, je suis très heureux de vous offrir mon bras.

Et il ne mentait pas, le grand Aristide; les tendresses de M'"e Lançard l'amusaient; cet amour un peu mûr lui semblait original..., et le soir, en descendant la rue Oberkampf, en sentant la pression du bras brûlant de sa compagne, en voyant la grande silhouette de son ombre sur le trottoir, il avait envie de chanter le duo de Méphisto et de la vieille Marthe dans le jardin de Marguerite... Cependant, il fallait causer, et Aristide n'avait rien à lui dire.

La Lançard, dont le regard en coulisse ne quittait pas

le jeune homme, cherchait à l'amener sur le chapitre du tendre.

— Elle aurait bien voulu être un homme ! Ah I comme elle aurait mené joyeuse vie! — Mais il en est toujours ainsi, ce sont les natures ardentes qui tombent à des créatures absolument froides..., et c'était bien malheureux pour une femme, jeune encore, de s'étioler près d'un mari bien plus vieux que son âge... Aristide, lui, devait avoir bien mené la vie...; il était jeune, il était très bien, il devait avoir inspiré des passions... M™® Lançard aurait aimé être homme et avoir inspiré une passion..., elle aurait voulu avoir son roman...

Aristide riait, et, sentant qu'il faisait vibrer tout ce qui restait de jeunesse chez la femme du monteur en bronze, en contant d'amoureuses histoires..., il lui raconta qu'il n'avait eu qu'une passion dans sa vie..., passion malheureuse qui avait été la cause de sa misère...

— Il vous faudrait, pour oublier cet amour, un amour nouveau..., une femme d'une nature dévouée, obligée par devoir à la discrétion..., un amour qui console enfin...

— Oui, peut-être, dit Aristide banalement pour répondre...

— Pensez à ce que je vous dis, monsieur Aristide... Elle s'arrêta et lui prit la main.

— Nous sommes arrivés... Je vous remercie bien... Je parlerai de vous à mon mari demain et il pourra peutêtre vous trouver une place chez ses clients... Venez nous voir demain... Pensez bien à ce que je vous dis... Il vous faut une amie...; qui sait? vous cherchez loin et peut-être est-elle plus près que vous ne le pensez...

Et, après une nouvelle pression de main, elle dispa-

rut vivement dans la porte, comme une petite folle qui waint d'avoir trop parlé. Aristide, étourdi, regardait la porte... et disait :

— Elle est bonne'.... Mais c'est sérieux, c'est une déclaration.

11 se mil à rire et partit en fredonnant l'air de Méphisto :

La commère est un peu mûre.

Quand le père Flamet et Sifflard furent partis de chez Denis, celui-ci, en se couchant, interrogea affectueusement Yvette :

— Yvette, qu'est-ce que tu as donc eu aujourd'hui? Tu es toute changée,

— Je suis bien fatiguée, Denis...

— Il faudra prendre un peu de repos..., puisque maintenant je vais travailler.

— Écoule, Denis..., si je ne craignais pas de te fâcher, je te dirais quelque chose.

— Quoi donc?... Dis bien vite...

— Denis, j'ai eu tort de m'établir, de me mettre à travailler chez moi...

— Pourquoi donc?

— Maintenant, tu n'es plus malade, je puis te dire la vérité; eh bien..., nous sommes endettés, j'ai fait mes comptes, et, avec des ouvrières et l'ouvrage que j'ai, je perds plutôt que je ne gagne, j'ai moins de bénéfice, plus de tracas et plus de peine que lorsque je travaillais chez les autres...

— Mais c'est parce que ma maladie t'a fait dépenser plus d'argent.

— Non, Denis..., je gagne moins...

— Que veux-tu faire alors?

114 ]\L\LHEUR AUX PAUVRES!

— Je voudrais retourner à l'atelier...

— Mais, ton ouvrière?...

Yvette eut une crispation, elle se mordit les lèvres et répondit :

— Basilide..., elle m'a dit aujourd'hui qu'elle ne gagnait pas assez chez nous et qu'elle allait travailler ailleurs.

— Ça n'est pas décidé...

— Absolument, si...; elle m'a reconduite, et..., quand elle m'a dit cela, ça m'a froissé...

— Je crois bien, toi... qui l'aimes tant..., tu es si bonne pour elle..., ta demoiselle d'honneur.

Autant de mots, autant de traits qui frappaient cruellement la pauvre femme.

— Alors, nous nous sommes parlé un peu vivement et c'est pour cela qu'elle est partie... tout à fait.

— Mais tu lui dois de l'argent...

. S'emportant malgré elle :

— Oh! on la payera, là...

Et se reprenant aussitôt :

— Je l'ai payée... Je ne lui dois rien..., rien! Et elle ajouta en elle :

— Rien que ma haine !

— Ça m'ennuie, dit Denis, j'étais habitué à ta petite maison... Mais, enfm, il ne faut pas se tuer; tu gagnes autant, dis-tu, et tu travailles moins chez M'^^Lapcliez; il vaut mieux y retourner. Seulement, il ne faut pas faire de malhonnêtetés aux gens; tu préviendras M^n^de L'ilautil, et moi j'écrirai à Francis pour le remercier des bontés qu'il a eues pour toi.

Le regard d'Yvette chercha vivement celui de son mari, tant la phrase lui semblait épouvantable dans la situation.

Elle dit bien vite :

— Non, non, tu n'écriras pas ; ceci est mon affaire et me regarde absolument.

— Tu as raison, il vaut mieux faire ça de vive voix...

Yvette eut un poids de moins sur l'estomac; elle n'avait pas d'explication à donner sur le départ de Basilide, et elle pouvait ne plus retourner chez les de L'Hautil... Denis s'était couché, elle attendit qu'il fût endormi pour se déshabiller, elle ne voulait pas qu'il vît ses cotles déchirées et ses membres noirs des. coups reçus dans la hideuse lutte.

Elle se leva au petit jour, sans bruit, afin de ne pas éveiller son mari, et elle se mit aussitôt à son travail, ayant hâte d'avoir livré le linge qui lui restait à faire, pour pouvoir se mettre à travailler.

Le père Flamet vint de bonne heure ; il avait été convenu la veille que, après le déjeuner, il conduirait son gendre se promener. Yvette se hâta de préparer le ropas, pendant que Denis, aidé par le père Flamet, s'habillait.

— C'est étonnant, disait-il, en trois ou quatre jours comme les forces reviennent ; il y a huit jours je ne pouvais pas faire le tour de la table, aujourd'hui je marche tout seul dans l'appartement... Vous allez voir, père Flamet, je vais aller aussi vite que vous.

— Dis tout de suite que tu vas courir... Faut-il te retenir?..,

— Vous verrez ça... Oh! si vous saviez ce que ça me semble bon de sortir... C'est pas pour dire, mais vous ne vous figurez pas ce qu'il paraît plus beau le soleil quand on a été près de lui dire bonsoir pour toujours...

En entendant ces mots, il courut un frisson dans le corps d'Yvette. Elle se souvenait de la nuit où on l'avait •obligée à coucher dans la pièce voisine, redoutant une

catastrophe. Si elle n'avait plus son mari, si semblable malheur était arrivé, elle se serait tuée le lendemain. On déjeuna; le repas terminé, ainsi qu'il était convenu, quoiqu'il fît chaud, on couvrit soigneusement Denis, et, aidé par le père Flamet, il sortit en embrassant sa femme et lui dit :

— Tu sais que nous t'attendons pour revenir... au soleil, sur le chemin du Ratrait, en bas des Buttes...

— Oui, fit-elle, et fais bien attention, papa, qu'il n'attrape pas froid...

— Aie pas peur...

Une fois seule, Yvette se retrouva sans courage, absolument abattue par la pensée de ce qui s'était passé la veille; à l'état de surexcitation qui avait suivi le crime succédait à cette heure une prostration complète ; elle était comme abêtie, et il y avait des moments où elle se refusait à y croire. Elle cherchait bien à se consoler en se disant :

— Après tout, qui le sait...? Qui le saura jamais?... Ce n'est pas lui qui osera le dire...

Et elle essayait de se remettre à Touvrage, et elle retombait dans son abattement, sans force, sans énergie...

Elle était depuis longtemps accoudée sur la grande table, ses fers froids près d'elle, la tête dans ses mains, le regard fixe, toujours poursuivie par la pensée de la scène de la veille, lorsqu'on frappa à la porte ; elle alla ouvrir... et recula en jetant un cri stupéfait...

C'était Francis qui se présentait, qui osait venir jusque chez elle... Elle était terrifiée, elle ne trouvait pas un mot à dire.

— Madame, je vous en supplie, je sais que vous êtes seule, c'est pour cela que je suis monté... Ne me re-

poussez pas, c'est un coupable, un misérable, un coupable qui se reprochera sans cesse son indigne action, qui veut vous demander pardon...

Et elle s'était reculée jusqu'à sa table. Francis avait poussé la porte derrière lui, et il était tombé à genoux; sa voix était suppliante, son allure insolente était disparue, il était humble, tremblant et il avait jusqu'à des larmes dans les yeux...

Suffoquée par l'émotion pénible qu'elle éprouvait, Yvette se tenait accotée à sa table, une main sur sa poitrine pour en maintenir le halètement qui l'empêchait de parler... Elle le regardait à ses genoux, tremblant qu'il n'approchât d'elle, sentant en sa présence la répugnance et l'horreur qu'inspire le reptile...

Il continuait :

— Madame Mérit, j'ai eu un instant de folie... Je ressentais pour vous une malheureuse passion; la fille que vous envoyiez chez moi, à laquelle je l'avais confiée, m'avait indignement trompé sur l'honnête femme que vous êtes... Elle m'avait dit que vous n'étiez point rebelle à l'amour, que, sa compagne d'atelier, vous aviez maintes fois fait des parties avec elle... Elle m'avait dit enfin que je n'avais qu'à vouloir..., que vous étiez une coquette qui feigniez de ne céder qu'à la violence... C'est elle qui a soufflé pour l'embraser sur le feu qui me dévorait, c'est elle qui m'a poussé à être le misérable et infâme que j'ai été avec vous... Je croyais n'être qu'un amoureux inconvenant et adroit..., et elle me faisait être un malhonnête homme.

Yvette, étourdie et outrée de ce qu'elle entendait, dit:

— Je n'ai pas à répondre au jugement que vous portez sur moi, il est digne de votre conduite. Mais alors

que j'eusse été celte femme..., facile, dont vous parlez..., votre ami, presque votre frère, en me donnant son nom, me faisait sacrée pour vous plus que pour tout outre.

— N'augmentez pas encore les remords qui me tourmentent... Je ne viens pas me défendre, je viens vous demander le pardon, l'oubli...

— Je n'ai rien à vous dire...; Poubli, ce n'est pas en venant ici que vous l'espérez trouver... N'ajoutez pas au crime commis la honte de me le rappeler sans cesse.

: — Madame, c'est parce que j'ai compris combien j'avais été lâche et vil, que je viens près de vous humblement réclamer le pardon...

— Monsieur, je vous en prie, relevez-vous, je n'ai pas à pardonner... Je ne m'explique pas votre présence chez moi, et si vous ne voulez me voir dans le même état de rage où vous m'avez vue..., retirez-vous...

— Je ne puis... Je ne veux pas me retirer, sans que vous m'ayez entendu, dit Francis en se relevant, mais toujours humble et respectueux...

— Je vous le répète, je n'ai rien à entendre...

— Non, vous m'écouterez... Lorsqu'un fou commet un crime, on a pitié de lui... Je suis ce fou et je vous demande grâce...

— Le cadavre ne peut pardonner à celui qui l'a tué..., et c'est le remords qui punit le crime... Vous m'avez tuée moralement, monsieur, vous m'avez flétrie... J'ai honte de moi... Je n'ai pas de pardon à vous donner... Et tenez, malgré moi, toute ma rage, toute ma haine reviennent en voyant votre audacieux cynisme... Comment avez-vousagi avec moi? J'ai le corps couvert des marques de vos coups... Vous, homme,

VOUS m'avez frappée; vous auriez eu une arme dans les mains, vous m'auriez tuée...; ni mes cris de grùce, de désespoir, ni la crainte de ma mort ne vous ont arrêté... Fou! vous étiez fou, dites-vous? Vous l'étiez depuis bien longtemps pour préparer avec votre complice le guet-apens que vous m'avez tendu... Votre pardon, monsieur, c'est le silence que je garderai, non pour vous, mais pour Denis...

— Je sais bien que ce n'est pas à lui que vous iriez en parler...

Yvette se redressa.

— Vous vous trompez... J'ai longtemps hésité à le faire cette nuit... Denis n'est pas assez fort; mais rien ne m'assure que dans quelques jours, lorsqu'il sera tout à fait rétabli, je ne ferai pas ce que je voulais faire.

— Eh I quoi donc?

— Lui mettre un couteau dans les mains, le conduire près de vous, et lui dire : « Tue-le, Denis. Cet homme est un misérable, qui m'a prise presque morte. » Et Denis m'obéira...

Francis avait froncé les sourcils et avait pâli...

— Et après? demanda-t-il.

— Après , je lui dirai : « Viens chez nous. Viens mourir ensemble... » Vous qui n'avez ni cœur ni âme...; vous qui ne comprenez de l'amour que son bestial plaisir, vous ne savez pas que j'ai honte devant mon mari... Vous ne savez pas que ses caresses m'épouvantent maintenant. J'ai peur du jour où la santé lui revenant, il me parlera de nos amours pures... Vous ne comprenez pas ça, vous!.,. Vos amours n'ont que deux sujets qui les inspirent, le crime et la honte...

Francis s'était dompté, il n'avait pas répondu, et la

d2'0 MALHEUR AUX PAUVRES!

tête baissée il écoutait, semblant écrasé par les flétrissures qu'elle lui jetait à la face... Il releva la tête et dit:

— Je ne trouve pas un mot à dire, madame... C'est vrai, j'ai été un infâme, un misérable..., il n'y a rien qui puisse réparer mon crime... Et je ne sais comment vous dire maintenant ce que je venais vous ofî'rir...

Yvette releva la tète comme inquiète :

— Madame Mérit... Denis a été malade pendant deux grands mois... Vous travaillez pour soutenir la maison... Je sais que vous êtes dans la plus profonde misère..., je le sais. Ne me...

— Où voulez-vous en venir...? interrompit Yvette l'œil plein de flamme, où voulez-vous en venir...? Oui, nous sommes dans la misère...

— Vous ne voudrez plus travailler pour nous, dit Francis avec embarras... Je le comprends... Vous allez donc être tout à fait sans travail... Je vais vous proposer... pour... si vous...

— Oh! exclama Yvette en le voyant tirer un billet de cinq cents francs de sa poche... Oh! mais, c'est épouvantable, vous venez me payer..., vous avez pour moi tous les mépris, mais vous ne me ferez donc pas grâce, à moi?... Oh! mon Dieu! mon Dieu!

Il y eut dans la nature d'Yvette comme un choc violent; elle était furieuse, menaçante; ses petits poings tremblaient de rage, et tout à coup, changeant subitement, les larmes jaillirent de ses yeux, des sanglots déchirants sortirent de sa gorge.

— Oh! mon Dieu! qu'est-ce que j'ai donc fait pour être traitée ainsi?.. Oh! ne restez pas, monsieur, partez! Je devrais... Allez-vous-en !.. . J'ai honte... Allezvous-en, ou j'appelle et je dis qui vous êtes... Ohl mon Dieu! mon Dieu!...

Francis la regardait, hébété, étourdi et effraye. Elle criait, et il craignit qu'on ne vînt et que dans la crise nerveuse qui venait la saisir elle ne le compromît véritablement.

— Taisez-vous, taisez-vous, ne pleurez pas, je m'en vais...

Et, en disant cela, il glissa son billet de cinq cents francs sous le morceau de marbre sur lequel on posait les fers, et il sortit, maugréant :

— Ma parole, elle est tout à fait folle... Je suis venu trop tôt.

Au bas de l'escalier, il rencontra Denis, blême, livide et tremblant; le père Flamet le ramenait en se hâtant, parce qu'il avait attrapé froid... Il dit à Denis qu'il ne pouvait monter avec lui, et, pour justifier sa présence, il ajouta :

— Tu es un vieux camarade... Monsieur Flamet, vous comprendrez ça, il n'y a pas à faire l'orgueilleux ; je connais ta situation... Je venais t'offrir de l'argent; ta femme m'a refusé..., mais je l'ai glissé sur ton établi, sous une petite lime... Voyons, il ne faut pas vous fâcher; tu me rendras ça quand tu pourras...

— Ah! mon vieux Francis, mon ami, disait Denis presque en larmes...; j'accepte, moi, et merci, merci. Et il lui prenait les mains...

— Monsieur Francis, c'est bien, ça...; à la bonne heure!... on est heureux de voir la fortune à ceux qui la méritent... Il faut remonter un peu là-haut.

Et Francis se dégageait d'eux, si bien qu'ils attribuaient à sa délicatesse le désir qu'il avait de s'éloigner...

— Au revoir!... pas de remerciement... Fais entendre raison à ta femme.

Et il se sauva véritablement...

Le père Flamet aida Denis à remonter... En le voyant paraître, Yvette jeta un cri...

— Ah ! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a?

— Rien... Vevette, rien, j'ai eu froid...

— Il a attrapé froid... Nous t'attendions toujours, tu ne venais pas...

— Mais il fallait rentrer tout de suite.

— Tu avais dit de l'attendre, il ne voulait pas revenir. . .

— Ah mon Dieu ! fit Yvette en pleurant ; il ne manquerait plus que tu retombes malade...

— Ne te désole pas, Vevette..., j'ai un peu froid...; mais un petit somme, bien couvert, et il n'y paraîtra plus...

— Papa, prépare le lit, je vais l'aider à se déshabiller...

Et, en disant cela, Yvette le faisait asseoir près de sa table et lui dénouait ses souliers.

Denis soulevait le petit marbre, prenait le billet de cinq cents francs, et, souriant malgré son malaise, il dit en le montrant :

— Eh bien, Vevette, tu vois que, si je reste encore un peu au lit..., tu pourras me soigner...

— Qu'est-ce que c'est que ça? fit Yvette en voyant le billet de banque..., et elle sentit son sang se glacer dans ses veines. Ce billet était-il là? Qu'allait-elle dire? Et elle restait à genoux, suffoquée.

. — Ce que c'est, tu le sais bien. Comment, ma Vevette... Francis, qui est gentil comme tout, qui nous adore, fait preuve de bon cœur, il nous offre ça.... et tu lui refuses. Tu as donc de l'orgueil?

Yvette était devenue livide ; d'une main appuyée sur

le carreau rouge de la chambre, elle se soutenait. C'était épouvantable ; ce qu'elle avait refusé, cet argent honteux..., ce salaire infâme...; le misérable avait eu le cynisme de le déguiser comme un emprunt pour le faire accepter à son mari... Et elle devait se taire!... Elle ne devait rien dire!

Elle crut qu'elle allait tomber ; heureusement le père Flamet vint prendre Denis pour le porter sur son lit.

Denis couché, le père Flamet vint près de sa fille, et lui dit :

' — Voilà ce qui est une chance dans le malheur, c'est de trouver des amis obligeants...; cinq ceuls balles, c'est un chiffre, tu sais, ça ne se trouve pas sous le pied d'un cheval...

Yvette, hébétée, regardait son père ;■ celui-ci avait pris le billet sur la table et le lui présentait; elle le repoussa en disant sèchement :

— Je n'en veux pas !

Ah ! mais, le père Flamet s'emporta ; il dit carrément sa façon de penser :

— En voilà des manières? Comment: un brave garçon qui apprend que son ami est malade, qui vient avec de l'argent, vite, dire : « En veux-tu?.., en voilà!... » Sans raison, pour faire plaisir au pauvre monde, et on prend des grands airs. On fait l'orgueilleuse. Ah çà, dis donc, Vevette, est-ce que c'est ta mère, est-ce que c'est moi qui t'avons donné de ces manières?... Il ne manque plus que ça, maintenant. Qu'est-ce qu'ils t'ont fait, ces gens-là? Du reste, je le remarque bien, ça t'ennuie de travailler pour eux. M'"^Mérit, Lavette, la blanchisseuse, est jalouse, parce que ces gens-là sont mieux qu'elle, ça l'humilie!... Ah!

mais, tu sais, ma fille, tu as beau être mariée, je ne souffrirai pas ces façons-là... Qu'esl-ce que tu as à dire d'eux?

— J'ai, exclama Yvette, j'ai...

Elle se tut, l'œil grand ouvert, le regard fixe...

— Qu'est-ce tu as? dis-le donc?

— Rien, répondit-elle, après un court silence.

— Ehben, alors?...

— Rien, répéta-t-elle en baissant la tcte... Vous avez raison.

— Je t'aime comme ça, quand tu reconnais tes torts... Eh bien, sais-tu? je vais descendre et c'est moi qui ferai le marché... Ça va m'amuser de changer ça... Je vas rien les épater, et je te remonte de quoi faire le dîner.

Le père Flamet prit un panier, embrassa sa fille et sortit. Yvette tomba sur une chaise, et, cachant sa tête dans son mouchoir pour étouffer ses sanglots, elle se mit à pleurer. Denis , à moitié somnolent dans son lit, grelottait la fièvre.

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