DES SINGULIERS EFFETS DE LA LUNE ET DU SOLEIL
Il était presque minuit lorsque Aristide Badon, s'arrachant aux langueurs provocantes de M'^'^ Lançard, rentra dans la chambre d'hôtel qu'il avait louée rue du Château-d'Eau.
Aristide occupait au cinquième une chambre, largement démeublée : une chaise, une table et sa malle en composaient, avec le ht, le mobiher... Nous avons dit que le pauvre garçon avait appris cet étrange métier, qui n'a pas de nom, et qu'on exprime en disant de l'enfant auquel on le condamne :
— Je le mettrai dans le commerce !...
Dans le commerce?..., c'est-à-dire bon à tout et à rien. Suivant la fortune des gens chez lesquels le malheureux est placé, il réussit, si plus tard il peut être un jour intéressé dans la maison, sinon, sa place perdue, il s'en va titubant de maison en maison, pour en trouver une où il puisse se caser, sans espoir dans l'avenir, et toujours besogneux dans le présent, de
plus, absolument attaché, presque servile!... Et Aristide disait souvent : « Ah! si j'avais un état dans les mains, un métier s'exerçant partout! » Après avoir été un des premiers chez M. X..., armateur au Havre, lorsqu'il avait perdu sa place, il n'avait que difficilement trouvé une place bien inférieure; dernier venu, malgré ses connaissances et ses capacités « dans le commerce, » il était dernier, sans considération dans la maison, dégoûté, navré d'être réduit à cette dégringolade... C'est alors que le travail étant moins rétribué, il avait dû beaucoup plus travailler..., et sa nature indépendante s'était heurtée aux obligations nouvelles qui lui étaient imposées. Alors le découragement était venu, et avec lui le goût du métier terrible des paresseux, du métier qui ne nourrit pas celui qui le prend..,, il se fit poète, écrivain, journaliste..., encore le métier assez souvent de ceux qui n'en ont plus..., ou qui n'en ont pas. Mais c'est le droit de justifier sa misère, de déguiser son vagabondage... L'art est bon enfant; c'est un papa qui ne nourrit pas ses fils, mais leur donne un nom..,, et il est si malheureux qu'il suffit de dire qu'on est élevé chez lui pour motiver sa.., rêverie...
Aristide s'avouait le mot, il le disait, il était devenu paresseux ; il ne disait pas je rêve, ni je travaille..., il disait :
— Je suis un fainéant, j'écris des sottises pour me persuader que je fais quelque chose.
Il rentrait tout honteux chez lui; il s'était trouvé avec de braves gens qui tous gagnaient leur vie, homme comme femme, en se levant matin, en se couchant tard, et en travaillant toujours; qui vivaient de misère, qui ne se plaignaient pas, qui se trouvaient heureux, acceptant pour leur vie ce labeur sans cesse renouvelé,
sachant bien qu'ils ne quitteraient l'atelier que pour l'hospice ou le cimetière, et qui, tous les dimanches, riaient, heureux de leur lâche, ne comptant que sur eux-mêmes et n'ayant jamais rêvé autre chose, ne comprenant l'héritage des parents qu'au rebours des classes élevées, c'est-à-dire se disant : « Travaillons davantage, nous sommes jeunes et il faut soutenir les vieux. » Les ouvriers qu'il avait vus n'attendaient pas comme lui l'oncle à succession. Et il se sentait petit à côté de ces gens, lui qui se plaignait sans cesse, lui le désœuvré, l'inutile..., le bohème..., et il n'avait pas un mot à dire contre la société. Elle lui avait été douce à son entrée dans ce monde ; il avait eu une certaine éducation, et c'est la sottise de ses bourgeois de parents qui l'avait mis « dans le commerce ». Mais, il y avait réussi, lui; il était le premier, chez les frères X..., et si sa conduite avait répondu à sa situation il serait heureux.
C'était sa faute absolument! et aujourd'hui il était heureux de trouver une place à la table de braves gens pour lesquels un mois de ses appointements aurait été le salaire d'une année... Le rouge lui en venait au front... Il avait été content lorsque la Lançard lui avait dit que son couvert était mis... Il avait repris sa quiétude depuis qu'il savait qu'il avait un lit chez le père Flamet; voilà oii il en était ychu! Il avait ri avec M"^ Lançard et il se coucha triste, désolé, honteux de lui... Il se persuadait que le lendemain il aurait plus d'énergie, qu'il chercherait véritablement à se placer, qu'il ne se contenterait pas de cette banale recherche faite au cafc, en prenant l'absinthe, et qui consistait à dire :
— Dites donc, connaissez-vous quelque chose?
— Non!... mais ça peut se trouver... Qu'est-ce que vous voulez faire?
— Tout ce qu'on voudra... Il faut que je gagne de l'argent...
Et au fond cette immensité : tout, voulait dire rien. Mais cette fois c'était résolu ; demain il s'occuperait, et il prendrait n'importe quoi!...
— Demain, il n'y a pas à dire, j'en finis, je me lève avec le jour, et je cherche toute la journée; c'est avec l'acceptation de sa misère qu'on en arrive à être malhonnête... On dit d'abord : l'amour-propre , je m'en fiche..., et après, on se persuade qu'on est adroit et malin, lorsqu'on est presque un escroc... Demain à six heures, je suis debout.
Et, content de lui, il piqua sa lête dans l'oreiller, décidé à travailler... Il était un peu plus de dix heures et le soleil illuminait sa chambre, lorsque après avoir ouvert trois fois les yeux il consentit à s'éveiller tout à fait... Il s'assit sur son lit; et ayant probablement oubUé les résolutions prises la veille et au milieu de la nuit, sans consulter ses poches qu'il connaissait à fond... et à vide, il se dit aussitôt :
— Comment déjeunerai-je?
La réponse, il la savait probablement, car il acheva :
— Où pourrai-je bien déjeuner ce matin?
Il sourit; il voyait dans son souvenir l'œil en coulisse de M"^° Lançard, son air penché; il ressentait ce pressement de main, il entendait encore dans son oreille :
« — Venez nous voir demain, pensez à ce que je vous dis, il vous faut une am.ie... Qui sait, vous cherchez loin et peut-être est-elle plus près que vous ne pensez. »
Et il eut un grand éclat de rire, en s'écriant :
— Eh bien, quoi! après tout, est-ce que je le connais, moi, le mari...? Elle est encore... pas mal.,., une belle jambe d'abord... « C'est comme le soleil, aveugle est qui ne la voit pas ! »
Et tout gai, ne pensant plus du tout, mais plus du tout, à sa décision de la nuit, il se leva et se hâta de s'habiller. A cause du soleil peut-être; ah! c'est que la nuit et la pluie sont les grands moralisateurs des misérables, allez!
On frappa à sa porte, et ce fut pour Aristide un grand sujet d'étonnement. Qui pouvait venir chez lui ? Il était depuis dix jours à peine à Paris..., inconnu à tous...
Il pensa que c'était le maître de l'hôtel qui venait le prévenir que, contrairement aux us et coutumes de la maison, c'était lui qui était en avance de deux jours de loyer... Il se consola en se souvenant de l'offre du père Flamet, et prêt à recevoir vertement son congé, il dit :
— Entrez...
Une femme très élégamment vctue entra. A son aspect, Aristide stupéfait s'écria :
— Toi!..., que veux-tu?
Elle répondit en riant :
— Moi?... Eh! je veux... que tu m'offres à déjeuner... ahl...
Rien au monde ne peut exprimer l'air ahuri d'Aristide, pendant que la jeune femme, riant toujours, courait vers lui et l'embrassait avec effusion.
Puis, d'un mouvement prompt, elle se plaça bien en face d'Aristide; elle lui prit une main; de l'autre main, elle rejeta vivement son voile par-dessus sa tète, et, moitié rieuse, elle lui demanda :
— Ah çà! est-ce que tu ne me trouves plus belle? Aristide confus, embarrassé, dit :
— Certainement non , tu es bien toujours la plus belle, la plus jolie qu'on puisse voir.
— Est-ce qu'il y a en moi quelque chose qui t'est répulsif?...
— Mais non!... Pourquoi me demandes-tu cela?
— Est-ce que je suis d'une nature, d'un caractère désagréables...
— Voyons, finissons-en; tu es la plus charmante personne qu'on puisse voir... Pourquoi me demandes-tu tout cela?
— C'est que, depuis deux jours, je t'ai aperçu à Paris; depuis deux jours je te fais chercher partout; enfin, on te trouve ; j'arrive aussitôt, en bonne fille, comme à l'heure où je t'ai connu; je te dis comme si t'avais quitté la veille : « Oui, c'est moi, et je viens te demander à déjeuner..., » et tu semblés drôle; tu es tout singulier... Je venais le rire aux lèvres et les larmes me montent aux yeux...
Il y eut un silence, pendant lequel Aristide, embarrassé, remuait fébrilement ses doigts, le regard fixé à terre, se mordillant les lèvres... La jeune femme lui dit crânement :
' — Aristide, donne-moi tes mains...; là, c'est ça... Regarde-moi bien en face, les yeux dans les yeiix et réponds-m.oi en bon et loyal garçon que tu es. ■ Tout à fait gêné, Aristide obéit. Les mains dans les mains, les deux jeunes gens se regardèrent... Disons, en passant, que c'était un ravissant tableau, que l'assemblage de ces deux belles créatures, sur lesquelles le soleil jetait ses rayons gais....
— Aristide, je suis belle, je suis jeune, je suis co-
DE L'AMOUR A LA HOxNTE. i;^l
quelle... Aristide, je suis avec loi bonne, douce..., je suis prèle à être Ion esclave,.., je l'adore..., et tu ne m'aimes pus, pourquoi?
Et, en disant ces mots, elle regardait le pauvre garçon qui, muet, ennuyé, baissait les yeux et se mordait les lèvres pour ne pas répondre..., car ce qu'il pouvait dire embarrassait ses lèvres ; il aimait, il adorait, mais il ne voulait pas aimer. 11 voulait résister à l'amour qu'il sentait malhonnête. Il n'avait pas la force dédire:
La jeune femme, au contraire, exagérait ce qu'elle disait en espérant un démenti, une caresse, une consolation; il se taisait, et, stupéfaite, elle le regardait; ses yeux étonnés s'ouvraient tout grands, et, avec un accent qui secoua Aristide, elle s'écria en lâchant ses mains :
— Mais c'est donc vrai ce que je te dis là?
Il y eut un long silence ; Aristide baissait la tête, évitant le regard, ne bougeant pas; la jeune femme, l'œil fixe, les bras pendants..., anéantie, prèle à pleurer, hochait tristement la tête; enfin, ne se contenant plus, de ses mains mignonnes, elle couvrit ses yeux et fondit en larmes.
La force des femmes est la douleur, les larmes; et le grand bêta s'y fit prendre aussitôt, car, changeant de physionomie en voyant les pleurs filtrer entre ses doigts et couler sur ses joues, il se précipita tout ému, prit la jeune femme entre ses bras et, d'une voix douce, lui dit :
— Ambrette..., Ambrette, ma mignonne, ne pleure pas ainsi... Si tu savais la force qu'il me faut pour résister à l'aimant qui m'entraîne vers toi... Ne pleure pas, ma mie, ne pleure pas... Je n'ai qu'un amour,
qu'une pensée..., toi... ; mais, comprends-le donc, ma mie, je ne peux pas t'aimer...
— Et pourquoi? fit-elle.
— Je ne peux pas le dire!...
— Je me suis trompée, je croyais que tu m'aimais encore ; heureuse en te sachant à Paris, je ne me suis occupée que d'une chose, savoir où je pourrais te retrouver... J'ai cette chance et j'arrive pour être reçue, comment? hélas 1...
— Mais, ma chère amie, je te fais l'accueil le plus sympathique; la vie a ses inquiétudes, ses tracas, ses tourments, et, à cette heure, ce sont mes affaires personnelles qui me préoccupent; tu arrives subitement et mon visage n'a d'autre expression que celle que mes tourments lui donnent.
— Non, fit-elle en relevant sur lui ses grands yeux pleins de larmes, un regard supphant; non, vous ne m'aimez plus !
— Tu dis des bêtises, je t'aime toujours... Qui peut, dans mon allure et mes manières, te faire croire à de semblables choses ?
— Ton silence, ton calme, j'allais dire ton indifférence près de moi...
Le beau garçon attira sur sa poitrine la tête adorable de la jeune femme, et, noyant son regard dans le sien, il lui dit :
— Ambrette, ma belle-aimée, regarde bien dans mes yeux, on dit qu'on y voit l'âme.
— Eh bien?
— Est-ce que je ne t'aime plus? dis..., réponds.
— Tes yeux disent que tu m'aimes, mais tes allures, tes manières le démentent.
— Oh! ma belle mignonne, si je pouvais n'écouter
que mon cœur, si je pouvais m-aDandonner tout entier aux joies que j'éprouve à ta pensée, à ta vue, près de toi surtout...
— Et pourquoi pas?
— Je te le répète, c'est un sujet embarrassant...
— Je ne comprends pas... Est-ce ma situation nouvelle qui t'embarrasse?...
— Non, Ambrette, non... Ne parlons pas de ça... Tu as pleuré, et j'en suis désolé, toi, la belle, la jolie, la radieuse, tu pleures pour moi.. .Je t'aime, moi, je t'aime, entends-tu...? Hélas! si je pouvais m'abandonner à cet amour en disant : advienne que pourra...
— Pourquoi non?... Je t'aime tant.
En parlant ainsi, la jeune femme s'était assise sur le lit, et lorsqu'il l'avait vue pleurer, Aristide était tombé à ses genoux, et les mains croisées sur une de ses mains, il la contemplait, tandis qu'elle, la main dans ses cheveux, lui souriait avec amour. Un beau sourire s'étalait sur son visage, sous ses larmes, dont les traces restaient encore suspendues comme des perles à la pointe de ses cils bruns ; elle reprit dans son rire mouillé :
— Maintenant que je te vois là à mes genoux, que je sais que tu m'aimes encore, maintenant, mon Aristide, je veux que tu me dises le motif de ton glacial accueil.
— Tu le veux absolument?
— Absolument.
— Eh bien... Ambrette, je t'aime, je t'adore..., et je voudrais toujours éviter ta présence. Je t'aime et je mé' prise l'amour que j'ai pour toi ; je t'adore, et j'ai peur... Je voudrais enfin ne te voir jamais...
— Que t'ai-je donc fait?...
— Rien! rien! ma belle et bonne Ambrette... Ah! mon Dieu ! que ce que je voudrais que tu comprennes est difficile à expliquer.
— J'avoue ne rien comprendre...
— Ambrette, tu m'as retrouvé, tu viens à moi... Viens-tu folle, passagère, viens-tu pour nous embrasser aujourd'hui, puis nous quitter après pour nous revoir peut-être?
— Comment nous revoir peut-être?...
— Tu viens, au contraire, pour souder à nouveau la chaîne de nos amours , tu viens pour rétablir le passé...
— Je viens pour ça.
— Ambrette, ma belle Ambrette, tu sais qui je suis, tu me connais, un franc et loyal garçon..., et c'est la vérité absolue que tu me demandes...
— La vérité...
' — Tu te souviens qu'au Havre j'avais, sur la Côte, un beau petit chalet, bien riche, bien luxueux; j'avais des domestiques , j'avais une table toujours servie , ouverte à tous...; j'avais une situation enfin qui me permettait de mener la vie que je voulais, de dépenser beaucoup.
— Mais tu es fou, que me dis-tu là?... pauvre ou riche, est-ce que je regarde, moi...? je ne te demande rien...
Aristide sourit tristement en haussant les épaules.
— Regarde autour de moi, ma mie, je suis dans la plus laide chambre de l'hôtel...; tu as la curiosité, cruelle..., eh bien regarde... , . ..
Et le pauvre garçon retourna les poches de son gilet,,
— Tu viens, gaie, rieuse, me dire : c'est moi, je viens te demander à déjeuner..., et tu m'obliges à te dire...
je suis pauvre, je n'ai pas de quoi déjeuner seul... Ambrette, toujours assise sur le lit, était devenue triste; elle était embarrassée pour parler...
— Aristide..., autrefois, quand tu étais riche, heureux..., ta main était toujours ouverte... Moi, lorsque j'ai eu besoin de toi, je t'ai toujours trouvé et à cette heure...
— A cette heure? achève!... dit Aristide, souriant et hochant la tête.
— A cette heure..., une amie peut te rendre le service que tu lui rendais.
— Non, ma belle Ambrette..., non! je ne suis pas seulement ton ami, je t'aime, tu m'aimes et je deviendrais un malhonnête homme... Nous pouvons nous rencontrer une heure, un jour..., mais le pauvre Aristide, le bohémien, ne peut avoir pour maîtresse Ambrette Lafolie...
— Mais tu ne sais donc rien? demanda-t-elle.
— Rien... De quoi?
— Tu me dis Ambrette Lafolie, je ne suis plus Ambrette Lafolie..., et, en venant vers toi, justement je croyais te donner ainsi la plus grande preuve d'amour...
— Je ne comprends pas un mot de ce que tu dis... Qu'est-ce que je ne sais pas?... Comment dis-tu? Tu n'es plus Ambrette Lafolie?
— Mais non..., je suis mariée...
Assurément une douche glacée tombant sur la tête du jeune homme n'aurait pas fait un plus rapide effet; il se redressa tout à coup, et, regardant Ambrette, il répéta :
— Tu es mariée?...
— Mais oui !
— Mariée pour de bon?...
La bonne humeur bohème de l'ancienne chanteuse revint aussitôt; elle éclata de rire de la stupéfaction d'Aristide, et dit :
— Ah çà! mais, tu n'es pas poli... Assurément, je suis mariée pour de bon, et, ce qui est assez grossier de ta part, c'est que tu n'as pas de jalousie du tout... Tu semblés non envier, mais plaindre mon mari...
— Ma parole d'honneur, Ambrette, dit Aristide plus à l'aise en la voyant rire, jamais je n'ai pensé que tu dirais ce mot-là : mon mari.
— Mon mari qui...
— Oh! je t'en supplie, Ambrette, ne me dis pas son nom...; il me suffit de savoir que tu es mariée..., mariée ! . . .
— Tu ne vas pas continuer comme ça... Ça n'est pas poli...
— Eh bien, regarde : je suis tout transformé..., je ne suis plus malheureux. Il y a des gens qui méritent ça... Ambrette, quand j'étais riche, je t'emmenais dans les plus beaux restaurants... et tu ne voudrais pas...
— Je comprends; si, je veux ça... Aristide, quand j'avais quinze ans, j'allais manger le malin dans une crémerie de la rue Chariot... Aristide, veux-tu me mener là...?
— Si je veux..., à la bonne heure. Je te paye à déjeuner... Mon Dieu, que c'est drôle, tu es mariée..., tu vas me conter ça...; mais je ne veux pas que tu me dises son nom.
— Nous allons rire, fit Ambrette en l'embrassant. Et, ayant glissé le bras de la jeune femme sous le
sien, il sortit avec elle. Ce fut en mettant le pied dans
la rue qu'il se souvint qu'il était absolument sans argent.
Il pria Ambrette de l'attendre de l'autre côté du boulevard et courut rue de Bondy; il portait au doigt un vieil anneau qui avait survécu à toutes ses misères, en raison surtout de son peu de valeur; il alla l'engager chez un commissionnaire au mont-de-piété... et il revint tout joyeux retrouver Ambrette.
Il avait eu cinq francs ; c'était le double presque de ce qu'il fallait pour le déjeuner de pauvres qu'ils voulaient faire.
Ils arrivèrent à la crémerie, y entrèrent et prirent place à une table.
Pendant quelques instants, Ambrette parut absorbée par ses pensées.
— Ah! oui, fit-elle, ennuyée de s'arracher à sa rêverie... Oui, mon mariage.
— Ainsi, c'est vrai, tu es mariée..,
— Tout ce qu'il y de plus mariée.
— Il y a longtemps ?
— Trois ans...
— C'est un ancien militaire?
— Qui?..
— La victime.
— Qu'est-ce que tu me dis..., la victime?
— Oui, la victime, ton mari, enfin...
— Comment, un ancien militaire... C'est un jeune homme.
— Ah!
— Très beau garçon...
— Ahl
— Et très riche !
-- Très riche... C'est un étranger?
- — Mais pourquoi dis-tu cela...? En voilà des bêtises... Je ne suis ni une vieille femme ni une imbécile.
— Je ne veux pas te dire, mais enfin le mariage...
— Le mariage I
— Oui.
— Eh bien, quoi?... voilà, le grand mot, le mariage, parce qu'une femme s'est un peu amusée, qu'elle a vécu en homme, cette femme-là ne devrait pas se marier; elle ne peut pas comme une autre devenir raisonnable, rangée; elle ne peut pas, enfin, devenir une femme de ménage...
— Certainement si..., mais ce n'est pas tout...
— Être sage, fidèle...
— Je crois que c'est plus difficile..., dis, Ambrette, fit Aristide en riant et en la regardant bien.
Mais, sans embarras, elle répondit : • — Ah ! c'est bien à toi de faire une semblable observation...
— Enfin..., es-tu fidèle?
— Je l'ai été.
— Mais ça ne suffit pas...
— Si, ça siilfit; tu ne sais rien... Si j'en ai le droit.
— Comment, tu as le droit... Tu as le droit de tromper ton mari?
— Enfin, avant do porter un jugement, il faut savoir, n'est-ce pas...? et tu ne sais rien...
Aristide regardait avec stupéfaction la jeune femme qui continua tranquillement :
— Tu m'as connue au Havre...
— Je ne te fais pas de reproche ; je crois qu'au Havre, avec moi, tu fus fidèle...
— Comment, tu crois? mais c'est absolu...
— Bien!
— Tu m'ennuies, tu m'agaces, tu as tout le temps l'air de te ficher de moi, ou tu as des étonnements et des surprises plus insolentes encore.
— Raconte-moi ton mariage...
— C'est simple comme tout... En arrivant au Havre, tu m'as connue; lorsque tu m'as quittée, je commençais à parvenir, ma réputation naissait...
— Au théâtre 1...
— Tu m'ennuies; écoute-moi... à la fin, tu deviens grossier... et puis ça me blesse...
— Je t'écoute.
— J'étais tout à fait lancée; lorsque je revins à Paris, j'étais très chic..., très chic, un petit hôtel près des Champs-Elysées, chevaux, voiture..., enfin, j'étais très bien. Alors je fus remarquée par un homme très bien, riche, un comte, qui ne me quitta plus; c'est-à-dire que c'était ridicule.
— Je ne te fais pas dire...
— Il arriva qu"il en devint embarrassant, et je dus l'envoyer promener... Alors, ce ne fut plus de l'amour, ce fut une folie...
— Naturellement...
— Comme il risquait de me faire perdre ma situation, par ses exigences, par ses. scènes, ses violences, ses excentricités, je lui fis comprendre que ça ne pouvait pas durer ainsi...
— Et il advint?...
— Naturellement, il me dit que s'il compromettait ma position, il était homme à la rétabhr, etc., etc., et il m'offrit de m'épouser...
— Ciel !... le nom de ce gentilhomme?..
— Tu plaisantes toujours...
— Ma chère amie, je ne plaisante pas; je t'en supplie, dis-moi maintenant le nom de ce preux. Son nom, il en aura un dans l'avenir...
— Écoute, je t'assure que tes plaisanteries sont de mauvais goût...
— Tu viens gaiement me voir, je te parle gaiement ; quand je semblais bouder, tu t'es mise à pleurer, je ne sais vraiment plus quelle contenance avoir avec toi...
— Je ne me fâche pas... Mais, enfin, tu ne vois pas l'air que tu as en me parlant ainsi... Je ne te dirai plus rien, causons d'autre chose.
— Mais je ne te fais pas grâce... Je dois savoir ton nom... Tu n'aimes pas ton mari, n'est-ce pas? puisque tu m'as dit que tu avais le droit de ne pas lui être fidèle... Tu n'aimes pas ton mari, puisque c'est en plaisantant que tu racontes ton mariage; tu en parles comme d'une affaire... Tu n'aimes pas ton mari, enfin, puisque ce matin tu as débuté en entrant chez moi me disant: « Aristide, est-ce que tu ne m'aimes plus?... »
— C'est vrai..., fit Ambrette souriante, embarrassée... Enfin, je suis mariée...
— Et tu es maintenant madame...? interrogea Aristide.
— Madame de L'Ilautil...
Comme dans les joujoux d'enfant qu'on nomme des diables, et qui se dressent tout à coup en repoussant le couvercle de leur boîte, Aristide bondit sur son tabouret et s'écria :
— Francis !...
Ambrette devint rouge de la plante des cheveux aux ourlets des oreilles, et demanda, étonnée :
— Tu le connais? .^
— Si je le connais?... Francis de L'Hautil ! il est de Trouville.
— C'est ça...
— Ah ! celle-là est bien bonne... Mais tu sais que je devais aller vous demander à déjeuner ces jours-ci... Ah ! c'est trop fort...
— Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a d'étonnant?...
— Comment! ce qu'il y a d'étonnant à ça?... Mais je vois ma tôte en entrant..., lorsqu'il aurait dit : « Je te présente ma femme... » Tableau !
— D'abord, ce que tu dis là ne serait pas arrivé, parce que jamais je ne déjeune avec lui...
— Comment ça?... Il se conduit mal à table?...
— Tu dis des bêtises... Nous ne dînons presque jamais ensemble; il vit de son côté, moi du mien...
— Tiens! et entièrement?
— Entièrement ; nous avons chambre à part..;
— Bien. Un joli ménage... C'est ton frère?
— Moins que ça...
— Qu'est-ce donc?
— Mon ennemi...
— Mais c'est charmant ce que tu m'apprends là...
— Nous ne nous trouvons ensemble que lorsqu'il y a du monde chez nous..., parce que, pour la société, tu sais, nous sommes le plus heureux ménage de la terre.
— Alors, la petite scène aurait eu lieu, et ça aurait été plus gai... J'aurais tenu son emploi.
— Je ne comprends pas.
— Puisque lorsqu'il reçoit du monde vous redevenez les deux tendres tourtereaux d'antan, le jour où je serais venu, il t'aurait invitée...
— Il m'aurait dit ton nom, et tu comprends que j'aurais refusé... Il t'aurait emmené au restaurant.
— J'aime mieux apprendre tout cela; comme ça, c'est plus drôle... Mais enfin, tu exagères vos mauvaises relations.
■ — Point du tout.
— Pourquoi t'es-tu mariée alors?
■ — Une bêtise, j'ai cru qu'il resterait le même naïf que j'avais connu; mais, à peine marié, c'a été un tout autre homme, grossier, insolent...
— Oui, je me souviens, c'était un assez stupidegommeux...
— Écoute, aujourd'hui, il me fait horreur 1...
— Pourquoi ne vous séparez-vous pas ?...
— Je le voulais d'abord; mais quel changement ceia l'aisait-il à ma situation? Aucun. Au lieu d'avoir la vie large que je mène, je serais forcée de vivre plus sobrement ; au lieu d'avoir la considération qu'une femme vivant avec son mari a toujours, je serais sans respect et sans relations, et cependant toujours sous la dépendance de mon mari...
— Mais, à cette vie-là, on finit par ne plus pouvoir se regarder en face.
— Tu es au-dessous de la vérité, on se méprise, on se hait... On devient presque criminelle; il y a des heures où j'aspire à sa mort; c'est entre nous deux un duel moral, à celui qui mourra le premier...
— Et qu'il arrive chez vous une catastrophe, un crime, la jolie société qui vous a unis hier sera sans pitié, féroce comme les fers qu'elle vous a rivés aux pieds... C'est vouloir l'immoralité et le crime que d'obliger deux êtres qui se haïssent comme les pires ennemis à ne jamais pouvoir briser celte malheureuse union...
Elle, redevenant gaie, dit effrontément :
— Veux-tu juger ça de près?... Veux-tu venir déjeuner avec nous"?
— Avec toi et ton mari? Ah çà ! tu deviens folle. Voyons, je vais bien en rire, mais avoue que, à table eatre vous deux, je ferai une drôle de tête..., surtout lors de vos disputes.
— Mais je t'ai dit que nous ne nous disputions jamais... Bien au contraire, nous échangeons les mo*** les plus doux...
— Écoute, Ambrette, je n'ai aucun scrupule pour monsieur ton mari ; je l'ai connu et désire ne plus le connaître... C'est ce qui me permettra de te connaître toujours...
— A la bonne heure. ' •
— Seulement je suis franc comme tout... Ma situation à l'heure où je suis est un problème. Lorsque je serai redevenu quelqu'un..., je redeviendrai près dé toi le galant que je voudrais être...
■ — Je te connais trop, Aristide, pour insister...; mais il y a une chose que je puis t'oflrir.
— Parle!...
— Je l'ai dit que tout ce que je t'ai raconté est absolument ignoré de tout le monde... Nous sommes toujours le ménage le plus heureux...
— Toi, la femme la plus fidèle...
— A peu près, dit en riant Ambrette... Enfin je veux te dire que nous jouissons d'une grande considération...
— Je me demande ce que ça peut faire à ma situa-^ tion, ça?
— Tu cherches une place?... ' • —Oui!
— Au Havre, tu étais chez les frères X... le chef de la comptabililé... . ••
— Oui! mais je cherche où tu veux en venir.
— Celte place-là te plaisait,..?
— Pour la moitié de ce que j'y ai gagné, je voudrais l'avoir encore.
— Yeux-tu que je te recommande à un grand banquier qui pourrait peut-être te donner une place semblable dans une affaire qu'il va lancer?...
— Tu parles sérieusement?
— Mais oui!...
— Oh! mais, ma chère, tu es ma providence; j'accepte..., sacrédié! si nous n'étions pas dans une crémerie, comme je t'embrasserais !
Ils éclatèrent de rire tous les deux, et Aristide passa au comptoir pour régler son compte. Ambrette, tout heureuse de sa petite débauche de jeunesse, c'est-àdire de ce retour pendant quelques heures au temps calme de son enfance, voulut, au bras d'Aristide, courir le quartier et passer par les mêmes rues où elle avait passé. Quoique élégamment vêtue, sa toilette n'était point tapageuse; elle était vêtue d'une robe de cachemire noir, artistement coupée et surtout superbement portée; mais, à notre époque, les magasins de confection de premier ordre, par la modicité des prix, permettent aux ouvrières des toilettes que nos mères n'ont jamais connues..., et il est bien difficile aujourd'hui de distinguer une ouvrière coquette d'une bourgeoise élégante, lorsque toutes deux sont endimanchées.
Au contraire, tout l'avantage sera pour la petite Parisienne , avec ses mouvements prompts d'oiseau, avec ses petits airs copiés sur les femmes de théâtre... Ambrette mit son chapeau dans un journal , son manteau sur son bras et, en taille, nu -tête, elle
partît pendue au bras d'Aristide. Ils passèrent dans toutes les rues. Ambrette, babillant toujours, racontait qu'elle avait travaillé ici, qu'elle venait déjeuner là, et, comme ce jour-là elle avait oublié son maquillage habituel, tout enfiévrée de souvenir, heureuse d'être au bras d'un homme qu'elle aimait véritablement, presque contente de la misère qui la replaçait à son rang, et toute grisée surtout des odeurs d'eau-forte et de vernis du vieux quartier du bronze, elle avait belle mine, ses joues étaient fraîches, ses yeux brillants, ses doigts, agités par le sang qui la brûlait à cette heure, voulant replacer ses cheveux, dérangeaient sa coiffure, ce qui lui donnait l'air négligé du quartier... Mais, dans ses chaussures étroites, dont les talons hauts la faisaient marcher comme sur des échasses, elle fut promptement fatiguée...
— Aristide, dit-elle, je suis lasse...
— Nous allons nous reposer dans un café.
— Non..., remontons chez toi..., je veux passer toute ma journée comme autrefois. Ta chambre ressemble à celle..., à la mienne...
Elle allait dire à celle du grand Louis le tanneur... Aristide, lui aussi, aimait mieux retourner chez lui; il craignait que le café ne l'entraînât à des dépenses qui dépasseraient ses ressources. Mais, d'autre part, il craignait que le maître de l'hôtel ne vînt lui réclamer ce qu'il devait :
— Bahl pensa-t-il, c'est le prétexte pour en sortir.
Et puis, à cette heure de misère, ayant bien déjeuné, tout échauffé par le caquetage d'Ambrette, il éprouvait le même sentiment qu'elle, il retrouvait le passé, il se revoyait à l'époque oii il était au Havre, dans une situation heureuse que sa pré.sence seule ramenait... L'un
cherchait les souvenirs de sa misère, l'autre ses heures fortunées...
Obéissant, Aristide ramena Ambrette chez lui... Le garçon lui donna sa clef en riant ; ils montèrent, et une fois dans la chambre..., la porte fermée..., Ambrette le regarda en riant et lui dit :
— Tu m'as dit tout à l'heure : « Oh! si nous n'étions pas à la crémerie comme je t'embrasserais ! » et c'est pour quand, ce baiser?...
— Pour tout de suite, ma belle, dit Aristide en lui tendant les bras...
A cette heure, une scène plus triste se passait rue des Panoyaux. La sortie hâtive de Denis avait amené une rechute ; il était très malade et Yvette ayant déjà rompu avec ses pratiques et étant décidée à travailler dehors, sur les conseils du père Flamet et de M""^ Lapchez, on décida qu'il valait mieux conduire Denis à l'hôpital... Ce fut une lutte, car Yvette s'y refusait absolument; mais le médecin rappelé avait dit que la rechute était très grave et que, dans l'intérêt du malade, l'hôpital était préférable. Sous un prétexte banal on fit sortir Yvette, et, pendant son absence, le père Flamet conduisit Denis à THôtel-Dieu...
Quand Yvette rentra, il se passa une scène épouvantable; le père Flamet dit qu'il ne fallait pas être orgueilleux, que lorstju'on n'était pas riche on devait tout subir... Alors Yvette allait lui dire qu'il avait de l'argent :
— Mais nous avons...
Et elle s'arrêta, elle avait honte... Les mots ne pouvaient sortir de sa gorge... Mais le père Flamet avait compris et il dit brutalement :
— Ah! lu veux parler de l'argent..., mais tu oublies
que tu devais à tout le monde, que les termes, ici, n'étaient pas payés... J'ai payé tout... Maintenant je te ferai le compte, il reste à peine de quoi vivre la semaine... Yeux-tu en aller emprunter d'autre?
Yvette ne répondit pas, elle tomba anéantie sur una chaise et fondit en sanslots.
ou ARISTIDE SE PROMET DE VOIR FRANCIS.
Le surlendemain, Aristide recevait une lettre qui l'invitait à se rendre chez un M, de Sainte-Croix de Puits- Somme, directeur de la société des mines d'Occupanti (États romains), grande société financière que NN. SS. honoraient de leur protection, et que iN. S. P. encourageait, parce qu'elle devait apporter à N. T. G. F. le travail, qui est nécessaire à la vie... En voyant les petites croix qui servaient à séparer chaque paragraphe de l'entête de la lettre, Aristide resta pensif.
Il était bien dit dans la lettre qu'une M"''' la comtesse de L'Hautil l'avait recommandé ; mais il se demandait quelles relations il pouvait y avoir entre une exploitation toute chrétienne de mines saintes et la belle Ambrelte Lafolie.
11 se rendit néanmoins au siège de la société, ruo Saint-Dominique-Saint-Germain. En entrant dans le bureau, il se croisa avec quelques ecclésiastiques qui venaient déposer leurs souscriptions, ou plutôt déposer
les souscriptions de leurs ouailles... Il fut reçu d'une façon très affable par M. de Sainte-Croix de Puits- Somme, qui lui exposa en deux mots la situation en commençant :
— Monsieur, c'est M">^ de L'IIautil qui vous a recommandé à nous ; vous avez été dans les affaires de banque, et vos lumières nous seront précieuses... J'avais besoin d'un homme dévoué qui fût le directeur actif de la société; elle m'a dit que vous seriez cet homme-là...
— Monsieur, un mot d'explication sur l'affaire, et je vous répondrai immédiatement.
— Voici l'affaire. NN. SS. avaient, à quelques lieues de Rouen, de grands terrains montagneux, rocailleux, absolument improductifs. Or, ces temps derniers, on y découvrit des gisements de cuivre... Ces terrains invendables sont devenus une affaire superbe... NN. SS. font l'abandon des bénéfices au denier de Saint-Pierre... Il s'agit de lancer cette affaire... M™® de L'IIautil a bien voulu souscrire pour une somme considérable, qui la fait presque une directrice de notre exploitation ; les capitaux engagés ne doivent produire de bénéfice que les intérêts réduits, puisque c'est un don fait à N. S. P... Il y a là une comptabilité de laquelle je suis absolument incapable... J'ai été nommé par nos actionnaires, et il me faut près de moi un homme compétent duquel je suis naturellement responsable.
— Monsieur, j'ai dirigé des affaires d'une importance beaucoup plus grande, etje crois que je pourrai remplir l'emploi qui m'est offert.
— Monsieur, je suis très occupé dans le monde... Je dois me reposer absolument sur vous; puis-je être assuré que je serai tranquille?
— Ceci, je vous le garantis... En me déléguant vos
150 f^\LHEUR AUX PAUVRES!
pouvoirs..., j'entends dire en me donnant toute autorité dans les bureaux, je me charge de l'organisation, et vous pouvez compter sur moi comme...
— Vous alliez dire... comme sur vous-même, dit en riant M. de Sainte-Croix..., ce serait peu.
— Aussi je m'arrête : mieux que sur vous-même.
— Je dois vous dire que ce que nous faisons aujourd'hui est une œuvre cathoUque dont les commencements doivent être économiquement étabhs... Je ne puis vous assurer..., vous assurer des frais, il y aura des primes suivant les résultats. Six cents francs par mois...
Aristide répondit avant que l'offre fût terminée :
— J'accepte, monsieur...
Un louis par jour! il y avait deux ans qu'Aristide n'en rêvait que la moitié. L'affaire fut vite conclue... Et Aristide, en revenant chez lui, souriait en se disant :
— Ambrette achète son paradis... Allez donc croire ça, la petite Lafolie, la cascadeuse du Havre, aujourd'hui dame de charité, dépensant son argent pour aider à soutenir le saint-siège... Elle que j'ai vue si souvent dans un grand peignoir diaphane avec bougie rose à la main, soulevant le rideau de son cabinet de toilette, en me disant avec inquiétude : « Est-ce que tu dors, petit chien? » Il faut me la figurer avec un long voile, un cierge d'une main, et de l'autre appuyant sur sa poitrine, comme Âgrippine portant les cendres de Germanicus — la tirelire dans laquelle elle a amassé de quoi soulager notre pauvre saint-père... L'argent ne garde pas trace des chemins suivis..., sans cela, ô mon Dieu! les receveurs de là-bas le prendraient tout de môme s'ils en connaissaient la source... Ils diraient le vers de Victor Hugo :
De l'argent qu'on reçoit d'abord, c'est toujours bon.
Bref, Aristide organisa les bureaux; il se transforma aussitôt et redevint en quelques jours celui qu'il était autrefois, c'est-à-dire un brave et bon garçon, bien soigneux de sa personne, sans féminerie; il avait connu la vie cruelle, et la raison le dirigeait. Au reste, il était bien l'homme de la singulière Société, n'y ayant aucun intérêt particulier, aucune responsabilité, mais désireux de la faire vivre, parce qu'elle lui faisait gagner sa vie, il marchait audacieusement, et, en moins de huit jours, il. avait organisé tous ses services; aussi M. de Sainte- Croix de Puits-Somme vint-il lui serrer la main en le félicitant, et en lui disant :
— Vous étiez l'homme qu'il me fallait.
Il aurait volontiers répondu qu'il avait la même idée de la Société. Car les bureaux étant organisés, la place d'Aristide était devenue une sinécure ; à peine sa présence était -elle utile deux ou trois heures par jour.
Avec le calme de la vie assurée, la gaieté lui était revenue; il avait pu juger de près les banales amitiés, et, se retrouvant maître de lui, il avait un plan arrêté sur les liaisons faciles. Heureux, Aristide pensa aussitôt à son ami d'enfance, au petit ouvTier besogneux, Denis, qui, malgré sa misère, malgré la maladie, lui avait offert la table et le logis... ïl savait, par expérience, qu'ils sont rares ceux qui ont toujours table ouverte pour l'amitié pauvre.
Il avait un jour été recommandé à un ancien ami de pension, riche, millionnaire... Pendant la recommandation, il était derrière la porte, il écoutait ; c'était un ami de la ville, un banal, qui le recommandait, et il avait entendu :
— Aristide est un de vos amis de collège, — un co-
pain de classe; vous devriez vous occuper de lui... Il est intelligent...
— Et que voulez- vous qu'on fasse de ce garçon-là?... Il sue la misère!...
Et l'autre, outré, avait répondu :
— Époiigez-le, alors! Vous êtes riche, vous ! Aristide avait senti le rouge lui monter au visage... Il
se souvenait de ça ! Dans sa vie, il l'avait appris à coups de misère ; il savait à ses dépens qu'il ne faut compter que sur soi... La société de convention est une grande dégoûtée, qui ne touche à ses enfants salis par le malheur que du bout des doigts!... Il savait que les modernes ont changé le mot cruel de Brennus : V(B mctls^ pour l'appliquer aux vaincus de la vie par : Malheur aux pauvres!...
Aristide savait vivre maintenant.
Un matin, il pensa à Denis ; il devait être convalescent ; il voulait aller les chercher et les emmener faire un bon dîner, avec le pèreFlamet..., avec la Lançard... La pensée de la Lançard le rendit tout joyeux: il devait à M'"° Lançard au moins une visite, et il se dit qu'il avait besoin de revoir sa jambe robuste, ses moustaches naissantes, son œil en coulisse, son regard tout plein d'ardeur... Eh bien, quoi! il était libre, et M'"^' Lançard était un automne dont les fruits n'étaient que mûrs... Il y avait assurément dans ce beau coucher de soleil des révélations pour lui... Aristide se dit :
— Je veux aller chez Denis ; pour aller chez Denis, je passerai chez M'"" Lançard, et je prendrai jour avec elle; je veux voir ce mari, qu'elle dit être éteint; je veux m'abandonner, chacun son tour; il faut que je me laisse séduire ; il faut que je me laisse déranger de mes devoirs.
Et tout content, tout joyeux, Aristide se rendit chez le père Lançard.
Nous avons dit que du jour où il avait eu sa place à la Société des Âlines catholiques, il s'était transformé, il était redevenu un garçon naturellement élégant, sans recherche, sans afféterie, simple de façons et distingué d'allures.
En entrant dans la vieille maison, toute pleine des ouvriers du bronze, dans la rue Vieille-du-Temple, il regardait autour de lui un peu gêné, voyant au-dessus du vitrage des ateliers des yeux curieux qui le regardaient ; il demanda à la concierge :
— Monsieur Lançard ?
— Au quatrième, la portée gauche.
Il monta l'escalier doux des vieux hôtels, brisé par un angle toutes les dix marches, à rampe énorme de vieux chêne, épaisse comme une poutre et presque vernie par le frottement des mains. Aristide était un peu embarrassé : quelle contenance allait-il avoir? La mère Lançard, qui ne l'avait vu qu'une fois, allait -elle le reconnaître?... Bah ! il venait pour Denis, et il guiderait sa conduite sur la façon dont il serait reçu.
Il arriva devant la porte ; sur une plaque on lisait : « Lançard,, monteur en bronze. » Au-dessous de la plaque, d'un trou percé dans la porte, tombait une bobine crasseuse, pendue à un fil d'archet, qui brillait par l'usage comme du platine souple.
Aristide, quoiqu'il fût écrit à la craie au-dessous : « Tirez ! » frappa à la porte.
C'est M'"° Lançard qui vint ouvrir; en reconnaissant le, jeune homme, elle eut un sourire heureux, elle devint rouge et ses yeux étincelèrent...
— Ah ! bonjour, monsieur Aristide, ah ! voilà qui est
gentil, d'être venu nous dire bonjour. Lançard, viens donc... Entrez donc...
Lançard, qui était en train de poser des rivets, posa sur l'établi son archet et son foret ; il retira ses lunettes et vint au-devant du visiteur ; il paraissait plus long dans son tablier vert... Tout gêné, sa calotte à la main, il regardait Aristide; celui-ci lui tendit la main, pendant que M"'" Lançard disait :
— M. Aristide, tu sais bien, l'ami de ce pauvre Denis, qui a été assez aimable pour me reconduire. Je t'en ai parlé...
— Ah ! oui, oui ; je n'ai pas l'honneur de vous connaître..., mais nous ferons connaissance... Fais donc entrer monsieur...
— C'est vrai; entrez donc... Oh! je vous demande pardon de vous recevoir comme ça... Vous savez..., dame ! faut bien être à son ménage...
Et M""" Lançard faisait semblant de fermer sa camisole d'une indiscrétion qui ne laissait rien à désirer. Aristide traversa l'atelier ; il regardait curieusement autour de lui, et le père Lançard lui expliquait les nombreuses pièces qui composaient une pendule ; il montrait une figure dont les pieds, les mains étaient détachés, et Aristide fut fort étonné que toutes ces pièces rassemblées sans être soudées ne gardaient aucune trace de leur jointure; il regardait un ouvrier soudant une branche de lustre ; ça l'amusait de voir les grains de soudure, qui paraissaient noirs et calcinés, devenir rouges; puis l'ouvrier, jetant dessus une pincée de borax, le cuivre coulait comme du beurre, soudant les deux morceaux ; mais cela se faisait si simplement, si mécaniquement qu'il était tout surpris. Pendant qu'il visitait l'atelier, la Lançard avait été se donner un coup
de pei<ïne, et lorsqu'il entra dans la petite salle à manger, déjà elle avait dressé le couvert, et Lançard, voyant un couvert de plus, dit :
— Vous nous faites l'amitié de déjeuner avec nous.
— Ma foi, dit Aristide, je vous dirai sans façon que je suis venu dans cette intention.
— A la bonne heure...
M''^'' Lançard plaça son monde, c'est-à-dire qu'elle mit Aristide à son côté, et elle lui adressa un regard en coulisse en disant :
— Je n'ai pas mis de rallonge à la table..., nous serons peut-être serrés.,., mais je tâcherai de ne pas vous gêner.
Le père Lançard était d'une nature calme ; il paraissait toujours somnolent, obéissant absolument à sa femme.
Jamais il ne protestait, il parlait à peine. On se mit à table et aussitôt Aristide dit qu'il avait l'intention d'aller rendre visite à Denis...
— Mais, dit M'"^ Lançard, Denis n'est plus à Ménilmontant.
— Comment ! ils sont déménagés?
— Non; mais vous ne savez donc rien?
— Rien du tout.
— Denis a une rechute, et il ne va pas bien du tout... Ces pauvres gens étaient dans la dernière des misères... et ils ont été obligés de le porter à l'hôpital..., où il est bien mieux soigné, au reste.
— Ah ! qu'est-ce que vous me dites là?... Mais, j'irai le voir... Et sa femme?
— Sa femme, dit M""^ Lançard ; elle me semble bien drôle, cette petite, depuis que son mari n'est plus là.
— Elle travaille chez elle?
— Non; comprend-on ça? Elle avait déjà une petite maison qui allait bien, de bonnes pratiques..., et vous savez bien, un de vos amis... et à Denis, le comte...
— Ah oui! de L'Hautil...
— Eh bien, elle a tout quitté, et s'est remise à travailler chez les autres... Je la rencontre souvent dans le quartier... et il me semble qu'elle tourne mal...
Ces confidences ennuyaient Aristide; il redoutait pour son pauvre ami une situation cruelle au sortir de l'hôpital, et il se promit de voir ce qu'il y avait de vrai dans les bavardages de la Lançard.
Ce qui était vrai, et ce qui l'affectait surtout, c'était de savoir son ami malade, et la petite femme gagnant à peine pour vivre; et la Lançard ajouta :
— Avec ça qu'ils ont une charge de plus : le père Flamet a eu une attaque et il peut à peine travailler ; il faut donc qu'elle s'occupe de son père ; à cet âge, on n'est pas bon à grand'chose, et si elle était raisonnable, elle aurait écouté les conseils de Lançard qui lui disait qu'elle ferait mieux de donner congé rue des Panoyaux et d'aller demeurer chez son père, où elle travaillerait... Au moins, on n'aurait pas la crainte de mauvaises choses...; mais elle ne veut pas... Au fond, ça veut être libre... Eh bien, c'est pas avec le travail d'une femme qu'on peut aider son père, payer deux loyers et vivre... honnêtement.
— Les pauvres petits, d'après ce que vous me dites, sont en une triste situation.
— Oui..., et, monsieur Aristide, vous feriez peut-être pas mal de la voir et de lui parler...
— Mais c'est justement ce que je compte faire. D'abord, j'avais l'intention de vous prier de venir avec moi chez eux ; je les croyais toujours un peu embar-
rassés dans leurs affaires, après la secousse de la maladie, et je voulais faire un petit festin que je comptais offrir.
— Mais, vous avez donc trouvé la situation que vous cherchiez?...
— Heureusement. Et Aristide raconta ce qu'était la maison dans laquelle il était, au grand ébahissement de M'"'' Lançard. Le déjeuner terminé, lorsque M""^ Lançard mit le café sur la table, les apprentis relournèrent à l'atelier. Lançard avait une habitude qu'il ne pouvait pas vaincre ; il lui fallait un petit quart d'heure après son repas, il n'y avait pas à lutter, ses paupières se fermaient d'elles-mêmes.
Aussi, ayant absorbé son café, sa tête retomba immédiatement...; il dormait. M'"" Lançard avait rapproché sa chaise de celle d'Aristide, et elle lui avait pris les mains en lui disant :
— Vous êtes bon, vous ; c'est bien de penser ainsi à ce pauvre Denis... Et elle appuyait sur la main d'Aristide, et ses yeux luisaient comme des braises. Celui-ci s'amusait énormément de ces ardeurs... Elle proposa à Aristide de veiller sur lui comme une grande sœur — et elle eut un sourire — en disant le dernier mot pour lui bien prouver qu'elle ne le pensait pas... Il était seul à Paris, sans amis, sans conseil. Eh bien, elle serait là, elle, et s'il le voulait, elle s'occuperait de toutes les choses auxquelles un homme est incapable.... Ello lui demanda sa demeure; elle dit qu'elle irait le lendemain..., et tout cela dit à mi-voix avec des cùlineries de langage, des mouvements, des frôlements de joues, qui firent qu'Aristide était tout rouge ; il était tout honteux et répondait oui à tout ce qu'elle demandait.
Quand Lançard se réveilla, elle lui serra la main, lui
donna un coup de genou, et lui adressa un regard tout plein de promesses. Aristide commença véritablement à craindre pour lui... Où il avait voulu rire, tout tournait au sérieux. Lorsqu'il sortit de chez les Lançard, il était comme hébété... et il eut besoin de se dire tout haut :
— Ah! mais non, mais non ! ça n'ira pas plus loin. Il sortait de chez les Lançard, lorsqu'il aperçut Sif-
flard; il allait passer sans lui parler, ne voulant pas être indiscret ; Sifflard était avec une jeune fille très élégamment vêtue. Arrêtés à l'angle du trottoir, ils causaient.
C'est Sil'flard qui l'appela.
— Eh bien, monsieur Aristide, vous faites le fier? vous n'avez pas un bonjour pour les amis?...
— Au contraire, fit-il en lui tendant la main, mais vous étiez trop agréablement occupés et je craignais de vous déranger.
— Point du tout, nous sommes deux amis.
Et il désigna la jeune fille qui, en souriant, regardait très effrontément Aristide ; celui-ci soutenait le regard semblant dire :
— Mais nous nous sommes déjà vus.
Il dit haut :
— Il me semble, mademoiselle, que j'ai déjà eu le plaisir de vous rencontrer...
— Ça se pourrait bien, fit la jeune fille en riant. Vous êtes du quartier là-bas, de l'autre côté de l'eau ?
— Oui! ah! c'est ça! à Bullier...
— A la bonne heure, fit Sifflard; vous voici en pays de connaissance. Mademoiselle était demoiselle d'honneur à la noce de Denis... Ah! il y a longtemps de ça...
— Que de changements !...
— Vous savez, dit Aristide, qu'il est très malade, le pauvre garçon.
— Oui, fit Basilide, mieux vaudrait qu'il n'en revienne pas...
— Oh!...
— C'est pour lui que je dis, avec une femme comme celle qu'il a...
— C'est vrai, vous êtes fâchées...
— Dieu merci ! on n'est pas heureuse de connaître des créatures pareilles...
On entendit l'heure sonner, et des groupes d'ouvriers qui causaient sur les portes rentrèrent; l'heure fainéante du repas était passée. Sifflard dit :
— Vous êtes en connaissance : je vous demande pardon, mais c'est l'heure; je rentre travailler... Au revoir, Basilide... Au revoir, monsieur Aristide... Venez donc un matin à l'heure du déjeuner; nous passerons la matinée ensemble en cassant une croûte.
— Je vous le promets.
Et, leur ayant serré la main, il courut vers son atelier.
Aristide, resté seul avec Basilide, était très ennuyé de ce qu'il venait d'entendre dire pour la deuxième fois sur le ménage de son ami Denis.,., et il était très curieux de savoir. D'autre part, l'ancienne blanchisseuse était tout à fait charmante et ne semblait guère farouche.
— Mademoiselle, est-ce que vous retournez dans le quartier, là-bas?
— Mais oui, monsieur.
— Si vous vouliez me permettre de vous reconduire, vous seriez bien gracieuse.
— Comme nous sommes déjà un peu amis, je ne veux pas vous refuser ça.
Et, sans façon, elle prit le bras d'Aristide.
Basilide n'était plus la petite ouvrière que nous avons connue : elle était très bien vêtue, d'une élégance un peu criarde, mais dans laquelle elle se trouvait absolument à l'aise; on eût pu croire qu'elle avait toujours été vêtue ainsi; tous ses mouvements paraissaient abandonnés, sa coiffure était adroitement négligée, ses yeux vifs avaient maintenant un cadre de bistre, la teinte rouge de ses joues s'était envolée, son visage avait pâli, sa bouche gaie, rieuse n'était plus que spirituelle... Autrefois, sur ses lèvres il semblait y avoir des chansons, et, maintenant, il y avait la malice, même la méchanceté..., et les sourcils et les cils étaient maquillés...
En prenant le bras d'Aristide, elle se pencha lourdement dessus ; elle se trouvait tout à fait à l'aise avec lui. Il parlait gaiement, il était sans façon, et .ses manières plaisaient à la jeune fille. Ils babillaient en marchant, Aristide demanda :
— Vous disiez tout à l'heure que vous étiez la demoiselle d'honneur de Denis.
— Oui.
— Mais comment vous êtes-vous fâchée avec sa petite femme, qui a l'air si bonne, si douce?
— Si bonne, si douce!... On voit bien que vous ne la connaissez pas.
— Vous êtes toutes les mêmes entre femmes, vous trouvez les liommes irrespectueux et vous pensez de vous le double du mal qu'ils vous disent..., et vous dites de vos amies le double du mal que vous pensez.
— Oh! moi, monsieur, vous ne me connaissez pas; moi, je suis une bonne fille, je ne suis pas ime femme à faire des manières, et ce que je dis, c'est que ça est...
— Je vous entendais parler d'elle dans des termes...
— D'Yvette!... mais je n'ai pas montré le quart de ce que je pense..., de ce que je sais...
— Qu'elle ait un mauvais caractère, qu'elle soit difficile à vivre..., je vous l'accorde, mais c'est une honnête femme.
— Yvette!... une honnête femme!
Basilide se contenta de hausser les épaules.
— Que voulez-vous, les hommes ont de bonnes têtes; on leur fait croire ce qu'on veut; il suffit pour ça de savoir s'y prendre..., et elle est rouée, la mâtine, allez, sous ses petits airs sainte nitouche...
— Si elle était ce que vous dites, croyez-vous que les malheureux seraient dans la situation où ils se trouvent?...
— Ah bien, vous êtes bon, vous!... Vous y croyez alors..., l'hôpital vous attendrit?
— Mais oui, la pensée seule de l'hospice me fait courir des frissons dans les os...
Basilide eut un méchant rire et hocha la tête..., puis elle reprit...
— Dieu veuille pour lui, le pauvre Denis, qu'il n'en sorte jamais de l'hôpital...
— Que me dites-vous là?
— Mais je vous dis la vérité, fit avec feu l'ancienne amie d'Yvette; vous êtes tous comme ça..., les hommes. . . , parce qu'elle est belle fille ; ça je ne le nie pas. . . , parce qu'elle a de jolis yeux et des petits airs attendris..., des paupières humides et une voix comme une plainte, vous dites: ah! la sainte femme..., oh! la pauvrette...
— Mais vous avez raison, ma chère enfant, je pense bien tout cela, sa situation m'ennuie, sa douleur m'attendrit.
— Et sa misère... aussi...
— Mais, évidemment...
— Alors vous croyez à cette misère-là?
— Écoutez, mademoiselle, vous êtes jolie comme tout, vous avez une petite bouche fraîche, appétissante, de laquelle on croirait ne devoir sortir que des mots d'amour, des rires et des baisers... et...
— Et... et... et vous êtes comme les autres, la vérité vous offense...
— Oh! pas du tout, parlez au contraire...
— La vérité, la voici : la vie de misère que le ménage était obligé de mener ne plaisait pas du tout à Yvette; elle s'est mariée pour se débarrasser du père Flamet qui était trop sévère ; elle s'était établie chez elle pour faire ce qu'elle voudrait pendant que son mari travaillerait... Le mari tomba malade... Forcée de le garder..., vite elle s'empressa de le mettre à l'hôpital, et comme le père Flamet se croit des droits à la surveillance de la conduite de sa fille pendant la maladie de son gendre, il vient tout le temps à la maison..,, il ne peut plus travailler... Alors vite, elle change et fait semblant de travailler chez les autres...
— Fait semblant?
— Mais oui, je vous dis, fait semblant de travailler... Est-ce que vous croyez que c'est avec sa journée de blanchisseuse, — je sais ce que l'on gagne, nous travaillions ensemble, — vous croyez que c'est avec sa journée qu'elle peut se nourrir, nourrir..., et désaltérer le père Flamet, payer deux loyers...?
— La pauvre petite fait des dettes..., sans doute.
— Ah! je vous demande bien pardon... Je sais qu'elle ne doit pas un sou... Il y a longtemps que vous ne l'avez vue?... regardez sa tète et puis vous verrez si on
ne voit pas tout de suite que c'est une femme qui fait la noce...
— Alors, la malheureuse, abusant de la maladie qui tient son mari éloigné d'elle, aurait un amant, — c'est ce que vous voulez dire, — un amant qui subviendrait à ses besoins...
— Oui, c'est ce que je veux dire..., c'est ce que je dis...
— Oh ! mademoiselle Basilide, laissez-moi croire que vous vous trompez..., laissez-moi croire que la petite haine que vous avez contre elle vous la fait mal juger...
— Mais je ne la juge pas... Je ne vous dis pas : je crois... Je vous dis : je sais... Eh! oui, fit nerveusement Basilide... Je le sais..., son amant a été le mien..., et je le sais par... lui!...
— Que me dites-vous là? Elle a véritablement un amant!...
— Mais oui; vous êtes bien naïf de croire à ces petits airs-là...
— Mais savez-vous que le jour où Denis saura ça, il est capable d'en mourir...
— Ou d'en vivre! fit cyniquement Basilide. Aristide s'arrêta et regarda Basilide bien en face;
celle-ci avait sur les lèvres son même sourire intelligent...
— Mais vous êtes atroce... Votre petite bouche dit d'épouvantables choses en souriant..., mais vous me faites peur...
— Oh ! vous avez bien tort... Je suis franche, voilà..., et puis, lorsqu'on m'attaque, je me défends...
— Lorsqu'on vous attaque?
— Oui, parlez de moi à Yvette et vous verrez ce qu'elle en dit; j'avais toujours été bonne pour elle,
obligeante; quand je travaillais chez elle, je lui prêtais même de l'argent. Eh bien, allez à l'atelier et demandez aux autres ce qu'elle dit de moi... Je suis une bonne fille, mais tant pis pour celles qui veulent me faire du mal..., je le rends.
Aristide commençait à s'expliquer le motif qui poussait la jeune fille à parler ainsi de la femme de son ami, et voulant rétablir la chose à sa juste valeur, attribuant cette exagération à une vengeance de femme :
— Ma chère enfant, je comprends qu'on ne se laisse pas attaquer sans se défendre ; encore faut-il que cette défense ne sorte pas d'une certaine limite. C'est l'honneur d'une femme, la vie d'un homme que vous attaquez là... Cela serait vrai, qu'il vaudrait mieux le taire, et à plus forte raison ne pas inventer...
— Ah! mais vous êtes étonnant, vous... Je n'invente rien, puisque je vous dis que c'est la vérité...
— Des mensonges d'un fat, duquel vous êtes jalouse...
— Ah! c'est trop fort... Moi, jalouse..., et de quoi, mon Dieu? Ce ne sont pas des cancans, pas des mensonges; j'étais là, j'ai vu.
— Mademoiselle Basilide, c'est vrai?... alors...
— Puisque je vous le dis...
— Oh! le malheureux!... Oh! la misérable!...
— Et je le lui dirai, devant vous, à elle, quand vous voudrez... Ah! pardi! elle racontera des histoires... Elle a été entraînée, elle a été victime, par la force... Vous connaissez ça : toutes les femmes le disent... Mais loi'S(|u'une femme veut rester sage, ce n'est pas par la force qu'on en devient maître... Tout ça, ce sont des manières...
— Vous m'étourdissez, je ne l'aurais jamais cru...
— Ah ! si je vous contais comment ça a commencé...
— Enfin, vous le connaissez, lui, l'amant?...
— Celui qui l'entretient?
— Mais ces relations durent donc toujours?...
— Ah! vous croyez à une faute d'un jour, d'une heure... Ah! ah ! ah!
Elle, la gentille Basilide, montra ses belles dents dans son rire de tigresse. Aristide était absolument consterné. Il n'y avait plus possibilité de douter après ce qui venait d'être dit; malgré l'évidente méchanceté de Basilide, elle devait dire la plus grande partie de la vérité ; il le sentait, et elle ajouta :
— Ces relations durent si bien, que le jour de la rechute de Denis, le monsieur, — je ne veux pas dire son nom, ça vous paraîtrait plus fort encore, — est allé lui porter cinq cents francs, et c'est avec ça qu'on a payé le terme de chez eux et de chez le père Flamet ; et puis elle a retiré les bijoux qu'elle avait au clou... Le père Flamet a été en ribote pendant trois jours. Et, depuis ce temps, vous pensez bien que ça n'est pas son travail qui lui a suffi, et que, si elle a gagné de l'argent, ce n'est pas en allant brûler des cierges à la Vierge.
Et BasiUde éclata de rire... Aristide aurait bien voulu savoir le nom qui l'aurait tant étonné. Lorsque la jeune fille lui avait dit qu'Yvette racontait qu'elle avait été victime, il se dit que cela pouvait bien être vrai; une femme jeune, belle, vivant seule, est souvent exposée à des tentatives que l'occasion peut rendre criminelles. Mais c'était à une époque où Denis n'était pas encore à l'hospice, puis l'argent accepté montrait la chose sous son véritable jour. Pour le malheureux Denis, cette nouvelle épouvantable, apprise à sa sortie de l'hospice,
pouvait amener de tristes résultats; il cherchait par quel moyen on pouvait l'éviter. D'abord ce qu'il fallait tenter, c'était de rompre immédiatement des relations dont la situation misérable d'Yvette semblait avoir été la cause. Aristide se dit qu'il pouvait prêter, jusqu'au rétablissement de son ami, le nécessaire pour la jeune femme et son père; mais, pour parler efficacement à Yvette, pour avoir de l'autorité sur elle — car elle ne manquerait pas de nier — il fallait connaître son amant : c'est ce que chercha Aristide.
— Savez-vous que c'est un misérable, celui qui va plonger dans la désolation le malheureux garçon..., briser ce ménage...
— Est-ce que ça le regarde, lui...? c'est la faute de la femme; l'homme cherche où il peut, ajouta effrontément M"^ Basilide, dont la morale était toute particulière.
— Mais vous avez dit qu'il connaissait Denis!...
— Je n'ai rien dit de ça... Vous êtes un malin, vous voulez me laire parler... Tout à l'heure vous trouviez que j'en disais trop, et maintenant vous trouvez que je n'en dis pas assez...
— Ça m'intrigue... Si ça n'est pas un ami de Denis, est-ce du côté d'Yvette ?
— Mais, reprit en riant Basilide..., n'insistez pas, je vous disque je ne veux pas le dire..., et puis, qu'estce que ça vous fait à vous?... Vous ne le connaissez pas...
Puis, regardant Aristide en face et souriant malignement :
— Dites-moi, est-ce que vous ne penseriez pas trop à la femme de votre ami?...
— Ah! mademoiselle, fit-il outré...
DE L'AMOUR A LA IlOxNTE. 1G7
Mais, comme au fond elle ne savait pas l'amitié qui l'unissait à Denis, il ne se fâcha pas, et changeant de ton en pressant le bras de Basilide :
— Je ne pense qu'à une chose, c'est à vous prouver le contraire..., si vous voulez m'y aider.
Ils échangèrent un regard, et la jeune fille dit en riant :
— Voyez- vous ça !
Elle n'était pas farouche, Aristide l'avait jugée; il se donna pour mission d'apprendre ce qu'il voulait, et par un agréable moyen : il s'agissait d'être tout à fait intime avec M"'= Basilide.
Ils étaient arrivés dans le quartier Latin, près du Luxembourg. II lui offrit de se rafraîchir ; elle accepta, mais voulut choisir le café : dans celui où il la conduirait elle était trop connue... Ah ! c'est qu'en un an elle avait fait du chemin, la petite blanchisseuse, la demoiselle d'honneur de Sifflard ; ses doigts s'étaient amincis en passant par la filière de bien des anneaux, et leurs extrémités s'étaient jaunies en roulant des cigarettes...
Ils passèrent ensemble la demi -journée, babillant gaiement et amoureusement..., s'entendant parfaitement sans s'être rien promis ; si bien que la nuit venant, lorsque Aristide parla du dîner, ce fut vile accepté... et comme il lui offrait d'aller dans un endroit qu'il connaissait, elle répondit :
— Oh non! on y déjeune bien, mais on y dîne mal... Nous y déjeunerons demain.
Le mot sembla si naturel qu'Aristide dit simplement :
— C'est ça...
Et ils se dirigèrent vers le vieux restaurant du quartier Latin... Comme il allait demander un cabinet, elle lui dit bas :
— Oh non, dînons dans la salle commune, c'est plus gai!... Nous avons le temps... d'être seuls, puisque nous ne nous quittons pas...
C'est ainsi que commencèrent les amours d'Aristide et de M'"' Basilide..., et, le lendemain matin, en causant, elle lui apprit qu'Yvette était la maîtresse de Francis... Basilide raconta même la scène; elle y fit cependant un changement, et cela avec une voix outrée, si pleine de vérité qu'Aristide ne douta pas une seconde que cela fût arrivé ainsi. Elle dit qu'elle l'avait éloignée, elle, en l'envoyant chercher de la monnaie pour rester seule avec Francis ; quand elle était revenue, elle s'était aperçue de ce qui s'était passé, elle avait fait alors une scène affreuse, à la suite de laquelle elle avait été éconduite par Francis, et fâchée à mort avec Yvette. ^
Aristide s'expliqua tout à fait le singulier ménage que faisaient Ambrette et Francis.