LE JOLI CHEMIN QUE SUIVIT ARISTIDE POUR VOIR DENIS
Aristide vivait au quartier Latin ; parmi ses amis de calé se trouvait un interne de l'Hùtel-Dieu, et c'est par lui que le lendemain, après en être convenu le soir, il laissait M"° Basilide endormie dans sa petite chambre, lui disant qu'il viendrait l'éveiller à l'heure du déjeuner, et se rendit à l'hôpital. Il devait se réclamer de son ami, car ce n'était pas jour de visite aux malades. L'ami était à l'amphithéâtre lorsqu'il se présenta ; il dut s'y rendre, et ce n'est pas sans une certaine émotion que le brave garçon passa dans cette boucherie, où le cadavre du pauvre paye les soins qui lui furent donnés, vivant, en abandonnant son corps au scalpel du chirurgien. C'est un tableau que nous avons déjà fait, mais trop curieux pour que nous hésitions à le reproduire dans sa cruauté hideuse.
Dirigé par un employé d'occasion de l'hôpital, un convalescent, qui aide pour payer sa nourriture et qu'on qualifie de rabiot, il entra dans l'amphithéâtre, uno
salle voûtée prenant son jour sur le côté par des châssis placés comme des soupiraux. Le long du mur, six tables de pierre recouvertes d'une plaque de zinc se trouvent en ligne ; sur trois de ces tables sont couchés trois corps raides, trois cadavres rigides que le jour qui vient du haut éclaire et couvre d'une pâleur verte... Sur la première table est étendu le cadavre d'un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans. Il est couché sur le dos; sa jambe gauche est accrochée par desallignes, espèces de crochets assemblés par chaînettes, relevant la jambe et tendant la fesse, permettant ainsi de travailler les muscles du fémur. Le buste est étendu raide, la tête est comme rejetée en arrière; la face du pauvre a déjà subi un travail horrible : des incisions, faites de chaque côté de la mâchoire, forment des fossettes rouges, mais exsangues, qui font rire le cadavre, dont les yeux enfoncés n'ont plus de paupières. Sur ce cadavre qui rit, deux jeunes gens gais sont penchés ; bien vêtus et protégeant leur linge par un tablier blanc, comme des gourmands soignieux craignant de tacher le devant de leur chemise, — ils travaillent, causant de la fille aimée la veille, et leurs mains aux ongles roses dirigent le scalpel dans les chairs..., dégageant artistement des peaux et des muscles rouges les nerfs brillants et d'une blancheur nacrée...
Aristide passa en détournant les yeux I... précaution inutile ; sur une autre table, il vit, non couché, mais dres&é,\G sv Jet, et celui-là est plus affreux encore... 11 est ployé en deux, le ventre sur un escabeau de bois placé sur la table de dissection ; d'un côté pend son crâne scié, sans cheveux, sans peau, sans cervelle, entre les bras mous, désarticulés ; de l'autre côté pendent les jambes comme à genoux. La science n'est pas
impudique ; le sujet qui présentait à l'étude sa région postérieure est une femme jeune encore, que le travail de la machine à coudre a tuée, la péritonite d'une part, puis un mal affreux que l'obligation d'être sans cesse assise lui adonné...; le carabin étudie, en sifflant la chanson en vogue entendue au Beuglant la veille... La troisième table est occupée par une jeune fille, sujet mort la veille, non réclamé... La société l'ignore, elle n'a pas de famille ; la pauvreté la livre à l'étude. Ah I s'il venait la voir à cette heure, l'amant... ou le fiancé, il la pourrait reconnaître, car point encore n'est venue l'heure du dernier outrage : la curée des servants sur les débris de mort. Tout a son prix dans notre pauvre carcasse quand elle est jeune, et, avant l'ensevelissement, on arrache les belles dents et on coupe les longs cheveux... Y pensez-vous quelquefois, ô superbes mesdemoiselles, dans les grands bals où la valse vous entraîne, que ces mèches que le coiffeur a mises dans votre coiffure, et qui tourbillonnent en caressant vos joues roses, en jetant leur parfum sous vos narines dilatées, pensez-vous que ces dents du valseur qui vous sourit... viennent du grand Félix, le mécanicien, et de Sophie, la grosse brunisseuse, morts tous les deux à l'Hôtel-Dieu?
Aristide avait hâte de trouver son ami ; il ne savait de quel côté tourner les yeux pour échapper à ce révoltant tableau... Ces corps raides sur ces tables sombres, ces peaux verdàtres, ces faces grimaçantes, ces yeux sans regard, ces bouches tordues ou béantes, ces nez sans chair, camardés par le scalpel, ces nuques fauchées...
Il sentait la moelle froidir dans ses os, lorsque du bout de la salle un jeune homme en grand tablier blanc s'avança joyeux en s'écriant :
— Ah ! voilà Aristide. Viens donc, voilà une heure que je t'attends.
— Il me semble qu'il y a plus longtemps que ça que je suis ici, fit Aristide en jetant un rapide regard autour de lui.
— On me l'aurait dit... Je te demande une seconde, et je suis à toi.
Et le jeune homme procéda à une toilette hâtive. Aristide avait des haut-le-cœur. Il était à côté de la table où son ami travaillait, et il cherchait à isoler son regard, le dirigeant sans cesse vers la voûte du plafond comme s'il regardait avec attention une curiosité parisienne. Son ami avait demandé à un des employés de l'eau pour se laver les mains, et il s'apprêtait à les tremper dans l'eau lorsque, remarquant le regard curieux d'Aristide, il s'arrêta et dit :
— Tiens, j'oubliais de te montrer mon travail, regarde ça.
Et il montrait sur la table un bras absolument écorché. Machinalement, Aristide regarda ; il détourna aussitôt la tête...
— Ça te fait peur un bras ?... fit en riant le carabin.
— Nonl... ça I... ça me... m'impressionne, came fait un effet que je ne peux pas rendre, mêlé d'autant de dégoût, d'horreur que de respect... Moi, j'ai le culte de la mort.
Le carabin éclata de rire...
— Ah! elle est bien bonne!... C'est un sacrilège que l'étude ; tu veux que l'on en revienne aux études sur les singes et sur les porcs...
— Je voudrais surtout ne plus être ici, et en sortir les yeux fermés pour ne plus rien voir...
— Moi, je voudrais n'avoir que le nez bouché, pour
ne rien sentir... Ne te penche pas sur mon sujet, il est cruel pour les narines, c'est le quatrième jour que je le travaille... Tu me déranges aujourd'hui; je ne pourrai pas finir si je suis forcé d'y renoncer.
Aristide aurait voulu ne pas entendre ; l'être devenu viande l'épouvantait... Il fouillait ses poches comme pour y chercher ses ustensiles de fumeur, la tête penchée, le regard en l'air, évitant toujours la vue des dalles, sur lesquelles des hommes élégamment vêtus, ayant des manchettes bien blanches, des brillants aux doigts et de grands tabhers blancs devant eux, étaient penchés, presque le nez sur des corps verdâtres... Il évitait de voir, il lui glissait dans les os des frissons qui le secouaient tout entier. Son ami s'y méprit et crut qu'il était attentif.
Il continua :
— Tu ne te figures pas ce que nous avons de peine, par les temps un peu chauds, à faire un travail suivi... En deux heures, des fois, ça devient impossible de continuer. Tu me diras que l'on s'y fait ; c'est vrai, mais il y a des jours où c'est raide ! Oh I je pourrai encore travailler demain... Dites donc, Joseph, gardez-le-moi..., rangez-le...
Et, en disant ces mots, il avait pris le bras délicatement, l'avait approché près du jour et attentivement regardé, puis il l'avait remis entre les mains du garçon d'amphithéâtre.
— Tu vois, je le lui donne, on va le mettre dans le baquet oîi ça se conserve. Veux-tu voir ça?... C'est curieux les baquets ; tu ne te figures pas ce que ça vous change une physionomie.
— Non, mon ami, je t'en supplie... Ce que je veux, c'est partir d'ici... Cristi !... ça n'est pas gai...
— C'est drôle, je ne trouve pas ça, moi... Des fois, on rit avec les amis plus qu'au café... Et puis, mon cher, tu n'as pas idée de ce que ça captive, ce travail-là... Si tu savais ce que c'est amusant de voir après la mort la maladie que le professeur a soignée absolument à côté... On dissèque ici des gens morts d'une maladie qu'ils n'ont jamais eue. Des fois, nous sommes tous autour de la même table, nous cherchons l'accident survenu qui a rendu le mal mortel... Rien!... Alors... on prend le sujet; pour le travail régulier, on se le divise... et chacun travaille une partie du corps. . Tu sais, ça ressemble aux gens qui tirent les rois..., chacun a sa part. Oc attend qu'il y en ait un qui dise : J'ai la fève !... C'est la maladie.
— C'est là vraiment qu'est le bonheur du pauvre... Il meurt seul, oublié, et la famille ne peut constater l'erreur commise...
— Il faut rendre cette justice, ça ne sert pas aux autres... C'est le professeur qui soigne, c'est nous qui jugeons le travail... Mais que demain les étudiants attrappent le professeur dans une cour... Ohl mon ami... Si l'on rendait nos travaux publics, ô mon pauvre vieux, que de célébrités démolies !...
— Et que de pauvres diables sauvés !...
— Ça, on n'y pense pas, fit légèrement l'ami. Veux-tu une cigarette ?
— Une cigarettte de tes mains, jamais... , sans y penser, tout à l'heure, je t'ai donné la main, et j'ai des démangeaisons comme lady Macbeth...
— Je n'ai pas l'Océan à t'offrir..., mais la Seine est là, et du bon savon, qui remplacera les parfums d'Arabie.
— Jamais ici, je cache mes mains dans mes poches
pour ne rien toucher, et je t'en supplie, hâte-toi de me faire passer... Je ne peux pas comprendre ton calme ici...; ça ne te fait rien?
— Absolument rien... Souvent même ayant une autopsie un peu longue, nous cassons une croûte...
— Ici ! exclama Aristide.
— Très bien..., là où tu es, sur ce coin de table... Mon Dieu, tu n'as pas besoin de te sauver... Horresco referens..., fit le jeune "homme, comiquement... Point n'entends dire que l'on n'est pas mieux dans la salie embaumée d'un bon restaurant, mais enfin on s'y fait !... Mais tu es donc comme les petits enfants..., la mort te fait peur?...
— Non, lu ne saisis pas le sentiment que j'éprouve... Moi qui adorais les miens, moi qui ne les voulais pas voir arracher du lit funèbre, moi qui, recueilli, les suivais jusqu'à la dernière demeure, les entourant de soins pieux..., voir ainsi l'abandon... Pourquoi ces corps vous sont-ils abandonnés?
— De par le règlement qui dit que les corps non réclamés appartiennent à l'amphithéâtre.
— C'est bien cela..., toujours l'éternel anathème : malheur aux pauvres!... Si tu n'as point l'argent pour réclamer le corps, pour le faire sorfir d'ici, c'est de sa dépouille qu'il doit payer les soins donnés.
— Tu vas loin... ; qu'est-ce que nous avons besoin quand nous sommes ainsi ?
— Du respect d'abord, du souvenir... Mais, sais-tu ce qui me fait frémir ici?... C'est la pensée que moi misérable, je pourrais avoir en ce lieu ma mère..., ma fille, et que je ne pourrais l'empêcher de coucher sur cette dalle, je ne pourrais empêcher votre scalpel de fouiller son corps, sacré pour moi.
— Partons d"ici, tu dis des bêtises ; les autres t'écoutent. Ils vont te prendre pour un journaliste.
Et il entraîna Aristide qui, poursuivant son idée, lui disait :
— Tu me trouves ridicule, mais tu ne sais pas pourquoi je viens ici ; la vue de l'amphithéâtre rentre dans la série de misères que je veux protéger... Le pauvre diable que je viens voir est aussi une de ces victimeslà ; il est bon, il est honnête, il est travailleur, et il ne trouve rien pour aider ni soutenir son honnêteté, son courage : il est pauvre, au contraire, c'est celte pauvreté qui sera peut-être la cause des malheurs dont je voudrais le préserver.
— Mais tu es donc un philosophe doublé d'un philanthrope?... Tu as des pauvres, tu les aides... moralement.
— Ne ris pas... Je suis un honnête garçon qui veux protéger un ami; devant le lugubre tableau que tu m'as obligé à voir, déjà attristé je suis devenu plus triste... Maintenant, sorti avec toi de la salle, je veux me rendre compte des impressions..., ou plutôt je ne veux pas te sembler une femmelette bouleversée par la vue de la mort; je veux te donner la raison de mes tressaillements , c'est que, dans l'affliction de mon ami, je cherche la raison : il est pauvre... Pourquoi peut-on lui faire du mal? il est pauvre... Pourquoi est-il ici? Il est pauvre... Pourquoi n'a-t-il autour de lui ni intérêt ni afl'ection? Il est pauvre ; et. . . quand je suis entré dans ton amphithéâtre, lorsque je t'ai dit : de quel droit mutile-t-on ces corps?... Tu m'as dit : ce sont les abandonnés..., les pauvres! toujours. Et alors je pensais que le pauvre devait avoir sur cette terre deux choses qui rétabUssaient l'égalité près du riche...
— Deux choses ? ,
— Oui. Tu viens de me montrer mon erreur dans l'une..., et la femme du malheureux que je vais voir mon erreur dans l'autre...
— Je ne comprends pas...
— Il y a deux choses extrêmes dans la vie, l'amour et la mort ; la mort, la nuit, l'ombre ; l'amour, la lumière, le clair. Grands ou petits, il faut absolument subir les deux choses; tout homme doit aimer, tout homme doit mourir...et les deux choses ont d'étranges effets. Celui qui aime se sent fort, et c'est cette force qui le rend faible; riche ou pauvre, beau ou laid, qui meurt est grand... et cette grandeur vient de ce qu'il n'est plus rien!
L'amour, « fleur qui naît en champ de haines, -» a dit Bougeart, rend tout bon et doux ; il n'est que bonheur. . . même la souffrance! L'amour charnel efface tout; à l'heure des relations de deux créatures, tout s'éteint, peines, chagrins, tourments, souffrances, tout!... et cela est donné par la nature en part égale à tous, riche ou pauvre...
La mort détruit tout : les remords, la douleur, le génie... Si pauvre que soit le gueux, la mort et l'amour l'obligent à obéir... Si puissant, si riche que soit le grand, l'amour et la mort se refusent à lui obéir...
C'est la grande égalité de par la nature, de par la création, de par la vie, l'égalité dans ce qui nous fait naître, dans ce qui nous détruit, dans le tout enfin auquel on ne peut échapper. L'étrange de la vie moderne, c'est que ces deux choses sacrées ont été viciées par qui aurait dû les défendre...
Là où la nature avait fait juste, où Dieu avait fait
l'égalité; là où, dans l'acte de la création, il avait voulu que le pauvre fût aussi heureux que le riche...; là où il avait voulu que le pauvre eût la même valeur que le^ riche..., les uns ont tarifé les morts..., les autres ont tarifé l'amour.
Pour la mort, on a distingué la cérémonie religieuse : il faut de l'argent pour avoir le même nombre de cierges, les mêmes pages de prières, la même fumée d'eucens...
« Riche, tu as deux heures de causerie avec ton Dieu, puisque ses représentants sur la terre ont des prix divers pour les petites et les grandes prières... Pauvre, tu as le coin sombre derrière la chapelle, vingt lignes de prières... Celui qui représente Dieu a ses vêtements Journaliers, il fait des économies, comme l'administration qui t'a donné les six planches de sapin brut qui t'enveloppent, et rien n'atténue dans le temple la putréfaction à laquelle Dieu a condamné nos corps,.., l'encens se paye!...
Il est vrai qu'on a le droit de refuser le concours des représentants de Dieu... Mais alors de quels outrages nouveaux les bien-pensants ne te couvrent-ils pas?
Et l'heureux sur la terre, le riche aura l'encens à chaque coin de son enveloppe de sciure parfumée, de ouate ambrée, de palissandre odoriférant, et il aura l'encens qui purifie... C'est la foi de convention qui a détruit l'égalité de la mort, en disant : Pauvre, sois charogne!... Riche, sois parfum!...
— Tiens, fit Aristide, cela me fait pitié : lorsqu'un honnête homme sort de la vie, lorsque, la lutte finie, vainqueur ou vaincu, il rentre dans l'éternité, il devrait avoir le même respect et les mêmes honneurs, et cela de droit...
DE L'AMOUR A LA HONTE. î?9
— Eh bien, quand nous en serons à avoir l'égalité pour les morts, ah ! mon pauvre Aristide, il y aura longtemps que nous l'aurons chez le vivants...
Aristide était arrivé en causant jusqu'à la cour de l'Hôtel-Dieu ; son ami lui indiqua la salle et pria la sœur de vouloir bien le laisser visiter son ami...
— Aristide, au revoir, restes-tu longtemps?
— Oh! non, une petite demi-heure.
L'étudiant regarda à sa montre.
— Ah! mais, je peux t'attendre, je retourne au travail...; viens me chercher à l'amphithéâtre.
— Ça, jamais...
— Comment, ton petit speech n'a pas dégagé tes idées?
— Non, je ne veux plus revoir ce tableau-là...
— Alors, au revoir...
— Au revoir...
— A ce soir au café !
Et le carabin se retirait pendant que la sœur désignait à Aristide la salle et le lit où était Denis.
Dans l'état d'esprit où il était, Aristide était ennuyé de se rendre près de son ami.
Il éprouvait, en entrant sous les voûtes de l'Hôtel- Dieu, cette impression que connaissent tous ceux qui ont franchi les murs d'un hôpital, impression presque égale à celle qu'on ressent en visitant une prison, cette oppression, ce frisson contre lesquels on réussit difficilement à réagir. Sous ces arcades badigeonnées et comme faites pour étouffer le râle, il respirait à peine ; l'air glacé de la sœur augmentait cette impression...
— Madame, demanda-t-il, est-ce qu'il va mieux?
— Il va bien relativement à son état, fit-elle, c'est-
à-dire que tout danger est passé, mais la convalescence est aussi redoutable que le mal même.
— Ma sœur..., madame..., je suis un grand ami de ce pauvre garçon, c'est pourquoi j'ai cherché à le voir en dehors du jour réglementaire..., pour éviter de me trouver avec du monde..., pour être bien seul avec lui.
— Vous pouviez venir le jeudi ou le dimanche..., depuis quelque temps, il est bien rare qu'il ait des visites...
Aristide la regarda avec étonnement.
— Vous me dites, ma sœur, qu'il est rarement visité..., mais... sa femme?...
— Elle est venue pendant deux mois après son entrée... très régulièrement, puis elle est venue une fois par semaine..., après plus du tout...
— Puis, plus du tout!,..
— Elle écrit assez souvent..., et, monsieur..., puisque vous êtes son ami, que ce que vous apprenez là semble vous affliger..., si vous pouvez la voir, engagez-la avenir plus souvent, sa pensée est constamment pour elle. Aristide remarqua que la sœur était gênée pour exprimer entièrement sa pensée, et tout ce qu'on lui avait dit de la jeune femme se replaçait devant ses yeux. C'était donc vrai !
— Ah ! ma sœur, excusez-moi si j'insiste, mais je suis venu ici justement pour rassurer le pauvre Denis; je vous prie en grâce de vouloir bien me répondre, c'est-à-dire éclaircir une situation qui me permettra de me diriger dans ce que je viens dire à Denis.
La religieuse levait ses grands yeux froids sur Aristide; sou regard cahne lui dit qu'elle attendait,
— Expliiiiiez-vous, monsieur.
— Ma sœur, M""^ Mérit venait souvent voir son mari dans les premiers jours de sa maladie, elle a cessé de venir depuis ; est-ce qu'il vous a paru que ses allures étaient changées...?
— Non !
— Ma sœur..., excusez-moi bien de ce que je vous demande.... En voyant le changement survenu dans les visites de M"'" Mérit, n'avez-vous pas cherché..., n'avez-vous pas supposé une cause?
— Je l'ai attribué à l'éternelle cause que nous constatons ici... 11 ne faut pas être longtemps malade, sinon, on vous oublie...
— Mais ils sont jeunes tous deux...; ils s'aiment... L'oubli serait bien singulier...
— Monsieur, reprit la religieuse avec un sourire glacé, lorsqu'un malade entre ici, les premières semaines, les jours d'entrée, le malade est fatigué de visites ! et comme pour les promenades le temps a beaucoup d'influence ; le second mois, la famille seulement vient à des intervalles plus rares... ; quand la maladie passe trois mois, c'est à peine si un des membres de la famille vient une fois par semaine...; après, on vient une fois par mois... Les parents, la famille oublient vite, monsieur...; de la famille, il n'y en a qu'une de fidèle..., éternellement fidèle... ; la fille, la sœur, la femme abandonnent...; la mère vient toujours..., toujours, et elle vient à l'heure où la porte s'ouvre, s'installe au chevet du lit pour ne partir que lorsque le temps réglementaire est expiré... Hélas! pour les autres, si vous saviez avec quelle hâte la visite s'accomplit 1 Ces murs leur pèsent sur le dos.
Aristide avait ressenti celte impression. La religieuse couliuua-
— Et si VOUS saviez cependant quel bien une visite amène dans l'état de celui qui souffre ! Si vous saviez que la préoccupation du malade, sa plus grande crainte, c'est l'oubli 1 Etre oublié, mourir seuil...
Aristide eut encore un frisson en se souvenant de ce qu'il avait vu : le sacrifice à l'étude des abandonnés...
— Le pauvre garçon que vous venez voir, puisque vous paraissez lui porter un vif intérêt, est dans cet état; il souiïre surtout d'abandon...
— Et il se plaint..., il est mécontent...?
— Oh ! non..., il reçoit des lettres... Sa femme, dit-il, est obligée de travailler pour elle-même et pour son père, ce qui l'oblige à un travail opiniâtre... et la malheureuse serait en outre souvent malade.
— Souvent malade ?
— Elle l'a écrit à son mari.
— Dimanche, elle n'est pas venue?
— M dimanche, ni le jeudi, ni le dimanche d'avant... Et j'ajoute que je crois à ce qu'elle écrit à son mari ; je l'ai vue, elle a l'air d'une très honnête personne, bien fatiguée, bien surmenée par le travail..., et son mari le dit, elle a son père à sa charge. De plus, le pauvre garçon est rentré ici après une rechute, il venait de passer chez lui quatre mois de maladie, — il y en aura bientôt cinq qu'il est ici, — et jugez si une maison peut se soutenir dans une telle situation avec le travail d'une femme...
— Ma sœur, vous jugez sainement, vous, sur ce que vous voyez, sans prévention... et vous voyez bien là le malheur, rien que le malheur?
— Monsieur, cette jeune femme m'a paru digne d'intérêt; elle aime bien son mari... Vous disiez qu'il est étonnant qu'elle ne trouve pas plus de temps pour le
venir voir... Je ne saurais l'en accuser; lorsqu'elle me le recommande, elle semble si malheureuse de ne pouvoir se consacrer tout entière à lui... ; il faut, je crois, l'obligation de son travail pour l'empêcher de venir... En somme, monsieur..., le malade Denis ne manque absolument de rien; il a tout ce qu'il lui faut, et, dans la situation, pour tout bien rétablir, c'est plutôt, je le crois, le ménage qui a besoin de soulagement ; il y a là un père incapable de travailler et une femme gagnant à peine de quoi vivre ; c'est sur eux qu'il faut porter votre intérêt..., cela pourra peut-être permettre à la femme de venir voir souvent son mari, et sa présence..., sa présence assurément lui ferait le plus grand bien... Eh! mon Dieu, une mère passera la nuit pour passer le jour près de son fils... ; la pauvre enfant passe le jour pour nourrir son père. . . ; il ne faut pas trop demander. . ., et puis... l'amour d'une mère, c'est bien grand, il ne faut pas demander ça aux choses de la terre... ; l'amour maternel vient de Dieu !
Aristide regarda la sœur ; il se dit que le mot Dieu venait là bien à point... 11 ne voulut pas chercher les raisons qui avaient donné à la religieuse un tel mépris de l'amour conjugal et un si grand respect de l'amour maternel. Le visage calme de la sœur s'était animé, son regard froid avait des éclairs ; sous sa robe le cœur avait battu... Aristide avait attentivement écouté et il était heureux d'avoir entendu la religieuse parler ainsi d'Yvette; c'était une malheureuse, indifférente peut-être à cause de sa jeunesse, mais c'était une honnête femme. C'est sous cette impression plus heureuse, qu'après avoir vivement remercié la sœur, U se dirigea vers le lit de Denis.
Nous l'avons dit, ce n'était pas un jour de visite ré-
glementaire. Aristide entra dans la salle, ce qui n'étonna cependant personne ; on le prenait pour un interne en service; il arriva jusqu'au lit de Denis, souleva le rideau et, accoudé sur le lit de l'er, riant, il s'écria :
— Eh bien! on ne veut donc pas se mettre debout..., Denis?...
Denis, qui sommeillait sur son coude, dirigea vivement ses yeux, grandis par la maladie, vers celui qui lui parlait, et, faisant un effort, il se souleva en disant joyeusement :
— Ah! toi!... Ahl mon vieux... Viens que je t'embrasse... Ah! à la bonne heure..., voilà qui est d'un vrai ami...
Us s'embrassèrent, et Aristide vit que de grosses larmes coulaient sur les joues de Denis.
— Eh bif"i ' qu'est-ce que c'est? fit le brave garçon ému, s'asseyant sur son lit et le prenant presque dans ses bras..., tu pleures maintenant?
— Ah! mon pauvre vieux..., tu ne m'as donc pas oublié, toi?
— Pourquoi dis-tu cela?... On ne t'oublie pas...
— Aristide..., tu es le premier parent ou ami que je vois depuis un mois... Il y a des jours où je me demande si je ne suis pas mort...
— Es-tu lou?...
Et Denis, pâle, hâve, jeta son bras au cou de son ami, se cramponnant et fondant en larmes, il s'écria :
— Oh ' non 1 non 1... On m'oublie.
Et d'une voix qui fit venir l'eau dans les yeux d'Aristide :
— On m'oubUe, te dis-je... ; ils croient que je vais mourir... Ah! je suis bien iiialhouroux...
Et les deux amis, pleurant, s'embrassaient, chacun pour cacher ses larmes.
Le malheureux Denis était bien changé ; la maladie avait creusé ses joues, ses yeux semblaient avoir grandi; ils paraissaient plus vifs dans le cercle de bistre qui les enveloppait ; le teint pâle, les lèvres exsangues, il n'était plus que l'ombre de lui-même ; ses mains calleuses, sur lesquelles la lime avait amené de larges durillons, étaient redevenues blanches, presque fines. 11 était bien triste, et les larmes qui mouillaient ses joues avaient coulé malgré lui. Oublié ! que de fois il avait répété ce mot, lorsque, autour de lui, chaque dimanche et chaque jeudi, il voyait les lits de ses voisins entourés de parents et d'amis, tandis qu'il restait seul.
C'était avec joie qu'il attendait le jour de visite; lorsque l'heure allait sonner, il prenait un petit miroir sur la tablette de son lit, et il se coiffait soigneusement ; il frottait ses joues, il mordillait ses lèvres, espérant y ramener des couleurs; puis, las, il se plaçait bien dans son lit. Quand Yvette viendrait, elle aurait encore plaisir à le voir; et à l'heure de la visite, il voyait les parents, les amis passer devant son lit. Au plus loin où son regard s'étendait, il cherchait à reconnaître les visiteurs... Personne! Après les avoir vus entrer, il les voyait sortir un à un jusqu'aux derniers, les mères qui s'étaient assises au chevet et auxquelles la sœur était obUgée de dire que l'heure était passée ; alors, il entendait résonner le baiser d'adieu..., et lui il était là, seul, tout seul, oublié! et malgré lui des larmes coulaient de ses yeux..; pour les cacher, il enfonçait sa tète dans l'oreiller, et il restait des heures ainsi. Parfois, la sœur inquiète venait près de lui et lui demandait s'il souffrait; il faisait un effort pour cacher sa faiblesse, et il répondait :
— Non, ma sœur, je rêvais...
Assez souvent, presque toujours, il recevait une lettre ce jour-là; c'était Yvette qui s'excusait ; elle avait dû travailler toute la journée parce que les laveuses avaient rendu le linge trop tard, et, pour satisfaire les pratiques, on avait dû travailler toute la journée du dimanche. Elle faisait des vœux pour son rétablissement prochain, et elle promettait qu'elle viendrait le dimanche suivant... Alors Denis redevenait joyeux... ; il attendait impatiemment les huit jours. La même scène recommençait, et Yvette ne venait pas... Il recevait une autre lettre, qui, par une autre raison, expliquait l'impossibilité dans laquelle elle s'était trouvée de lui rendre visite.
Aristide tenait son ami dans ses bras, pleurait aussi, et disait :
— Denis, veux-tu être raisonnable, et ne pas pleurer comme ça; mais c'est en te tourmentant ainsi, malheureux, que tu retardes ton rétablissement.... Y a-t-il du bon sens de pleurer ainsi? tu n'es donc pas un homme.
— Ah! Aristide, si tu savais ce que l'on souffre à se savoir abandonné, quand on n'a rien à se reprocher!...
— Mais tu n'es pas abandonné. . . ; en voilà des idées. . . Il y a longtemps que tu n'as vu ta femme ?
— Oui, trop longtemps...
— Mais tu sais bien que c'est le dimanche où elle travaille le plus.
— Certainement..., je ne lui en veux pas, la pauvre fille... Je sais ce que c'est que de faire marcher une maison quand on travaille toute seule... Et puis, elle ne sait pas le chagrin que ça me fait de ne pas la voir... La pauvre amie, elle m'écrit ; elle se dit : « Il sait que je pensais à y aller... »
— Eh bien, fit Aristide douloureusement ému, obligé peu à peu de reconnaître que Basilide avait raison en parlant sévèrement d'Yvette et cependant voulant consoler son ami, eh bien, tu vois que tu n'es pas oubhé, tu vois bien qu'on pense à toi.
— Mais je ne vois personne... Et puis, est-ce que je sais comment ça se passe chez nous..., comment on vit? non pas que je veuille dire que ma femme ne se conduit pas comme elle le doit..., la pauvre sainte créature, la belle chérie ; oh ! non, pour ça, je suis tranquille, c'est une honnête femme, incapable de mal faire... Mais le vieux ne travaille plus, et il est à sa charge ; tu vois si ça doit être pénible à vivre... Eh bien! un dimanche, je verrais Yvette un petit quart d'heure, elle retournerait à l'atelier après, comme il y a deux mois... Eh bien, elle me parlerait de tout ça, et je serais tranquille... La dernière fois que je l'ai vue, elle avait très mauvaise mine, elle avait l'air fatigué... ; tout ça me tourmente... Si, à son tour, elle allait tomber malade!
Aristide écoutait navré; il fallait réagir et il n'osait parler : la confiance de son ami l'embarrassait ; il dit :
— Denis, d'abord, lorsqu'on est malade, il faut se soigner et il faut se guérir ; il ne faut pas se tourmenter
* de façon à retarder sa guérison... Mon Denis, mon vieux frère, il faut vite te remettre sur tes pattes; d'abord, moi, j'ai eu de la chance depuis que je t'ai vu... J'ai une place, une bonne place, et qui me permet de t'ètre utile... Tu ne vas plus te tourmenter sur la famille, j'irai la voir et leur donnerai ce dont ils auront besoin... Quand tu seras relevé, nous compterons et tu me rendras ça...
— Ah ! mon ami... ah ! c'est bien...
— Et comme fatigué il était retombé sur l'oreiller ; il pressait la main d'Aristide sur sa poitrine.
— Tu peux être tranquille de ce côté... Maintenant, je viendrai te voir tous les dimanches.
— Ah! comme tu es bon, toi !...
— Et puis, dimanche.,., dimanche, bon gré, mal gré, je parle à sa patronne et je t'amène ta femme...
— Vrai ! tu iras la chercher ?
— Je te le promets,
— Merci, Aristide. Ah! si tu savais le bien que je ressens !
— A la bonne heure, j'aime mieux te voir comme ça... riant...
— Tu iras la chercher...; ne lui dis pas que tu m'as vu désolé... et que je l'accuse de m'oublier... Pauvre petite, elle dirait que je suis un ingrat.
— Comment, un ingrat! parce que tu voudrais la voir souvent..,, parce que tu l'aimes?
— Non, mais elle dirait qu'elle se tue à travailler pour faire aller la maison, faire vivre le père... à elle seule, travaillant jour et nuit, et que moi, auquel il ne manque rien..., je voudrais exiger qu'elle perde du temps dans la journée, au risque de l'obliger à travailler la nuit... Car c'est la vérité, elle me le dit dans ses lettres, la pauvre chérie ; elle est bien privée de ne pas venir, mais le travail commande...
— Ne crains rien, je ne parlerai pas de tout ça... D'abord la chose est simple, si elle travaille autant, c'est parce qu'elle est besogneuse. Je t'ai dit que je lui porterai l'argent nécessaire... Elle n'a plus de raison pour se surmener au travail, et, en prévenant sa patronne, elle peut perdre sa demi -journée du dimanche.
— Oui, c'est juste... iMon Dieu que je suis donc heureux aujourdlmi... Parie-moi d'eux.
— Mais je ne sais ta rechute que d'hier; sans cela, mon vieux Denis, tu peux compter que je serais venu... C'est chez les Lançard que j'ai appris ta situation et comme j'ai un ami interne j'ai obtenu d'entrer...