L ABANDONNEE
— C'est bien ça '....La Lançard venait me voir avant...; mais, je ne sais pas si c'est qu'elle a eu quelque chose avec ma femme, elle paraissait fàchce, et elle n'est plus venue... Ce n'est pas gentil... Le père Lançard, au moins, pourrait venir.
— Allons, ne pense plus à tout ça... Ton mauvais temps est passé, tous ces gens-là viendront ; j'irai battre le rappel autour d'eux... et tu auras des visites tous les dimanches...
— Et le jeudi?
— Le jeudi, ce sera les privilégiés... Moi, je viendrai le jeudi...
— Tu ne viendras pas les dimanches? demanda Denis attristé...
— Mais si..., le dimanche et le jeudi...
— A la bonne heure ! Si tu savais comme c'est agréable d'avoir du monde autour de son lit pendant deux heures!... Ah! qu'il y a longtemps que je n'ai été si heureux !...
DE L'AMOUR A LA HONTE. i91
— Mon pauvre Denis 1... du courage! Tu seras bientôt debout.
— Beaucoup de journées comme aujourd'hui... et ça irait vite... Dis donc, Aristide, dimanche tu m'apporteras un petit bouquet de violettes... sans qu'on le voie, tu le glisseras sous l'oreiller et quand Yvette se penchera je le lui donnerai...
— Oui, mon Denis...
— Elle sera heureuse, tu verras ; elle adore les violettes...
Tout cet amour qu'il répandait autour d'Yvette impressionnait douloureusement Aristide.
— Dis, Aristide..., je suis un peu fatigué... ; assiedstoi là, près de moi, je ne vais plus parler..., mais parle-moi d'eux tous... ; tu as été chez les Lançard?
— Oui!... Couche-toi bien..., là... et tais-toi. Je vais te raconter ça...
— Tu vas me faire rire avec la Lançard... C'est ton amoureuse.
— Tais-toi; écoute...
Et, obligeant sa nature gaie à prendre le dessus, Aristide raconta gaiement son déjeuner chez les Lançard... Mais il ne parla pas de Basihde...
Malgré sa pâleur, le visage de Denis était rayonnant; il écoutait attentivement son ami, heureux d'entendre parler de tous ceux qu'il connaissait ; il riait lorsque Aristide parlait des regards brûlants de sa patronne, de ses mollets robustes, de ses langueurs provocantes. C'est à l'heure où l'on apportait le repas au malade qu'Aristide se souvint qu'on l'attendait chez lui. Il se disposa à partir ; Denis était presque transformé, et la sœur, en venant, dit à son ami :
— Voyez le changement qui s'est opéré en lui.
— Ma sœur, nous allons le mettre vivement debout ; je vais aller voir les parents et les amis et je leur dirai que c'est d'eux que dépend le rétablissement de Denis et sa plus prompte convalescence.
— Mais, Aristide..., et dimanche, tu viens avec elle?...
— Oui..., je tâcherai de faire venir la Lançard...
— Oh ! fit gaiement Denis, elle viendra si elle sait que tu viens...
— Tu vas être jaloux, toi?.,.
— Jaloux du passé?... Non! nonl... D'abord, toi, tu n'y es pas forcé, ce n'est pas la même chose.
Et riants, gais, ils se serrèrent la main... Aristide partait lorsque Denis lui cria :
— N'oublie pas le bouquet...
— Non, à dimanche.
Lorsque Aristide fut sorti de la salle, la sœur dit à Denis :
— Vous êtes tranquille, maintenant ?
— Oh oui ! ma sœur, je suis bien heureux ! bien heureux 1
— Et bien las! dit en souriant la sœur.
— C'est vrai!... Comme la maladie vous rend faible.
— Il faut être raisonnable ; maintenant que vous êtes tranquille, bien rassuré sur tous ceux que vous aimez, il faut dormir.
— Oui, ma sœur!
Et obéissant comme un enfant, la sœur lui ayant placé son oreiller, il s'endormit, le sourire sur les lèvres ; la sœur était penchée sur son lit, elle le regardait, elle l'entendit rêver :
— Yvette, Yvette..., dimanche...
La sœur baissa la tête, un souvenir cruel amena
deux larmes à ses yeux, et elle sortit lentement, disant tout bas :
— Seigneur, vous m'avez condamnée à dire : Jamais ! moi.
Aristide partait plus tranquille; Denis adorait sa femme, et la vérité n'était pas dans toutes les calomnies qu'il avait entendues... La jeune femme peut-être trouvait les visites à l'hôpital bien tristes et en faisait peu souvent; mais ce n'était pas l'inconduite qui la faisait négliger son mari, mais bien plutôt la misère. Elle ignorait l'importance qu'y attachait le malade, elle était légère et surchargée de besogne; il se promit de la voir et de lui raconter la scène et l'impression ressentie, et il était bien convaincu qu'à dater de ce jour M"^'= Mérit ne manquerait plus un jour de visite... Au reste, l'état de Denis permettait déjuger que son rétablissement serait prompt. Il se promit d'aller dimanche malin chez Yvette, et il les déciderait, elle et le père Flamet, à venir à l'hospice. Pour Yvette, il n'en doutait pas, lorsqu'elle apprendrait que Denis l'attendait ; pour le père Flamet, c'était plus simple, il les invitait à déjeuner tous les deux..., et le père Flamet ne savait pas refuser une invitation.
Content d'avoir employé ainsi sa matinée, tout léger, joyeux, Aristide courut chez lui en se disant :
— Avec ça le temps passe; il est midi, et j'ai oublié ma connaissance... Basilidedoit s'impatienter, d'autant plus qu'elle a un assez joli coup de fourchette, de bonnes petites dents qui aiment tant à mordre... qu'il vaut mieux les employer à ça... Assurément, je vais être grondé.
Il se hâta, se promettant de ne pas dire un traître mot de sa visite à Denis, et décidé à arracher enfin le
nom de celui qu'elle prétendait être l'amant d'Yvette... Il fallait savoir si la scène racontée était un mensonge... M"^ Basilide alors ne vaudrait pas cher. Lorsqu'il arriva chez lui, W° Basilide dormait encore... Ah ! elle s'était vite faite à la bonne vie, la petite ouvrière blanchisseuse.
Elle avait désormais la vie facile , tout en rose ; elle aimait la grasse matinée, la petite ouvrière; à l'habitude féroce du travail matinal avait succédé la veulerie paresseuse. Elle dormait sans soucis, faisant l'avenir avec ses rêves, vivant du présent, insouciante, méprisant les difficultés de la vie, laissant au futur, à l'inconnu, la charge des vieux ans. Toute pleine de sa jeunesse, confiante en sa beauté, elle dormait calme, elle dormait rieuse, elle dormait comme le juste, sans que ses vilenies apportassent sur son front l'ombre du remords. Elle dormait avec le sourire doux et beau de la chaste et de la pure; elle dormait ayant dans ses rêves des horizons lumineux, indifférente à l'ombre, au deuil qu'elle avait jeté chez son ancienne amie.
Aristide, en entrant, s'avança vers le lit où la petite blanchisseuse endormie, la tête noyée dans ses cheveuxljlonds, semblait offrir son sourire d'enfant. Un instant il ) admira, puis, se baissant, il fit claquer sur ses lèvres cntr'ouvertes un bon baiser. Basilide s'éveilja, une seconde elle sembla bouder, puis s'étirant, gracieuse,, révélant en chaque mouvement les admirables contours de ses formes.
— Oh ! que c'est bête de vous éveiller comme ça I
— Est-ce possible? il est midi passé, tu dors encore? Le museau boudeur de la petite ouvrière eut un gros
sourire dans lequel l'œil et la bouche eurent un air de reproche, et elle dit :
— Quand on ne dort pas la nuit, c'est le moins de se reposer le matin.
Aristide dit alors :
— Veux-tu te reposer encore? je reviendrai quand tu voudras.
— Oh! non, fit la jeune fille d'une voix grasse; oh! j'ai faim, j'ai faim.
. Il faut bien le dire, Basilide était comme les volailles, elle dormait pour digérer sa vie, n'avait qu'un plaisir, manger; sa bouche, douce dans le sourire, avait de jolies dents bien pointues faites pour mordre, les dents mangeaient pour la faire vivre, elles mordaient pour la faire rire ; tout était digestion en elle, tout était question d'estomac ; jamais le cœur n'avait existé dans sa vie. Elle avait la philosophie lâche des ingrats et la lâcheté des filles.
, Se rappelant que, la veille, Aristide avait parlé de rendre une visite à Denis, négligemment et tout en s'habillant, elle lui demanda de ses nouvelles.
Nous avons dit qu'Aristide s'était promis de ne rien dire à sa nouvelle compagne de ce qui s'était passé à riIôtel-Dieu ; mais, poursuivant son but, décide à savoir quel était celui que Basilide prétendait être l'amant et l'entreteneur d'Yvette, il dit d'un ton léger :
— Oui, j'ai vu Denis; je n'ai pas pu le voir longtemps, je n'y retournerai plus, je ne veux pas me mêler de ça, parce que cela devient grave.
M'"' Basilide tirait ses bas, agrafait sa jarretière et, jetant un regard inquiet sur Aristide, demanda vivement:
— Est-ce que Denis sait tout?
Aristide se plaça devant Basilide d'un air abandonné, les mains dans ses poches, le regard atténué par In paupière baissée lourdement, la regarda et dit :
— Basilide, cela ne me regarde pas ; tu m'as dit ce que tu as voulu, je m'en fiche; mais ce que tu m'as dit n'est rien, absolument rien, comparativement à ce que m'a dit Denis.
— Qu'est-ce qu'il t'a dit? demanda Basilide inquiète.
— Oh ! ça va bien plus loin que tu ne le disais.
— Il sait tout! exclama la jeune fille.
— Absolument tout, dit Aristide, dont le regard cherchait dans celui de Basilide le motif de ses inquiétudes et de ses agitations; il ajouta même : C'est presque criminel, paraît-il.
Basilide, qui d'abord avait rougi, pâlit; se dressant anxieuse, tenant sa chemise d'une main, elle dit vite :
— Est-ce qu'il sait que j'étais là?
— Il sait tout, continua Aristide.
M"'' Basilide, perdant toute contenance, s'écria alors :
— Ah ! tous les maris sont des imbéciles ; c'est toujours comme ça ; ils aiment mieux croire une histoire de viol que la tromperie de leur femme... Eh bien, je m'en fiche après tout, il peut croire ce qu'il voudra...; ce n'est pas moi qui l'ai amenée là. . . ; si elle y est venue, c'est avec moi. C'est même par elle que je l'ai connu.
— Mais, interrompit Aristide, Denis sait tout ça, il sera debout dans quelques jours, il aura une explication avec toi, il sait que tu en étais.
— J'en étais, fit Basilide perdant la tête, j'en étais quoi? Et elle se fourrait de la poudre de riz dans les yeux, sur sa chemise; j'en étais! Mais par qui l'ai-je connu, Francis? C'est par eux, c'est par lui.
— Francis de L'IIaulil! exclama Aristide.
— Oui, pardi !
— Ah!...
— Tu ne le savais donc pas?
— Non. Ah! c'est trop fort!
Puis, éclatant de rire sous le nez de Basilide, qui était à moitié habillée, il dit, en changeant de ton :
— Tu sais que ce n'est pas vrai; je n'ai pas été à l'hôpital, je n'ai pas vu Denis ; mais je m'étais promis de savoir le nom que tu avais refusé de me dire hier, et maintenant je le sais.
— Ah! ça, c'est rosse... Ah! non, j'ai été trop bête de m'y laisser prendre... Alors tu t'es moqué de moi tout le temps?
— Absolument.
— Et si je me fâchais? dit Basilide en prenant ses grands airs.
— Ce n'est pas possible..., nous allons déjeuner.
— Ils se regardèrent tous les deux et éclatèrent de rire.
C'était donc vrai, c'était bien Francis, le mari d'Ambrette, qui avait été son premier amant et qui se trouvait encore aujourd'hui l'homme qui la soutenait. En faisant redire deux fois la même chose à la jeune fille, Aristide avait espéré qu'un autre nom montrerait son mensonge. Tout en se dirigeant vers le petit café désigné la veille par Basilide , lorsqu'elle avait dit : « Nous y déjeunerons demain, » Aristide se demandait la conduite qu'il allait être obligé de suivre vis-à-vis d'Ambrette et de Francis, et surtout d'Yvette. La situation se montrait à lui dans toute sa cruauté. Denis était à l'hôpital, tran(iuille, confiant, assuré de l'amour et de la fidélité de sa femme, rêvant d'avenir, espérant, lorsqu'il serait debout, rétablir en quelques semaines la position compromise dans sa longue maladie; il rêvait privations, travail obstiné, courage, énergie, décidé, en rentrant dans la vie, à arracher au plus tôt son Yvette à la misère, à la vie misérable dans laquelle elle était pion-
gée depuis son départ. Il aimait, et il était impossible de lai dire que sa femme l'avait indignement trompé.
Était-il utile d'apprendre à Ambrette la scène que lui avait racontée Basilide? Ambrette méprisait assez son mari pour ne voir là qu'un motif à plaisanteries. Or, il ne servirait pas Denis par ce racontar; il restait donc Francis; mais, de ce côté, la situation qu'il aurait prise le rendait absolument ridicule.
Quoi de plus sot que de jouer au moraliste lorsqu'on est soi-même si peccable? Quoi de plus sot qu'un jeune homme venant blâmer un autre jeune homme sur ses bonnes fortunes 1 Et puis n'était-ce pas augmenter la gravité du fait que de montrer à tous qu'on le connaissait?
Et cependant, il fallait ramener la jeune femme à la vie régulière ; il fallait que Denis restât convaincu que •sa femme était toujours l'honnête ouvrière qu'il avait épousée.
Que faire? Pendant que Basilide jacassait, pendue à son bras, ces idées se heurtaient dans le cerveau d'Aristide. Il était distrait, ennuyé, ne répondait plus aux gaietés de sa compagne; celle-ci, fâchée, en fit la remarque; alors, imposant le calme à sa pensée, il redevint le joyeux garçon qu'il était ordinairement, s'étant dit:
— Ne pensons plus à tout cela; après-demain, c'est dimanche, et nous verrons M'"'' Mérit.
Ainsi, en moins de deux jours, deux fois il avait cru M™« Mérit calomniée, deux fois il l'avait crue coupable, et, à cette heure, justement à cause de l'affirmation de Basilide, il se prenait à dire :
— Ce n'est pas possible.
Ils entrèrent au restaurant. Aristide s'était bien pro-
DE L'AMOUR A LA HOxNTE. 199
mis de ne parler ni de Denis ni d'Yvette devant Basilide, et cependant ils étaient à peine à table que la conversation s'engageait sur ce même sujet. Cette fois, Basilide ne se gêna pas ; ce ne fut plus seulement Francis qui avait eu les faveurs d'Yvette, mais tous ceux qui avaient bien voulu s'occuper d'elle, si bien que Basilide termina son long acte d'accusation en disant :
— C'est-à-dire qu'aujourd'hui je crois même que Francis n'en veut plus et qu'elle vit par un autre.
— Voilà ce que je voudrais savoir, dit Aristide.
ftF^ Basilide posa ses coudes sur la table, regarda fixement son nouvel amoureux, et rieuse, elle lui dit :
— Tu n'es pas jaloux, toi?
— Ah! bon Dieu, fit Aristide, avoue que cela serait bien malheureux; je ne suis pas jaloux, que veux-tu dire ? parle !
— Je veux dire que j'irai demain voir Francis et je saurai tout.
— Vas-y ce soir, je t'atteuds pour dîner..., mais pas UQ mot de moi.
Ce fut M"^ Basilide qui éclata de rire en disant :
— Oh! non, il n'y a pas de danger, notre connaissance serait trop... difficile à expliquer.
Le repas s'acheva gaiement. Le soir même Basilide revenait et apprenait à Aristide que, depuis longtemps, Francis était remplacé dans le cœur d'Yvette.
Décidément, M°^«Mérit était la dernière des femmes; c'est plein de cette idée que, le dimanche matin, Aristide ne l'ayant pas trouvée à son atelier, chez 'SI"'"' Lapchez, quoiqu'elle eût écrit à son mari qu'elle travaillait tous les dimanches, se rendit rue des Panoyaux.
Il monta, il frappa, on ne vint pas ouvrir; il frappa une seconde lois, plus fort ; on dit :
— Entrez !
La clef était dans la serrure; il entra.
Aristide s'était longuement renseigne ; il voulait agir sagement, avec discernement, et, malgré tout ce qu'on lui avait dit, il était décidé à ne s'en rapporter qu'à son impression. On lui avait dit qu'Yvette menait une conduite qui la fatiguait assez pour laisser des traces sur son visage; on lui avait dit que son travail était factice; qu'elle prétendait vivre de son état alors que c'était par le vice qu'elle trouvait les moyens d'exister. On lui avait dit qu'elle vivait dans une aisance que ne comportait pas sa situation. En entrant dans la chambre d'Yvette, il regarda rapidement autour de lui ; rien n'était changé : c'était toujours le petit ménage simple de l'ouvrier.
Yvette était assise près de la fenêtre; en le reconnaissant, elle se leva, puis se rassit aussitôt. Aristide ne vit pas le mouvement, et, s'avançant poliment, il dit :
— Ne vous dérangez pas, madame Mérit, ne vous dérangez pas, continuez votre travail.
Et il alla lui serrer la main.
Yvette semblait confuse, gênée, embarrassée; Aristide souriait, mais son regard ne la quittait pas; elle lui dit de s'asseoir; elle lui demanda la raison de sa visite, et le regard d'Aristide la faisait rougir : c'est que le pauvre garçon souffrait de ses observations; il était près d'Yvette, il lui tenait la main et il voyait ce qui lui avait été dit ; le visage n'était plus le même, la souffrance ou la débauche l'avait pâli, fatigué, — il savait bien que ce n'était pas la souffrance, — c'était la débauche, car Yvette avait une robe neuve, une longue robe aux plis larges, semblable à la robe de cham-
bre de la femme habituée à passer de longues journées chez elle.
Triste, ennuyé, mais résolu à faire ce qu'il avait promis à Denis, Aristide dit brutalement :
— Madame Mérit, je suis presque le frère de Denis ; il faut me considérer comme tel.
— Pourquoi me dites-vous cela? fit Yvette levant vers lui son regard étonné et inquiet.
— Pour que vous croyiez ce que je vais vous dire... J'ai vu Denis : il se meurt de ne pas vous voir.
— Eh bien ? fit Yvette d'un air singulier.
— Eh bien, vous l'abandonnez et je lui ai promis, moi, que vous viendriez aujourd'hui; il ne voulait pas me croire; je viens vous chercher, bien certam que vous allez venir, car vous ne savez pas ce qu'il souffre, le malheureux; il se nomme l'abandonné. S'il est encore à l'hôpital, si sa convalescence est longue, c'est parce qu'on l'y oublie. Je vous ai dit que j'étais presque son frère; considérez-moi comme tel, je vous en prie, et permettez-moi de vous dire ce que j'ai vu, permettezmoi de vous raconter ce qu'il m'a dit.
Yvette ne répondit pas; elle baissa la tête et Aristide raconta tout ce que lui avait dit Denis; quand il eut terminé, il dit d'une voix émue :
— Eh bien, madame, vous savez maintenant; vous allez venir ?
Il y eut un silence,
— Vous ne répondez pas, fit Aristide douloureusement étonné.
Puis, ayant attendu quelques secondes, il reprit avec violence :
— Vous refusez donc de venir voir Denis? mais vous voules dune qu'il meure I
Aristide s'arrêta, stupéfait; la jeune femme, cachant la tête dans ses mains, pleurait sans répondre; mais, à ce dernier mot, ne cherchant plus à cacher ses larmes, elle tomba à genoux et dit en sanglotant :
— Ah ! non, monsieur, c'est moi qui voudrais mourir 1 Aristide la regardait sans pouvoir comprendre cette
résistance; ému cependant par ses larmes, il demanda :
— Mais enfin pourquoi, pourquoi ne voulez-vous pas venir ?
Elle releva vers lui son regard, un regard fou, et lui dit d'un ton étrange :
— Parce que je le tuerais.
Aristide n'y comprenait plus rien, il dit :
— Qu'avez -vous?... Expliquez- vous... Ètes-vous folle?... Vous le tueriez... ^
— S'il me voyait, oui.
Et, se dressant tout à coup, se montrant droite dans cette robe neuve à larges plis, elle dit d'une voix déchirante :
— Vous êtes son frère, eh bien, regardez-moi, monsieur, regardez-moi; depuis dix mois mon mari est malade, depuis dix mois je vis chaste comme une veuve... et avant huit jours je serai mère.
Et alors, ne se tenant plus, ses plaintes coupées par des sanglots, elle tomba dans les bras d'Aristide épouvanté.
— Malheureuse femme, qu'avez-vous fait?
Elle ne répondit pas, sanglota sur son épaule. D'unevoix tremblante d'émotion, ému, les larmes aux yeux, il dit :
— Ah 1 oui, vous avez raison, c'est la mort. Ah 1 si le malheureux vous voyait ainsi, assurément il n'en re-
viendrait pas; si vous saviez de quel ton ce pauvre Denis me disait : « Elle ne sait pas le chagrin que cela me fait de ne pas la voir, non pas que je veuille dire que ma femme ne se conduise pas Comme elle le doit, sainte créature, belle chérie; oh! non, pour cela je suis tranquille; c'est une honnête femme, incapable de mal faire. » Si vous l'aviez entendu !
Alors Yvette se recula, la main sur l'épaule d'Aristide, son regard dans son regard, outragée, anxieuse, elle s'écria :
— Ah çà ! mais vous croyez donc que je suis coupable, vous?
Aristide la regarda, étourdi ; il se rappelait sans doute les paroles haineuses de Basilide. Droite, superbe, hautaine, Yvette, se frappant la poitrine, cria :
— Moi ! moi ! Vous me croyez une malhonnête femme ! Eh bien, écoutez de quelle infamie je suis victime.
Aristide, presque convaincu par l'allure, par le ton de la malheureuse, dit :
— Je le sais ; c'était donc vrai?
— Vous le savez, et par qui donc?
Nous l'avons dit, Aristide était un loyal garçon, incapable de mentir, surtout dans une circonstance aussi grave; il dit simplement :
— C'est Basilide qui m'a tout raconté.
Yvette, le regard fou, les membres agités par un tremblement convulsif, la voix saccadée, s'écria :
— C'est elle, c'est elle, la saleté, le monstre, l'ignoble créature, c'est elle qui a osé raconter l'infamie qu'elle avait complotée? c'est elle, cette fille, cette traînée? elle vous a dit, n'est-ce pas, elle vous a dit que j'étais la maîtresse de ce goujat?
— Oui, oui, dit Aristide effrayé de l'état de la jeune
204 MALHEUR AUX FAUVRP:S!
femme, mais constatant avec joie la vérité rayonnante qui sortait de ces injures, le soleil dont les rayons sortaient de la boue.
— Eh bien ! Eh bien ! cria tout à coup Yvette en étendant la main : sur ma sainte mère, morte..., sur Denis, ajouta-t-elle en éclatant en sanglots, sur Denis que j'adore, monsieur, je vous jure que c'est presque un cadavre que cet homme a souillé. J'en ai été victime parce que je suis tombée inanimée sous ses coups ; deux fois criminel, il m'a presque assassinée pour vaincre ma résistance... Sur ma mère, monsieur, sur ma mère, je vous le jure, je n'ai pas eu conscience de la souillure de cet homme, j'étais évanouie, presque morte.... Quand je suis revenue à moi, flétrie, déshonorée, folle, je voulais mourir, je voulais me tuer ; il m'a fallu la pensée de Denis, de Denis que je devais sauver, pour ne point en finir avec ma vie salie.
Et comme elle était désolée, comme ses larmes coulaient,que des sanglots déchirants coupaient ses paroles, qu'elle allait presque défaillir, Aristide la soutint tremblant d'émotion, disant :
— Les misérables, les infâmes 1 courage, courage, madame Wérit, courage!
Il l'aida à regagner le fauteuil; elle s'assit, puis, les poings fermés, la bouche crispée, elle dit d'une voix sombre et farouche :
— Et dans huit jours je serai mère, j'aurai un enfant de cet homme. .. Oh 1 jamais, jamais 1... je redoute et j'attends cette heure ; je veux étrangler ce monstre quand il viendra au monde... ; oh ! oui, je le tuerai.
— Taisez-vous, malheureuse, taisez-vous !
11 y eut un siU'uce pendant lequel Aristide regardait silencieusemeul la niailieurcuse Yvette, haletante, cl
sanglotant assise dans le grand fauteuil. Sans qu'elle le vît d'abord, il vint vers elle, lui prit la main, releva sa tête, et la baisant au front il lui dit :
— Madame Mérit, il faut vivre ; il ne faut pas condamner l'enfant pour l'infamie de son père. Madame Mcrit..., Yvette, je suis votre frère, je vous vengerai ; courage ! courage ! je vais sauver Denis.