A LONGCHAMPS
Deux voitures remontaient l'avenue des Champs- Elysées ; dans l'une était M"<^ Basilide, dans l'autre M'^" Ambrette de L'Hautil, et cette dernière était furieuse de voir les chevaux... de la petite ouvrière blanchisseuse, qui venait jadis laver le linge chez elle, passer les siens...; surtout à Longchamps..., ce niais défilé des coquettes désœuvrées.
Savez- vous ce qu'est Longchamps?
Pendant trois jours, tout Paris élégant s'en va, dans les calèches armoriées, boire la poussière du bois de Boulogne pour voir passer les montreurs ou les montreuses de modes...
Les provinciaux et les naïfs vont à pied, et, lorsqu'ils ont vu passer, dans des toilettes insensées, M. Anatole ou M'"' Gredinette, ils croient avoir vu la duchesse V... ou M. le marquis de Z..., dont on parle tant.
Elle est au moins singulière l'origine de cet étalage vivant des couturières et des tailleurs :
Au xni'^ siècle, entre Bagatelle et la Seine, était Tabbaye de Longcbamps, fondée par la sœur de saint Louis, Isabelle de France.
C'est sous ses lambris que moururent Philippe V et Blanche, sa fille.
A cette époque, l'abbaye était d'une austérité exemplaire.
Peu à peu, la discipline du couvent devint moins sévère, la règle de Saint-François fut abandonnée, et, vers looO, les religieuses firent du couvent plutôt une maison de plaisance qu'une austère abbaye.
Abandonnant les costumes réglementaires, les sœurs se vèth^ent à leur goût, portant les étoffes dont les couleurs seyaient le mieux à leur beauté.
Les parures, les diamants n'étaient pas défendus.
Comme la solitude leur sembla fatigante, les jeunes seigneurs furent admis au parloir...
Comme la réclusion leur parut ennuyeuse, elles sortaient et rentraient à leur gré.
On en parla tant, que saint Vincent de Paul écrivit au cardinal Mazarin pour lui demander la répression de ce scandale.
Mazarin essaya bien d'y porter remède, mais il n'y réussit guère.
L'époque n'était pas à l'austérité, et, en dépit de tout, les sœurs de l'abbaye de Longcbamps conservèrent leur allure mondaine.
Vers 1782, une cantatrice célèbre, M'"= Lemcure, s' étant retirée au couvent de Longcbamps, le monde l'y suivit et vint l'entendre chanter les jours d'office.
C'est à cette époque que la supérieure, trouvant avan-'
tage au pèlerinage qui s'organisait, attira des chœurs de l'Opéra, qui devinrent novices.
La mode était là, et ce fut de ce jour une promenade établie.
On venait au couvent les mercredi, jeudi et vendredi de la semaine sainte, sous prétexte d'entendre la messe des ténèbres.
Comme les femmes y faisaient assaut de toilette, le pèlerinage n'avait en réalité d'autre but que de voir et d'être vu.
A celte époque, il n'y avait que deux mondes absolument : les dames et les hommes de noblesse, dans leurs équipages armoriés, et les impures, qui toujours éclipsaient les grandes dames par l'audace de leurs toilettes et la richesse de leurs équipages et de leurs livrées.
Souvent les princes du sang venaient à cheval à la promenade à la mode.
92 démolit l'église...
Le pèlerinage fut abandonné.
Les voilures qui conduisaient alors la noblesse s'arrêtaient à la place de la Révolution..., devant la terrible guillotine !
Je lis dans un article de M. Audiffret :
« En 1796, les incroyables en habit carré et coiffés en caniche, et les merveilleuses en costumes grecs des pieds jusqu'à la tête rétablirent, non pas le pèlerinage, mais la promenade de Longchamps. Ce fut là que l'on vit pour la première fois, l'année suivante, des jeunes gens ayant les cheveux coupés à la Titus ou à la Caracalla. »
Aujourd'hui, la promenade de Longchamps n'inté-
resse guère véritablement que les tailleurs et les costumiers.
Derrière les voitures de grande remise et les rares équipages, vont les fiacres aux roues plaintives, aux chevaux ombres...
Le défilé n'est plus qu'un prétexte à réclame : sur des voitures bizarres, on lit l'adresse de X..., inventeur breveté des pruneaux artificiels... ou de V..., à qui nous devons les souliers à musique.
Les tailleurs et les couturières ont des personnes qu'ils payent pour aller promener là, pendant quatre heures, les étoffes et les modes qu'ils veulent lancer.
Quelques jours plus tard, nous verrons aux étalages des magasins de nouveautés des habillements d'une forme excentrique au-dessus desquels nous lirons :
« Le succès de Longchamps. »
- Ce qui sauve Longchamps, c'est qu'au moment où le défilé devient sans intérêt, vous appuyez un peu à gauche et vous vous trouvez en plein bois de Boulogne, sous les arbres presque verts et au pied de la cascade.
C'est la première du printemps, C'est la fcte de la nature.
Revenons à M"^ Basilide, qui riait comme une folle en voyant M'"° Ambrette de L'IIautil rouge de colère parler vertement à sou cocher.
Eh 1 mon Dieu, il faut bien le dire, le cocher était très embarrassé; ce n'est pas parce que ses chevaux avaient les jarrets moins vigoureux que ceux de celle qu'on appelait dans le monde galant la Jolie Laveuse ; point. C'est que le cocher, tout en désirant satisfaire madame, ne voulait point déplaire à monsieur. Or, près de la \oi-
ture, caracolait un jeune gandin, qui semblait affecter de montrer à tous le degré d'intimité dans lequel il était avec la belle Basilide, et ce jeune gandin n'était autre que Francis de L'Hautil. Oh! certainement, Ambrette n'avait pas le moindre sentiment de jalousie; mais c'était une question de dignité, elle ne voulait pas céder le pas à une autre... Elle voulait surtout passer devant la voiture pour que la « Repasseuse » vît bien son mouvement d'épaules, pour que Francis fût une fois de plus assuré du méprisant dégoût qu'elle avait pour lui... Et puis enfin parce qu'elle était l'ancienne Ambrette Lafolie, la comtesse de L'Hautil, et qu'elle voulait avoir toujours les rieurs de son côté...
Elle était sans façon, nous le savons; elle frappa de son ombrelle le dos du cocher... Et pour qu'il n"y eût plus d'hésitation, pour qu'il sût bien qu'il n'avait rien à redouter, elle dit d'un ton sec :
— Baptiste, je veux que vous dépassiez monsieur...
— Mais..., madame.
— Je le veux.
Alors ce fut au contraire Baptiste qui trouva le petit scandale amusant; il se fit une figure, enfonça son menton dans son col découpé, abaissa ses épaisses paupières sur ses yeux et eut ce regard des yeux qui ne veulent pas rencontrer celui des autres, le regard sans rayon, sans éclat, qui voit tout.
Il enveloppa ses chevaux d'un vigoureux coup de fouet ; les chevaux étaient peu habitués à cette correction préventive, des chevaux de sang ; ils firent jaillir les étincelles des pavés et partirent...
Assurément, il est difficile de mettre dans un regard et dans un mouvement d'épaules autant de mépris indifférent que M«>« de L'Hautil en mit, en eut dans l'œil et
dans le renversement qui la jeta au fond de la voiture, semblant bien ennuyée d'avoir vu une chose qui l'intéressait si peu... Ohl c'est qu'Ambrette se rattrapait dans la vie réelle de ce qu'elle n'avait pu faire au théâtre. Depuis qu'elle n'était plus actrice, la belle Ambrette était une admirable comédienne.
Francis envoya à son cocher un regard terrible...; mais Baptiste, tout entier à ses chevaux qui s'emportaient..., on l'eût pu croire du moins à son air inquiet... Baptiste ne vit rienl... Cent pas plus loin, les chevaux reprenaient leur allure et Baptiste avait un petit éclat de rire dans son col.
Pendant ce temps, Basilide, à son tour, faisait, elle aussi, une scène à son cocher et lui disait :
— Je veux que vous la passiez à votre tour, que vous marchiez côte à côte... Je le veux...
Et le regard de Francis disait au cocher de ne point obéir..., car il voyait autour d'eux les promeneurs de Longchamps sourire déjà... Quelques-uns même, plus au courant, qui les avaient reconnus, donnaient en riant l'explication du petit scandale... Il lui semblait presque entendre son nom...
Mais Basilide n'entendait pas être humiliée; elle voulait rendre ce qui lui avait été fait, et, pour échapper à une scène qui menaçait de devenir bruyante entre la dame de la voiture et le cavalier..., celui-ci prit le parti qu'avait pris Baptiste...; son cheval s'emporta..., mais dans la direction opposée...
Le cocher de la Jolie Laveuse n'avait rien à ménager; il voulait obéir à sa maîtresse qui était une bonne fille, qui avait surtout une réputation de chic qu'il ne fallait pas compromettre. A son tour, il fouetta ses chevaux et les enleva ; la voiture atteignit presque celle de M'"" de
L'Haulil ; mais alors Ambrette, qui semblait indifférente, dit sans bouger à son cocher :
— Baptiste, il ne faut pas que vous soyez passé... Faites-vous suivre.
Le cocher s'amusait de cette petite lutte dans laquelle était beaucoup moins engagée la vigueur de ses chevaux que son adresse à conduire; il s'agissait de barrer constamment le passage afin d'être toujours suivi ; à tout autre moment, l'automédon aurait mollement obéi, mais on était à Longchamps, et, de plus, il y avait une galerie. Francis avait été maladroit... Basilide avait été bavarde, et Ton s'occupait d'eux... Le cocher ne disait pas :
— On s'occupe d'eux !
Il disait :
— On s'occupe de moi!... Et il dirigeait ses chevaux de façon à n'être jamais dépassé.
Ce manège agaçait la Jolie Laveuse, et, ses anciennes habitudes reprenant le dessus, elle parlait haut dans un langage tout particulier, qui ravissait ceux qui l'entendaient... L'œil en feu, la mousse aux lèvres, presque debout dans la voiture, et choisissant le moment où les roues se touchèrent presque, elle s'écriait :
— iMarchez donc!... Est-ce que vous allez ralentir pour ça..., Joseph? Je veux que vous passiez; si vous cassez quelque chose, on le payera... Fichez-moi ça en bas... Cette ancienne cabotine ne va pas poser avec moi... Et, tout à coup, héroïquement plus familière, elle s'écria : Joseph..., je veux que tu la brûles...
La course des deux voitures était si folle, que les équipages se rangeaient prudemment. Basilide, à demi levée, cramponnée aux ferrures, l'œil ardent, les lèvres frémissantes, ayant perdu toute retenue, vomissait des
injures... dont nous dispensons le lecteur... Au contraire, Ambrelle, concentrant sa colère, était blottie dans le .coin de sa calèche ; elle semblait ne pas voir, ne pas entendre. Baptiste était un intelligent, et, sous prétexte dé se diriger pour voir si sa voiture n'était pas menacée par derrière, il tournait la tète; — alors son regard cherchait dans celui de sa maîtresse ce qu'il devait faire — comme le crieur, dans une vente publique, saisit le regard qui fait l'enchère. Ambrette n'avait qu'à laisser tomber ses lourdes paupières sur ses beaux yeux voilés, et les chevaux partaient plus rapides.
A ce jeu, les cochers finirent par s'animer, car tout le long de la route leurs collègues riaient, et de la ténacité de l'un et de l'adresse de l'autre.
Les injures commencèrent, puis les heurts dangereux, puis les coups de fouet...; il y eut même un élonnement suivi d'un éclat de rire, lorsque Baptiste et Joseph, se menaçant de coups de fouet, Basilide se leva toute rouge et s'écria :
.. — Tape donc, lui et sa marchandise !
C'était trop. Ambrette avait fréquenté trop de monde sachant vivre pour ne pas savoir que le scandale monté à ce ton ne saurait avoir d'autre résultat, pour l'une et pour l'autre, que la honte et le ridicule ; elle dit à Baptiste :
— Allez vite et tournez à l'allée...
Cette fois, Baptiste faillit ne pas obéir...; mais il fit un coup de maître... Joseph poussait ses chevaux. D'un coup de fouet sérieux qui, semblant destiné à ses bêtes , s'en alla frapper en arrière, sur les mufles, les doux chevaux conduits par son adversaire, Baptiste les fit cabrer, et aussitôt il tourna sec; ce mouvement rapide, en effrayant les chevaux, en boule-
versant le cocher, eut un résultat [immédiat. Baptiste prenait l'allée en obligeant le cocher à se jeter vivement sur le côté; mais il était trop près, il dut tourner trop à l'étroit, en se heurtant au bord de la chaussée, pour éviter de faire écraser ses chevaux... Ce lut l'affaire d'une minute... La voiture de M*»® de L'ilautil passa, celle de W^ Basilide, la Jolie Laveuse, entraînée . par le mouvement rapide des chevaux à gauche, versa..; Heureusement Basilide, pour exciter son cocher, était debout, cramponnée à la petite rampe de fer qui bor dait le siège. En voyant le danger, elle serra la barre de fer. Ses pieds glissèrent, mais elle ne perdit pas l'équilibre et se retrouva debout... •
Elle resta toute décontenancée, ne s'expliquant pas^ comment la scène si amusante pour elle venait tout àcoup de la rendre ridicule... Le cocher était tombé comme une masse, et tout le monde s'empressait autour' de lui, car il paraissait blessé...
Basilide était debout au milieu de la foule, et elle voyait s'éloigner son ennemie, qui échappait ainsi adroi-' tement au petit scandale... La rage de l'ex-blanchisseuse augmenta d'autant^ et, ne s'occupant pas de la situation de Joseph, elle étendit le poing dans la direction de la voiture en exclamant :
— Je te ferai payer ça..., va, saleté!...
C'est à ce moment que revenait, tout souriant sur son' cheval, Francis, croyant que sa femme était partie...- Lorsque Basilide l'aperçut, elle courut vers lui... Celui-' ci arrêta sa monture voyant la voiture renversée ; le* monde l'entourant , craignant un accident , il demanda :
— Qu'y a-t-il?...
— Il y a, fit avec ragef M^^^ Basilide, en entr'ouvrant
sa petite bouche fraîche..., ce nid de baisers..., il y a que vous n'êtes qu'un mufle...
Certainement Francis était un bon écuyer, car la secousse qu'il donna à son cheval et qui fît cabrer la noble bête ne l'ébranla pas sur sa selle.
Atterré, sur son cheval fougueux, il devint rouge jusqu'aux oreilles en entendant l'étonnante imprécation de la Jolie Laveuse.
On relevait la voiture, et le cocher, qui avait eu plus de peur que de mal , remontait sur son siège en disant :
— Non ! non! pas besoin de procès-verbal...; que je le retrouve, Baptiste, il a son compte assuré; je lui ferai caler sa roue... C'est un vilain jeu qu'il a joué là avec moi pour balader cette espèce de...
Il était dit que ce malheureux Francis serait complètement ridicule, car il intervint en disant :
— Taisez -vous, Joseph!
Joseph regarda de son œil non endommagé, et, reconnaissant Francis, il se tut... BasiUde allait parler, mais Francis dit d'une voix raide :
— Assez, toi ! pas un mot...
Le ton était bien celui avec lequel on commande à son chien... Aussi M'"' Basilide ne répiiqua-t-elle pas ! C'était ainsi qu'il fallait la mener. Ayant dû sortir de la foule de curieux qui s'égayaient visiblement de la scène, Francis appela le cocher d'une voiture fermée qui redescendait; il fit impérieusement signe à la Jolie Laveuse d'y monter, el, glissant un louis dans la main de Joseph, il dit à mi-voix :
— Tais-toi..., pars vivement, attache mou cheval derrière la voiture...
Celui-ci, obéissant, grognait ;
DU CABARET A L'EGHAFAUD. 217
— A toi, rien. Mais, mou petit père, tu peux compter que je la rendrai à Baptiste et avec usure.
Pendant qu'il partait, Basilide, redevenue calme, à l'ordre du gommeux, était montée en voiture et Francis la rejoignit dans son fiacre.
Un gamin, qui avait suivi la scène et qui avait vu la promptitude avec laquelle on avait obéi à Francis, femme et cocher, s'écriait :
— Mince! qu'il les secoue, le poisseu!... Pour un coup j'ai cru qu'il allait mettre un pain sur le nez de la fée...
Le liacre partit et Francis dit aussitôt, blême de rage contenue :
— M\ ("à! est-ce que tu perds la tète? tu as donc juré de me rendre le plus ridicule des hommes!
— Je n'ai rien fait..., c'est elle qui a voulu m'humilier.
— Elle, c'est ma femme !
— Ta femme, puisque tu dis pis que pendre d'elle tous les jours ; tu dis qu'un jour tu t'en débarrasseras.
— Je dis ce que je veux,.., et je veux que tu ne recommences plus ce que tu as fait...
— (Ju'elle n'ait pas l'air de me regarder comme ça...
— Elle a le droit de le faire...; crois-tu qu'elle soit contente de me voir m'occuper de toi?
— Ah ! la ! la ! fit M^^^ Basilide riant de pitié en haussant les épaules...; avec ça qu'elle s'occupe de toi, celle-là...
— C'est ma femme ! fit Francis, croyant que M"" Basilide comprendrait et se tairait.,., mais elle continua :
— Et moi aussi je suis ta femme..., bien plus qu'elle encore... ; qu'est-ce qu'elle est plus que moi, celle-là?.,. Moi, tu m'as connue sage.,., elle; tu...
2iS MALHEUR AUX PAUVRES!
— Assez..., à la fin, s'écria de L'ilautil levant la main...
— Tu me menaces..., bats, ose donc..., oh! tu es assez lâche pour ça...
— Veux-tu te taire! dit Francis en lui serrant les poignets.
Mais Basilide regardait les Champs-Elysées envahis par le monde, et certaine d'un nouveau scandale, elle se mit à crier :
— Non, tu ne me battras pas, moi.,., entends-tu ? et tu ne m'empêcheras pas de dire ce que je pense de...
Des gens s'arrêtaient cherchant d'oîi venaient les cris. Francis furieux usait toute son énergie cà se contenir; il voulait empêcher que ses cris n'arrivassent jusqu'aux passants, et il la poussa dans la voiture, appliquant sa main sur sa bouche... Il la tint quelques minutes ainsi. Basilide était cramoisie; elle avait failli étouffer...
Lorsqu'il enleva sa main elle fut une grande minute pour reprendre sa respiration.,., puis, les dents .serrées, le regard méchant, suffoquant, elle dit :
— Vous allez me faire le plaisir de me reconduire chez moi..., n'est-ce pas?,..
Francis contenant sa colère était blotti dans l'autre angle; il ne répondit pas..., elle reprit alors :
— C'est trop fort ! moi, être battue.,., ; je ne suis pas votre... femme, moi...; si vous êtes assez lâche pour battre les femmes, moi j'ai assez de dignité pour ne pas accepter ça I... Ah! non..., abuser de sa force.,., vous me prenez pour une autre, mon cher... Parce qu'elle a dit oui! devant M. le maire... et qu'elle ne me valait pas à ce moment.,,
M"*^ Basilide fit une coupure dans la phrase en voyant
Francis Iressaillir-et fermer nerveusement les poings... Elle continua ;
— Non, mon cher, vous vous trompez... Je ne suis pas Yvette, moi!... C'est pas avec des coups qu'on m'a...
Francis était penché à une portière et il allumait un cigare... La Jolie Laveuse poursuivait :
— Elle n'est pas plus que moi... Je la vaux, et je ne me laisserai pas humilier.
Puis, changeant de ton, indignée, les yeux pleins de larmes :
— C'est parce que je n'étais qu'une pauvre et honnête tille..., que je n'étais qu'une ouvrière, que tu te crois le droit de me l'aire insulter, mépriser... C'est moi qui dois tout subir : l'affection, l'amour pour les autres; pour moi, la mauvaise humeur, les injures. Du reste, on me l'avait bien dit que tu étais le dernier des hommes, que tu n'étais brave qu'avec les femmes et les pauvres !...
Francis haussait les épaules. Cependant il demanda :
— On t'a dit ça?...
— Oui, on me l'a dit !
— Et (jui ?
— Oh! tu ne le connais pas... Mais il te connaît, lui...
— Qui encore?
— Un ami de Denis.
— De Denis?
— Oui..., un monsieur qui est l'amant d'une de mes amies et que j'ai vu une fois chez elle.
— Si je ne le connais pas..., tu peux me dire son nom...
— D'autant, fit avec méchanceté M'"^ Basilidc, que c'est un homme... et que tu ne le frapperais pas, lui I...
Francis se mordit les lèvres et demanda encore :
— Enfin..., ce brave, il a un nom..., ce monsieur qui insulte les gens qui ne le connaissent pas?
— 11 se nomme Bordon... Tu vois bien que tu ne le connais pas !
— Bordon... Aristide? exclama Francis, à la grande stupéfaction de Basilide qui n'osa plus répondre oui, et qui lit un signe de tête.
— Ah ! Aristide dit ça de moi... Il est donc à Paris ?
— Oui..., je l'ai vu chez une de mes amies au quartier Latin...
Ayant hâte d'en finir avec ce sujet, Basilide reprit ses doléances :
— Du reste, tu es trop grossier avec les femmes... Si je reçois de fargent de toi..., tu le fais sentir; en tout cas, ce peut être pour des baisers et pas pour recevoir des coups... Nous ne sommes pas mariés..., heureusement... Si vous le voulez !..., moi je ne demande pas mieux que d'en rester là... Je ne mourrai pas de faim pour ça... Dites au cocher de nous conduire chez nous..., et vous me laisserez à ma porte...
Francis, les yeux baissés, se mordant les lèvres, ne répondait pas ; il n'entendait même pas ; il pensait à ce qu'elle vouait de lui raconter : Aristide était à Paris et il ne l'avait pas \u... Aristide disait de lui qu'il était le dernier des hommes, qu'il n'était brave qu'avec les femmes et avec les pauvres. Tout en n'attachant pas à la parole do sa maîtresse plus de valeur qu'elle n'en avait, il se connaissait assez pour être blessé par la vérité de ce jugement.
Basilide avait essuyé ses yeux, en disant assez haut pour èti'i; entendue :
— C'est trop bête de pleurer pour... des gens comme ça...
Et elle était redevenue digne ; elle avait réparé le désordre que la petite lutte avait amené dans sa coiffure. Hautaine, méprisante, la tête tournée de l'autre côté, semblant regarder les passants... Francis fumait un cigare, paraissant avoir oublié qu'elle était là. Il y eut un long silence, pendant lequel, de temps à autre, la Jolie Laveuse fredonnait toujours le même refrain en le soulignant avec intention :
Si vous me revoyez, ce ne sera qu'en rêve. Tra la la la.
Cette pbrase dite et l'air achevé par des tra la la, elle retomba dans son mutisme dédaigneux, pour recommencer une minute après.
On était à la place de la Madeleine, et Basilide venait de dire tout haut dans un soupir :
— Dieu merci! c'est bien fini... J'en avais assez de celte vie-là.
Lorsque Francis fit arrêter, il descendit, offrit la main à la jeune femme et lui dit le plus tranquillement du monde :
— Descends, nous allons dîner...
Dix minutes après, ils étaient à table.
ÏI