‹ Malheur aux pauvres!Chapitre 16 sur 33 · LA HONTE HEUREUSE ET L HONNETETE MISERABLE · texte numérisé non relu

LA HONTE HEUREUSE ET L HONNETETE MISERABLE

Devant le ton d'autorité de Francis, Basilide était redevenue souple, et après avoir passé par les périodes ordinaires des colères de fille, c'est-à-dire l'injure, la menace, le dédain, puis les larmes..., elle était arrivée à la soumission et à la tendresse. Assise devant Francis à la table d'un cabinet du restaurant, elle lui souriait comme si rien ne s'était passé ; c'est que la Jolie Laveuse savait compter, et elle ne voulait pas perdre celui qui la faisait vivre, et puis, quoi qu'elle en eût dit, elle était contente que Francis eût levé la main sur elle...; la battre! on eût pu croire qu'elle aimait ça!... Non, mais elle croyait à cette imbécillité que répètent les filles, pour excuser sans doute les grossièretés des Alphonses qu'elles honorent de leurs faveurs (?), proverbe de barrière :

« On ne bat que ce qu'on aime ! » Ce qui est aussi bête que l'excuse de certains maris... aveugles : « L'amour vit de l'infidélité.,. » En somme, à cette heure.

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Basilide était souriante, aimable, et, comme Francis lui avait donné la carte du jour pour arrêter le menu, elle proposait certains plats pimentés, en le regardant d'un air provocant, en soulignant et en disant :

— C'est bon..., et puis ça nous fera signer la paix!

Et elle s'y connaissait, l'ex-blanchisseuse ; il ne lui avait pas fallu de longues années pour être ce que, dans son langage abandonné, elle nommait « une fine gueule.» En l'entendant commander des ostendes, un homard à l'américaine, deux cailles égyptiennes, des écrevisses bordelaises, qui jamais se serait douté que le même petit museau rose, moins de deux ans avant, les cheveux dans un filet illusion, la taille sous une camisole blanche, commandait dans la crémerie de la rue Vieilledu-Temple : un lardé choux 1 — ce qui signifie un bœuf entrelardé aux choux, — un demi-ragoût, puis un petit noir — les hommes disaient un nègre? C'était un liquide noir, caraméleux, que le maître de l'établissement appelait du café.

Qui à cette heure aurait reconnu la blanchisseuse dans cette femme ravissante, toute lumineuse de bijoux, toute pleine, de souplesse dans la soie qui la couvrait, et dont les bras , blancs comme la neige , se voyaient admirablement ronds dans les manchettes empesées...; ses mains potelées, petites, bien blanches, que l'oisiveté avait rendues fines et dont les doigts mignons tenaient comme des serres roses un morceau de homard...'? Elle mangeait avec ses doigts, elle déchiquetait la chair blanche du crustacé avec ses admirables petites dents pointues..., et c'était propre comme tout à voir, les yeux étaient brillants , les lèvres étaient gonflées, les joues étaient roses et lés narines se relevaient à chaque bouchée... On voyait qu'elle se réga-

lait, pour employer son mot... Qui donc, à cette heure, aurait reconnu la petite Basilide la blanchisseuse?...

C'est étonnant, dans ce superbe Paris, comme le vice transforme vite les femmes..., quand elles commen-. cent... Il est vrai que, pour employer encore une jolie expression populaire : « C'est un déjeuner de soleil. »

Cela dure la jeunesse... et encore! Car la phtisie est là, qui guette ses victimes pas heureuses; celles-là, elles meurent ayant beaucoup vécu, peu souffert...; les autres , ayant oublié dans la bonne vie le métier qu'elles savaient, s'en vont par la prostitution jusqu'au crime...

Revenons vite au commencement de la Jolie Laveuse. Francis ne pensait plus à l'accident de Longchamps, il pensait à ce que lui avait dit Basilide de son ancien ami Aristide Bordon. Et il lui demanda :

— Où diable as-tu connu Aristide?

Basilide devint rouge jusqu'aux oreilles ; la question était tellement imprévue qu'elle l'avait troublée; elle prit sa serviette et gagna une minute — le temps de se remettre — en s'essuyant la bouche..., puis elle dit :

— Je te l'ai déjà dit, au quartier Latin, chez une de mes amies dont il était l'amant.

— Comment diable a-t-il pu être question de moi?

— Parce qu'on parlait de Denis.

— Ah! fit-il visiblement troublé... Il avait été voir Denis?...

— Oui... Veux-tu que je te dise? il ne va pas voir que Denis, il va consoler Yvette..., et je crois, je dirai même que je suis certaine qu'il est au mieux avec elle... Il te remplace...

Francis se mordait les lèvres.

En disant son infamie, il ne faut pas supposer que Basilide croyait mentir..., elle jugeait les femmes à sa

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mesure; quand Basilide se trouvait seule avec un homme, tout dépendait de lui... Elle était trop bonne fille pour lui faire de la peine, elle ne savait pas refuser... La main d'un homme lui prenant la taille la faisait tressaillir, ses yeux s'emplissaient de langueur, elle ne se défendait que des lèvres... Elle croyait, elle voulait croire pour se justifier elle-même qu'il en était de même de toutes les femmes; c'est pour cela qu'elle parlait ainsi d'Yvette; car, avec le bonheur, l'oubli de ses griefs contre son ancienne amie était venu !

11 y eut un silence pendant lequel Basilide, pour se reposer de mordre sur les gens, mordit dans les cailles..., puis Francis lui demanda :

— Sais-tu comment va Denis?

— Denis..., je crois qu'il va mieux..., et même tu me fais penser à une chose... Je m'étais promis de l'aller voir..., j'irai... Oh! je sais qu'on ne risque pas d'y rencontrer l'autre... Elle n'y va jamais.

— Sa femme ne va jamais le voir?

— Jamais..., et, ma parole..., je ne vois..., mon amie me disait qu'elle ne voit plus du tout, mais du tout, Aristide le dimanche... Or, je crois que, ce jour-là, il va donner à Yvette des nouvelles de Denis...

Et M"" Basilide, contente de sa plaisanterie, fit sonner les notes aiguës de son rire joyeux.

. — Une chose qui m'étonne bien, c'est que M. Aristide, qui porte sur moi de si... agréables jugements, n'ait pas trouvé le temps de venir me voir depuis qu'il est à Paris...

— Mais, c'est justement à cause de cela..., s'écria Basilide..., tout heureuse de sa pensée.

— A cause de quoi?

— A cause de Denis qu'il ne vient pas te voir..., et d'elle !

— Comment d'elle?

— Oui, tu comprends que ça ne l'amuse pas de venir voir l'ancien de sa... nouvelle.

Francis devint rouge jusqu'aux oreilles et il dit vivement :

— Il n'y a que toi, moi et elle qui sachions ce dont tu veux parler... Il ne peut savoir...

— il le sait, Je te dis..., reprit M"« Basilide appuyant sur chaque mot et prenant du bout de ses doigts mignons une seconde caille... Il le sait!

— Qu'en sais-tu?... C'est donc toi qui lui as dit?... A son tour ce lut M"'' Basilide qui devint rouge jusqu'à

la pointe des cheveux ; elle s'était emballée, mais elle était prompte à se remettre et elle dit d'un ton fâché :

— Ah! dis donc, pour qui me prends-lu? tu me fais rougir par tes suppositions... Ma parole d'honneur, si quelqu'un t'entendait, pour qui me prendrait-il?... Les hommes sont tous comme ça...; parce qu'on a été faible avec eux..., ils croient qu'on l'est avec tout le monde... Tiens, laisse-moi tranquille, je ne te parle plus.

— Ne dis pas de bêtises..., lache-toi pour des choses qui en valent la peine..., ne recommençons pas et parle sérieusement.

La conversation prenait une tournure qui plut a M"" Basilide', car elle redevint aimable aussitôt.

— Tu es dr(Me comme tout aussi..., tu ne veux jamais croii'C ce que je te dis.

— Explique-toi, je te comprendrai...

— Voilà... Aristide est l'amantd'Yvelte... Ça, je lésais; eh bien, Yvette lui a raconté la partie, tu sais bien..., tu comprends qu'elle a gazé, qu'elle a arrangé ça..., et

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qu'elle n'a pas parlé que tu l'avais payée... Et puis alors le beau chevalier s'est emballé...; c'est pour ça qu'il dit pis que pendre de toi maintenant ; il ne vient pas te voir à cause de ça... Tu comprends que vous auriez une explication, et tu lui dirais... « Dis donc, mais Denis est aussi ton ami à toi..., » et il serait forcé de se taire... Francis, la tète baissée, mangeait... La Jolie Laveuse, qui venait de perdre du temps en causant, fit changer le vin et attaqua... non, massacra tout un bol d'écrevisses à là bordelaise... Les piments avaient enflammé ses lèvres à les croire écorchées ; elle, gaie, y passait avec délices sa petite langue pointue, ne s'arrètant que pour dire :

— Que c'est bon ! tu sais, Cicis, tu régales bien ta petite femme, ce soir.

Et Francis était rêveur.

Tout à coup il dit :

— Basilide, il faut que tu ailles voir Denis dimanche... Il faut éclaircir ça.

La jeune fille faillit s'en mordre les doigts tant elle s'attendait peu à ce que demandait Francis ; elle jeta la carcasse de l'écrevisse, et, toujours pour prendre le temps de répondre, elle suça ses doigts gloutonnement les uns après les autres, puis :

— C'est une idée, ça... Je ne sais jamais quoi faire le dimanche, ça m'amusera, je lui porterai un tas de choses, ça fait toujours plaLsir au malade...

— Oui, tu iras dimanche..., tu es assez adroite pour savoir... comment va le ménage et ce que fait Aristide...

— Ce que fait Aristide, oh! je le... ,,,.;- Elle s'arrêta à temps pour reprendre :

— Je le saurai par mon amie... Je n'ai pas besoin de lui parler de ça.

— Au contraire, c'est là qu'est le point intéressant... Tu peux bien savoir...

— Oh! pardi..., avec un homme, je saurai tout ce que Je voudrai... C'est pas comme avec les femmes, autant de mots autant de mensonges...

— Tu parles de toi! fit en riant Francis.

— ftloi, j'ai le cœur sur la main, tout ce que je pense Je le dis... Ainsi c'est entendu, j'y vais dimanche, je prends des renseignements sur tes amours...

— Basilide, nous ne sommes plus fâchés..., tu ne veux pas recommencer... ; je ne veux pas que tu dises ça...

— Quoi! Yvette, oui ou non, a-t-elle été ta maîtresse?... C'est pas par jalousie, tu le sais bien, puisque je l'avais déjà été... Ça ne fait rien. Tu as été forcé de revenir encore à cette petite-là... Les grands airs de la Lavette ne t'amusaient pas beaucoup...

Et comme Francis mordait ses lèvres et frappait de ses ongles sur la table avec impatience, Basilide se leva et vint vers lui ; prenant sa tète dans ses mains et lui souriant en l'embrassant, elle lui dit en zézayant :

— Allons, Cicis, faisez pas la bèbête..., embrassez Lilie , votre esclave , qui fera tout ce que vous lui dites et qui ne vous demande pour ça que de bons baisers...

Et ils échangèrent un baiser long..., long qui fit tout oublier.

A la même heure, Aristide revenait de Vincennes où le jour môme on avait conduit Denis, qui entrait en convalescence; et Denis était heureux comme tout, il avait eu de bonnes nouvelles de sa femme... C'est Aristide qui les lui avait portées ; Denis avait demandé :

— Eh bien, comment va-t-elle ?

— Tout à fait bien!

— Il n'y a plus de danger?

— Il n'y en a jamais eu d'abord, je te l'ai dit...

— Tu m'as dit ça parce que tu es un bon garçon, tu es mon frère..., que tu ne voulais pas me faire de la peine..., je le sais bien... Il n'en est pas moins vrai que, si tu n'étais pas arrivé, la pauvre petite serait peut-être morte chez nous faute de soins... Et moi, je l'accusais..., à cause de ce vieux poivrot de père qui aurait bien pu venir me le dire..., quand je me morfondais à croire qu'ehe m'oubliait...

— Tu as eu tort d'accuser ton beau-père... Elle cachait à tout le monde sa situation...

— Et maintenant, c'est fini..., tu me le jures?

— Écoute, Denis...

Denis leva ses grands yeux brillants, dont la flamme du regard était rendue si ardente par la pâleur mate de la maladie; il cherchait àiïre jusque dans l'âme de son ami pour bien s'assurer qu'il ne mentait pas.

Aristide, lui souriant, continuait :

— Je te jure qu elle est maintenant hors de danger... guérie même ; que c'est elle qui sera debout la première, et qu'avant huit jours je te l'amène en voiture, le dimanche, ici.

De grosses larmes coulèrent des yeux du convalescent mouillant son sourire, et il reprit d'une voix qui émut Aristide à ce point qu'il pleura :

— Aristide, mon ami..., tu ne mens pas... Oh! si c'est pas vrai... Oh! tu me ferais trop souffrir... Ah! c'est que je vais compter les heures jusqu'à dimanche... Ma pauvre Yvette !

Et il se tut parce que les sanglots l'empêchaient de

parler. Aristide, penché sur lui, souriait et l'embrassait, il était heureux du bonheur qu'il donnait au pauvre gars... Et Denis disait, entrecoupant ses phrases de sanglots :

— Tu as bien fait de me dire la vérité..., parce que je l'accusais..., et que je me disais qu'il fallait une chose bien grave pour qu'une femme honnête... oubliât son mari à l'hôpital..., quand c'est un honnête homme... Tu m'as dit que c'était une péritonite, la pauvre chérie, qu'elle avait... Le lendemain, j'ai demandée un interne si c'était grave ça, une péritonite...; il m'a dit que ça dépendait... Tu penses si ça m'a inquiété, — je ne t'avais pas dit ça, — j'ai insisté, alors il m'a demandé pourquoi je me renseignais là-dessus... Comme tu avais des amis, j'ai craint que tu n'eusses défendu de me parler de ma femme ; alors j'ai dit que c'était une tante déjà âgée... L'interne s'est mis à rire en me disant :

« Ah ! c'est la tante à héritage... »

J'ai fait semblant de rire. Alors il a continué :

« Est-ce une péritonite aiguë? »

Je me suis souvenu que tu m'avais dit ça, aiguë. J'ai dit oui !

Il m'a demandé s'il y avait longtemps. J'ai répondu ce que tu m'avais dit :

« Que, malade chez elle depuis plus de deux mois, elle était au plus bas et ne se soignait pas. «

Alors il m'a tapé sur l'épaule en riant, et il m'a dit :

« Vous avez des chances... Vous pouvez vous préparer à hériter pour votre convalescence!... »

Il est parti..., et je suis tombé sans connaissance dans mon lit... J'y suis resté deux heures..., personne ne s'en est aperçu... Heureusement que tu es venu le lendemain, et que tu m'as dit : « Sur ma mère, Denis,

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je le jure qu'elle est sauvée!... » Sans ça, ça y était, je retombais...

Et Aristide, ému, ayant hâte d'échapper à l'émotion qui l'étreignait, dit :

— Es-tu enfant!... Allons..., au revoir, Denis, c'est l'heure... A dimanche, avec ta femme.

— Oh ! oui... Tu sais, je compte les heures... Et Aristide se sauva.

Nous devons expliquer aux lecteurs ce qui s'était passé depuis le jour où le brave ami de Denis avait appris la situation de la femme de son ami.

Lorsque, oulra^^ée par les suppositions que l'ami de son mari pouvait faire, ayant entendu Basilide, Yvette s'était décidée à tout dire, elle avait usé toute sa force et toute son énergie. Nous l'avons laissée à l'heure oii Aristide lui disait, l'entendant menacer de tuer l'enfant adultérin qu'elle portait dans ses flancs lorsqu'elle le mettrait au monde :

« Madame Mérit, il faut vivre; il ne faut pas condamner l'enfant à cause de l'infamie du père... Madame Mérit... Yvette..., je suis votre frère..., je vous vengerai..., courage, courage!... je dois sauver Denis. »

Ce n'était pas Denis alors qu'il était nécessaire de sauver..., c'était Yvette, car la malheureuse menait la vie ia plus cruelle. La position dans laquelle elle se trouvait la changeait chaque jour ; pour dissimuler l'ampleur de sa taille, elle avait fait elle-même la longue robe de chambre, large comme une robe de religieuse..., et chacun avait dit :

— La coquette, une robe de chambre!... On voit bien que son mari n'est pas là... Et son atelier maintenant c'est sa chambre..., on est plus vite déshabillée...

Et Yvette avait surpris de semblables propos autour

d'elle... Oh ! alors, elle avait envie de s'ouvrir le ventre, d'arracher de son corps l'être maudit et de le jeter à la face des gens..., en mourant après.

Yvette, si fraîche, si joHe..., un masque s'était étendu sur son visage, ses yeux si clairs étaient enfoncés dans un cercle bistreux..., et elle entendait toujours les mêmes gens disant :

— Croyez-vous qu'elle en profite de la maladie de son homme!... En l'ait-elle une noce pour avoir la figure fatiguée comme ça!...

Lorsque le père Flamet venait la voir, elle lui donnait de l'argent, en réconduisant aussitôt, et le vieil ouvrier en corne, tout à fait livré à l'oisiveté, s'en allait boire... Il n'avait rien vu, rien deviné...

Une fois Francis était venu. Elle avait été ouvrir la porte en entendant frapper; en le reconnaissant, elle ne lui avait pas laissé le temps de dire un mot..., elle avait couru prendre un fer à repasser, et, la haine dans les yeux, elle lui avait dit d'une voix sourde, évitant d'être entendue dans l'escalier...

— Partez..., partez, misérable..., ne remettez jamais les pieds ici..., ou je vous brise le crâne!...

Francis avait voulu insister, mais elle s'était élancée sur lui, lui crachant au visage, le frappant de son fer à l'épaule... Le gandin s'était sauvé précipitamment, se jurant bien de ne plus revenir.,., et surtout de ne pas raconter sa réception...

Yvette avait engagé et vendu la plus grande partie de ce qu'ils avaient, pour vivre chez elle seule, ayant fait dire à l'ateUer qu'elle était malade.

A l'atelier, personne n'y avait cru ; IJasilide, dans les visites qu'elle venait faire à ses camarades, avait raconté que Francis avait été son amant, (ju'Yvette le lui

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avait « soufflé, '> mais que l'autre lui était revenu parce qu'elle le' « rasait » eu posant à la femme honnête. Aussi était -on convaincu que la Lavette <( faisait la noce » et que c'est pour cela qu'elle ne travaillait plus... Il y en avait qui disaient même que, si Denis était retourné à l'hôpital, c'est que sa femme l'y avait forcé, et qu'elle s'était même arrangée de manière qu'il n'en sortît que les a pieds devant. » On s'aime tant entre femmes!

Tout ce que la malheureuse faisait pour cacher le crime dont elle avait été victime servait, au contraire, à la rendre plus coupable. C'est alors que tout le monde s'éloignait d'elle avec mépris qu'Aristide vint chez elle, le dimanche où nous l'avons vu.

Et Denis ne savait pas dire si vrai en disant qu'il était venu à temps. La malheureuse femme, seule, livrée à ses pensées sombres, à sa honte forcée, ne voyant dans l'avenir que le malheur..., ne pensait plus qu'à la mort pour sortir de sa situation... Elle n'oserait jamais avouer à Denis ce qui était arrivé. D'abord Denis n'y croirait pas!... Elle se sentait une haine mortelle pour l'être qu'elle portait dans ses entrailles... Elle ne voyait que le crime et la mort pour sortir de là... D'abord, quand son enfant viendra au monde, — et c'est pour cela qu'elle restait clouée chez elle, cachant à tous la situation dans laquelle elle se trouvait, — elle l'étranglerait, le cacherait chez elle et, le soir où elle pourrait sortir, elle irait jusqu'à Pantin jeter le petit cadavre dans le canal..., puis elle se soignerait quelques jours et se remettrait à l'ouvrage après...; le dimanche, elle irait voir Denis.,., et, s'il s'apercevait de quelque chose..., si elle ne pouvait cacher sa faute, elle rentrerait chez elle, s'achèterait un boisseau de charbon, écrirait une longue lettre, dans laquelle elle raconterait l'odieux

attentat dont elle avait été victime..., le crime qui l'avait suivi..., attribuant à chacun sa part de responsabilité... sociale, bien entendu, — la loi n'a rien à voir dans ces sortes de choses , — et elle se serait asphyxiée !

Tout cela était entendu, arrêté..., elle avait même choisi le drap dans lequel elle voulait être enseveUe et... la petite caisse à figues dans laquelle elle devait clouer le cadavre de l'enfant du misérable (ainsi qu'elle disait) pour le jeter dans le canal.

C'est lorsqu'elle rêvait à ce plan atroce qu'Aristide était venu... Nous avons vu la scène. Le lendemain, il revenait avec une voiture et la conduisait à l'hospice de la Charité ; le jour même, il allait à l'Hôtel-Dieu et disait à Denis :

— Ta femme est une folle qui avait peur de l'hôpital...; elle est gravement malade, mais il n'y a pas de danger...; je l'ai trouvée chez elle souffrante, dans son lit, sans soins, abandonnée par les amis...

— Oh ! les ingrats ! avait gémi Denis.

— ... Où elle est depuis qu'elle ne vient plus... Voici la raison de ce que tu appelais son oubli...

Denis, les yeux pleins de larmes, embrassait son ami en lui disant :

— Ça me fait de la peine qu'elle soit malade ; mais j'en suis heureux au fond... C'est bête, n'est-ce pas?... C'est que je comprends, la pauvre chérie, pourquoi elle ne venait pas, pourquoi elle ne voulait pas me donner de ses nouvelles... Elle se disait : « Si je lui écris que je suis malade, si je le dis à quelqu'un, on le lui dira et il va se tourmenter, se faire du mal... » x\h ! ma pauvre chère Yvette... Mais il n'y a pas de danger, dis, Aristide?

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— Non..., je le l'assure, ne te tourmente pas; c'est grave, mais il n'y a pas de danger.

— Qu'est-ce qu'elle a ?

— Une péritonite.

— Une péritonite?... Qu'est-ce que c'est que cette maladie-là?

— C'est une inflammation du péritoine..., ce qui enveloppe nos intestins...

— Oui! et ça fait soufîrir..., ça vous oblige à être couché?

— Je crois bien..., et d'autant que c'est une péritonite aiguë, (|ui l'empêche absolument de se remuer.

Et Aristide ajoutait cela, se doutant de ce qui devait arriver^ que Denis interrogerait sur la maladie. Mais il ne cherchait à prouver, lui, qu'une chose par son mensonge, c'est que depuis plus d'un mois Yvette n'avait pu venir voir son mari.

Denis, en apprenant la maladie de sa femme, était heureux ; son absence était justifiée, et il s'empressa de le dire à la sœur, à laquelle il tenait à prouver qu'il n'était pas un abandonné...

Or, le jour où ftF'= Basilide dînait avec Francis chez Durand, Aristide avait été voir Yvelle ù la Charité... Il apprit alors que la pauvre femme était délivrée depuis l'avant- veille. 11 se hâta d'aller dans la salle, il voulait voir l'accouchée et la faire revenir sur les sentiments de haine qu'elle avait manifestés pour la créature qu'elle devait mettre au monde... Il voulait s'entendre avec elle pour éloigner l'enfant...

Il arriva près de son lit; du plus loin qu'elle le vit elle lui sourit et lui demanda des nouvelles de Denis... Puis, lui prenant les mains, rougissante, honteuse, elle lui dit:

— Vous savez que c'est fini... C'est une fille..., elle

est jolie comme tout... Ah! je suis bien malheureuse, allez...., j'adore mon entant... et je ne pourrai pas m'en séparer.

— Oh naturel fit Aristide, que tu es bien au-dessus de nos règles sociales !

Et il dit à Yvette :

— Nous verrons ça.

lîl

LES PAUVRES DE m"^ BASILIDE.

Ainsi qu'elle l'avait promis à Francis, M"'' Basilide se rendit le dimanche à l'Hôtel-Dieu.

Basilide se dit :

— Dans les hôpitaux, les médecins les mettent toujours à la -diète pour faire des économies.

Et partant de ce principe, elle acheta deux paquets de chocolat, deux ou trois brioches, des fruits de saison et un paquet de cigares. Les poches bourrées comme deux besaces, elle se rendit à l'hospice.

En entrant, tout ce qu'elle avait dans ses poches, à part les cigares, fut naturellement confisqué, et cela exaspéra la Jolie Laveuse...

— C'est comme ça, disait-elle, que les malheureux succombent.

Comme M'"5 Basilide était jolie, qu'elle était richement vêtue, un des surveillants vint vers elle pour lui expliquer le règlement. Quand il sut que c'était pour un malade presque convalescent, il ne retint que les brioches.

et, tout heureuse, Basilide entra, toute fière de ce qu'elle avait obtenu par ses sourires.

Les parents et les amis fidèles qui vont le dimanche et le jeudi rendre visite à l'hôpital à l'ami malade ne savent pas combien le règlement est insuffisant. On permet trop encore, et alors qu'ils vont contents croyant apporter le plaisir dans une primeur ou dans une pâtisserie aimée, c'est la mort qu'ils portent à celui qu'ils veulent rendre heureux. Les lendemains de visite sont des jours de mortalité dans les hôpitaux..., les décès sont quelquefois triplés.

Toute fière de ses lourdes poches, se réjouissant du plaisir qu'elle allait faire à son ami Denis, du plaisir qu'elle allait surtout avoir, en causant de sa femme..., espérant bien mettre son petit coup de dent dans la chair de son amie, Basilide traversait la longue salle. Arrivée au numéro du lit. . ., elle regarda. . ., et elle devint pâle, elle fut obligée de s'appuyer pour ne pas tomber; elle jeta un petit cri qui fit tourner la tète à tous les malades..., et une sœur vint aussitôt vers elle.

Le lit de Denis était vide..., la pancarte était retirée... et Basilide avait eu une affreuse pensée, qui lui avait fait courir un frisson de la peau aux moelles : Denis était mort!

Elle allait tomber lorsque la sœur, la soutenant, la fit asseoir sur une chaise. Elle ne pouvait dire un mot, et la religieuse, voyant sa toilette tapageuse et sentant les odeurs d'opoponax qui se répandaient autour d'elle dit :

— Il faut la porter dehors... C'est l'odeur des salles, probablement.

Mais la Jolie Laveuse revint aussitôt à elle, et d'une voix tremblante d'émotion, elle demanda ;

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— Non, ma sœur..., ce n'est pas cela... Un malheur est arrivé... et la famille ne le sait pas!...

Et en disant cela elle montrait le lit vide. La sœur comprit :

— Le 26?...

— Oui..., pauvre garçon, il est mort ? et Basilide fondit en larmes...

— Mais, non ! madame...

— Non ! exclama-t-elle, bien franchement heureuse...

— Bien au contraire !

Et BasiUde heureuse, montrant dans son sourire les belles petites dents pointues — qui faisaient souvent tant de mal « pour de rire, » comme elle disait, — reprit surprise :

— Comment... Denis est sorti..., il est guéri?...

— Non ! madame, il est parti d'ici, il est convalescent, et on l'a mené à l'asile, de Vincennes.

— Ah! il est à Vincennes !... Ah ! si j'avais su ça..., c'était si amusant, Vincennes ! Et puis il marche, on peut aller dans le bois...

— Il est trop tard aujourd'hui... Mais, à Vincennes, on y va quand on veut, ils peuvent sortir tous les jours..., ou du moins on l'obtient facilement.

— Oh! merci, ma sœur, j'irai demain... Oh! je suis heureuse de savoir qu'il est guéri...

Elle allait sortir lorsqu'elle sentit ses poches lui battre les jambes; elle revint aussitôt vers la sœur et lui dit :

— Ma sœur, j'avais acheté du chocolat, des gâteaux, des fruits et des cigares pour Denis ; il n'est plus là, je ne veux pas remporter tout ça... Voulez-vous les distribuer à ses amis de la salle en son nom?

— Très volontiers, madame, vous allez faire des heureux... Puis la soeur lui dit : Vous êtes sans doute, ma-

dame, la dame d'un de ses amis d'enfance, dont il parlait avec la plus grande affection..., M'=''' la comtesse deL'lIautil?...

Basilide fit la grimace d'être prise pour Ambrette» mais comme des lits voisins on écoutait, cela lui plut de passer pour une comtesse; elle sembla acquiescer delà tête n'osant pas absolument mentir..., et la sœur continua :

— Si j'osais, madame la comtesse, je me permettrais de vous recommander nos petits pauvres.

Basilide sourit, tira son porte-monnaie et donna deux louis. Puis elle sortit, fière, écoutant heureuse le froufrou de la soie de sa robe sur les dalles, et surtout le petit concert de bénédiction et d'admiration qui la suivit.

Il n'y avait pas à songer à aller ce jour-là voir Denis à Vincennes ; Basilide regagna le vieux quartier Latin et se trouva bientôt avec Aristide qui, justement, revenait de voir son ami.

Basilide lui dit aussitôt :

— Devine d'où je viens.

Aristide la regarda, et, voyant sa toilette tapageuse, il dit :

— Des courses 1

— Ah! tu en es loin..., je viens de l'hospice.

— Quel hospice ? demanda vivement Aristide craignant quelques nouvelles méchancetés, tant la petite mine de la Jolie Laveuse semblait gaie.

— Pardi, lu dois bien le deviner, je viens de l'Hôtel- Dieu.

— Qu'est-ce que tu as été faire?

— En voilà une (lucstion bêle. Tu crois donc qu'il n'y a que toi qui penses à tes amis. J'ai été pour voir Denis.

— Tu as de drôles de toilettes pour aller à l'hôpital.

— Tiens, parce que je vais à l'Hôtel-Dieu, ne laut-il pas que je m'habille en sœur de charité? Ecoute, ce que j'ai eu peur ! ce que j'ai eu peur ! non, ça ne peut pas se dire...

— Que s'est-il passé? demanda Aristide, tranquille parce qu'il savait que Denis était à Vincennes.

— Fi^nire-toi que j'entre, je savais le numéro du lit... Je me dis : je vais lui faire une surprise. Je cherche..., je cherche...., j'arrive au lit, je regarde..., rien. Le lit bien fait... Je cherche au-dessus, pas de pancarte... Ah ! mon cher, j'en ai encore froid d'y pensar... J'ai cru que Denis était mort!...

— Tu t'intéresses donc à Denis, toi?

— Tiens, je crois bien..., c'est un brave garçon..., un bon cœur...

— Mais pourquoi es-tu si... si... singulière avec sa femme ?

— En dis-tu des bêtises aujourd'hui..., fit Basilide en éclatant de rire. Si j'aime le mari, c'est une raison de plus pour ne pas aimer la femme.

— Nous ne parlons... que d'amitié.

— C'est la môme chose..., je peux trouver un homme très gentil... et sa femme très désagréable.

— Enfin, qu'est-ce que tu allais faire près de Denis?

— Lui dire bonjour!

— Seulement?

— Seulement !

— Tu n'allais pas dire quelque méchanceté sur Yvelle?

Là, M'"' Basilide mit son doigt sous le nez d'Aristide et lui dit gaiement en plaisantant :

— .\h ! ah! je te vois venir, lu ne veux pas qu'on

dise du mal de ton amoureuse... Mais je ne suis pas jalouse..., ça ne durera pas..., tu perds au change.

Aristide, stupéfait, la regardait, ouvrant des yeux étonnés, et il dit :

— Tu ne penses pas un mot de ce que tu dis, Basilide?

— J'en pense tout ce que je sais, et c'est plus que je n'en dis, va ! et riant en disant cela, elle se tournait avec légèreté... Mais Aristide, dont le front s'était plissé, dont le regard était plein d'éclairs, la prit par le bras et la fit retourner aussitôt, la plaçant bien en face de lui... "

— Basilide, dans les plaisanteries il y a un point qu'on ne doit pas dépasser; tu ne penses pas un mot de ce que tu dis là.,.

— Dis donc, toi..., d'abord ne sois pas si brutal...; en voilà un grossier personnage... ; tu as mancjué de casser mon porte-bonheur..., tu sais que je te l'aurais fait payer.

— Basilide, reprit Aristide d'une voix sourde et les dents serrées, les plaisanteries que tu fais sont des calomnies..., et rappelle-toi que si jamais tu disais aux autres la petite infamie que tu viens de me dire sur celte malheureuse et sur moi..., tu aurais à t'en repentir...

— En voilà des affaires..,, est-ce que tu crois que lu m'empêcheras de parler...? je dis ce que je pense..., tant pis pour ceux qui sont morveux,.., qu'ils se mouchent...

Aristide était furieux.

— Alors, mauvaise teigne, tu allais raconter une chose semblable à Denis ■?...

— Ah ! fit Basilide ennuyée de la scène, — et comme

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cela se passait au café, ne voulant pas avoir l'air d'être dominée par celui qui passait pour son amant, — ah ! laissez-moi tranquille, je ne viens pas ici pour être rasée... Je fais ce que je veux, je dis ce que je veux... Si ça ne vous va pas, bonsoir, nous ne sommes pas mariés ensemble... Vous pouvez me lâcher, je vous ai assez vu.

Aristide reprit encore le bras de la jeune fille, la plaça une seconde fois devant lui, et d'une voix sourde, afin de n'être entendu que d'elle, il dit :

— Tu vas m'écouter... et ne pas dire un mot plus haut que l'autre, tu entends..., sinon...

— Sinon ! fit avec défi la jeune femme...

— Sinon, dit Aristide en la fixant bien pour qu'elle pût lire dans son regard qu'il était absolument décidé à exécuter sa menace..., sinon, je te fiche le fouet ici devant tout le monde...

Basilide allait éclater de rire; mais leurs regards se croisèrent et Aristide lui prenait le poignet avec une telle force qu'elle s'écria avec douleur :

— Oh la ! la ! tu me fais mal ! . . .

— Assieds-toi là..., commanda Aristide..., et ne nous fais pas remarquer...

M"® Basilide obéissante s'assit et pleura en disant dans ses sanglots des mots étonnants : « Il abusait de l'affection qu'elle avait pour lui » ou « elle n'avait même pas le droit de se plaindre de celle avec laquelle il la trompait» et encore « tous les hommes sont lâches, » et puis « ça ne durera pas toujours... » Enfin, dix minutes après, lorsque ceux qui avaient curieusement regardé le commencement furent à leur place, M"« Basilide était redevenue douce après quelques mots d'explication et elle disait à Aristide :

— Parle-moi doucement, ne cherche pas à m'humi- Her et je t'obéirai toujours.

La vérité était le contraire, il ne fallait jamais permettre à la Jolie Laveuse de parler haut.

Lorsqu'ils furent assis en face l'un de l'autre, Aristide lui dit :

— Pourquoi allais-tu voir Denis?

— Parce que je sais que ça lui fera plaisir..., parce que c'est un vieil ami à moi, et que c'est bien le moins que je lui doive de l'aller voir, puisqu'il est malade.

— C'est là le seul motif qui te conduisait vers lui? demanda Aristide en regardant fixement Basilide.

Le regard du jeune homme l'embarrassait, elle cherchait à y échapper et dit :

— Évidemment... Qu'est-ce que tu veux dire?... Estce que tu vas être jaloux... de Denis?...

Aristide se contenta de rire. Nous devons expliquer sa situation vis-à-vis de la Jolie Laveuse. Aristide n'aimait assurément pas Basilide, il la trouvait amusante, aimable, souple et surtout gaie. Elle ne lui demandait pas plus de fidélité qu'il n'en réclamait lui-môme, et elle lui convenait ; c'était la compagne qu'il lui fallait aux heures d'ennui. Ses relations avec Ambrette, pour laquelle malgré lui il avait une véritable affection, étaient régulières en raison de la retenue qu'elle était obligée d'observer..., mais ils se voyaient peu; de là une liberté de laquelle son caractère plus que léger abusait.

Au contraire, Basilide avait pour Francis la plus profonde indifférence. Francis la faisait vivre de la vie luxueuse qu'elle avait longtemps rêvée, et elle tenait le mari d'Ambrette par son indigne conduite, car Francis

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n'avait peur que d'une chose, c'est que la scène qui s'était passée chez lui ne fût connue par Denis, et c'est à chaque querelle ce dont le menaçait l'ex-ouvrièro blanchisseuse. Elle n'aimait pas Francis, mais elle adorait Aristide ; c'est avec lui qu'elle s'amusait, c'est avec lui seulement qu'elle était heureuse et, contrairement ù ce qu'il croyait, elle en était jalouse. Aristide aurait vainement cherché à aider la Jolie Laveuse; celle-ci aurait été offensée de recevoir de l'argent de celui qu'elle aimait... Tout au plus acceptait-elle de lui quelques nouveautés pour sa toilette... En somme, c'est ce que brutalement elle expliquait à ses amies envieuses qui la plaisantaient sur l'extrême gomme (il paraît que cela veut dire aujourd'hui : extrême bon ton) de son gandin, en disant :

— C'est mon entreteneur..., mais si tu connaissais mon amant de cœur..., c'est lui qui est chic! oh! ça n'est pas un poisseu comme l'autre.

Aristide se doutait des relations qu'elle avait avec Francis, mais Basilide ignorait absolument que le jeune homme connaissait Ambrette..., elle se croyait la seule occupante du cœur d'Aristide, et en lui parlant d'Yvette c'était une crainte jalouse qui la faisait agir... Elle le trouvait beau, elle le savait entreprenant; ignorant la situation de M"""^ Mérit, et ne pensant qu'à une chose, en fondant son jugement, pensant qu'Yvette vivait comme une veuve depuis presque un an, que, à son âge, en jugeant sur elle-même, le sang brûle les veines et la chasteté est un fardeau, — elle était inquiète et jalouse de voir celui qu'elle appelait son amant aller chez une femme seule, y aller souvent..., et elle en souffrait..., elle croyait enfin qu'Yvette était aimée par Aristide.

Celui-ci reprit :

— Écoute bien, ma chère Basilide. Je ne te fais pas une scène de jalousie..., tu entends bien. Je sais que tu vois toujours Francis...

— Moi!..., moi! ce poisseu-là!... Ah non! c'est fini, exclama la jeune fille avec un accent de sincérité qui aurait pu tromper un autre que le jeune homme.

— Enfin, tu peux le voir, dit-il pour passer vivement sur ce détail ; il peut se faire que, prévoyant le rétabUssement prochain de Denis, tu ailles déjà empêcher, par un petit rapport préventif, le rapprochement de ceux que tu crois fâchés...

Basilide avait plongé son petit museau dans son bock pour cacher la rougeur qui l'envahissait; Aristide le vit et il continua :

— Je ne veux pas dire que tu allais faire cette mauvaise action..., mais tu vois tous les amis de Denis, les amis de sa femme surtout... Il y a autour d'elle un petit complot de méchanceté dont j'ignore le motif, mais dont je sais le but... M"^° Mérit, malgré l'infamie que tu sais , est restée honnête femme.

— On n'est pas une honnête femme quand on a trompé son mari...

Aristide regarda fixement Yvette, et à voix basse il lui dit :

— Tu sais que tu mens... en parlant ainsi. Eh bien, je vais te donner un conseil... Prends garde qu'avec les calomnies que vous répandez sur elle, vous ne la forciez un jour à tout braver...

— Ah ! tu crois qu'elle me ferait peur, la Lavette?... Aristide continua comme s'il n'avait pas entendu :

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— ... El qu'elle n'aille alors chez le commissaire de police lui raconter ce qui s'est passé...

Basilide était une bavarde, et si Aristide avait pu douter de la véracité d'Yvette, cette fois elle l'éclairait en exclamant :

— Ah ! heureusement qu'il n'y avait pas de témoins. . , pour raconter la scène...

— Il y a une femme chez laquelle elle est allée, et qui l'a aidée à raccommoder ses vêtements déchirés.

Basilide regarda le jeune homme avec inquiétude..., celui-ci continuait...

— Il y a moi, qui affirmerai que je l'ai vue le soir même... et que, lorsquelle arriva chez elle, elle était dans un état tel que le père Flamet se leva inquiet, en disant :

« Qu'est-ce que tu as ? tu es toute pâle. » Que son mari lui dit :

« Tu es déchirée, tu as le front noir.... » Qu'elle allégua un étourdi ssement...

— Eh bien..., on ne saurait pas...

— On saurait que c'est M"<= Basilide qui avait tout préparé...

— Moi, protesta l'ex-blanchisseuse, moi!... C'est moi, au contraire, qui étais entraînée par elle..., c'est elle qui a exigé que je vienne avec elle...

— Écoute, ma chère enfant, il ne faut pas jouer avec moi un vilain jeu... Je sais..., entends-tu bien, Basilide..., je sais!.,.

— Enfin, qu'est-ce qne tu sais?

— Je sais que, lasse des obsessions de Francis, Yvette ne voulait plus aller livrer le linge chez lui,.., je sais qu'elle te le dit à toi... Elle avait absolument besoin pour vivre de conserver cette pratique, qui, à elle

seule, suffisait aux besoins de la maison... Son mari était malade, elle ne pouvait faire un coup de tête, c'està-dire retourner à l'atelier; il fallait, si cruelle qu'elle fût, supporter là situation... Pour livrer le linge elle changeait le jour, les heures, afin de se trouver avec Ambre tte...

Basilide releva la tête, et avec ce sourire malin que nous lui connaissons, elle dit :

— Matin!... Tu es renseigné, tu connais la femme de Francis par son petit nom !

Aristide ne s'attendait pas à la sortie, et il se troubla et se mordit les lèvres...; mais pour ne laisser rien paraître, il reprit aussitôt :

— Tout le monde sait que la femme de M. de L'IIautil est la belle Ambrette Lafolie!... Alors, elle te proposa de livrer le linge, tu acceptas..., j'ai presque envie de dire avec reconnaissance.

— Tu le peux! fit sardoniquement Basilide.

— Je le dis..., continua Aristide en riant... De ce jour, c'est toi qui livrais le linge... Tu ne peux pas nier ça ?.. .

— En voilà une bonne, exclama brusquement la Jolie Laveuse, très ennuyée de cet examen rétrospectif; qu'y a-t-il là d'étonnant?... Quel rapport cela a-t-il avec le guet-apcns?...

— Le rapprochement, je le fais. C'est de ce jour que M"« Basilide, dite la Jolie Laveuse, qui gagnait, quand elle travaillait, — c'est dire rarement, — trois francs ou trois francs cinquante par jour, qui avait un petit jupon de mérinos et une camisole d'Oxford, qui demeurait impasse de la Chopinette avec sa mère (une brave femme qui fait des ménages...), quitta l'impasse de la Chopinette pour aller demeurer d'abord rue Navarin, au troi-

sième, dans un petit appartement meublé, qu'on lui louait quatre-vingts francs par mois...

— Eh bien..., qu'y a-t-il d'étonnant"? je le répète... Je devais donc rester toute ma vie impasse de la Chopinette?

— Dans le trajet, elle eut une chance merveilleuse ; ses vêtements se transformèrent, le jupon de mérinos et la petite camisole devinrent un joli costume de soie, sur deux tons; ça charma probablement la Jolie Laveuse, car, en arrivant rue Navarin, elle avait encore un autre costume, toujours de soie noire..., et c'était un chemin béni. Il lui poussa des brillants aux oreilles , des bracelets aux bras , des bagues aux doigts...

A mesure qu'Aristide parlait, la figure de Basilide se changeait , le naturel revenait vite , elle riait et elle dit :

— Oui, oui, je comprends, tu veux dire que je devins la maîtresse de Francis.

— Tu l'appelles par son petit nom?

— Ohl moi, je m'en fiche, éclata de rire Basilide..., et puis, je n'ai pas à m'en cacher, ce n'est pas chez M'"<= Lapchez en repassant des bonnets que j'ai gagné mon mobilier et ma toilette... Eh bien!... et puis après? J'ai été la maîtresse de Francis,.., tu le sais... C'es^ justement pour ça que je n'aurais jamais été tendre un piège à Yvette... Je risquais de perdre mon amant.

— C'est justement ce que tu fis!... parce que tu n'aimes pas Francis...

— Qu'en sais-tu? exclama follement la jeune fille.

— Tu vois bien..., alors c'est lui, ce n'est pas moi que tu aimes !...

— Mais je ne te connaissais pas quand nous avons fait ça.

— Ah ! c'est la deuxième fois que je t'y prends..., tu l'as fait.

Basilide se mordait les lèvres, agacée, impatientée...^ mais Aristide continua :

— Non, tu n'aimais pas Francis! Mais moi..., je te connais; ce que tu aimes, c'est le vice, c'est la débauche, c'est la lubricité..., et lorsque ce blasé, ce vieillard de trente ans, t'a proposé l'infamie qu'il a commise, pour faire de toi sa complice, il a flatté tes goûts dépravés..., il t'a dit que tu pouvais rester sa maîtresse, en amenant Yvette chez lui... Il a mis dans ton cerveau des idées que ta nature caresse... C'est un ménage à trois qu'il t'a proposé...

Basilide, à mesure qu'Aristide parlait, baissait la tète, pour cacher le rouge qui lui montait au front... Elle ne répondait pas, elle balbutiait :

— Ah! pour qui me prends-tu?...

— Je sais, te dis-je...; seulement votre vice à tous deux s'est heurté sur la vertu de la malheureuse.. Tu es partie docile..., l'œil enflammé, l'esprit plein de désirs..., ayant hâte du retour..., tu croyais trouver une comphce... et tu as trouvé une victime...

M"° Basilide n'avait rien à répondre..., elle était écrasée..., elle eut recours à l'éternelle ressource des femmes..., elle pleura, et elle dit :

— Je ne savais pas être traitée ainsi en venant te voir..., tu me méprises trop..., je sais ce qui me reste à faire...

— Non, tu ne le sais pas, dit Aristide en lui prenant la main et en l'obligeant à le'regarder... Ce qui te reste à faire, c'est de ne pas aller voir Denis, pour raconter

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à M. Francis de L'Hautil dans quel état il est et ce qu'est devenue Yvette..., depuis le jour où il est retourné chez elle et où elle lui a jeté un fer à repasser à la tète...

— Qu'est-ce que tu dis? exclama M"" Basilide, oubliant qu'elle était à la scène de la désolation, pour saisir aussitôt un moyen de finir.

— Je te dis la vérité...

— Il est retourné la voir ?

— Oui...

— Eh bien ! eh bien 1 fit la Jolie Laveuse essuyant ses joues et d'un mouvement héroïque saisissant les mains d'Aristide, lu avais raison... C'est le dernier des hommes..., et si on n'était pas une honnête fille, on serait perdue avec lui... Il a fait ça!... après ce qu'il m'avait dit d'elle!... Aristide..., c'est fini!,.. Tu entends, je suis avec toi maintenant... et je te dirai tout..., tu entends..., d'abord je ne cherche qu'une occasion.

Puis changeant de ton..., suppliante :

— Mais tu m'aimeras, dis, si je suis toute à toi?... - — Oui ! fit en souriant banalement Aristide.

— Bien vrai ?

— Bien vrai !

Elle lui serra significativement les mains et hochant la tête en disant :

— Ce soir, je te dirai tout !... et tu peux lui faire ce que tu voudras...

Et changeant encore de ton :

— Est-ce drôle!... je fais tout ce que tu veux... Ah ! vois-tu, il n'y a que toi que j'aime! et lui...,,oh!... je le hais !

2j2 malheur aux PAUVRES!

Le soir même, la Jolie Laveuse allait retrouver Francis au café où ils avaient pris rendez- vous ; elle lui disait qu'elle n'avait pu voir Denis parce qu'il était à Yincennes..., et elle retournait au quartier Latin oii Taltendait Aristide,

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