LE DINER DES CONVALESCENTS
Aristide, en promettant à son ami Denis de venir lui rendre visite, le dimanche suivant, avec Yvette, était certain, cette fois, de tenir sa promesse; il avait été la voir à l'hospice la veille du jour de sa sortie, le vendredi ; il lui avait raconté tout ce qui s'était passé, ce que pensait Denis, ce qu'il désirait, ce qu'il disait.
Yvette avait baissé la tête ; cette confiance robuste en son honnêteté la ravissait et lui faisait monter le rouge au visage...
Certainement , elle était une victime, mais le fait était accompli; mais, — c'était là le côté brutal de la situation, — elle était mère..., et l'idée épouvantable qui germait dans son cerveau, après le crime, la résolution qu'elle avait prise aux derniers jours..., la veille de l'enfantement..., l'infanticide enfin!... tout cela s'était envolé aux premiers vagissements de la petite créature...
L'infanticide! crime prévu par notre société, qui, étrangement, punit les victimes en acquittant les coupables!...
La société condamne et chasse de ses rangs la fille mère, l'épouse coupable et la femme ou la fille violée. Alors, c'est au mystère qu'elles demandent le respect, au crime qu'elles sont forcées de se soumettre... La fille mère est à jamais chassée de la famille..., de la famille bourgeoise, entendons-nous, de celle qui s'appuie sur un code spécial fait pour elle, code n'indiquant que les petites choses : les heures des repas, les habits qu'on doit revêtir...; code étrange des parvenus par le commerce, qui sont tout fiers d'avoir abusé de l'infortune de celui-là pour avoir son travail à vil prix...; tout fiers d'avoir passé leur vie dans l'avarice sordide, sale...; qui refusent à leurs femmes le linge qui les rendrait propres et les obligent à un travail qui les fait vieillir; qui les abrutissent par leurs relations... et qui cherchent autour d'eux les amours honteuses des enfants pauvres... se livrant pour une somme qu'elles n'ont jamais vue; amour d'arrière-boutique qui finit un jour en jetant la fille au bagne, le petit être à la 31orgue... et en donnant au misérable le droit de raconter, après un dîner, à cinq ou six vieux amis, qu'il a eu dans sa vie des jeunes filles adorables; les autres rient et se poussent en disant :
— Ah ! farceur, nous le savions ; le petit de la grande Lisa..., tu en étais!..,
— Mais non! ne dites pas ça!
— Allons donc!... Il te ressemblait...; je l'ai vu, moi, à la Morgue...
— Non, non, ne dites pas ça... Je ne veux pas dire que je n'ai pas eu Lisa...; je me flatte même d'avoir été
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son premier, je le crois! D'abord, quand ça est arrivé, elle n'était plus chez moi.
— Ah! lorsqu'elle a tué son enfant, elle n'était plus chez toi?...
— Depuis trois mois... Tu comprends que ma femme ne voulait pas garder chez nous une fille dans sa situation...
— Tu as eu de la chance... de ne pas être cité dans son affaire...
— De la chance! mais tu sais qu'elle m'a fait... chanter...
— Vraiment! dirent les amis en chœur; quelle canaille!... Oh! il faut s'en méfier des petites ouvrières...
Et, en trempant un biscuit dans le Champagne, l'un demanda légèrement :
— Et elle est au bagne?...
— Oui, dit le patron négligemment..., pour dix ans...
Et, d'un ton tout autre, avec un sourire sur les lèvres, les yeux demi-clos, se la rappelant, après une heure, il ajouta :
— La pauvre fille, elle était bien gentille!...
Et la malheureuse, sachant son avenir perdu si on découvrait qu'elle était mère, sachant que notre société de convention est sévère pour la fille tombée..., risquait le bagne pour n'en être pas chassée..., puisque déjà ceux qui étaient la cause de sa faute la repoussaient!...
L'infanticide, ce crime épouvantable, ne s'éteindra que le jour où la société française ne se croira pas la première du monde, païuîe qu'elle est galante avec les femmes..., et aussi le jour où la protection sera évidente, absolue..., le jour où une bonne loi autorisera, lors du crime, la recherche de la paternité...
Yvette, nous lavons dit, avait tout oublié en entendant les premiers vagissements de son enfant; elle s'était dit :
— Qu'importe I j'ai ma conscience pour moi... Denis me chassera..., je serai méprisée, honnie..,, mais j'élèverai ma fille.
Et elle avait demandé l'enfant et l'avait embrassée.
En voyant l'assurance d'Aristide, qui la conseillait et lui donnait du courage, en lui affirmant que l'avenir n'était nullement compromis, si elle voulait réagir contre sa désespérance, Yvette était redevenue plus calme; elle avait, de sang-froid, jugé sa situation, et avec l'assurance du secret de sa maternité, elle avait vu l'avenir moins noir... Lorsqu'elle avait dû se séparer de son enfant pour le confier à une nourrice, c'avait été une scène déchirante...; mais, à la pensée de Denis, elle s'était tue... Enfin, elle était debout, sinon forte, revenue à la santé, son enfant était placée à quelques lieues de Paris..., et Aristide et elle seuls savaient qu'elle avait été mère. Elle était sortie de l'hospice, nous l'avons dit, le vendredi ; elle était rentrée chez elle, s'était habillée avec soin, sur les conseils de l'ami de son mari, de celui qu'elle appelait son frère, — il faut bien l'avouer, elle s'était un peu maquillée 1... et elle était allée rendre visite, avec le père Flamet, qu'elle avait été chercher à son lever — pour être certaine de le trouver à jeun — à tous leurs amis, c'est-à-dire aux Lançard et à ses anciens patrons, les Lapchez...
Le lendemain, samedi, Aristide avait à son tour été chez les Lançard, et il avait dit que, pour fêter la convalescence de Denis, il avait l'intention d'aller le lendemain à Vincennes...; on emmènerait Denis au restaurant et a on casserait la tète à ua lapin, » avait dit Sif-
flard. M""® Lançard avait accepté..., c'est-à-dire que le ménage irait et il s'arrangerait à faire venir les Lapchez...; seulement ceux-ci, le dimanche, n'étant pas libres avant deux heures..., viendraient les retrouver au restaurant...
Alors on se demanda si Denis était bien solide... Aristide déclara que Denis était le plus solide de la société et que c'était parce qu'il l'avait recommandé au médecin qu'il connaissait, qu'on le gardait à l'hospice... Il se portait admirablement et assurément c'est lui qui aurait le plus joli coup de fourchette.
En raison des Lapchez qui ne pourraient partir avec les autres, il fallut décider immédiatement l'endroit où l'on irait manger...
Aristide connaissait bien quelques restaurants, mais ils étaient au-dessus de ce que l'on pouvait dépenser...; aussi le brave garçon, comprenant en voyant leur hésitation lorsqu'il parlait de la Porte-Jaune..., dit :
— Mais je ne connais pas du tout ces endroits-là..., et Sifflard, qui est Parisien, doit nous renseigner...
Tout le monde approuva; Sifflard, voulant être digne de la mission dont on l'honorait, demanda d'abord...
— Denis est-il vraiment solide?
— Absolument! affirma Aristide.
— Peut-il marcher?
— Mais je vous dis qu'il se porte maintenant comme vous et moi... Ah! dame! je ne vous dis pas que la graisse le gêne pour marcher ni qu'il a les joues rouges... Il a mauvaise mine, mais il a des jambes et des dents...
— Eh bien! écoutez alors...
Il y eut un religieux silence. A l'arrivée d'Aristide, on avait envoyé chercher les Lapchez qui avaient adhéré
avec enthousiasme à la petite fête. Car il faut dire que la petite visite adroitement rendue la veille par Yvette avait remis tout le monde avec elle; ils avaient tous dit :
— Pauvre petite, on la blâmait et elle souffrait..., elle a'^é à deux doigts de la mort.
Or, les Lapchez, les Lançard et le dernier apprenti..., celui qui accompagnait la Lançard au théâtre, avaient tendu le nez lorsque Sifflard avait dit : « Écoutez, » et ils s'étaient d'avance passé la langue sur les lèvres, car ce gueulard de Sifflard connaissait les bons endroits... Il dit donc au 'milieu de l'attention générale :
— A Vincennes, je n'y vais pas souvent, je ne connais rien..., mais si Denis a des jambes, nous irons jusqu'à Montreuil.
— Je m'engage pour Denis!.,, dit Aristide.
— Alors , fit l^ançard, s'il peut marcher jusque-là, allons jusqu'à Charonne, près du Ratrait...
— Pourquoi"? demanda l'ami de Denis.
— Nous avons là un endroit où nous sommes connus... et nous serons bien servis... Au petit bonhomme qui c...
Les dames ne parurent pas scandalisées; Aristide, tout décontenancé, croyait à une plaisanterie digne du vieux monteur..., mais il dut croire à la réalité de l'enseigne un peu... beaucoup rabelaisienne, lorsque Sifflard dit :
— Non! non! là c'est trop loin... Je propose d'aller chez Bavard, à Montreuil.
— Oui ! oui ! dit toute la société, môme le père Lançard, qui ne tenait pas plus que ça à son cabaret favori.
— C'est entendu alors, chez Savard... Ça vaut mieux, on fait sa cuisine soi-même... Et comme la patronne en
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pince, du fourneau, vous savez..., il vaut mieux lui laisser le soin de faire sauter nos lapins...
Il y eut dans l'assemblée un murmure approbateur qui amena le rouge au front de la Lançard, et, dans un mouvement pudique maladroit à cause de sa modestie offensée, elle dégrafa toute sa camisole sous les yeux d'Aristide... qui devint rouge, ma foi!
— Alors, fit-il pour cacher son embarras, et surtout pour conclure, c'est entendu, nous dînerons chez Savard, à quatre heures... Maintenant, à quelle heure partez-vous ?
— Mais, dit M'"" Lançard en dardant sur lui son regard brillant, j'espère que vous nous ferez le plaisir de nous prendre... et de nous conduire...
— C'est entendu... Je vais chez Siffïard; nous allons ensemble chercher M""' Mérit et le pèreFlamet...
— Vous savez, interrompit Lançard, Flamet, il est toujours sorti pour les comptes...
— Je le sais, mais je l'invite... ; puis, nous revenons ici... et nous partons tous ensemble à Vincennes... et monsieur et madame viendront nous retrouver entre trois et quatre heures chez Savard...
— C'est convenu...
Et M""" Lapchez, se penchant à l'oreille de la Lançard, disait :
— Il est très charmant ce garçon-là.
— Il est aussi bon qu'il est beau, dit la Lançard en levant les yeux au ciel.
C'est ainsi qu'avait été convenue la grande fête de convalescence, et c'est pour cela que, le dimanche matin, nous voyons chez Yvette, rue des Panoyaux, Aristide, Siffïard et le père se disposant à partir. Yvette disait tout bas à Aristide :
— Je suis oppressée... J'ai de la peine à respirer.
— Allons, allons, disait Aristide du même ton, courage..., c'est la fin des ennuis... Aujourd'hui, le bonheur recommence !
On se mit en route pour Vincennes. On rejoignit les Lançard ; Aristide, qui voulait avoir des alliés, confia Yvette à Sifflard et prit le bras de la Lançard... Lorsque celle-ci passa son bras sous celui du jeune homme, elle eut un tressaillement qu'il ressentit; il tournait pour lui parler et il vit ses yeux allumés comme des braises, sa bouche rouge dont les lèvres s'avançaient, et il entendit :
— Oh ! Aristide, je voudrais vous embrasser.
Il en resta tout interdit. La route était longue. Aristide offrit des fiacres jusqu'aux fortifications : on accepta. Lançard veulait faire monter les femmes dans une voiture fermée et prendre une voiture découverte pour respirer « la bonne » air... Mais M""' Lançard était économe, elle ne voulait pas « induire » M. Aristide en dépense. On prit un fiacre à quatre places. Un litre offert au cocher le rendit aimable..., et il accepta les six personnes... Mais le père Flamet se refusa absolument à entrer dans la boîte ; il ne voulait pas faire des études « sur la situation des harengs dans les barils; » il avait besoin d'air et il prit l'impériale de l'omnibus en disant :
— Les premiers arrivés à la barrière attendront les autres, et, en longeant le lac. on gagnera la maison de convalescence qui se trouve près de Saint-Maurice.
Tout le monde accepta parce qu'on pourrait ainsi courir dans le bois. Le vieil ouvrier en corne prit l'omnibus et le père Lançard voulut l'accompagner. . . Alors, Yvette et M"^'' Lançard prirent la banquette, Aristide se plaça devant elle. Mais la Lançard plaça ses
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jambes de façon à isoler absolument le jeune homme, et ce fut pendant tout le trajet des pressions de genoux qui, un tout autre jour, auraient énormément amusé Aristide. Yvette ne voyait rien..., accoudée sur la fenêtre, elle pensait ; l'idée de revoir Denis, la crainte qu'il ne vît sur son visage ce qui était arrivé l'occupaient tout entière. Elle avait peur de le voir et elle avait hâte d'être près de lui, désirant en finir avec la vie pleine de cruelles appréhensions qu'elle vivait...
Aristide avait parfois des rougeurs sur le front ; le regard de la Lançard était incandescemment compromettant ; il ne pouvait opposer à ses caresses qu'une résistance muette, et la femme du vieux monteur avait des qualités de couleuvre; ses jambes parfois enveloppaient les siennes, pendant que lui étudiait la jeune femme, redoutant que son regard ne s'aperçût des tendresses qu'il était obligé de subir...
Sifflard était sur le siège, « en lapin, » très ami avec le cocher; il lui avait payé un cigare, et il causait politique... Le cocher se disait bonapartiste, mais il avouait qu'à la suite d'une contravention il n'était plus électeur...
— Ce qui fait que vous ne comptez pas 1 disait Sifflard, qui comprit que la contravention du cocher était une ancienne faillite ; mais le pauvre homme, plus honnête que certains pubhcistes, n'étant plus électeur, ne voulait pas discuter pohtique..., et c'est même à ce propos qu'il dit à Sifflard :
— Ne cherchez pas à faire de moi un adepte ; eu admettant que je pense comme vous, ça ne servirait à rien.,., je ne suis pas électeur..., je votais sous l'Empire.
Arrivé à la barrière, Sifflard régala son ami le cocher
et on attendit quelques minutes l'arrivée de Lançard et de Flamet...
Ceux-ci arrivèrent à pied ; le père Flamet avait trouvé qu'on avalait trop de poussière et il avait soif; il avait obligé Lançard à descendre aux trois quarts de la route pour se rafraîchir. Lançard n'avait pas de volonté, il avait accepté, et pour être agréable au vieil ouvrier en corne, il disait môme que ça lui avait fait plaisir de marcher.
On se mit en route à travers le bois... La Lançard avait voulu prendre le bras d'Aristide en disant :
— Venez, monsieur Aristide, courons sous les massifs... Messieurs, jouons à courir dans le bois, ne restons pas sur la route..., nous ferons le chemin sans nous en apercevoir.
Aristide lui avait dit tout bas que Lançard les observait... Ça avait tant étonne la Lançard qu'elle n'avait pas répondu.
C'était un jour splendide, une matinée superbe; et ils étaient heureux, les travailleurs, de boire à pleins poumons l'air aromatisé par les senteurs pénétrantes des jeunes pousses de mai... Mai, le mois des douceurs cruelles, qui a des matins blancs de givre et des midis pleins de soleil..., des soirs pleins de rhumes, des nuits pleines de glace.
Ils s'amusaient comme des enfants, les ouvriers ; en courant dans le bois.., ils retrouvaient une vie nouvelle. Oh ! si l'on savait ce qu'est le printemps pour le pauvre... Ce qu'est le bois de tous pour celui qui a son jardin sur sa fenêtre"!... Ce qu'est le mois du renouveau pour celui qui a passé l'hiver dans la chambre étroite, dans l'atelier noir... Mai, le mois béni des pauvres, où la cheminée pourra rester vide.
C'est en mai que la jeunesse s'en va confiante courir dans les bois chauves, les femmes en robes légères, les hommes en vêtements minces... Filles et garçons vont ensemble se geler les doigts dans les herbes sans fleurs et s'arracher les mains aux nœuds rugueux pour respirer le parfum acre des giroflées sauvages. Les hirondelles bâtissent leurs nids dans les ogives gothiques des vieilles églises, et les moineaux construisent leurs nids dans le squelette des arbres.
Les enfants désertent la chambre humide, ils vont courir par les rues ou les champs pour boire à même la nature, la vie dans le soleil. Les graines qui dormaient sous terre depuis l'automne crèvent leurs cosses, la sève jaillit et montre son nez vert. Les lilas pendent leurs grappes parfumées aux bosquets printaniers... Les pommiers sont poudrés comme des aristocrates; la vigne montre ses bourgeons... A Paris, les maisons ouvrent leurs fenêtres.
Comme à Babylone, les jardins s'y suspendent. Toutes les Jenny plantent des clématites, sèment des capucines et des pois de senteur sur les parpaings des croisées ; avides de soleil, gentils oiseaux de misère, vingt fois par jour les petites ouvrières donnent aux passants leur honnête sourire ; vingt fois par jour elles abandonnent au vent printanier les brides de leur bonnet de linge; et de leurs doigts que l'aiguille a brunis, elles cherchent dans la terre la sève retardaire. Le soleil dore leurs cheveux blonds, illumine leurs joues, et le vent pousse dans toutes les mansardes le refrain de leurs chansons joyeuses.
Oh! les pauvres, les travailleurs, les ouvriers..., les Parisiens surtout, adorent le renouveau ; c'est que le mois de mai ramène les violettes, les giroflées, les lilas
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et les muguets... Il ramène la « soupe à l'herbe,» c'està-dire le dimanche passé sous bois...; les gaietés rustiques, c'est-à-dire les fêtes des environs avec leurs chevaux de bois, les baraques, les saltimbanques, les tirs à macarons, les plaisirs à bon marché enfm.
Et puis ce qu'elles aiment surtout, les petites ouvrières, c'est que l'on peut se vêtir à bon compte ; on peut retrouver sa grâce naturelle...; on peut « ne pas cacher ce qui est beau à voir » dans les robes légères ; on est belle, on se révèle enfin. Plus de waterproofs, de châles qui noient la taille, plus de gros costume de laine qui la rend épaisse... L'élofTe légère où le corps joue gracieux, la coiffure que le chapeau ne retient plus et le frais visage que rien ne cache...
Aussi c'est la Lançard qui s'en donnait de la légèreté ! Aux premiers souffles printaniers, elle avait des appétits de nudité que le rhume seulement calmait ; au reste, elle disait parfois qu'elle aimait les pays chauds...
— Parce que la toilette ne coûte pas cher, ajoutaitelle avec un regard sale...; on s'habille avec rien. Tant mieux pour les jolies femmes.
Et la Lançard avait la prétention d'être dans les premières de ces dernières...
La promenade le long du lac ne fut qu'un long éclat de rire. Ce fut la Lançard qui proposa de jouer à cachecache en courant sous bois.
— Pour raccourcir le chemin, dit-elle.
On essaya ; mais bientôt il ne resta plus dans les massifs que la Lançard, qui criait :
— Par ici 1 Venez donc 1
Les hommes en sueur étaient sur la route, en bras de chemise, la redingote sur l'épaule ; le père Flamet donnait le bras à Lançard et lui disait :
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— C'est absurde, on devrait mettre des buvettes dans le bois...
Sifflard, qui avait rencontré la Lançard sous bois, était revenu tout rouge.
Aristide marchait auprès d'Yvette, dont l'émotion augmentait à mesure qu'elle avançait, et l'encourageait en l'assurant que désormais sa situation morale était rétablie.
Certainement cela encourageait la pauvre Yvette, mais sa nature absolument honnête se révoltait; il lui semblait que la comédie qu'elle allait jouer devant Denis était la véritable faute. Lorsque dans la voiture, pendant que les jambes de la Lançard enveloppaient comme des couleuvres les mollets d'Aristide..., Yvette, accoudée sur le rebord de la portière, l'œil sans regard, rêvait ; elle cherchait une ligne de conduite possible à suivre avec sa nature loyale. Il lui vint à l'idée de faire un coup d'éclat, de risquer le tout pour le tout... Elle arriverait jusqu'à Denis, celui-ci lui tendrait les bras, elle se jetterait à ses genoux et lui dirait :
— Écoute-moi avant 1...
Et elle raconterait qu'elle sortait de l'hôpital où elle était allée faire ses couches !... Elle était mère!...
Pendant les secondes de stupéfaction de Denis, elle se traînerait à ses pieds, lui jurant qu'elle avait toujours été une honnête femme, qu'elle avait été la victime d'un crime ; elle s'était tue, parce que Denis était incapable de répondre, parce qu'il était malade ; elle avait caché sa honte, s'était enfermée chez elle au risque de se faire considérer par son homme comme une femme sans cœur, sans âme..., parce que Denis n'était pas assez fort pour la venger... A cette heure, Denis était debout, il revenait à la vie et à la santé, elle avouait
tout..., elle allait le bien soigner pour qu'il redevienne fort, et ils iraient ensemble chez l'intâme qui l'avait flétrie, souillée..., et là, elle l'aiderait à se venger, il tuerait le misérable..., et au jour du jugement ils viendraient tous les deux, et elle dirait aux jurés :
— C'est moi qui ai dirigé le mien (le mien! c'était le mot qu'elle employait pour dire mon mari, parce que Denis était à elle, à elle seule). C'est moi qui lui ai dit : « Cet homme, ton ami, presque ton frère, m'a attirée chez lui..., il croyait avoir affaire à une fille comme sa femme !... Lorsqu'il a reconnu son erreur, il a abusé de sa force..., il m'a presque tuée.,.; c'est lorsque j'étais sans connaissance qu'il a accompli son crime... Denis, mon homme, venge-toi ! Denis, mon homme, je suis trop faible, aide-moi à me venger!... »
Et les jurés seraient bien obligés de les acquitter tous les deux ou de les condamner ensemble.
Et la malheureuse femme cherchait en elle la force de parler résolument à Denis. Mais lorsque la pensée de son enfant revenait, elle changeait aussitôt... Qu'allait devenir le pauvre petit, s'ils étaient condamnés tous les deux?... Et puis, Denis aurait, malgré tout, la haine de cet enfant qui n'était pas le sien, et la malheureuse Yvette aimait son mari, mais elle adorait son enfant, et elle s'avouait avec peine à cette heure qu'elle aurait plutôt renoncé à l'affection de son mari qu'à son enfant...
C'était odieux, c'était atroce I... Le père lui faisait horreur... Elle l'aurait livré au bourreau... Elle aurait été bourreau môme..., mais elle adorait l'enfant.
Il fallut les paroles encourageantes d'Aristide pour chasser de son front les sombres pensées. Et comme le brave garçon, qui n'avait cessé de l'observer, remar-
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quait ce qui se passait en elle...; comme il vit que déjà la Lançard semblait trouver étrange son maintien , qu'elle demandait pourquoi celle qui allait retrouver son mari en semblait si triste...; qu'il fallait au plus vite effacer cette mauvaise impression, — il prit le bras d'Yvette et lui dit tout bas, vivement :
— Madame Mérit, c'est la vie de votre enfant, c'est la vôtre qui sont engagées à cette heure. Il faut avoir le courage du courage que vous avez eu... Il faut mentir, il faut être gaie, il faut rire... Il faut que personne ne sache enfin que vous avez une autre pensée que celle du rétablissement de votre mari...
— J'ai peur, fit Yvette.
— Je ne suis plus l'ami qui console... Je veux vous sauver, et je commande : Yvette, le front haut, entendez-vous? le sourire aux lèvres, la joie dans les yeux... Vous n'avez ici qu'une pensée : Denis! qu'un amour : Denis ! Vous ne venez que pour voir Denis..., et vous êtes heureuse de le retrouver... Quand vous serez seule, Yvette, vous serez mère ! A cette heure, vous êtes l'épouse, et vous êtes heureuse, car vous avez failli être la veuve !
Ce dernier mot fit glisser dans les veines de la jeune femme un frisson... Elle eut un tressaillement, et se redressant aussitôt, secouant sa tête, jetant dans le vent tiède de mai ses cheveux, souriante, l'œil brillant..., elle pressa la main d'Aristide et dit :
— Oui 1 vous avez raison..., et c'est vrai, allez, je l'aime, le mien!
— A la bonne heure!... Soyez heureuse, Yvette... Tenez, le voici...
A ce mot, Yvette s'arrêta ; elle prit le bras d'Aristide pour se soutenir... Celui-ci lui montrait Denis qui venait
vers eux. Yvette se cramponnait au bras de son ami ; elle allait défaillir; il la soutint et dit rudement :
— Debout, madame Mérit..., debout! il faut être l'épouse..., c'est la vie de Denis qui est en jeu...
On était arrivé près de la maison de convalescence de Vincennes, et Denis était venu au-devant d'eux; déjà las de la course, il s'était assis, et l'œil enfiévré, impatient, il attendait dans la verdure pâle de mai ; il était charmant, le soleil blanc lui faisait une auréole; sa livrée de pauvre, le vêtement d'hospice, avait des éclats, et le gris crasse avait des teintes de fer dans les éclatements du soleil sur les verdeurs tendres de mai... En apercevant la troupe, il jeta un cri de joie et retomba...
On venait à lui enfin, et en tête, resplendissante dans sa robe légère, il voyait sa femme, Yvette ; son Yvette était là... Il la vit bien changée..., et il exprima d'un mot tout ce que ressentait son cœur:
— Pauvre chère aimée..., elle est bien changée..., mais elle est plus belle !
Yvette souriait; mais cramponnée au bras d'Aristide, succombant sous l'émotion, elle allait tomber, et le brave garçon la soutenait, lui disant :
— Regardez , Yvette , regardez comme il est heureux !
Yvette se pencha tout à fait sur Aristide et lui dit :
— Ce n'est pas ma faute... Soutenez-moi..., je ne peux plus marcher.
Heureusement, le regard de Denis, fixé sur sa femme, dut se reporter un peu sur ceux qui l'entouraient... C'est que ceux-là, si, tout entier au bonheur de revoir sa femme, il ne les avait pas aperçus, il était bien forcé de les entendre...
Sifflard avait préparé la chose ; en apercevant Denis assis sur un côté de la route, à l'endroit où le chemin tournait, il avait étendu les bras, obligeant tout le monde à s'arrêter, et il avait dit :
— Mes enfants, c'est lui !.,. Un chœur ; il faut faire ça gaiement..,
— Oui ! oui ! crièrent-ils follement.
Et alors commença la plus épouvantable cacophonie; chacun chantait ce qu'il savait... Ce fut atroce, mais cela fit beaucoup rire Denis... Et cela donnait le temps à Yvette de se remettre et de courir vers son mari.
Il lui tendait les bras..., leurs lèvres en se touchant dirent :
— Oh ! mon pauvre homme.
— Yvette, ma mie...
Et ils restèrent une minute ainsi, se tenant à brasle-corps, les lèvres sur les lèvres; de leurs yeux miclos glissaient des larmes abondantes qui mouillaient leurs joues... Puis ensemble ils s'arrachèrent de ce baiser ardent ; se tenant, ils se regardèrent une seconde, sourirent et se jetèrent l'un sur l'autre, se dévorant de baisers ; on n'entendait que ces mots :
— Nous vivrons!...
— Mon pauvre homme ! . . .
— Enfin, toi!
Et les amis qui étaient arrivés en chantant, en criant, se taisaient; ils voulaient être rebelles à l'émotion qui les étreignait, mais ce fut en vain... Aristide avait des larmes aux yeux et la Lançard, lui prenant la main, lui dit dans un sanglot :
— L'amour! c'est la vie...
Le père Flamet vint vers les deux époux, et, prenant son gendre, il l'embrassa à son tour et dit :
— Mes enfants..., nous ne sommes pas venus ici pour pleurer... C'est trop... Yvette maintenant se porte bien, Denis est sauvé..., allons vite trinquer à leur santé..., ça gratte là ! Et il montra sa gorge...
— Oui, oui..., allons boire un coup au coin de la route. Chacun à son tour embrassa Denis...; cette diversion
était utile et le brave garçon l'avoua en disant :
— J'étais si heureux, si heureux, Yvette, que j'ai cru que je mourais dans tes bras quand le père Flamet est venu...
On rit beaucoup ; Aristide seul essuya une larme nouvelle qui vint à ses yeux. On se mit en route pour aller se rafraîchir au cabaret. Denis dit à Yvette :
— Tu sais, je suis guéri, ma chérie... Appuie-toi sur moi!... Pauvre Vevette, tu as manqué mourir... Ohl je sais tout..., et je t'accusais!...
Et il avait l'air si malheureux, il semblait tant se reprocher de s'être plaint de sa chère femme, d'avoir douté de son amour, qu'Yvette devint rouge jusqu'aux oreilles et qu'il lui demanda :
— Qu'est-ce que tu as, ma Vevette..., tu deviens rouge?
Cette fois, la jeune femme crut quelle allait défaillir; elle se dompta et dit :
— C'est l'émotion..., la joie..., j'ai le sang à la tête.
— Ma pauvre bellotte aimée, fit Denis la prenant dans ses bras et l'embrassant..., et comme il la vit pleurer, il reprit : Tu pleures. Veux-tu te taire, Vevette... Je t'ai fait de la peine en te disant ça..., pleure pas, ma mie, pleure pas, dis... •
Le père Flamet disait :
— Marchons donc, nom de... d'ià! il fait soif, vous vous ferez des mamours à l'ombre, et devant un verre...
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Les deux époux se prirent le bras, et la bande courut joyeusement jusqu'au cabaret.
Oh! ce fut une longue lampée; le père Flamet avait de la poussière dans la gorge, et c'était difficile à enlever. On se mit à table et on vida quelques litres bien fixais. La Lançard était à côté d'Aristide enfin! celui-ci n'était plus obligé de s'occuper d'Yvette. Sifflard versait, et l'on peut dire qu'il avait du travail. Le père Lançard épongeait son front couvert de sueur.
— C'est un temps fait pour nous, dit la Lançard..., on se sent tout jeune, n'est-ce pas...? ça sent l'amour.
— Ça le pue!... dit cruellement Lançard.
On se regarda un peu étonné..., on craignait une grossièreté du vieux monteur, car Denis et Yvette, assis à côté l'un de l'autre, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, parlaient d'amour; ils se disaient : Je t'aime tant!... Ça fait bien souffrir de se croire oublié... Tu es pâlie..., mais ça te rend plus belle... Et tu ne m'en veux plus?...
Ça gênait tout le monde, ce langage-là, avait dit la Lançard à l'oreille d'Aristide. Et son mari ne dissimulait pas qu'il n'était pas venu pour ces Magues-\k, mais pour rigoler.
Et, cependant, les deux époux avaient bien besoin de s'entendre parler, de se regarder, de se sourire, de s'aimer enfin... Seul Aristide le comprenait, et tout en versant, afin d'isoler les deux amants mariés, il abandonna son pied aux pressions de la Lançard, et saisissant le moment où Sifflard épongeant son front disait :
— Voilà un mois qui ne justifie pas son nom..., en fait-il une chaleur !
Il dit aussitôt :
— Vous savez, méfiez-vous du mai chaud.
— Pourquoi? fit la Lançard en lui envoyant dans un regard toute l'expression de son amour.
— Le mois de mai n'est pas seulement le chargé d'affaires du printemps, ce n'est pas seulement le mois turbulent qui met l'amour au cœur et le feu au cerveau... Il faut, au contraire, prendre garde de s'aimer en ce mois, c'est une vieille superstition qui attribue un résultat funeste aux mariages contractés en ce mois... Un vieux dicton dit crûment : « Noces de mai, noces de mort , » et bien avant ça Ovide avait dit : « Que les vierges ou les veuves se gardent bien d'allumer dans le mois de mai les flambeaux de l'hyménée, ils se changeraient bientôt en torches funèbres. »
Son regard rencontra celui d'Yvette, qui, souriante, lui dit d'un ton qui fit passer un frisson dans ses moelles :
— Si c'était vrai..., hein?
— Pourquoi dites-vous cela?...
— Nous nous sommes mariés en mai.
Aristide, ennuyé, dit vivement :
— Comment, Yvette, vous croyez à ces sottises-là?...
— Mais non, fit Denis..., elle dit ça pour rire; elle sait bien qu'au contraire ce n'est qu'en mai que nous sommes heureux, nous...
Et il l'embrassa. Alors le père Flamet s'écria :
— En voilà des rigolades... Malheur! la jeunesse, ça a du temps à perdre!... Le nom du mois, qu'est-ce que ça signifie?...
— Vous avez bien raison..., reprit Aristide, cherchant à chasser la tristesse que son malheureux proverbe avait amenée sur le front d'Yvette... Le calendrier républicain était bien plus simple; il exprimait ce que donnaient les mois par leurs noms mêmes.
— Pardi! fit Silllard.
— 11 est vrai que, bien avant, Charlemagne avait donné aux mois des noms dans son idiome, qui signifiaient : mois de froid, mois de boue, mois des fleurs, mois de Pâques, mois d'amour, mois brillant, mois des foires, mois des naissances, mois des vents, mois des vendanges, mois des morts, mois d'enfer... Il avait des provinces où le mois de février s'appelait le mois du purgatoire ; juin s'appelait le grand mois à cause de ses longs jours..., mai s'appelle et s'appela toujours le mois d'amour.
— Je suis née dans le mois des morts..., et je me suis mariée dans le mois d'amour, dit tristement Yvette.
— Ah ! zut! fit Lançard, vous n'êtes pas gais...
— A boire, et en route pour le dîner, cria Sifflard... Vous savez que les Lapchez nous attendent.
On se leva aussitôt et l'on se mit en route. Arrivés à Vincennes, ils durent reconnaître que Denis était déjà beaucoup fatigué ; alors Sifflard proposa un changement. Au lieu d'aller chez Savard, on irait à Montreuil; il y avait là une guinguette connue de tous les ouvriers du bronze, et où, comme à Charonne, on pouvait faire sa cuisine soi-même. Il y avait une chose qui contrariait le plan, c'était le rendez-vous donné aux Lapchez à Charonne. Sifflard, qui était vigoureux, offrit d'aller audevant d'eux pendant que l'on préparerait le couvert, et que la Lançard ferait sauter les lapins. Sifflard ajouta même que ça lui servirait d'absinthe..., qu'il avait besoin d'une course. II offrit au père Flamet de l'accompagner ; le vieil ouvrier en corne faillit se mettre en colère... Il trouvait qu'on marchait trop sans boire!
On se reposa avant de prendre la route de Montreuil et Sifflard paya un litre, et, pour faire rager le père Flamet, il lui dit :
— Père Flamet, vous en manquez une bonne. Nous avions un coup de nez à donner chez Savard, et il chanta :
A Charonn', c'est l'moins qu'on entre Boire un petit coup chez Savard.
Mais l'un d'nous s'sent mal au ventre En avalant son nectar.
Savard, craignant qu'i n's'insurge, Dit en r'versant un coup d'jus :
Tapez, tapez-moi là-dessus;
C'est bon!... Mais ça purge.
Tapez, tapez-moi là-dessus.
Et n'en parlons plus !
Puis faisant des grâces devant M'"*^ Lançard, il continua :
Nous y v'ià. Bonjour, la mère;
Fricassez-nous un lapin.
... Balai faites-en sauter une paire,
Histoire de goûter votr' vin.
Nous som' en fond, com' dit c't'autre,
Les trois n's'ront pas superflus...
Tapez, tapez-moi là-dessus,
Ça f 'ra chacun l'nôtre ; Tapez, tapez-moi là-dessus,
Et n'en parlons plus.
Ce fut un tonnerre de cris, de br^avos.
— Ahl ce Sii'flard, est-il gai...; il n'y en a pas de comme lui...
— Ça ne fait rien, dit Flamet, j'aime mieux aller chez
la mère, à Montreuil..., et je me collerai un coup de jus, que t'auras encore de la poussière.
— Je serai avant vous à Montreuil...
— Pardi! fit Lançard, brutal, Denis est encore infirme...
— Je le porterai, fit Aristide...
— Qu'il est beau... et bon, pensait la Lançard.
— Tâchez que le dîner soit prêt quand nous arriverons.
Alors ils partirent ; un vigneron passait avec sa voiture, on lui demanda s'il voulait prendre des voyageurs; il accepta... Yvette et Denis montèrent aussitôt; et courant, riant, ils suivirent la voiture.
En route, on perdit deux fois Lançard et Flamet, ils étaient allés boire, et pendant ce temps, la Lançard était pendue au bras d'Aristide et lui glissait dans l'oreille des histoires qui le faisaient rougir.
Quand on arriva à Montreuil, suivant l'expression du père Flamet, les deux vieux ouvriers étaient un peu mouillés; mais ils comptaient sur le dîner pour remettre ça...; c'était la faute du soleil, et puis on était à jeun depuis le matin.
C'est un cabaret pur de genre que celui de Montreuil et qui amusa beaucoup Aristide.
C'était un beau cabaret bien pur, avec les tables, les bancs sous les vignes et les houblons, avec de nombreux bosquets au-dessus desquels se balançaient, en jetant leurs parfums, les branches des ébéniers jaunes et des lilas épais. Toutes les tables étaient envahies; c'était dimanche, et toutes les familles d'ouvriers étaient là joyeuses, avides de manger et de boire le repas extra de la barrière...; ils criaient plus fort à mesure qu'ils buvaient le vin raide, ratissant la gorge comme les
orties. Sous chaque branchée, il y avait des nichées d'enfants qui criaient, il y avait des tas de parents qui buvaient, il y avait des joyeux qui chantaient..,, et puis les impatients inattentifs à la partie de piquet... qui appelaient le garçon pour se faire servir. Le garçon, un rêvel dans le cabaret de la mère X... Chacun devait aller devant le zinc du comptoir chercher son broc, devant les grandes terrines, dans la cuisine, chercher ses légumes ou l'éternel fricandeau... Dans l'angle de la cuisine, était au-dessus d'un four un vaste fourneau; là, on voyait des gens singuliers, le rire sur les lèvres vineuses, les manches troussées, préparant les cadavres saignants des lapins, se disput-ant ou échangeant les aromates et attendant leur tour pour faire sauter le lapin... On ne peut se figurer cacophonie plus joyeuse que les cris discordants de ces cuisiniers et de ces cuisinières improvisés... Ah! le beau cabaret. Qu'il gueulait l'appétit, qu'il criait l'altération..., qu'il jetait la joie!... C'étaient les travailleurs qui venaient donner à leurs poumons desséchés par le travail rude de la quinzaine la large lampée du dimanche. Tous ces gens-là chantaient dans leur misère, dans leur joie..., la belle chanson de J.-B. Clément : Le Forgeron Fournaise.
Quand il n'a bu que de bon vin Et que sa tête est plus légère, 11 retrouve bien son chemin Pour embrasser sa ménagère...
Ça coûte cher de l'embrasser,
D'enfants la maisonnée est pleine...
Il les forge sans y penser •■ '
Quand il a touché sa quinzaine... ■ •-
DU CABARET A L'EGHAFAUD. 277
Ah! gare à toi, Madeleine!
Tiens bien ton bonnet Et le souper prêt. Ton homme, Madeleine, Ton homme a touché sa quinzaine !
Ils couraient tous, se heurtant gaiement, échangeant des propos un peu verts... Ils étaient gais enfin, ils se reposaient — en travaillant — de la semaine de labeur.
La Lançard arriva avec sa casserole-, suivie de Flamet qui tenait la bouteille, de Lançard qui pleurait parce qu'il avait épluché les oignons, et qui portait tous les condiments et le beurre... Aristide portait les cadavres des malheureux lapins... La Lançard avait retiré sa robe, elle était en jupon blanc, en camisole, — elle ne voulait pas se tacher.
La camisole était échancrée au cou, et le jupon très court...
On lui fit place ; aussitôt elle prit le fourneau, et pendant une demi-heure, muets, attentifs comme les étudiants au cours écoutant le professeur, tous les habitués se penchèrent et regardèrent la danse du lapin sauté... Ce fut superbe...
' Et quand elle retira la casserole du feu pour verser dans un plat large comme un baquet, au parfum les narines se dilatèrent et il y eut un cri d'envie...; on vit même la langue de chacun se promener gloutonnement sur les lèvres... Aristide criait :
— Servez !
Et ce fut Sifflard, qui venait d'arriver avec les Lapchez, qui répondit :
— On est prêtl Enlevons!
Ce fut un bruyant concert qui accueilUt l'immense
plat de lapin sauté. Sifflard le portait à bout de bras, et la Lançard le suivait, toute suante, le front mouillé, mais droite, fière des cris de triomphe qui saluaient sa cuisine. On se mit à table, et, dans les verdeurs du bosquet, c'était un beau et gai tableau : le plafond de feuilles de houblon vert noir, les grappes vert pâle, avec un soleil qui éclairait la verdure d'une fantasque façon; dans les rayons tamisés à travers les feuilles, il y avait de la gaieté... La table était superbe; les lapins, odorants, jetaient dans les vapeurs de leur fumée une appétissante senteur, et le vaste plat au dessous brun était engageant au milieu de la table.
Des pichets bruns, le vaste plat, des assiettes épaisses à fleurs rouges et bleues, des verres brillants, tout ça sur une nappe bien blanche..., avec les arabesques du soleil couchant...; autour, des enfants qui crient, des chiens qui aboient, des hommes qui rient et des femmes qui jettent la note aiguë du rire..., ah! oui, c'était le vrai château de l'appétit; il y faisait faim et soif...
Il n'y avait qu'Yvette et Denis qui n'avaient rien vu. Depuis leur départ de Vincennes, ils parlaient toujours et ils ne s'étaient pas encore aperçus que c'était pour répéter la môme chose. Et cependant ni l'un ni l'autre ne semblait las de l'entf^ndre.
Ce fut pendant dix longues minutes un bruit de fourchettes et de mâchoires, seulement interrompu par des exclamations sur rexcellence de la cuisine de la Lançard.
On remarqua qu'elle était poivrée, ce qui était absolument du goût du pèreFlamet, lequel disait n'avoir été jamais aussi altéré...
Les trois lapins disparurent avec rapidité, et, après une salade, on apporta une galette sortant du four...,
encore une idée du père Flamet, qui dit que ça faisait boire...; assurément, si on n'avait fait payer en servant, si on avait dû laisser les pichets vides sur la table pour faire le compte, l'établissement en aurait manqué. Oncques on ne vit dîner vrai sans une bonne partie de chant... « Chacun la sienne. »
Pour commencer, on donna la parole à Yvette; mais celle-ci refusa, en raison de son état de convalescence. Denis prit la même excuse... Et la vérité, c'est que, au milieu de ce bruit, les deux braves enfants étaient seuls et qu'ils préféraient rester ainsi, la main dans la main, se chantant pour eux deux seulement la longue chanson de l'amour.
Pendant ce temps, Lançard, qui avait la parole, s'était levé et chantait.
— Moi, avait-il dit, je ne sais pas les saletés de chansons que l'on aime maintenant; je vais vous chanter une chanson de mon temps, une vraie...
Sifflard se leva, et, habitué des anciennes goguettes, il saisit sa fourchette, frappa quelques coups sur la table pour demander le silence et dit :
— Ecoutons notre ami, — mon patron, — Lançard, pour la chanson d'ouverture... Je connais la chanson : Anaximandre.
Lançard se leva, glissa une main dans son gilet; de l'autre, il ramena les mèches rares de ses cheveux sur les côtés, et, avec une voix d'enfant de chœur, il chanta :
Sous le beau nom d'Anaximandre, Chez les Grecs un sage vivait ; Chacun accourait pour l'entendre, Athène en foule le suivait.
La profondeur et la justesse
Se rencontraient dans ses discours ;
Mais pour plaire au dieu des amours,
11 faut de la délicatesse.
L'esprit et les talents font bien,
Mais sans les grâces, ce n'est rien...
Et l'on répéta en chœur les deux derniers vers; et un coup d'œil échangé entre Flamet et le père Lapchez semblait affirmer :
— En voilà une vraie chanson!... On n'en fait plus de comme ça.
Il continua les nombreux couplets de la chanson; Anaximandre « offre son encens » aux belles, car « tout philosophe a des sens, » mais les Athéniens le repoussent.
II va chez Platon. Platon qui « humanisait son génie, à souper il brillait le soir, » et Platon qui était (i de bonne compagnie » lui dit qu'il faut sacrifier aux Grâces...
Alors arriva le couplet que Lançard chantait avec toute son âme, la main sur son cœur, l'œil un peu béat et un sourire plein de malice sur les lèvres grasses de la sauce épaisse du lapin :
Dans une chapelle voisine,
Anaximandre s'en alla;
Aglaô, Thalie, Euphrosine
Sourirent en le voyant là ;
11 fut initié par elles
Dans leurs mystères enchanteurs :
Il revint couronné de fleurs
Et ne trouva plus de cruelles.
El le chœur de reprendre :
L'esprit et les talents font bien, Mais sans les grâces, ce n'est rien.
Et le dernier couplet dit que de ce jour Anaximandre devint l'homme à la mode :
Les bonnes fortunes d'Athènes Viennent l'accueillir tour à tour.
Et si on se permettait de le plaisanter, il répondait :
. . . . Croyez Platon, Mon cher, sacrifiez aux Grâces.
L'esprit et les talents font bien.
Mais sans les Grâces, ce n'est rien.
On répéta trois fois le chœur, et on applaudit chaudement la belle poésie de François de Neufchâteau. Sifflard pria sa patronne de bien vouloir chanter. Elle accepta, ce qui amena un gai sourire sur les lèvres de tous. On fit silence. La Lançard était près d'Aristide ; elle lui envoya un regard en coulisse, appuya sur ses genoux et chanta : Il est minuit. Tout le monde alla au refrain ; c'était la chanson habituelle de la Lançard et on l'accompagnait en battant la mesure sur la table :
Viens, tais-toi,
Et suis-moi, Charles, gagnons ma mansarde.
Tiens la rampe et prends garde,
Pas de bruit,
11 est minuit.
Quelques voix dans le chœur disaient : « Pas de bruit, z'il est minuit ; » recherche d'euphonie ; mais cela passait inaperçu... Le curieux, c'était de voir les mines que faisait la Lançard regardant Aristide en chantant le
couplet :
A notre sixième étage, Un poète est installé, Le fléau du voisinage ; Par lui, tout est contrôlé...
Piien ne peut exprimer ça, surtout à ces vers :
... Mais ce gagne-petit Veut me transformer en meule Pour affûter son... esprit...
Viens, tais-toi...
Pour un succès, on peut dire que la Lançard eut un succès, un vrai ; des tables voisines on vint écouter la chanson, et on fit bisser les derniers couplets.
Le père Flamet commanda un saladier de vin sucré.. ., et la parole fut donnée àSifflard, par Lançard. Le jeune ouvrier monteur chantait les ténors dans l'orphéon ; il était des Enfants de Lutèce, et il chanta le Muletier du Vésuve. Il faut être réservé en tout et nous ne donnons que le dernier couplet de la mélodie de 'J. Crevel de Charlemagne. Il ne faut pas abuser des belles choses. Voici la poésie que le ténor aigu de Sifflard chantait :
Longtemps ma fiancée.
Rebelle à tous mes vœux, De mon âme oppressée Repoussa les aveux...
J'avais beau la maudire, Soupirer mon martyre, Toujours à Paolo Nizza répondait : no.
Mais un matin, près du cratère, Soudain j'entends les cris de son vieux père. Il expirait..., mais je sauvai ses jours Et Nizza fut à moi , fut à moi pour toujours 1 Allons, mule jolie, On nous attend là-bas, Vers ma gentille amie, Pressons, pressons le pas.
Tra la la la la la, tra la la, Pressons [his] le pas.
Et Sifflard put se flatter d'avoir fait plaisir à ces dames; il y en avait bien une douzaine venues des autres bosquets pour écouter la romance du Muletier du Vésuve.
Le père Flamet, qui était froid en matière de romances sentimentales, ne put s'empêcher de dire :
— Ça ne fait rien; il l4s touche, les gargouillades... Au refus d'Aristide, ce fut le tour de Lapchez; il ne
se fit pas prier; il allait quelquefois à la Lice chansonnière, et il dit en se levant :
— Je vais vous chanter : Pan, imn, gais trouvères, et tout le monde au refrain... C'est d'un vrai chanson nier, ça, le père Boulanger...
Et il commença :
Pan pan, faisons, gais trouvères.
Pan pan, sauter les bouchons.
Pan pan, faisons de nos verres, Pan pan, jaillir les chansons...
Quand il arriva au troisième couplet, il réclama l'attention :
L'esprit philosophique
N'est pas de mon goût, Il s'est fait éclectique
Pour expliquer tout...
Que m'importe Sénèque Si du corps qu'il dissèque La valeur intrinsèque
A rien se résout 1...
Pan pan, etc.
Et les applaudissements et les pan pan allèrent bon train.
Bonnes chansons naïves du vieux temps, franches gaudrioles sans prétention ! qu'ètes-vous devenues?
La nuit était venue, il fallait penser à retourner à Paris; c'est Aristide qui eut l'audace d'émettre cet avis.
— Ah çà ! est-ce que vous vous fichez de nous? exclama le père Flamet, c'est à l'heure où l'on commence à .s'amuser qu'il faudrait partir... Ah! mais non, mon petit père..., nous décallerons d'ici vers minuit.
— Mon Dieu ! monsieur Flamet, fit Aristide, ne croyez pas que je m'ennuie, au contraire ; je vous jure ma parole d'honneur que jamais je n'ai tant ri..., mais il ne faut pas être égoïste ; ce n'est pas parce que nous nous amusons, nous..., que nous devons oublier qu'il y a des malades; c'est à ceux-là que je pense...
Le père Flamet ne voulait pas qu'on supposât qu'il n'avait pas de cœur..., il tendit vivement la main au jeune homme et lui dit d'une voix émue :
— Vous êtes dans la vérité..., il ne faut pas oublier
les malades..., mais nous n'avons pas besoin de les reconduire tous.
— D'autant, fit Lançard brutalement, que lorsqu'ils seront partis..., ça ne s'apercevra pas trop...
— Justement...
Denis et Yvette se levèrent sans bruit, et, accompagnés par Aristide, ils se préparèrent au départ.
La Lançard fit promettre à ce dernier qu'il reviendrait; il promit.
Les trois hommes étaient tout à fait lancés...
Sifflard commençait à regarder autour de lui s'il ne voyait pas une jeunesse qu'il pourrait reconduire.
Flamet faisait servir un nouveau saladier, et Lançard allait chanter une chanson, une vraie, comme on n'en fait plus.
Aristide pressa les deux époux et ils partirent.
Cela ressemblait un peu à leur nuit de noce ; là aussi ils étaient partis, évitant d'être vus pour ne pas arrêter la fête...
Yvette se souvenait de cette heure ; elle partait heureuse, cachant mal les désirs qui la brûlaient ; à cette heure, au contraire..., elle avait peur, et cependant ses désirs étaient les mêmes..., être seul avec \esie)if... Mais s'il allait deviner, s'il allait s'apercevoir qu'elle avait été mère!...
Enfin, ils partirent.
Aristide les conduirait jusqu'à la gare de Vincennes, et ils reviendraient chez eux par le chemin do for de Ceinture...
Denis prétendait n'avoir été jamais aussi fortl
On arriva à la gare.
Aristide avait pris trois billets de seconde...; il revenait, il sentit qu'on lui serrait le poignet, c'était
YvGlte...; il suivit son regard; elle lui montrait Francis et Basilide qui entraient dans les premières.
Ce mouvement, Denis le vit, et, n'y voyant autre chose que la surprise, il s'écria :
— C'est Basilide et Francis... Appelons-les donc..., qu'ils voient que nous les avons vus...
Yvette se cramponnait au bras d'Aristide, s'efforçant de dissimuler et le trouble et l'émotion qui la faisaient presque défaillante.
Denis, au contraire, était content comme un gamin qui fait une farce ; il était heureux de surprendre Francis en bonne fortune et surtout avec Basilide... Il les appelait dans la gare :
— Eh! Francis... Eh! Basilide..., venez donc avec nous I
Et il riait à se tordre.
Au contraire, Yvette était devenue blême...
La malheureuse femme connaissait Francis et Basilide; elle savait de quelles choses ils étaient capables et elle redoutait de les voir venir à l'appel de Denis, sachant bien qu'elle n'oserait rien dire ; elle craignait de les voir près d'elle, riant, plaisantant et elle obligée par Denis à leur répondre, à leur sourire, et elle savait qu'ils étaient capables d'abuser de la situation... Yvette ignorait qu'Aristide connaissait Basilide, et c'est ce qui lui évita recueil redouté.
Basilide avait entendu l'appel ; Francis l'avait regardée étonné; elle-même ne s'expliquait pas d'où venaient ces cris qui mêlaient leurs deux noms; ils tournèrent la tête en même temps et virent au haut de l'escalier par lequel les voyageurs descendent sur le quai, presque sous le réverbère qui l'inondait de lumière, Denis, qui criait joyeusement :
DU CABARET A L'ÉCIIAFAUD. 287
— Eh Francis ! eh Basilide !
En le reconnaissant, Basilide dit vivement :
— Ah ! c'est Denis et Yvette ; viens donc, nous allons rire...
— Non, pas devant ce malheureux...
— N'aie donc pas peur, elle n'osera pas lui dire un mot... Tu verras sa tête, ça sera amusant.
11 allait se décider, lorsque Basilide vit Aristide ; elle dit alors :
— Ah! non, n'y allons pas; ils ne sont pas seuls..., il )■ a ton ami.
— Aristide! fit aussitôt Francis.
— Oui!...
Francis n'avait qu'une craial', c'était de se trouver en présence de celui-là... Il se h;.: a de dire :
— Vile, vite, monte!...
Et Basilide, qui était rouge jusqu'à la racine des cheveux, qui ne redoutait plus qu'une chose, c'était qu'Aristide ne vînt la prendre par le bras et l'obliger à le suivre, se hâta de se cacher au milieu du monde d'un compartiment presque complet.
Jusqu'au moment où le train se mit en marche, ils ne parlèrent pas; mais dès que le signal fut donné, Francis dit d'un ton méchant :
— Décidément, tu avais raison..., elle est la maîtresse d'Aristide...
— Cette femme -là, dit Basilide en haussant les épaules avec mépris, il n'y a qu'à se baisser pour en prendre.
Mais ce fut tout...
Ils n'osaient se l'avouer et ils redoutaient tous les deux une rencontre à la gare de Paris... ; car on devait chercher à les rencontrer, puisqu'on les avait appelés,
et cette perspective ne plaisait ni à l'un ni à raiitre... A chaque station, lorsque la portière s'ouvrait, Basilide avait des tressaillements.
A la gare de Ceinture, Denis et Yvette descendirent pour prendre la correspondance qui les descendait chez eux, à Ménilmontant.
Aristide embrassa Denis, puis Yvette et lui dit tout bas :
— Courage, courage! Aimez- vous..., je veille.
Ils partirent, Yvette plus calme, Denis heureux. Et il exprima fort justement à Yvette ce qu'il ressentait, lorsque, franchissant le seuil de sa demeure, rue des PanoyauK, tout tremblant d'émotion, il la prit dans ses bras en disant :
— Ma Yevette, il me semble que je me remarie avec toi...
Il faisait nuit dans leur logement ; il l'embrassa et, sentant sous ses lèvres les larmes qui inondaient ses joues, il pleura à son tour.
— C'est'y bête, hein!... Tu as autant d'émotion que moi...
Aristide avait continué sa route... En arrivant à la gare de Paris, il sauta de wagon et se précipita vers la porte de sortie. Là, il attendit.
Il maugréait :
— Il sera trop lâche pour répondre...; enfin, nous verrons.
Tous les voyageurs passèrent devant lui sans qu'il reconnût Francis... Il allait se retirer, il était furieux, lorsqu'il vit descendre de l'escalier de la gare les deux derniers, Francis et Basilide.
Ceux-ci le reconnurent aussitôt ; il le vit au soubresaut qu'ils firent en le voyant appuyé sur l'angle de la
DU CABARET A L'ÉGHAFAUD. 289
porte. Ils feignirent d'être absolument absorbés par leur causerie, marchant sans voir autour d'eux. Ils passèrent devant lui.
Aristide s'avanga, prit le bras de Basilide et lui dit :
— Je t'attends, toi, Laveuse ; tu vas venir avec moi. Et d'un mouvement brusque il l'arracha du bras de
son cavalier, lui fit faire deux pas en arrière et, se plaçant devant le gommeux, qui semblait étonné de ces façons et feignait de ne pas en reconnaître l'auteur, il dit :
— Est-ce que tu as quelques observations à faire? Francis fut tout décontenancé ; il le regarda et
exclama :
— Tiens! c'est toi? ah! elle est bonne. Ah! tu as de drôles de façons!...
— C'est tout ce que tu as à me dire?...
— Moi?... Je ne savais pas que tu connaissais mademoiselle..., que j'ai rencontrée... Mais de vieux amis comme nous ne se fâchent pas pour ça... J'ai un reproche à te faire..., c'est que tu ne sois pas seulement venu me voir à ton arrivée à Paris...
Et en disant cela, Francis, embarrassé, se dandinait.
Aristide reprit :
— Et c'est tout?...
Il ne répondit pas...
— Eh bien, demain..., j'irai te voir... Tu as raison, je te dois cette visite... A demain. Allons, file, toi, et monte là.
Ces derniers mots s'adressaient à Basilide, à laquelle Aristide désignait une voiture...
Muette, atterrée, la Jolie Laveuse obéit ; assise dans la voiture, elle ne dit qu'un mot :
— Oh ! le lâche ! . . . le misérable !
— Que dis-tu? demanda Aristide.
Suppliante, elle lui dit aussitôt :
— Ce n'est pas de toi !.. . Toi ! toi ! je t'adore ! . . . Francis, en cherchant une voiture, disait :
, — En voilà des parties qui commencent à m'embéter... Ah ! non, j'en ai assez des petites ouvrières...