LES QUALITÉS DE MADEMOISELLE BASILIDE
Restée seule avec Aristide, Basilide attendit que celui-ci l'interrogeât, redoutant une scène de reproches violente.
On sait de quelle valeur était l'amour du jeune homme pour la Jolie Laveuse.
Il aimait son corps souple, son minois gai, sa honne humeur constante et sa légèreté inconsciente... Mais jamais il n'avait pensé qu'il existât quelqu'un sous cette gracieuse enveloppe...
Certainement Basilide, pour lui, était la déesse de l'infidélité ; Aristide, qui se piquait de poésie, c'est pour cela qu'il avait tant ri en écoutant les étonnantes choses que ces braves ouvriers faisaient passer pour des chansons..., Aristide, disons-nous, avait écrit un jour sur le dos du portrait de la Jolie Laveuse ;
A Mademoiselle... Chose.
Chaque fois que je veux écrire, Ma plume ne trouve qu'un mot,
Je le grillbnne et le déchire, Mais je le replace aussitôt...
La même phrase, fraîche éclose, Couvre d'encre chaque feuillet.
Je vais l'écrire encore, et c'est :
Je t'aime... Chose!
La prunelle qui toujours bouge, Sous un balcon de lojigs cils bruns; Des perles sous la lèvre rouge, Haleine faite de parfums...
De doux parfums qui furent cause Que, pris par les yeux et les sens, Je lui dis un soir de printemps :
Je t'aime... Chose 1
Sa chevelure épaisse et rousse, Ses yeux cernés, son nez fripon Disent assez, dans sa frimousse. Qu'elle a le mépris de Platon...
De plus, une fossette rose Attend les baisers des élus, Qui lui disent, n'en pouvant plus :
Je t'aime... Chose 1
Le cœur nul, la tète mauvaise, Elle impose sa volonté ; Mais il suffit, pour qu'on lui plaise, De promettre infidélité.
Elle aime sans chercher la cause D'un amour qui doit tôt finir...
Aussi, ce n'est qu'en souvenir Qu'on aime... Chose 1
Basilide était toute fière de ça... Et comme elle n'avait pour la rime que le respect qu'on avait pour elle, elle la violait impunément et, repoussant la discussion d'Aristide, elle remplaçait M"*= Chose par .son nom, ce qui faisait un singulier effet... Aristide lui avait même conseillé d'y ajouter son nom de famille.
Revenons au moment où le jeune homme monta en voiture et dit au cocher de le conduire boulevard Saint- Michel.
Basilide, blottie dans le coin, attendait la scène...
Aristide, tranquille, tira un cigare de sa poche et, comme s'il continuait une conversation commencée, il lui dit :
— Et d'où veniez- vous comme ça?
La Jolie Laveuse resta quelques secondes stupéfaite et, comme il renouvelait sa question :
— Je te demande d'où vous veniez comme ça tous les deux, lorsque je vous ai vus prendre le train à Vincennes?
— Nous venions de dîner à la Porte-Jaune, dit Basilide encore inquiète.
— Ah! mais ce ne sont pas les parages habituels de Francis...
Il y eut un silence d'une minute, au bout duquel Basilide s'écria avec émotion :
— Tiens, Aristide, je le sens bien..., il n'y a que toi que j'aime au monde... ; je veux te dire pourquoi je...
Aristide l'interrompit net en souriant :
— Je le sais... Je ne te demande ni excuses ni explications... Je veux voir si tu es franche... Je sais tout, depuis tantôt je te suis...
Au lieu de fâcher la Jolie Laveuse, la fin de la phrase
lui plut... Il s'était occupé d'elle..., il était jaloux..., il l'avait suivie...
Elle prit un air confus, baissa les yeux, appuya ses petites mains sur les bras du jeune homme et lui dit :
— Voici la vérité... Francis voulait à toute force savoir des nouvelles de Denis ; il voulait que je l'allasse voir moi-môme, afin de le faire parler et d'apprendre de lui ce qu'il savait sur la conduite de sa femme...
— Le renseigner, au besoin.
— Je te jure qu'il ne m'avait pas dit cela...
— Non ; mais, je te connais assez pour savoir ce que tu aurais dit.
— Oh ! comme tu me juges mal ! j'aime trop Denis...
— Tu serais capable de l'aimer plus que ça encore.
— Ah! dis donc..., pour qui me prends-tu?
— Revenons à ce que tu as fait à Vincennes...
— Oui ; nous sommes allés directement à la maison de convalescence et, là, nous avons appris que Denis, tout à fait rétabli, était parti le matin même..., à dix heures..., tout seul; personne ne l'était venu chercher.
Dix heures!... Aristide pensa qu'ils étaient arrivés vers trois heures...; depuis cinq heures, le pauvre gars, impatient, attendait sur la route. Et quand on était arrivé, il ne s'était pas plaint, il n'avait pas dit un mot à ce sujet.
— Alors?
— Alors..., tu comprends comme nous étions désenchantés.,.; ça dérangeait tous nos projets.
— Francis était donc avec toi ?
— Non ; il m'avait conduite jusqu'à la porte et il m'attendait... Tu ne te figures pas la tète qu'il a faite
quand il m'a vue revenir avec le chocolat et les cigares que je lui portais... Ça ne paraît pas du tout lui être agréable que Denis soit rétabli...
Et elle ajouta méchamment avec un regard en dessous :
— Ça m'a fait penser à toi.
Le regard qui rencontra le sien ne donna pas l'idée à Basilide de continuer.
Elle reprit vite :
— Tu comprends, il était plus de trois heures, nous ne savions que faire, nous étions en voiture; nous sommes allés jusqu'à Joinville, puis nous sommes revenus dîner à la Porte-Jaune, et, de là, au chemin de 1er... Tu sais, ne va pas faire de mauvaises suppositions... Tu n'as pas voulu m'enlendre; je voulais t'expliquer que je ne suis qu'une amie..., absolument qu'une amie, pour Francis, et c'est parce qu'il s'agissait de Denis que j'avais consenti à venir avec lui...
Aristide éclata de rire en disant :
— Je le sais bien !
— Non, tu m'ennuies; tu dis ça et tu n'as pas l'air de le croire...
— Absolument, si... Quel est l'homme assez lâche pour se laisser enlever sa maîtresse à son bras?
— Oh! ça..., ça ne m'étonne pas de lui...
— Ah! voilà qui le juge bien, fit Aristide en riant. Puis, après un silence assez embarrassé, Aristide dit
à Rasihde :
— Où demeures-tu?
— Pourquoi me demandes-tu cela? fit Basilide inquiète.
— Pour te faire reconduire chez toi...
— Tu ne m'emmènes pas?
— Pas du tout..., j'attends une visite demain matin...
— Et tu me le dis... comme ça..., à moi!
— Et comment diable veux-tu que je m'y prenne?
— Ah ! c'est mal ce que tu fais là, Aristide... ; tu n'as pas cru ce que je t'ai dit?
— Je crois tout ce que tu m'as dit... ; mais je veux, demain, aller voir ton Francis de L'Hautil.
— Oh! mon Dieu!... Vous disputer..., te battre! pour moi!... Non! non!... Aristide, je t'en prie.
Et, cette fois, la figure inondée de véritables larmes, Basilide se jeta au cou d'Aristide en le suppliant de ne pas donner de suite à son projet.
Mais Aristide ne céda pas et M"" Basilide fut reconduite par le cocher..., seulement jusqu'au bout du boulevard Saint-Michel; là, elle le fit retourner sur ses pas et elle le fit arrêter à quelques pas de la demeure d'Aristide, dont elle guetta la rentrée.
Ce fut pour Basilide une amère déception; elle vit Aristide rentrer accompagné par quelques camarades qui le quittèrent devant sa porte.
Il était seul! Certainement cela lui plut; mais, d'un autre côté, elle se demandait la raison de cette réserve extrême...
Est-ce qu'il ne l'aimait plus? Cette pensée lui fit de la peine... Et cependant elle était furieuse de l'avoir vu rentrer seul.
Elle hésita longtemps pour savoir si elle ne devait pas hasarder un assaut , c'est-à-dire monter chez le jeune homme, sonner et se nommer... Elle n'y résista pas.
Aristide restait à l'hôtel; elle sonna; le garçon vint lui ouvrir et, la reconnaissant, il dit aussitôt
— M. Aristide n'est pas rentre et ne rentrera pas.
— Comment! fit-elle, je l'ai vu rentrer... Regardez, sa clef n'est pas là.
— Il n'y est pas ! dit bêtement le garçon, embarrassé.
— Puisque je vous dis qu'il y est... Est-ce lui qui vous a recommandé de me défendre sa porte?... Ce ne peut être que ça, puisque je vous dis que je l'ai vu rentrer..., puisque je vous dis que de la rue j'ai vu de la lumière dans sa chambre.
Le garçon était plus embarrassé encore ; il se plaçait devant l'escalier et répondit niaisement :
— Moi, je ne sais pas ce que vous dites, je sais ce qu'on m'a dit : il n'y est pas et il n'y est pas..., et personne ne doit monter.
Basilide devint rouge comme une cerise et, dépitée, mais, ne le voulant pas faire voir, elle eut un geste superbe en disant :
— Mais j'ai compris... Vous lui direz que je suis venue lui souhaiter une bonne nuit...
Et elle sortit. Puis, se ravisant, son visage devint plus gai et elle revint vers le garçon, lui gUssa deux, francs dans la main et reprit :
— Dis donc, demain, en montant le chocolat, dislui..., devant la femme qui l'attendait, que M"^ Basilide est venue s'excuser de ne pouvoir venir hier soir !
Le garçon d'hôtel, tenant les deux francs, restait stupéfait; il voulut protester que personne n'était avec Aristide; mais déjà Basilide était partie en riant... Elle était bien certaine que si celui qu'elle voulait absolument appeler son amant l'avait évincée le soir même, c'est qu'il était avec une autre femme. Elle était fu-
rieuse, son rire n'était que du dépit ; mais elle se disait que, surprise par Aristide avec Francis, celui-là lui faisait immédiatement sentir son infidélité..., et elle trouvait cela tout naturel.
Mais elle aussi voulait s'en venger et, ne se sentant pas le courage d'agir avec l'homme, elle se dit qu'elle se rattraperait sur la femme.
Elle rentra chez elle, se coucha et, naturellement préoccupée par la scène du soir, elle ne put dormir. A tout prix, elle voulait voir celle qu'Aristide lui avait préférée. Ne trouvant pas le sommeil, elle se leva matin , s'habilla vite et se rendit à l'hôtel où restait Aristide.
Ce n'était pas le même garçon qui avait veillé, qui le matin se trouvait de service ; elle pouvait donc espérer monter...
Sa longue insomnie lui avait donné du courage; elle était décidée à faire subir à une autre l'affront qu'elle avait subi la veille.
Elle arriva... et passa sans qu'on fit attention à elle; elle montait les premières marches de l'escalier lorsqu'une voiture s'arrêtait devant la porte...; elle se pencha sur la marche et entendit distinctement le nom d'Aristide Bordon , demandé par une voix de femme.
Elle se hâta de monter... ; ça allait être drôle, elle le pensait.
Une femme était chez Aristide, une autre venait le voir...; et, elle, elle se présenterait au milieu des deux...; c'était une jolie vengeance de l'affront de la veille.
Toute contente de l'incident, elle grimpait, elle grimpait vite; elle était essoufflée en arrivant au quatrième.
On montait; elle hésita si elle devait attendre, pour souhaiter la bienvenue à la nouvelle arrivée, lorsqu'elle serait devant la porte ; mais elle préféra venir au moment où, celle qui montait ayant frappé, Aristide viendrait lui ouvrir... Elle grimpa l'étage au-dessus... et, penchée sur la rampe, elle attendit.
Elle vit une femme très élégamment vêtue et voilée très discrètement s'arrêter une minute sur le palier et s'appuyer sur la rampe pour reprendre haleine...
L'inconnue frappa à la porte d'une façon particulière; on entendit du bruit... Elle relevait son voile..., pendant que Basilide soutenait vivement la traîne de sa robe, afin de pouvoir descendre rapidement les quelques marches...
Elle était contente de son tour, la Jolie Laveuse; un rire méchant s'étendait sur ses lèvres...
La porte s'ouvrit; elle allait s'élancer..., et elle resta stupéfaite.
La porte, en s'ouvrant, inonda de lumière la visiteuse, et Basilide la reconnut...
Aristide lui tendit les bras et, l'embrassant amoureusement pour l'introduire aussitôt dans sa chambre, il lui disait :
— Bonjour, ma belle Ambrette!... Entre vite !... Basilide n'en revenait pas... Elle redescendit toute
triste, en disant tout bas :
— C'est trop fort !... Il se venge de lui et de moi !... Ah! c'est trop fort...
Ce fut plus fort qu'elle... Est-ce de douleur ou de rage? elle pleura.