‹ Malheur aux pauvres!Chapitre 19 sur 33 · UNE NUIT D AMOUR · texte numérisé non relu

UNE NUIT D AMOUR

Il était presque minuit lorsque Denis poussait les verrous de la chambre, heureux d'enfermer l'amour chez lui...

C'est alors , nous l'avons dit , qu'il prit sa femme dans ses bras ; il lui semblait qu'il revenait de sa noce ; ses amis avaient une fois encore consacré son union en fêtant sa rentrée dans la vie...

Il était heureux, vraiment heureux... Il éprouvait les mêmes sensations d'amour de sa première nuit de noces... Il tenait Yvette dans ses bras: il l'embrassait et buvait dans ses baisers les larmes qui coulaient sur les joues de la jeune femme..., et, gai, riant, il pleurait aussi en disant :

— C*est-y bête, tiens, Vevette..., de pleurer parce que nous sommes heureux!... Tu as autant d'émotion que moi... ; que c'est bête.

Et ils s'embrassaient encore; et, dans cette chambre noire, ces deux amoureux avaient des pudeurs d'en-

fant... ; ils s'aimaient tant que le bonheur était tout entier dans les baisers qu'ils se rendaient...

Denis était heureux!... Mais Yvette avait peur...

Il faut bien aborder le côté matériel du fait.

Yvette allait se retrouver avec Denis, entière..., et elle se demandait si Denis n'allait pas aussitôt s'apercevoir qu'elle avait été mère...

Pauvre bon Denis !... il aimait..., et il trouvait Yvette plus belle que jamais ! . . .

La pauvre femme avait tant souffert, elle avait passé tant de nuits sans sommeil, elle avait tant redouté l'heure où l'époux reviendrait, elle avait bâti tant d'effroyables catastrophes sur une révélation possible..., qu'elle se trouva la plus heureuse...

Lorsqu'elle s'endormit, le passé était effacé; elle était redevenue la femme d'autrefois. Sa vie était possible, l'horizon devenait clair. Et ce fut dans un bon sommeil bien calme qu'elle s'abandonnait, en ployant son bras rond sur l'oreiller pour y poser sa tète ; elle souriait aux rêves heureux qu'allait amener le retour clu sien...

Le logement reprenait sa gaieté, elle n'y était plus seule... Denis, las, était déjà endormi ; mais elle le sentait près d'elle et elle était heureuse... Depuis bien longtemps elle n'avait véritablement reposé..., elle s'endormit en souriant...

Denis avait contracté à l'hospice l'habitude des repas intermittents... Il dormait une heure, deux heures..., puis il se levait pour se recoucher deux ou trois heures après. Celte habitude, il devait encore la subir; aussi s'éveilla-t-il bien avant le jour... Il regarda son Yvette, elle dormait tout doucement; il pencha la tète et l'embrassa, craignant de l'éveiller...; il n'osait remuer

dans le lit... Chère aimée, elle avait assez souffert à cause de lui, il ne voulait pas troubler ce bon sommeil réparateur...

Il se recoucha doucement, essayant de se rendormir...; il se plaçait sur le côté droit, sur le côté gauche...; il enfonçait sa tête dans l'oreiller. Rienl... Il a beau se tourner et retourner, le sommeil est rebelle... ; il se tord sur le lit, mais l'habitude féroce lui tient l'œil ouvert... Il est furieux après lui-même, car il sent que par ses mouvements il va réveiller sa petite femme... Alors, il se lève. Tant pis, il se couchera dans la journée, s'il n'a pas assez dormi, mais Yvette reposera... Sans bruit, il s'habille et, une fois prêt, il se demande ce qu'il va faire.

Le jour commençait à naître; au fait, Denis se dit que, depuis longtemps, il est hors de la maison..., il faut voir où tout cela en est.

Yvette dort ; si elle était éveillée, elle lui dissimulerait tous les sacrifices faits... : le mont-de-piété, le crédit... Mais il connaît sa femme. M™" Mérit est une femme d'ordre; il ne s'agit que d'être indiscret, de regarder dans les tiroirs, et il sera bien vite éclairé sur la situation.

Il n'y a pas de discrétion à avoir dans les ménages d'ouvriers..., tout est commun!

Denis se dit :

— Je vais voir d'un coup d'oeil où nous en sommes...

Il fouilla alors dans la commode... Hélas! les tiroirs étaient vides...; des larmes vinrent à ses yeux... Il trouva dans le tiroir du haut, bien soigneusement enveloppés, les papiers multicolores...; il les connaît bien ceux-là. Ce sont les reconnaissances des objets engagés au mont-de-piété...

DU CABARET A L'ÉCIIAFAUD. 303

Et Denis additionne...

11 cherche encore et trouve quelques notes de fournisseurs..., en somme, peu de chose.

Et, se rappelant le refrain d'une chanson de Darcier, il fredonna :

On retravaillera, v'ià toute l'affaire.

Et il remua tous les papiers..., tout était en ordre. Il trouva un portefeuille..., celui d'Aristide. Il fronça le sourcil, puis il sourit, se souvenant que le jour où son ami était venu la première fois chez lui, étant obligé de demeurer dans un hôtel garni, il l'avait prié de vouloir bien garder ses papiers... Aristide était un vieil ami : il n'y avait pas d'indiscrétion à fouiller; il se l'assurait, et puis il fallait tuer le temps... Au fond, une curiosité jalouse l'entraînait... Il fouilla, il lut et ne trouva que des papiers utiles...; il était tout rouge, lorsque dans une poche il trouva une enveloppe amplement bourrée...

Il la prit ; l'enveloppe était ouverte et il hésitait à regarder ce qu'elle contenait. Il n'y put résister...; il prit les papiers qu'elle contenait et des larmes vinrent à ses yeux...

C'était l'acte de décès du père d'Aristide; il était plié et dans ses plis se trouvait un autre papier ; il le regarda et reconnut l'écriture d'Aristide.

Aristide avait écrit dans les petits journaux, au Havre.

C'était un long article écrit par le pauvre garçon, quelques jours après la mort de son père, sur les pénibles impressions qu'il avait ressenties..., une étude sur les héritiers.

Denis avait connu le père Bordon , il avait été l'ami de la famille, ce qui avait rapport à eux l'intéressait.

La nuit d'amour du pauvre gars n'était plus gaie... Mais que faire?... En lisant, le temps se passait et puis il ne faisait pas de bruit, il ne réveillait pas son Yvette.

Et puis, lui, il n'avait jamais passé par ces douleurs, il avait à peine connu son père, sa mère. Un matin, des matelots de l'équipage de la Déruchette étaient venus chez eux...

Il était éveillé, il criait parce que la maison était vide et, alors, on lui avait dit :

— Tu vas venir à l'orphelinat..., tu prieras pour ton père et ta mère.

Il avait tout simplement dit :

— Pourquoi? Ousqu'ils sont, je veux les retrouver.

— Ils sont morts ! avait-on répondu.

Et on l'avait pris par la main...

Il se souvenait qu'il était plus étonne qu'impressionné...; il était enfant, on changeait sa vie et ce changement l'intéressait...; il pleura à peine ses parents..., et, à cette heure, leur souvenir amenait des larmes à ses yeux.

Le papier qu'il tenait à la main, c'étaient peut-être les impressions ressenties par son ami lors de la perte des aimés...; c'était intéressant à lire...

L'article d'Aristide était la plainte de l'exploité de l'heure dernière, la répétition de l'éternel cri : Malheur aux pauvres !...

C'était l'expression dos écœurements endurés par l'enfanl en voyant les héritiers, les parasites venir à la curée du mort...

Au reste, Denis le prit, retendit sur la table, s'accouda et lut :

« Vitaque cum gemitu fugit indignata sub umbras.

» Alors qu'il est là, agonisant sur son lit, se débattant contre la mort dans la lutte suprême de l'agonie, chaque visage se penche assombri ; la souffrance, sans remède, force les hommes à mouiller les paupières.

» Plus d'arrière-pensées, plus de désirs ; la mort, dans sa terrible majesté, n'emplit les cœurs que d'un respect morne et compatissant.

» L'heure terrible sonne!... Il n'est plus!...

» L'âme n'a pas encore quitté sa charnelle enveloppe, sa flamme invisible est encore dans l'air vicié de la chambre mortuaire, et cependant l'intérêt humain reprend ses droits.

» Un parent va dire :

« — Changeons-le de lit..., ça perdrait le matelas! »

» Déjà, hélas!! !

a — Il faut donner à celui que nous regrettons des » funérailles dignes de lui, » dit-on.

«Hypocrite! des funérailles dignes de nous..., de nous, qui survivons..., de nous, qui en ferons une réclame à notre position, que l'on estimera sur ce sombre cortège...

» Alors commencent les horribles détails du convoi : on loue des pleureurs!!! Comment fnesure-t-on les larmes?...

» Débarrassée des matérielles discussions des pompes funèbres, l'âme enfin va se rasséréner au divin logis...; la prière, cette sublime larme de la pensée,

va rendre au cœur la sérénité que la mort a chassée.

« — Payons tout, dit-on; que l'on ne réclame rien aux assistants. »

» L'homme auquel la fabrique a confié ses intérêts écrit sur sa facture :

« Pour l'offrande,

)) Pour les chaises,

)) Pour les employés... ci, cinquante francs. »

» On doit donc tout cela?...

» Dieu fit l'égalité de la mort 1

» A quand, Seigneur, l'égalité de la tombe?

» L'on continue les apprêts de la funèbre comédie,

» Le monde, en quittant pour toujours celui qu'il vient de conduire à sa dernière demeure, ne peut voir si le terrain est acheté ou loué... Un terrain ne coûterait que mille francs ! Il était riche; on pourrait donc...

« — Mais ça ne se voit pas, disent les héritiers..., et puis le terrain est à nous pour cinq ans...; dans cinq ans, nous verrons!... »

» Au bout de cinq ans, quelquefois on renouvelle..., souvent on oublie... 11 y en a tant auxquels il ne faut même pas ce temps-là pour oublier!

» 0 souvenir 1 1 !

» Enfin tout est fini ! il dort sous la pierre ou sous les fleurs; c'est alors qu'apparaissent les membres de cette immense secte :

» La religion des souvenirs.

« — Quels sont-ils? dites-vous.

» — Ce sont vos amis, vos petits parents, quelquefois vos sœurs, vos frères.

» La mère n'est jamais du nombre; elle appartient à cette autre religion qu'un mot change et qu'un monde sépare :

» La religion du souvenir. «

» Un parent vient alors que l'inventaire se fait chez l'oncle à l'héritage. Les mains se pressent... On se parle à voix basse :

« — Pauvre garçon, va! qui aurait jamais cru ça?

» — Hélas !

)) — Ah! c'est quej'aimais bien ton oncle, moi; c'était un vrai parent celui-là ! [Demi-sanglot .)

)) — Dame ! je comprends ça ; c'était plutôt votre frère que votre cousin.

» — Ah! le pauvre vieux! {Sanglots.) Sais-tu pourquoi je viens, mon ami? je voudrais que tu me donnes un souvenir de lui.

» — Comment donc ! mais- certainement. »

» Et le neveu cherche mentalement ce qu'il donnera ; il pense à la pipe, au verre, au portrait-carte du défunt.

« — Si j'osais, reprend le cousin, je te demanderais sa montre. »

» Le neveu a un sourire qui ressemble à une grimace...

» Le cousin continue :

« — Ah! vois-tu, c'est elle qui a marqué son existence à ce pauvre ami! {Double sanglot .) Et puis, chaque fois que je regarderai l'heure, ça me le rappellera. » [Émotion, tannes et sanglots.)

» Le neveu est atterré ; mais il l'a dit lui-même : « C'était plutôt un frère qu'un cousin. » Il donne.

» Le cousin part pour cacher son émotion.

» Seul dans l'escalier, il presse son souvenir; il va peut-être embrasser cette montre oii se posaient les doigts du défunt ! Non ! il l'ouvre et dit avec un mouvement de mauvaise humeur :

« — Bon ! je croyais la cuvette en or ! »

» Un ami vient d'entrer..., un vrai ami celui-là, compagnon de classe... 11 le dit du moins... Il presse la main du neveu :

« — Eh ben, mon pauvr' garçon, notr' vieil ami n'est plus là.

» — Hélas !

» — Ah ! c'est ben toujours comme ça, les mauvais restent. V'ià ce que c'est que de nous ; pourtant quand nous allions à l'école ensemble..., c'était un vrai lapin. Faut dire qu'il changeait depuis quelque temps.

» — Vous trouvez ?

» — Oh ! je crois ben... Je lui disais toujours : Fais attention, ma vieille, fais attention, tu gonfles,

» — Bah! qui disait, c'est signe de santé...

» — J'y disais : Prends garde ! ça te jouera un mauvais tour.

» — Eh bon, tant mieux, qui répondait, autant plus tôt que plus tard. Quand je casserai ma pipe, tu sais, tu demanderas à mon neveu mes boutons de manchettes.

» — Les boutons de brillant? demande vite le neveu.

» — Oui; ceux qu'il portait toujours... Mais, dites donc, faut pas que vous croyiez que c'est pour vous les demander que je dis ça, au moins.

» — Bon ! je sais bien ! mais s'il vous les a promis? grimaça le neveu.

» — Oh! pour ça! et puis vous savez, c'était pas la première fois !... Ma foi, ce pauvre garçon, ça me ferait plaisir d'avoir cette vétille-là de lui...; mais, cependant, vous savez...

» — Oh! non pas! ces promesses sont sacrées!... rage le neveu; tenez, les voici.

DU CABARET A L'EGHAFAUD. 309

» — Oh ! je VOUS en prie, ne me les donnez pas comme ça, ça me fait mal à voir; enveloppez-les [sanglots). »

/> Le paquet est ficelé ; après un : merci ! sorti en rabotant le sternum, le vieux camai'ade d'école s'éloigne,

» Où va-t-il ?

» Chez un bijoutier ; il va sans doute commander un écrin qui préserve de tout contact son cher souvenir...

« — Tenez, dit-il, v'ià deux panas; vous retirerez les deux brillants qui sont après, et vous m'en ferez monter des boutons d'oreilles... Vous savez, quelque chose de gentil..., pour après-demain, sans faute..., c'est pour une fête!... »

» Et il s'éloigne, se disant à lui-même :

« — C'est une bonne idée que j'ai eue là... C'est au moins cent écus de gagnés... Oh! cette Ninie, elle me mangera la tête 1 »

» 0 souvenir!!!

» L'on revient du cimetière ; la nièce du défunt ne s'est pas senti la force d'aller au delà de l'église ; elle est revenue seule, seule elle est entrée dans la chambre vide ; seule elle est tombée à genoux près du Ut souillé par la décomposition ; au mépris de sa santé, de sa vie, aspirant l'air mortel de la sombre demeure, elle a prié, elle a pleuré.

» Et quand le neveu est revenu du cimetière, laissant quelques amis titubant sous l'influence de l'arrosement du morceau de fromage consacré, il cherche sa femme ; étonné, il la trouve près du lit funèbre, évanouie, mourante; il la voitserrant contre sa poitrine sa main fermée... Elle aussi voulait sa part de la curée mortuaii«.

» Sainte enfant, quand sa main s'ouvre, il en tombe... une mèche de cheveux ! »

Denis était triste, il rangea précieusement le lugubre article qu'il venait de lire.

Et il alla vers la fenêtre... Le jour était tout à lait venu. Il n'osait éveiller sa femme... Il regardait autour de lui, cherchant de quoi s'occuper; il vit sur le haut de l'armoire un vase si près du bord qu'il menaçait de tomber ; il le poussa pour le mettre en place ; le vase glissa sur une lettre qu'on avait cachée sans doute. Etonné, il la prit en se disant :

— Qu'est-ce que cela?

Il revint vers la fenêtre pour lire. A. peine avait-il la que son visage se transforma. Pâle, livide, il serait tombé sur le papier qui s'échappa de ses mains, s'il n'avait eu l'espagnolette de la fenêtre pour se cramponner...

Yvette dormait... ; elle était heureuse, elle rêvait qu'ils venaient de se marier.

Page 1