‹ Malheur aux pauvres!Chapitre 20 sur 33 · LES VISITES DE BASILIDE · texte numérisé non relu

LES VISITES DE BASILIDE

Le lendemain matin , M'^'^ Basilide se rendait rue Vieille-du-Temple ; elle montait chez les Lançard. Celleci, surprise en la voyant, lui demanda aussitôt :

— Et comment se fait-il que vous soyez dans notre quartier, ma chère?

— Madame Lançard, je venais dire un bonjour à ma patronne d'apprentissage, et j'ai voulu vous voir en même temps.

— C'est gentil, ça...

Le vieux monteur était venu pour souhaiter le bonjour ; il allait retourner à son étau , laissant les dames causer entre elles, car Lançard n'était pas bavard..., mais îiasilide le retint et lui demanda :

— Mais Denis est rentré avec vous ?

— Oh non, pas encore... Il doit ne reprendre le travail que dans quatre ou cinq jours.

Il paraît que c'était le vrai mobile de M'^^ Basilide, car sachant que Denis n'était pas là, elle sembla moins dis-

posée à rester. Et ce fut la Lançard qui la pria de rester un moment. Alors elle lui raconta la petite noce du dimanche , le dîner de convalescence , auquel on s'était amusé autant qu'à la noce ; on avait espéré qu'elle en serait, mais personne ne connaissait son adresse.

— Cependant, M. Aristide était là! il aurait pu me prévenir...

— Hein ! dit la Lançard , Aristide connaît votre demeure?...

Basilide ne s'expliquait guère pourquoi la Lançard lui faisait cette question sur un tel ton ; mais pour ellemême elle s'empressa de dissimuler les relations qu'elle avait avec l'ami de Denis :

— J'entends dire que je reste au quartier Latin qu'habite aussi M. Aristide, et il pouvait bien me prévenir, il me rencontre au moins une fois la semaine... Je lui ai môme demandé, il y a quelques jours, des nouvelles de Denis.

La Lançard, rassurée,- reprit d'un ton plus doux :

— Vous savez, ce jeune homme est très réservé; il n'a peut-être pas osé vous parler, il a craint que vous ne le trouviez trop libre.

Celte fois, Basilide eut beaucoup de peine à se contraindre et à ne pas éclater de rire au nez de la Lançard... Dame! la Lançard était obhgée de beaucoup encourager Aristide (pour nous servir d'une expression douce), celui-ci était avec elle plus (jue timide.

Basilide se fit raconter la petite fête ; elle se renseigna surtout sur la nature des relations de Denis avec Yvette. La Lançard dit naïvement :

— Ils s'aiment, ma chère..., comme s'ils s'étaient mariés de la veille... Il y a des moments où ça me faisait rougir...

^ Savez-vous si Yvette travaille chez iAl'"<= Lapchez?

— Mais je croyais que vous y aviez été...

— Non, j'y vais; je suis d'abord venue vous voir!...

— Ah! c'est très gentil et je vous en remercie!... Non, Yvette a recommencé à travailler, mais elle ne doit travailler qu'à compter de demain.

Cette réponse parut satisfaire la jeune fille... Aussi dit-elle hypocriiemant aussitôt :

— Oh ! que c'est regrettable ; j'aurais voulu la voir au moins...

— Mais je vous croyais en froid...; je croyais que vous ne vous voyiez pas.

— C'est justement pour ça; elle a été malade, elle a souffert..., et au fond je l'aime bien, moi ; c'est ma camarade d'apprentissage, et je ne veux pas rester fâchée... Si elle ne revient pas, c'est moi qui irai...

— A la bonne heure! vous avez raison.

Et la Lançard , qui voulait aussi dire sa petite méchanceté, dit de son air le plus naïf :

— Et qu'est-ce que vous faites de l'autre côté de l'eau? Vous travaillez?

Basilide fut bien un peu gênée ; mais elle se remi vivement en répondant :

— Oui ! j'ai quitté mon état, je suis dans un grand magasin..., je suis première. Vous savez, c'est plus agréable, on travaille moins et on est mieux payée... Mais dame, on a plus de frais..., il faut de la toilette.

La Lant^-ard souriait, semblant l'approuver, mais pensant tout bas :

— Oui, si tu n'avais que ça pour te vèlir, tu irais toute nue...

Basilide se moquait de ce que pouvait penser la Lançard; elle avait répondu qu'elle travaillait, sachant

bien que la femme de l'ouvrier connaissait sa vie oisive, mais réservant ainsi la dignité factice de notre société ■ sévère 1

La Jolie Laveuse était une vicieuse effrontée, qui n'ignorait pas les dangers et les résultats de la vie qu'elle menait, mais elle avait cette philosophie mal comprise qui veut, lorsque le présent est satisfait, marcher en avant sans redouter ou plutôt sans préparer l'avenir. Elle était fine, l'ex-blanchisseuse, et sous les amitiés banales de la Lançard, elle avait senti le mépris qu'a toujours la femme qui dispute sa vie par un labeur quotidien pénible dans lequel elle est obligée de sacrifier sinon sa beauté, sa coquetterie, pour celle (jui fait de falcôve son atelier, et pour laquelle le plaisir est le travail..., les vices honteux ; l'amour!... Elle sentait tout cela la Basilide, elle haussait les épaules; envisageant les infirmités des derniers ans, qui obligent le riche à la sobriété, elle pensait au vieux proverbe populaire :

— Je m'en fiche bien..., d'avoir des noisettes quand je n'aurai plus de dents !...

Elle sourit agréablement à la Lançard, l'embrassa sur les deux joues, lui assurant qu'elle était bien heureuse de l'avoir vue; elle embrassa le père Lançard et se retira...

— En voilà une qui devrait oublier notre adresse...; ça ne comprend rien, ces fiUes-là..., c'est entretenu cl ça vient chez les gens honnêtes.

Le père Lançard ne gazait pas les mots et il répondit :

— Il fallait la f...ichcr à la porte...

— Elle devrait comprendre...; c'est pou.' ses amis qu) je ne le fais pas.

— Bah ! SCS amis , Denis et sa femme, ils s'en moquent bien!...

— Lorsqu'elle reviendra, je la recevrai sur le carré...

Et, satisfaite de cette exécution future, la Lançard retourna à ses fourneaux.

Basilide descendait rapidement; certaine de ne pas rencontrer Yvette, elle se rendait chez les Lapchez. Lorsqu'elle arriva, c'était l'heure où l'on venait de porter le linge au lavoir, on n'était pas pressé, elle trouva toutes les ouvrières paressant, et elle offrit aussitôt le café.

Le père Lapchez demanda :

— Avec le petit verre ?

— Certainement.

Ce petit verre, c'était le plaisir du blanchisseur...; les ouvrières n'aimaient pas l'eau-de-vie, mais le père Lapchez l'adorait, et comme il le disait très sérieusement, il se sacrifiait pour elles en la buvant. Naturellement la conversation roula encore sur le même sujet, le fameux dîner de la convalescence, où Lapchez n'était rentré que le matin avec le père Flamet, et la mère Lapchez avait dû faire une soupe à l'oignon..., détail ignoré des Lançard, la femme du vieux monteur ayant emmené son mari chez elle... Mais là, Basilide apprit une chose, c'est que la Lançard allait au moins une fois la semaine faire le ménage et veiller le linge d'Aristide... Cela lafitéclater de rire... Elle s'expliqua le ton avec lequel on lui avait répondu chez le monteur. . . De jalousie, pas l'ombre; elle était bien certaine que le jeune homme s'amusait de cette passion en retard... Mais ce détail était utile à savoir; elle le logea dans sa mémoire, puis elle dit :

— J'aurais été contente de voir Yvette !

— Je vous croyais fâchées, dit la mère Lapchez ; vous vous êtes donc remises depuis sa maladie?

— Non, c'est justement à cause de cela. Moi, vous savez, ça m'ennuie d'être fâchée avec une amie d'enfance, et je me disais, maintenant que tout est rétabli, son mari va mieux, nos petites querelles (elle qualifiait de petite querelle son infamie) sont oubliées, je lui tendrai la main, je lui demanderai pardon, et elle sera bien forcée, devant la patronne, les camarades, de se remettre; on s'embrassera et tout sera fini.

— Ah ! c'est bien, firent toutes les camarades..., c'est bien ça! Et le père Lapchez, emplissant son verre, ajouta :

— Ma chère petite, c'est d'autant mieux que vous êtes maintenant très bien ; vous n'avez besoin de personne, vous pouvez vous passer de toutes..., et c'est vous qui revenez, c'est bien...

— Comment va-t-elle au moins... ?

— Et moi, je ne trouve pas qu'elle soit si bien que ça, fit M'"® Lapchez remuant son café ; non, cette enfant-là est ennuyée, elle est tourmentée, elle a du chagrin...

Les ouvrières étaient étonnées ; la blanchisseuse le vit et elle reprit aussitôt :

— Lorsque vous l'avez vue l'autre jour, le surlendemain de la sortie de l'hospice, elle vous a dit qu'elle était heureuse..., certainement...; mais, à moi, elle m'a dit que Denis n'était plus le même, qu'elle ne savait si c'était à cause de sa maladie, mais que dès le lendemain il avait changé d'allures... et qu'elle était très inquiète...

— Ah ! fit tout le monde.

DU CABARET A L'ECllAFAUD, 317

— Il est triste, nerveux, toujours colère...; il va passer des heures sur les buttes Chaumont, en attendant le dîner. Toujours sombre... Elle craint que sa maladie ne soit la cause de ça...

— Il était si gai, dit une ouvrière.

— Gai comme un pinson, reprit le père Lapchez.

— Et il va tous les jours se promener en attendant le dîner dans le parc des buttes Chaumont? demanda tout naïvement étonnée M"^ Basilide.

— Il paraît..., oui !

M"° Basilide tira de la ceinture de sa robe une petite montre de fantaisie, un bijou qui attira aussitôt toutes les ouvrières autour d'elle. C'était un coléoptère émaillé de couleurs imitant la nature. On poussait le ressort placé sous la dragette, et les deux ailes se soulevant laissaient voir un cadran microscopique...

On pense de quelle éclatante admiration fut salué le bijou.

Basilide, qui avait tous les vices de sa nature, était très heureuse ; lorsqu'une des ouvrières dit :

— Oh! quel joli bijou, il ne doit pas coûter peu de chose.

Elle laissa tomber négligemment de ses lèvres :

— Je ne me souviens plus du prix juste; j'achetai la parure complète..,, mais je crois que la montre seule va dans les douze cents francs.

Les ouvrières se regardèrent entre elles à ce chiffre, et pendant que la Jolie Laveuse buvait à petites gorgées son café, il y avait dans leurs yeux des éclairs étranges...

Douze cents francs, ce petit joujou, et cela n'était pas visible sur elle; douze cents! ce qu'elles ne gagnaient pas par an, les malheureuses... Et pendant que la sueur

ruisselait sur leur chair blanche, pendant que de l'aube au milieu de la nuit elles vivaient, hiver comme été, dans la buée chaude et suffocante des linges qui sèchent, pour gagner péniblement leurs trois francs par jour..., l'ancienne, qui avait laissé brûler ses fers et donné un coup de pied dans l'amidon..., qui s'était sauvée du lavoir humide pour aller dans un petit boudoir bien chaud..., qui avait quitté l'atelier à la grande table rembourrée pour l'alcôve au lit bien doux..., qui avait remplacé le travail par le vice, le cœur par le porte-monnaie, au lieu de la sueur, sur sa chair rose, elle avait fait couler des parfums..., et entre deux baisers elle avaitgagné... douze cents francs..., plus d'une année de travail..., c'est-à-dire que les pauvres filles fermaient les yeux pour empêcher les miroitements de leur regard.

Elles passaient devant la glace, et sous la manche relevée, sous l'éloffc môme de la camisole, elles voyaient leursformes superbes... ; elles se disaient qu'elles aussi étaient belles..., et elles avaient presque du mépris pour leur vertu, parce qu'elles pensaient que la société était plus sévère avec elles qu'avec « l'entretenue. »

Basilide avait fait son effet ; elle avait réveillé tous les mauvais instincts dans le cœur de ses anciennes compagnes, elle avait excité leur jalousie, elle avait paru riche et débonnaire, elle avait été bonne pour celle qui n'avait pour elle que le mépris qu'elle méritait..., elle était satisfaite enfin..., surtout parce qu'elle savait la seule chose qu'elle voulait apprendre, la seule chose qu'elle poursuivait depuis le matin... Elle se leva en disant qu'un matin elle viendrait et offrirait un déjeuner à ces dames..., puis, reconduite par le père Lapchez, elle sortit.

DU CABARET A L'ÉGHAFAUD. 31.9

Les ouvrières dirent, ou du moins l'une exclama :

— Zut ! ça dégoûte de travailler...

M""" Lapchez fit une semonce, en disant que si Basilide n'était pas son apprentie elle ne la recevrait pas..., que ces demoiselles blanchissaient assez de « femmes qui font la noce » pour savoir la vie qu'elles mènent ; qu'elles parlaient comme des enfants, sachant bien que chez ces femmes tout est à la surface... et que la vie dans le ménage vous amenait doucement à mourir chez vous, dans les bras de vos enfants..., tandis que les autres finissaient le plus souvent, jeunes et abandonnées, dans un lit d'hôpital, ou, vieilles et flétries, dans l'infirmerie d'une prison, sans souvenir, sans regrets.

Une ouvrière dit alors :

— Non, Basilide ne finira pas comme ça, parce qu'au fond c'est une bonne fille et qui a du cœur.

Le père Lapchez de retard finissait le carafon; sa femme suçait « un canard » et les ouvrières reprenaient leur travail en chœur.

Ils conclurent tous :

— Oui, c'est vrai! elle est bonne fille et elle a du cœur.

Basilide était sautée en voiture, s'était fait conduire aux buttes Chaumont; depuis une demi-heure elle se promenait cherchant dans les nombreux chemins, lorsque, avisant un homme assis sur un banc près de la cascade, elle s'écria :

— Enfin, le voilà...

Et elle courut vers lui... Elle s'avança sans bruit jusque derrière le banc et lui frappa doucement sur l'épaule.

L'homme se retourna et exclama joyeusement :

— Tiens, Basilide!... Que je suis content de vous voir!...

— Et moi donc ! en voilà une chance que j'ai de vous rencontrer ici..., c'est moi qui ne m'en doutais guère.

Puis, s'asseyant près de lui, elle dit :

— Et comment ça va-t-il maintenant, Denis?

ARISTroE AVOCAT.

A cette heure, Aristide était chez lui et il écrivait.

Après avoir écrit avec soin un long article, l'avoir lu et relu et l'avoir plié et glissé dans son portefeuille, il dit :

— Maintenant j'ai mon apologue, et puis nous allons voir... Et descendant de chez lui il sauta en voiture pour se faire conduire chez Francis... Il se présenta très réservé, il devait y avoir un froid dans la vieille amitié des deux jeunes hommes en raison de ce qui s'était passé à la gare; mais Aristide fut stupéfait de l'accueil cordial que lui fit deL'Hautil...

— Enfin te voilà, exclama- t-il en lui serrant les mains... tu vas déjeuner... Ma femme va être contente detevoir, souvent nous parlons de toi... tu l'as connue...

Aristide ne savait quelle contenance tenir...

— Mais si, tu Tas connue Lafolie, tu te souviens bien, Ambrette, celle qui eut ce succès un jour dans Suzanne au bain... Elle avait un costume si réussi que ce ne

lut qu'un cri dans le théâtre; les femmes se sauvaient, les hommes se penchaient... les abonnés sifflaient... Tu te souviens bien, le régisseur fut forcé de venir lui jeter une couverture sur les épaules...

— Oui, je me souviens, dit Aristide, rouge des cheveux au cou, épouvanté de ce manque de sens moral...

— Oui, fit banalement Francis, je l'ai épousée... C'est une bonne fille... Tu sais comme on est bête étant jeune; j'ai été bête, elle a été adroite... Enfin, c'est fait... Nous vivons en camarades; tu sais, à Paris, c'est facile; elle vit de son côté, moi du mien ; nous ne nous voyons pas quelquefois deux heures dans la semaine... Mais, je m'en souviens, tu l'as connue ?

Cotte fois, Aristide avait véritablement envie de gifler le niais ; mais tout cela était dit si tranquillement qu'il jugea que ça n'en valait pas la peine.

— Ainsi vous vivez comme cela... ensemble et séparés?

— Absolument... Tu comprends, ayant une certaine fortune, nous avons chacun notre appartement; c'est donc comme si nous étions des voisins... Je fais ce que je veux, madame fait ce qu'elle veut... et tout en étant séparés nous passons dans le monde que je vois pour le plus heureux ménage.

— Ce que tu me dis là me stupéfie...

— Mais, mon cher, c'est parce que tu viens de province... A Paris, ce que tu vois ici est très commun...

— Ainsi, dit Aristide, toi, tu es assez heureux pour rester dans le code en y ajoutant le divorce; vous vivez absolument séparés, sous le même toit, sans jalousie l'un pour l'autre, sans mépris du monde, parce que quittant chacun votre appartement particulier, vous vous retrouvez dans la voiture qui vous mène à la soirée où vous passez la nuit ensemble...

— La nuit!... Où je la conduis... j'y passe dix minutes et je vais au cercle... Ah non ! compter les danses de ma femme, jamais...

— Et tu es heureux ainsi?

— Absolument...

— Et quand je pense, fit Aristide en hochant la tète, que deux pauvres diables qui reconnaissent quelques mois après qu'ils sont unis qu'ils ne sont pas faits l'un pour l'autre, sont condamnés à se subir éternellement, s'ils ne veulent subir la réprobation de tous.

Et alors, au lieu de cette vie plus heureuse du célibat, sous le masque du mariage, ils ont l'enfer de la dispute journalière, des injures, des gens qui ne peuvent se souffrir, et, insensiblement, ne pouvant ni briser ni alléger la chaîne qui les rive, ils sont amenés à penser au crime pour en finir... Point de ressource : ou la vie épouvantable des gens qui se haïssent, qui se gênent, ou la séparation, qui les jette dans le concubinage...

— On se sépare...; moi, je le ferais si ça m'était utile...; c'est le bruit qui nous ennuie...

— Oui; toi, c'est le bruit...; pour le pauvre, c'est l'argent...

— Dis donc, ma femme est un bon garçon, tu sais!... et tu seras content de la voir; c'est pour ça que je vais lui demander de déjeuner avec nous...

Aristide regarda fixement Francis pour voir s'il ne mettait pas d'intention dans ce qu'il disait; mais, au contraire, celui-ci ne cherchait qu'une chose, se remettre bien avec Aristide et éviter de le laisser parler de Basilide, d'Yvette et de Denis.

Quelques minutes après, Ambrette, qui avait été prévenue, paraissait... Elle ne parut pas étonnée de voir

Aristide ; ils se serrèrent la main, et Francis dit le plus tranquillement du monde :

— Ne vous gênez pas; pardi, je sais bien que vous vous connaissez...; d'abord, au théâtre, il y a deux individus dans une même personne, l'artiste et la femme. . . Et je ne suis pas un imbécile, jaloux aujourd'hui dans sa femme de l'affection qui s'adressait à l'artiste.

Ambrette et Aristide échangèrent un regard Celui d'Ambrette disait :

— Eh bien?

A quoi celui d'Aristide répondait avec dégoût :

— Non, je ne le croyais pas si indigne, si misérable. Assurément, s'il n'avait poursuivi un but qu'il voulait

atteindre, Aristide aurait décliné toute invitation et se serait retiré. Il resta et, placé près d'Ambrette, il déjeuna.

Francis était bavard, comme tous les gens qui n'ont rien à dire.

Aristide n'eut qu'à le laisser parler, et il vit bientôt l'étrange monde qu'il appelait son monde, les étranges usages qu'il appelait les mœurs. Tout cela reposait sur les marches du code, on avait l'apparence d'être dans la loi. L'infidélité, chez la femme, s'appelait légèreté; chez l'homme, au contraire, c'était une qualité; la dette était une plaisanterie, on se jouait des créanciers ; ce qui en bas serait escroquerie était qualifié adresse ; enfin, repoussant le puritanisme d'Aristide, il finit par la phrase qui peignait exactement le monde duquel il se vantait d'être : « Avec de l'argent, on a tout. »

C'est alors qu'Aristide se pencha vers lui et dit à mivoix, en le regardant d'une façon singulière :

— Et avec de l'argent seulement tu as tout?

— Mais oui...

DU CABARET A L'ÉGHAFAUD. 325

— Absolument tout?

— Parbleu, fit Francis embarrassé sous son regard.

— Tu ne crois pas qu'il y a parfois des misérables qui, pleins de cette phrase que tu répètes, « Avec de l'argent on a tout, » abusent de tout?

— Je ne comprends pas , répétait Francis fouillant dans son assiette, la tète baissée, pour éviter le regard gênant de son ami.

Mais celui-ci continua :

— Il y a des misérables qui, habitués à tout avoir avec de l'argent, ne reculent devant rien ; qui abusent de la confiance d'un ami pour aller chez lui..., de leur force vis-à-vis d'une femme, toujours en se disant cyniquement : « Je déshonore l'un et l'autre; bah! avec de l'argent ça passera ; » ils brisent deux existences : « Bah! avec de l'argent... »

Ambrette regardait Aristide, essayant de comprendre. Francis, lui, cherchait un moyen d'échapper à ce sujet brûlant.

— Tu parles comme un avocat...

— Comme un avocat!.,. Dis même comme un défenseur!... Je suis le défenseur de ceux dont je parle là contre ceux que tu aimes... Je me suis dévoué à les faire sortir d'une situation épouvantable où... un... de ceux que tu aimes les avait plongés... Je sais que, convaincu de la vérité de la devise : « Avec de l'argent on a tout, » il peut audacieusement encore essayer ce qu'il avait tenté..., pouvoir tout perdre d'un mot; s'il était repoussé, on m'a dit qu'il était capable de forcer par la menace d'une indiscrétion... Si cela était, je n'hésiterais pas à me placer derrière la victime pour lui dire : « Voilà le coupable; » et après lui avoir laissé prendre cette vengeance — d'en bas — toujours! le duel des

pauvres, des poings, des pieds, des dénis..., je demanderais à un... de ceux que tu aimes à revenir aux usages de leur monde...

— Tu m'étourdis, dit Francis en riant jaune... Ne parlons donc pas de ça..., ça n'amuse pas madame de L'iiauUl...

— Au contraire, ça m'amuse toujours de chercher le mot d'une énigme...

— Préfères-tu, demanda Aristide en le regardant encore, que nous parlions de Denis?

Francis se mordait les lèvres. Ambrette, au contraire, dit aussitôt en entendant ce nom :

— Denis, ce brave garçon... Ah! comment se fait-il que sa femme n'ait pas continué son métier? Braves petites gens, je les aimais bien...

— Denis a été très malheureux.

— Vraiment!,..

— Il a passé, en deux fois, plus de dix mois à l'hospice.

— Ah! mon Dieu! que me dites-vous là!... Et comment sa femme n'est-elle pas venue me voir? Mais les malheureux doivent être dans une affreuse détresse. Estce que vous le saviez, vous, Francis?

— Je l'ai su, oui, après..., tard... Ils sont fiers comme tout...

— Tu trouves? demanda Aristide.

— Eh oui! la femme fait de la dignité...

— Tu t'es aperçu de cela bien tard...

En voyant la gêne de Francis et le ton singulier d'Aristide, en le voyant surtout supporter aussi patiemment les tracasseries d'Aristide, Ambrette commença à comprendre; elle se dit que là encore son mari avait commis une méchante action.

DU CABARET A L'EGIIAFAUD. 327

Ayant échangé un regard avec Aristide, elle vit qu'elle ne se trompait pas...

— Mon Dieu, fit-elle négligemment , M. de L'Haulil n'est pas coutumier du fait; s'il n'a plus pensé à son ami, c'est peut-être des gens qui l'entourent qui l'en ont dissuadé...

Francis était heureux de ce que venait de dire Ambrelte ; car, riant, il dit aussitôt à Aristide :

— Ah! tu vois, je te disais de ne pas parler de ça... Tu vas me faire avoir ma petite scène, parce qu'une fois m'a femme m'a vu au bois avec une amie de la femme de Denis. Je te disais bien de ne pas parler de ça.

Ambrette haussa les épaules , et Aristide dégoûté renonça à rester plus longtemps ; il avait prévenu Francis, c'était tout ce qu'il voulait pour le moment... Il s'excusa en parlant d'un rendez-vous d'affaire... Et il se retira, en même temps qu' Ambrette rentrait dans son appartement. Seul et allumant un cigare, se disposante sortir, Francis disait :

— Ah! bien, non! j'en ai jusque-là..., monsieur le sage... .\h! ah!... en voilà des raseurs l

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