LA CATASTROPHE
En revenant de chez Francis, Aristide essayait vainement de chasser l'impression désagréable qu'il avait ressentie chez le mari d'Ambrette. Ainsi, c'était là un homme reçu, estimé et respecté par tous, ce gommeux sans énergie, sans courage... Ce vieillard de vingt-cinq ans était quelqu'un. De par sa situation, de par sa fortune, cet inutile ou, plutôt, ce nuisible jouissait de la considération des honnêtes gens.
Il n'avait pas choisi, il avait raccroché sa femme un jour, et, alors qu'il pouvait peut-être l'élever jusqu'à lui, c'est-à-dire par une vie nouvelle essayer d'effacer le passé, au contraire, c'était de ce passé qu'il était fier ; il était heureux de rappeler à ses amis les rôles dans lesquels les maillots de sa femme étaient bien remplis. Dans ses promenades, il avait des éclats de joie lorsque, à la vitrine des photographes, il pouvait montrer un portrait d'Ambrette Lal'olie dans le rôle de la Vérité... Il s'étalait même avec complaisance sur les
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révélations de la photographie, et il guettait dans les yeux de l'ami l'impression luxurieuse qu'elle produisait. Et il terminait en haussant les épaules et en disant avec indifférence :
— Elle est jolie, hein?... Et bien, ma parole, je n'y fais pas seulement attention.
Il n'y avait dans ce paresseux ni cœur ni âme... Ce qu'il aimait, c'était le fruit défendu... Il avait aimé Ambrette parce que tout le monde disait qu'elle était très farouche, qu'un amour sérieux l'occupait tout entière,
— c'était Aristide, et il le savait, — et alors il s'était dit que ce petit employé, son ami, était bien pauvre pour satisfaire les caprices d'une si jolie fille... Il s'était promis de vaincre cette résistance, il avait réussi... A quel prix?...
D'abord il avait aimé, — goujat auquel on met le nez dans le plat qu'il aime et ^jui se donne une indigestion,
— puis, la possession facile, entière, avait éteint le sentiment qui ne reposait sur rien,
Dans son admirable livre, Zola a fait le mari ramenant un jour chez lui l'amant de sa femme. La scène est faite, comme tout ce qu'il écrit, de main de maître ; mais elle est rare dans le monde où il la place. Le dernier sentiment qui survit à ces unions impures, c'est la haine jalouse, bestiale du passé... L'ancien amant est toujours haï; l'ouvrier est quelquefois dupe, rarement complice...
II n'en était pas de même de Francis ; celui-ci avait pour sa femme une indifférence telle, qu'au besoin il se serait retiré, laissant Aristide et Ambrette ensemble.
Et qu'on ne nous accuse pas de fantaisie dans l'étude crue que nous faisons : nous avons pris nos modèles, ils vivent, et nous en pourrions dire les noms.
Arlslide avait des nausées à la pensée de ce qu'il avait vu. Ce que ce petit monsieur appelait son monde, il l'aurait volontiers appelé sa bande. Il rentrait chez lui, plaçant malgré lui en parallèle ce ménage heureux vivant de vice, et cet autre ménage de pauvres vivant misérables à cause de leur honnêteté.
Tout en lui se révoltait en voyant cette condamnation sociale : ce malheur acharné sur le pauvre, ce bonheur persistant sur cet autre; toutes ses fautes, tous ses vices semblaient au contraire augmenter sa quiétude.
Aristide rentra chez lui ; il s'ennuyait et il aurait voulu voir ces deux pauvres amis depuis quelques jours enfin réunis ; il pensait à eux, à ce qu'il avait fait.
En conseillant à Denis de se bien rétablir à l'hôpital avant d'en sortir, il lui disait que cela était son intérêt bien compris, puisque sa pauvre petite maison d'ouvrier, déjà bien abattue par sa longue maladie, se trouvait tout à fait ruinée par la maladie de sa femme. Il lui avait dit alors que, par son ami l'interne, il pourrait le faire rester jusqu'à ce que son rétablissement fût tout à fait complet; de cette façon, dès le lendemain de son retour chez lui, il pourrait aller à l'atelier. Denis avait trouvé ce raisonnement fort juste, et il avait accepté ; on a vu que de ce côté Aristide avait réussi.
Ainsi, il avait pu donner le temps nécessaire à la guérison complète d'Yvette. Celle-ci, toujours grâce au brave garçon, avait été admise d'urgence à la Maternité. Ses couches heureusement faites, c'est Aristide qui s'était occupé du placement de l'enfant; pour lui être quelque chose, et afin de justifier ainsi l'intérêt qu'il lui portait, il avait été le parrain de l'enfant. Il
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avait bien vu et même entendu qu'à l'hospice où Yvette était entrée sous son nom de jeune fille, on le considérait comme le père de l'enfanl. Il avait laissé dire ; mieux valait laisser croire cela que dire la vérité.
C'était lui qui s'était chargé de tout. Au contraire de ce qu'il avait fait avec Denis, il avait hâté la sortie d'Yvette de la Maternité... Puis il avait obligé celle-ci à vivre chez elle dix jours après avant de parler de sa sortie,.., et c'est plus d'un mois après ses couches qu'avait été organisé le dîner de convalescence, alors qu'Yvette, un peu pâlotte, pouvait ne plus craindre les indiscrétions.
Aristide, en rentrant chez lui, écœuré de ce qu'il avait vu et entendu chez Francis, était heureux de se reporter par la pensée au ménage de son ami Denis ; là, au moins, il avait tout sauvé. Là, on était heureux, on s'amusait, les malheurs étaient passés, le calme était revenu, l'avenir était rose.
Étendu sur son canapé et fumant une longue pipe il se promettait, le lendemain à la sortie de son bureau, de se diriger vers Ménilmontant ; il irait rue des Panoyaux, il obligerait le ménage, les deux ouvriers revenant de l'atelier, à venir dîner avec lui aux Vendanges de Bergerac. Et il souriait déjà à son rêve, il voyait ses deux am.is heureux. Il entendit frapper à sa porte.
Il se leva aussitôt et alla ouvrir. On juge de sa stupéfaction en voyant devant lui Yvette..., Yvette pâle, les yeux cernés et humides, le regard furieux.
— Vous, Yvette? qu'y a-t-il, mon Dieu?
Yvette entra. Aristide, ayant fermé la porte, revint vers elle, et la voyant si singulière et ne répondant pas, A répcîa, inquiet ;
— Qu'y a-t-il?
— Un grand malheur...
— Ah ! mon Dieu ! Denis est retombé...
— Non, ce n'est pas cela..., c'est pis...
— Quoi donc? fit Aristide tout à fait inquiet.
— Denis sais tout..., tout...
— Ah!... Et... que s'est-il passé?
— Je ne sais rien..., je me suis sauvée..., j'ai peur..., protégez-moi..., je ne sais pas s'il m'a suivie..., je ne veux pas que vous lui disiez où est mon enfant...
Bouleversé par ce qu'il venait d'entendre, jugeant, en voyant le visage de la jeune femme, de l'importance de ce que n'expliquaient qu'à demi ses phrases incohérentes, il s'empressa autour d'elle, cherchant à la calmer, l'assurant qu'elle pouvait absolument compter sur lui.
Yvette agissait comme une folle inconsciente. Aristide l'obligeant à prendre un siège, elle s'assit, et, se plaçant près d'elle, il lui dit :
— Ma chère madame Mérit, il faut être calme, il faut avoir de la raison ; si grave que soit le motif qui vous amène, il faut d'abord vous remettre, pour pouvoir me donner les renseignements utiles.
Yvette répondit :
— Certainement, vous avez raison, mais je suis folle depuis tantôt... Ce changement est arrivé d'une façon si inattendue..., juste au moment où je croyais tout rerais, où j'étais certaine qu'il ignorait tout.
Aristide fronça le sourcil. Il se demandait s'il n'y avait pas encore une nouvelle lâcheté de commise, et il demauda à la jeune femme :
— Qui croyez-vous capable d'avoir parlé à Denis?
— Aujourd'hui, je n'accuse personne... 11 s'est passe
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quelque chose que j'ignore... Du reste, je ne pourrais vous l'expliquer; je suis partie de chez nous comme une l'olle, la tète perdue, ne sachant pas où aller..., ne redoutant qu'une chose, c'est qu'il me demande où était mon enfant..., et, vous entendez..., je ne veux pas que vous disiez où il est...
— Voyons, ma chère Yvette, ma bonne amie..., vous êtes chez moi, bien à l'abri; vous pensez que Denis est à cent lieues de le penser..., il faut tout d'abord vous rassurer, parler tranquillement..., que je sache ce qui s'est passé..., que je puisse utilement vous diriger, vous conseiller...
Comme elle fronçait les sourcils en le regardant, semblant ne pas comprendre ou plutôt ne pas entendre, il continua :
— Que je puisse, si cela est nécessaire, m'occuper tout de suite de votre enfant
— Oui, c'est cela, vous avez raison, dit-elle aussitùl. Et elle se plaça devant Aristide ; l'assurance qu'il
venait de lui donner qu'il protégerait son enfant la tranquillisait... Elle le regarda attendant ses questions, car elle était dans un état tel, qu'il lui était impossible d'assembler deux idées en dehors de celle qui consistait à sauvegarder sa fille. Aristide lui dit doucement :
— Depuis le jour où je vous ai quittée, plutôt le soir, vous avez eu une explication avec Denis ?
— Non...
— Il vous a questionnée sur ce que vous aviez fait?
— Non, ^u contraire, le soir en rentrant chez nous, en me prenant dans ses bras, en m'embrassant, il se mit à pleurer en disant : « Si tu savais comme je suis heureux ; vois-tu, ma vie a une chose consolante, c'est l'assurance de l'honnêteté de celle que j'aime. » Et j'ai
pleuré aussi... Alors il est redevenu enfant..., c'était comme la nuit de nos noces..., il m'embrassait et il buvait mes larmes, il répétait en riant les phrases d'un gros mélodrame que nous avions vu ensemble au théâtre de Belleville quand il me faisait la cour,..; il disait : « Cette larme qui coule le long de ta joue est comme une goutte de rosée ; en te penchant sur l'oreiller elle coule sur ta mignonne oreille et je voudrais d'un baiser en faire un diamant... » Et il imitait la voix de l'acteur en disant cela, il était heureux... Je m'endormis près de lui, tranquille, heureuse, bien rassurée sur l'avenir,
— Et le lendemain?
— Avant-hier, il s'était levé de bon matin. Quand je m'éveillai, il n'était plus près de moi ; j'allais rire et lui reprocher sa hâte à s'éloigner..., mais, au premier mot, son visage se tourna vers moi ; il me sembla singulier... Je crus qu'il était malade et je me levai aussitôt; toute la journée il fut maussade...
— Il vous a interrogée?..,
— Non, il est très boudeur et il parle peu lorsqu'il est de mauvaise humeur,.. J'eus déjà peur et n'osai l'interroger ; mais, comme il n'avait rien dit de la journée, je me rassurai... Le soir, je me couchai; il attendit que je fusse endormie pour se coucher... Le matin encore je m'éveillai, il était debout, toujours maussade. Je fis le déjeuner..., et c'est lorsque nous aUions quitter la table qu'il me dit brutalement : « Ah çà, pourquoi es-tu fâchée avec Basilide?,.. et qui voyais-tu donc ici, puisque avant d'être malade tu n'allais pas chez ta pa- Ironne?,,. Tu devais faire de temps à autre des promenades... On a toujours une noce ou un baptême... » Je 1110 sentis pâlir et je cherchai à lire sa pensée dans ses
yeux. J'étais toute confuse, tremblante, no trouvant pas un mot à répondre. Impatienté, il reprit :
« Tu me regardes comme si je parlais hébreu... Il est évident que tu ne restais pas ici...; ça n'est pas si gai notre logement... Qu'est-ce que tu faisais quand tu ne travaillais pas? »
Je fis un effort et je dis :
« Mais je travaillais toujours, soit à une chose, soit à une autre... Tu me parles si singulièrement, que je ne te reconnais pas...; qu'est-ce que tu as?
» J'ai... j'ai... besoin de savoir la vérité... Pourquoi Basilide est-elle fâchée avec toi? qu'est-ce qu'il y a làdessous? Si c'est pour rien, nous verrons ça, et il faudra qu'elle revienne...
» Jamais cette femme ne remettra les pieds chez moi, dis-je aussitôt.
» Et pourquoi?
î) Parce que c'est la dernière des filles..., et qu'il suffit de la connaître pour qu'on vous place à son niveau...
» Alors..., je veux savoir ce que tu as à dire sur elle...
» Je n'ai à dire qu'une chose, c'est qu'une honnête femme ne voit que d'honnêtes femmes, et que celle-là est à celui qui lui met la main sur l'épaule..,; tous ses amis sont ses amants...
» Et qu'est-ce que ça me fait? s'écria-t-il ; cela ne nous regarde pas; elle est libre, elle...
» Que veux-tu dire?fis-je alors...
» Je veux dire, s'écria-t-il furieux, que je sais bien des choses..., et que je te défie de m'expliquer ce que cela veut dire... »
Et, en parlant ainsi, les yeux hors de la tête, la bon-
3o0 MALHEUR AUX PAUVRES!
che méchante, il s'était levé et il me montrait la lettre que vous avez laissée chez moi il y a cinq ou six jours, et dans laquelle vous me donniez des nouvelles de ma petite...
— Ma lettre 1 exclama Aristide, qui changea de physionomie.
— J'ai cru alors qu'il allait se précipiter sur moi, exiger de lui dire où est ma fille!... Je me suis sauvée... Oh! si je n'avais pas mon entant, je ne serais pas venue jusqu'ici... Deux fois j'ai passé l'eau et deux l'ois j'ai eu l'idée d'en finir...
— Il ne faut pas faire de folies...; il faut écouter la raison... Yvette, mieux vaudrait retourner chez vous...
— Oh ! cela, jamais!...
— Mais, ma pauvre amie, vous êtes partie comme une folle, sans vous être assurée seulement de ce que votre mari... savait; qui vous dit que vos craintes ne sont pas des chimères?... Vous êtes partie comme vous êtes là... Eh bien, qu'allez-vous faire maintenant?
— Rien... Je veux mettre ma fille à l'abri..., je ne veux pas qu'il prenne ma fille.
— Mais il n'y a pas danger de cela... Si je me souviens bien, ma lettre était presque insignifiante... Je vous disais que je venais de voir ma filleule, que vous n'aviez pas à vous tourmenter de ce cùté... Il fallait reprendre courage, avoir confiance en l'avenir et être prête, le lendemain, pour aller chercher Denis...
— Vous ne me donniez aucun renseignement sur la demeure de la nourrice?
— A quel propos ?
— Écoutez...; j'ai si peur, que je deviens folle... Je vous en donne des tourments, des ennuis!...
— Ne pensez pas à cela... Il faut, au plus vite, ras-
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surer Denis; c'est ce que je vais aviser à faire... Mais, d'abord, vous ne pouvez rester ici; déjà s'il savait que c'est chez moi que vous êtes venue en vous sauvant de chez vous, cela ne manquerait pas de lui porter ombrage...
— Alors, que vais-je faire?...
— Vous allez louer une chambre meublée pour passer la journée, et demain j'aurai vu Denis et j'aurai trouvé une explication à lui donner.
— Laquelle... Il vous demandera ce qu'est cet enfant dont vous me donnez des nouvelles.
— Eh bien, je dirai que vous avez été marraine avec moi... et que vous vous intéressiez naturellement à votre filleule...
— Il sera bien étonné que ni vous ni moi ne lui en ayons parlé... Il demandera quels sont les parents de l'enfant...
Cela était si évident qu'Aristide, hochant la tête, cherchait une réponse.
— Mon Dieu, nous verrons... Ce peut être une femme accouchée à l'hôpital à laquelle nous avons rendu ce service... Et puis je trouverai; le principal, madame Mérit, c'est que vous partiez d'ici; d'un moment à l'autre, Denis peut venir, et malgré l'honnêteté de nos relations, ce qu'il faudrait lui expliquer, c'est la démarche faite chez moi, quand vous n'auriez dû avoir qu'un mot à lui répondre pour vous justifier.
Yvette se rendit à cette raison. Aristide lui indiqua un hôtel où elle alla louer une chambre, pendant que, resté seul et branlant la tête, il se demandait :
— Quelle explication raisonnable lui donner?... Aristide avait caché à M""" Mérit la gravité de la situation, espérant ainsi lui donner du courage et l'era-
pêcher de faire un coup de tête qui la perdrait tout à fait. Si embarrassante que puisse être une entrevue avec Denis, il fallait l'avoir et aller au-devant. A cet effet, il se décida à aller le lendemain au petit cabaret où déjeunaient les ouvriers de chez Lançard. Si Denis ne s'y trouvait pas, il y rencontrerait Sifflard, et tout naturellement il l'engagerait à aller chercher Denis, afin de dîner ensemble le soir; obligé par ses affaires à rester dans le quartier, et ne pouvant aller jusqu'à Ménilmontant, ils pourraient ainsi passer une heure ou deux ensemble. Ceci arrêté, il chercha qui pouvait avoir parlé à Denis ; cela lui paraissait si singulier qu'il eût trouvé par hasard cette lettre chez lui !...
Le jour môme, Yvette avait été voir son enfant ; le soir, elle était rentrée à l'hôtel, ayant fait à la nourrice les recommandations nécessaires... La longue maladie de Denis l'avait habituée à vivre seule, à ne compter que sur elle; depuis longtemps elle redoutait la catastrophe, elle y était préparée... Le lendemain elle se leva cependant, lasse d'une nuit de larmes et d'insomnie; elle chercha de l'ouvrage et alla faire sa journée!... Le lendemain elle ne vit pas Aristide ; très inquiète, elle envoya chez lui. On répondit que, depuis deux jours, il n'était pas rentré.
Denis, seul chez lui, réfléchit longuement aux incidents survenus si rapidement depuis sa sortie de l'hospice. 11 avait, la nuit et le jour du départ d'Yvette, pleuré toutes ses larmes. Mais à mesure que le temps s'écoulait, il s'était reproché ce qu'il avait fait, et il avait été de tous les côtés pour la chercher. Il avait appris qu'un jour Aristide était venu pour le voir, et, ne
voulant pas raconter à Aristide ce qui se passait chez lui..., lorsqu'on lui avait appris sa visite à son retour, il avait dit à sa concierge de toujours déclarer qu'il n'y était pas. Tous les jours il sortait, allant aux nouvelles, incapable de travailler et, pour vivre, enlevant au logis les quelques bardes et le linge qui s'y trouvaient, il l'engageait. Il avait été cbez M""*^ Lapchez et n'avait rien dit sur ce qui s'était passé : là il avait dit que tous les jours, avant son dîner, il allait dans le jardin des Biittes-Cbaumont. Si Yvette revenait, elle savait ainsi où le trouver, puisque, pour éviter d'être obligé de raconter ses malheurs conjugaux, il ne restait jamais chez lui. C'est à cause de cela que Basilide avait pu le rencontrer.
Ce jour il était absolument furieux après lui; il se reprochait ce qu'il avait dit à sa femme; cependant, son absence persistante le tourmentait.
Basilide avait tout remis dans l'ordre malheureux...; elle avait passé toute une nuit et tout un jour avec Denis, lui racontant toutes les méchancetés qu'elle pouvait inventer... et qu'elle savait devoir éloigner à jamais le pauvre garçon de sa femme. Quand Denis était resté seul, honteux de lui, se disant qu'il n'avait guère maintenant le droit de rien reprocher..., il se mit à pleurer; c'était fini, l'avenir était perdu, le ménage brisé ; il n'avait plus confiance en sa femme, et, n'ayant plus à travailler pour personne, il se dégoûta de tout...
Le lendemain, il chercha encore Yvette; il apprit seulement qu'elle travaillait; on l'avait rencontrée un matin se rendant à son ouvrage. Il eut un instant d'espoir... Il alla dans tous les aleUers où elle pouvait avoir des amies : ses démarches furent sans résultat.
Le soir, il rentrait chez lui désespéré, lorsqu'il ren-
contra le pèreFlamet... Le vieil ouvrier ne le laissa pas parler; il s'écria :
— Tu t'es conduit comme un imbécile avec elle. Les femmes, ça ne se mène pas comme ça.
Denis cherchait une consolation ; il disait :
— Mais où croyez-vous qu'elle soit?
Le vieil ouvrier ne connaissait plus ces souffranceslà, et il lui dit :
— Tu comprends que, si elle t'a quille , ça n'est pas pour être plus malheureuse... Toutes les femmes s'y font prendre.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria Denis en sanglotant 1
— Eh bien, dis donc, toi, tu vas le tenir un peu, tu ne vas pas nous faire remarquer devant tout le monde... En voilà des affaires... Allons, viens boire un coup...
Denis se laissa conduire; il lui restait quelques sous, le père Flamet commanda... A onze heures, il reconduisait son gendre qui pouvait à peine se tenir, et il fallait le voir alors le vieil ouvrier, il le criait bien haut :
— Sa fille n'avait eu que de bons exemples. .. et s'il la rencontrait ça ne serait pas long... Il lui prendrait le coco et lui dévisserait le kiki, ce qui, dans son argot pittoresque, signifiait qu'il lui prendrait la tète et lui tordrait le cou...
Il laissa son gendre à sa porte en lui assurant qu'il le viendrait prendre le lendemain. Denis se coucha complètement ivre ; il se réveilla le malin, malade, ennuyé, ne pouvant s'arracher du lit. Malgré tout ce qui s'était passé la veille et ce qu'avait dit son beau-père, il se refusait encore à croire.
On frappa à la porte... Il eut un tressaillement de
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joie; il se leva précipitamment, se vôlit en toute hâte en criant :
— Voilà ! voilà !
Il courut ouvrir tout tremblant... Enfin... Yvette revenait, on allait s'entendre.
Ce fut Basilide qui, l'œil allumé, lui sauta au cou, l'embrassa en lui disant :
— Je viens d'en apprendre une belle.
Denis la regarda avec inquiétude'; elle continua joyeusement :
— Je viens de l'hospice... Tu sais, l'enfant.
— Eh bien?
— C'est à elle. Voilà sa maladie; elle est accouchée il y a un mois.
Elle n'avait pas fini que Denis était tombé raide sur le parquet.
ou m'"= basilide s'amuse.
Basilide avait pris la lettre que Denis lui avait montrée. La Jolie Laveuse était vive, alerte, son sang lui parlait sans cesse ; elle avait besoin d'user la fougue de ce sang farouche, elle ne discernait pas le bien du mal; son activité dévorante avait besoin de s'occuper... Elle était bien peinte par ce dicton populaire : « Elle ne voit pas plus loin que son nez. »
Elle subissait l'impression du moment; un jour c'était la haine et elle était méchante ; une autre fois c'était l'amour, elle s'y abandonnait; dès qu'elle mettait son petit museau dans une chose , elle y plongeait ; le résultat, la suite lui importaient peu; elle se précipitait, ce qu'elle appelait « aller de l'avant. »
Peut-être avait-elle entendu dire philosophiquement à Charles Monselet : « Il n'y a qu'une chose difficile , c'est de partir... On revient toujours;» ce que mon spirituel ami dit des voyages, Basilide le pensait de la vie.
A cette heure, elle était dirigée par sa haine de femme, de femme qui a tous les torts de son côté, c'està-dire une haine atroce, qui ne recule devant rien.
Lorsque la Jolie Laveuse avait lu la lettre qui disait qu'Aristide était parrain, elle pensa aussitôt à aller aux renseignements à l'hospice même où Yvette avait été soignée.
Mais nos lecteurs l'on bien vu, l'ex-blanchisseuse n'était pas une imbécile; c'était bien une fille d'Eve ayant, de naissance, toutes les malices, tous les vices.
Elle se souvint qu'un jour, à l'hôpital de l'Hôtel- Dieu, on l'avait prise pour une comtesse amie dévouée de Denis, et que la sœur avait été charmante avec elle.
Basilide alla à l'Hôtel -Dieu et raconta à la sœur l'histoire la plus édifiante du monde, la priant de vouloir bien la recommander à sa collègue de l'hôpital de la Maternité, pour obtenir d'elle des renseignements précis et sur un enfant et sur la mère, la malade, Yvette Flamet, se trouvant dans un état désespéré, et par cela la famille ne pouvant obtenir d'elle aucun renseignement utile.
La sœur la conduisit à la mère, et reconnaissante de la bonté, de l'abandon de la comtesse, on lui donna la lettre.
Aussitôt, le petit museau gai, la bouche riante et montrant ses dents pointues, le gentil petit monstre courut à l'hôpital ; on lui fit bon accueil, on le juge, en lisant sa lettre de recommandation.
Et dame, elle s'amusait, Basilide, on l'appelait toujours madame la comtesse, on voulait lui faire visiter les salles, les cuisines... Cela coûta à la Jolie Laveuse quinze louis. Oh 1 elle était charitable...
3o8 MALHEUR AUX PAUVRES!
Mais elle apprit tout..., tout..., nous l'avons vu.
Rien ne peut exprimer le plaisir qu'éprouvait la Jolie Laveuse à savoir qu'Yvette avait fauté. Ce qui s'était passé chez Francis, elle était bien forcée de se l'avouer à elle-même, ne pouvait pas être considéré comme une faute; là, elle avait été victime, et Basilide se disait que si elle avait été à sa place elle n'aurait pas agi comme elle... Mais c'était bien difficile pour elle de se mettre à la place d'Yvette, et son imagination y était rebelle. Cette fois, ce n'était plus la même chose, ce n'était pas par la force, c'était de son plein gré qu'elle avait agi..., et, mon Dieu 1 ce que Francis avait obtenu par la violence , il l'aurait obteau facilement s'il avait voulu attendre... Elle avait fait des manières, pensait l'aimable amie. Aussi, à celte heure, comme elle était heureuse! on pouvait juger ce que valait la vertu de M'^® Mérit. Au moins, elle, si elle avait des amants, elle en avait le droit, elle n'était pas mariée, elle était libre..., et puis, on penserait ce qu'on voudrait d'elle, mais on. ne pourrait pas dire qu'elle manquait de cœur. Et, vraiment, il fallait manquer de cœur pour profiter de la maladie de son mari, qui s'était tué à la peine pour elle, et le tromper avec son ami, — car Basihde était assurée que l'enfant était d'Aristide; — ça, c'était épouvantable aux yeux de la Jolie Laveuse...
Elle aurait voulu la rencontrer, la Lavette ; ah ! elle l'aurait un peu secouée... Pauvre Denis! Heureusement elle était là, et elle allait s'en occuper de Denis; eh quoi ! n'était-ce pas naturel ? Yvette lui avait pris son amant..., elle lui prenait son mari.
Ce qu'il fallait d'abord, pour être bien la maîtresse de Denis, pour briser à jamais le lien qui l'attachait à son épouse , pour détruire pour toujours l'amour qu'il
avait pour Yvette, c'était de faire savoir la vérité à tout le monde. Denis n'avait dit à personne que sa l'omuie l'avait quitté, parce qu'il avait espéré se remettre avec elle...
Cette t'ois, il fallait le dire à tous, afin que, pour échapper au ridicule, il ne consentit jamais à la revoir.
Aussi, avant de se rendre chez Denis, où nous l'avons vue, était-elle allée chez les Lançard. Celle-ci l'avait reçue sur le carré, faisant la moue... Mais quand Basilide avait dit :
— Je viens vous conter quelque chose qui va vous surprendre..., une forte, allez!
— Quoi donc? avait dit la Lancard, méfiante. , '
— Vous savez que Denis n'est plus avec sa femme?
— Ah! que me dites- vous là?...
Et, curieuse comme une femme, elle ajouta :
— Entrez donc, ma chère, entrez donc, vous allez me conter ça... Je n'appelle pas mon mari, nous serons entre femmes, nous pourrons causer.
Et elle emmena Basilide dans sa chambre, elle la fit asseoir, s'assit à son tour en montrant ses robustes mollets et dit :
— Contez-moi ça !
— Vous savez, la maladie d'Yvette..., cette péritonite!.,, tout ça c'était des mensonges...
— Elle n'a pas été malade?
— Si, mais d'une autre maladie..., qui dure neuf mois.
— Ah 1 mon Dieu !... qu'est-ce que vous me dites là? exclama la Lançard, étourdie, tant cette idée était loin d'elle.
— La vérité pure, madame Lançard... Oui, cette
sainte nitouche faisait une noce d'enfer, pendant que !e malheureux se mourait
— Vous voyez que je l'avais bien jugée... Et clic a un enfant?
— Une petite fille...
Et comme M"®Basilide s'amusait beaucoup en faisant le plus de mal possible, se souvenant de ce qu'on lui a^ait dit de la Lançard relativement à Aristide, elle se vengea de ce côté en ajoutant en riant :
— Et le plus drôle..., vous ne savez pas qui est ce père?... C'est l'ami de Denis..., c'est Aristide...
— Aristide ! balbutia la Lançard, qui devint pâle. La Jolie Laveuse la regardait en dessous, et elle était
heureuse, car, véritablement, la Lançard avait été touchée ; cet amour en retard avait une grande place dans sa vie...
Aristide aimait Yvette, et ce malheur, qui aurait été un bonheur pour elle..., le rêve de sa vie, un enfant, elle ne l'avait pas eu..., elle...
Elle se leva et feignit de ranger quelques objets dans la chambre; elle voulait cacher son émotion; elle voulait cacher les larmes qui lui venaient aux yeux...
Oh! comme Basilide, qui ne la quittait pas de son regard obli([iie, s'amusait; enfin, elle lui faisait payer sa haine jalouse.
Comme elle a versé tout son fiel, elle se hâte de partir, parlaul toujours, car la Lançard... balbutiait en la reconduisaiil.
Lorsqu'elle fut dehors, pendant qu'elle courait chez M'""" Lapchez, la femme du vieux monteur rentra dans sa chambre et, ne contenant plus ses sanglots, elle dit:
— Ah! c'est indigne! et c'est injuste I
DU CABARET A L'ECIIAFAUD. 361
Chez M'"'' Lapchez, Basilidc raconta également ce qu'elle était si heureuse d'avoir appris. C'est alors que, bien certaine qu'on ne pouvait plus rien cacher, que Denis ne pourrait pas faire un pas sans qu'un obligeant ami lui dise :
— Mon pauvre ami..., j'ai appris la conduite de ta femme... Bah! il faut surmonter ça et oublier.
C'est alors, disons-nous, qu'elle se rendit rue des Panoyaux, où nous l'avons vue arriver.
Certainement, en racontant à Denis ce qu'elle venait d'apprendre, elle s'attendait à produire un grand effet; mais elle était loin de croire à un résultat aussi foudroyant.
Le malheureux était tombé raide sur le parquet ; d'abord elle avait jeté un cri, puis, comme l'explication de sa présence chez Denis, et du motif de sa défaillance eût été difficile, faible femme d'allure, mais nature forte, elle s'était tue aussitôt...
Elle s'était agenouillée, avait mis la main sur le cœur du jeune homme, l'avait senti battre, et, bien certaine qu'il n'y avait là qu'une syncope, elle s'était relevée aussitôt, avait retiré son chapeau, arraché ses gants, jeté son pardessus sur un meuble; puis elle avait pris Denis à bras-le-corps, l'avait dressé sur son séant, l'appuyant le long du lit... et, faisant un vigoureux effort, elle l'avait hissé sur le lit.
Alors, s* empressant autour de lui, dénouant sa cravate, arrachant son col, déboutonnant ses vêtements, elle lui mouilla les tempes et lui glissa quelques gouttes d'eau et de vinaigre entre ses dents serrées. Denis ne tarda pas à reprendre connaissance. Basilide souleva sa tète et la plaça sur son bras, l'attirant vers sa poitrine en l'embrassant et en répétant :
fyl r\lALUEUR AUX PAUVRES!
— Necrains rien, je suis là, moi, Denis... je suis là... et je ne t'abandonnerai pas.
Et son regard rencontra le regard triste et mouillé du malheureux... Basilide se jeiasurlui et, le couvrant de baisers, embrassant ses yeux, ses lèvres, elle répétait :
— Console-toi..., tu n'as plus besoin d'elle..., oubliela, mon Denis..., je t'aime, moi... Nous ne sommes pas mariés, mais je ne t'abandonnerai pas justement à l'heure où tu souffres..., pauvre ami...
Autant de mots, autant de blessures que ressentait le malheureux... D ne répondait pas ; mais de gros&es larmes inondaient ses joues...
Il entendait, il voyait; il avait recouvré sa connaissance, mais il restait inerte, feignant de ne pouvoir parler ; il lui semblait que c'était assez de savoir, que c'était assez d'entendre liasilide, et ses douleurs eussent été plus aiguës s'il avait parlé... Il fermait à demi les yeux pendant que la Jolie Laveuse l'embrassait et le caressait; elle croyait qu'il l'entendait, et sa pensée tout entière était au passé à jamais perdu; il était dans les bras de Basilide, et il appartenait tout entier à Yvette. Il La voyait dans la petite chambre, et il pensait que tout cela était à jamais perdu...
Tout à coup, BasiUde le vit se redresser, s'accouder sur le lit, et lorsque son regard cherchait le sien, elle le rencontra terrible, menaçant.,. Elle caressait ses cheveux; in(iuiùte, elle l'embrassa; il la laissa faire, semblant ne pas s'en apercevoir, et il dit d'un ton étrange :
— Alors, ia saleté, elle a un petit... qui s'appelle comme moi..., La salope!... J'ai un enfant..., j'ai un enfant... de ma femme...
DU CABARET A L'ÉCIIAFAUD. 363
Puis, regardant Basilide d'un air étrange, il exclama :
— Est-ce que tu crois que ça se peut, ça?... Est-ce que tu crois qu'un jour je n'irai pas l'étriper et étrangler le gosse ?
— Denis! Denis ! mais tu deviens fou...
— Ah I oui, je deviens fou ; avec ça qu'il n'y a pas de quoi !
Et, en disant cela, il sautait en bas du lit...
— Mais, tiens, à cette heure, si elle était là, si je
savais où la trouver, je la prendrais au cou, je la f
par terre et, de mes ongles..., de mes ongles, entendstu..., je lui arracherais le ventre...
Et, menaçant, fou, furieux, les yeux sortant de l'orbite, les dents serrées, les poings fermés, il marchait bousculant tout dans la chambre.
Basilide était effrayée de son œuvre et n'osait plus parler.
— Mais... je la trouverai... L'enfant!... l'enfant... je lui casse la tête sur le mur !... Et je voudrais bien savoir de quel droit on pourrait me condamner... C'est ma femme..., elle me déshonore, et, de plus, elle m'apporte le résultat de ses noces... Oh non ! ou alors il n'y a pas de justice... Et puis après... je m'en f... On me fera ce qu'on voudra... Ça t'étourdit ça, Basilide? c'est que l'on ne sait pas ce que les bons sont méchants quand on les tourmente... je le ferai voir... Tant qu'à lui..., monsieur mon ami..,, ah! vermine... sang de chien... aussi vrai que je m'appelle Mérit, j'aurai sa peau ou il aura la mienne...
Et il se promenait dans sa chambre, étouffant, suffoquant... Voyant Basilide qui le regardait effrayée, il fit un effort pour sourire, et il lui dit pour parler :
— Tu t'en moques de tout ça... au contraire... ça t'amuse!... Allons, c'est pas tout... je crève de soif... Habille-toi, Basilide, nous allons boire... Non! nous allons déjeuner... mais je vais boire. Tôt ou tard, tuas entendu ce que j'ai dit, ça y est.^J'attends l'occasion; ils y passeront tous les trois.
LA DEGRINGOLADE.
Certainement, c'est du jour où sa fille lui paraissait indigne, que le père Flamet fut le plus heureux. Tous les matins, Denis venait éveiller son beau-père; il venait pour savoir des nouvelles, car si Yvette était fâchée avec son mari, elle était trop bonne fille pour oublier son père, et, d'un jour à l'autre, c'est là qu'elle devait revenir. Ensemble, les deux hommes, sombres, le père et le gendre, parlaient raisonnablement.
— Ainsi, tu n'as pas de nouvelles?
— Non, je venais chez vous pour en chercher.
— Rien; écoute, Denis, disait Flamet en lui prenant le bras, il ne faut pas être un enfant, il faut être un homme; pas de bêtises... C'est ma fille, mais je ne la défends pas; elle a mal fait, c'est fini, la maison est fermée... Des petits-enfants...? oui, j'aurais aimé ça... mais des enfants légitimes... C'est une chienne qui a fait ses petits, pour moi, et voilà tout... S'il fallait admettre que, parce que l'homme est malade, la femme
a le droit de tout faire... oi^i irions-nous? Malheur ! Quand la santé y est, tu travailles, tu fais tout ce que tu peux, plus môme... et puis alors, la femme serait heureuse quand on est au turbin... et sitôt qu'on souffre, elle ne pourrait pas se sevrer ! Non, non, pas de ces mœurs-là chez nous. D'abord, je lui avais dit, pendant que tu étais malade, qu'elle pouvait venir chez moi... Il ne faut pas qu'elle la fasse à l'abandon, à la misère... Je suis son père... Tu n'étais pas là, je lui ai dit : « Mon enfant, tu ne sais pas quand ton mari sortira de l'hospice... et puis, il peut arriver un malheur...»
Le père Flamet disait ça tranquillement, sans voir le tressaillement de Denis, sans voir que chaque mot était pour lui une douleur nouvelle; il continua, de cette voix traînante et grasse du Parisien :
— Qu'est-ce que tu ficheras toute seule'?... Tu vas donner congé, tu viendras à la maison, on casera tes meubles dans ta chambre, qui est vide depuis ton départ. Mon Dieu, je suis vieux, je ne gagnerai pas beaucoup, mais je ne coûte pas cher non plus!... toi, tu feras ta journée, et, avec ça, nous vivrons tous les deux... et honnêtement, parce qu'alors j'avais l'œil... et puis, sous l'œil du père, tu sais, il aurait fallu se tenir... Elle avait son idée, elle n'a pas voulu... et, en avant la culbute... Mais, on me le disait ici, elle ne venait pas me voir, et des gens du quartier me disaient : J'ai vu votre fille hier, elle a des robes longues comme ça et comme ça !.,. Je me suis dit : Bon, ça y est... Si lu m'avais dit à l'hospice un jour : « Père, ayez l'œil, » j'aurais veillé... mais vous aviez l'air, toi et elle, de m'aimer comme les coups de poing... Je me suis dit : « Allez-y... nous verrons celui qui aura plus tôt besoin de l'autre... m
Et cela se disait à peu près tous les matins chez un petit marchand de vin de la chaussée Ménilmontant, en face d'une ou deux bouteilles de vin blanc... Denis disait toQs les jours .
— J'irai chercher de l'ouvrage... Mais je voudrais avoir des nouvelles...
Jamais il ne cherchait. Un jour Sifflard vint lui dire que Lançard avait beaucoup de travaux, ce qui s'exprime ^m langage ouvrier : « Lançard était pressé ; » il promit d'y aller... il n'y alla pas. 11 fallait vivre et surtout payer Il-s consommations du père Flamet. Denis engageait tout, tout ; depuis huit jours il couchait sur son sommier. Tous les soirs il rentrait absolument ivre, se parlant seul, et n'ayant qu'une idée persistante, tuer sa femme et son petit... Les voisins entendaient toujours entre minuit et une heure la répétition de cette scène à travers les cloisons qui les séparaient du logement de l'ouvrier. Denis, ivre et méchant comme l'homme qu'une idée tenace poursuit, et qui se soûle pour oublier, frappait ses meubles dans sa chambre et criait :
— La pouffiasse... je la tuerai avec son petit... je la prendrai comme ça... et aïe donc, et comme ça... oui 1 et qui me dira quelque chose? je me fiche de tout, la justice c'est moi. Un gosse qui s'appelera comme moi... ah malheur! jamais. Je le prends et hue, sur elle!.. Ça, cette chose conçue en dehors de moi... ça porterait mon nom ? ah ! non ! non !
Et alors il brisait, cassait tout chez lui... et puis las, fatigué, il tombait sur le sommier de son lit et comme le sommeil ne venait pas, que le repos, le silence, le calme éteignaient ces crises d'alcoolisme, il redevenait faible et il pleurait, il gémissait... il était seul, seul !
Un matin, vers midi, Basilide vint le voir; il dormait encore ; elle fut étonnée du changement survenu dans le ménage ; elle fut effrayée du changement opéré en lui. . . Elle resta avec lui ; ce n'était plus le même homme... Elle en fut ravie... Elle laissa chez lui son chapeau, ses gants, son pardessus, elle mit même, pour cacher le corsage de sa robe de soie, une camisole à Yvette, et ils descendirent au petit cabaret de la chaussée Ménilmonlant. Le père Flamet attendait depuis dix heures,
— Ah ! s'écria-t-il, enfin te voilà ! Tiens ! Basilide, elle apporte des nouvelles.
— Non, non I fit vivement Denis en rougissant ; Basilide vient déjeuner avec nous. Je l'ai rencontrée sur la chaussée Ménilmontant.
— Tu travailles donc par ici ? demanda le père Flamet.
— Oui, je suis venue donner un coup de main rue de la Mare.
— Tant mieux 1 Mais c'est gentil de s'être souvenue des amis. Viens nous voir des fois... Ça le consolera.
Et il ajouta tout bas, en se penchant vers l'oreille de la jeune fille :
— Tu sais ce qui est arrivé ?
Assez embarrassée, la Jolie Laveuse fit oui de la tête. Flamet lui répondit avec un signe d'yeux :
— Hein ! qui est-ce qui auraitjamais cru ça?...
Denis commandait le déjeuner; il y avait une personne de plus, on devait faire un petit extra. Il fit dresser le couvert, réclamant une nappe et des serviettes ; il commanda une boîte de sardines pour commencer, ensuite des côtelettes à la sauce et un fin morceau de brie... C'était un gentil déjeuner d'ouvrier. Mais Basilide intervint, ses goûts n'étaient plus ceux d'autrefois.
et le déjeuner de Denis lui semblait un peu raide. Elle commanda des huîtres, un châteaubriant, un poulet froid, une salade, du fromage et des fruits.
Le père Flamet en avait des flammes dans les yeux, et, en l'écoutant, il passait sa langue sur ses lèvres, Denis, embarrassé, se mordait les lèvres, et Basilide lui dit à mi-voix :
— Eh bien ! qu'est-ce que tu as ?
— Dame ! fit-il du même ton, tu sais, je ne travaille pas... je n'ai pas lourd d'argent.
— En voilà des bêtises... Est-ce que je ne sais pas ta position?... Tu n'as pas à l'occuper de ça, un jour tu me le rendras.
• Denis ne répondit pas, mais de la naissance des cheveux au col de la chemise, il sentit le rouge lui piquer le visage ; il baissa la tête. Il était sur le bord de l'abîme, il le sentait, il glissait!.. Il se mit à table, et, dame ! on fit un bon et gai déjeuner, où le père Flamet dit tout le mal possible de sa fille, ce qui plut énormément à Basilide.
Lorsque vint l'heure de payer, Denis sentit, en dessous de la table, que Basilide appuyait son genou sur le sien ; il la regarda étonné , il vit qu'elle y glissait son bras en lui faisant signe de l'œil d'en faire autant. II obéit, leurs mains se rencontrèrent, et Denis sentit qu'elle glissait son porte-monnaie dans sa main... Il sentit comme un choc... et le rouge de la honte vint encore lui mordre la peau. Basilide s'était vite redressée, et elle parlait au père Flamet pour détourner son attention, afin qu'il ne vît pas ce qu'elle venait de faire.
Denis ne bougeait pas, il n'osait remuer le bras, il n'osait lever les yeux, la honte l'enveloppait et empêchait ses mouvements; il fut long, bien long, pour
ramener gauchement sa main crispée sur le porte-monnaie jusqu'à sa poche...
Il le sentait, le premier pas était fait, il n'avait plus de courage et ne pensait pas à travailler, et il venait d'accepter l'argent d'une femme..., cette rougeur qui couvrait son front en s'élendant sur la peau le piquait, le dévorait. Les enfants ont ce qu'on appelle la fièvre de dents... et Denis avait la fièvre des écailles.
En sortant avec Basilide, ils laissèrent le père Flamet au cabaret... Denis était singulier, il n'osait parler, il semblait être l'esclave de Basilide. Cette dernière dit au vieil ouvrier en corne :
— Je ne l'emmène pas, il vient me reconduire et il vient vous retrouver.
On arriva rue des Panoyaux... Basilide se coiffa, remit ses gants, son pardessus, et dit à Denis toujours sevvile :
— Viens me reconduire jusqu'à la place de voitures.
— Oui, fit celui-ci ; puis, balbutiant, grave, il ajouta : Basilide, voici ton porte-monnaie, j'ai changé vingt francs...
— Tu as remis la monnaie... Mais, puisque tues sans le sou, il ne faut pas faire des manières. Ça se voit ici... Tu me rendras ça quand tu travailleras... Ce n'est pas parce que ta femme t'a tout mangé qu'il faut rester sans rien... tiens, tu me les rendras.
En lui disant ces mots, elle lui glissait dans la main une pièce de vingt francs... Denis était tout gauche; il serra la pièce sans regarder, et il parla d'autre chose... Alors Basilide lui dit le plus tranquillement du monde :
— Vite, mon chéri, viens me reconduire, je suis en retard... je vais être grondée... mon amant m'attend.
Denis n'entendit même pas... Il profila du mouvement
DU CABARET A L'ÉCIIAFAUD. 371
pour glisser la pièce dans sa poche. Il offrit son bras à Ijûsilide, et il partit, elle gaie, bavarde, riant..., lui riant aussi, mais d'un rire faux, amer comme les sanglots...
Quand elle fut dans la voiture, par la portière dont la vitre était baissée, elle tendit son museau frais ; ils s'embrassèrent, et elle dit :
— A demain, mon eliiea.
LA MI-CAREME.
Dire pourquoi les blanchisseuses ont choisi le milieu du carême pour en faire leur fête, pourquoi elles n'ont pas cherché le nom d'une brave femme ou d'un brave homme sanctifiés pour en faire leur patron, me serait difficile... Ignorant comme une carpe en la matière, je ne veux fouiller ni les dictionnaires, ni les encyclopédies, et veux prendre sur nature le tableau dans lequel vont paraître nos héros.
C'est chez M""" Lapchez que tout cela s'est passé... Huit jours avant la mi-carême, juste un matin où M"° Ba- Bilide s'était disputée avec des messieurs à la sortie d'un souper chez Brébant, et pour cela les avait abandonnés sur le boulevard et était montée dans un fiacre en leur criant d'un ton méprisant et plein de révélation :
— Allez donc, pannes, vous vous êtes trompés.
M"* Basilide n'avait pas envie de dormir, il ne faisait pas assez jour, et il était difficile de trouver des oisifs à cette aube; seuls les travailleurs suivaient leur route,
C'est ce qu'elle pensa, et elle se fit conduire chez son ancienne patronne...
Elle arriva à l'heure où l'on préparait les terrines d'empois, où la mécanique n'était pas chauffée, et, il faut bien le dire, l'empois se dissolvait lentement, les fers avaient des frissons...
C'est que c'était huit jours avant la mi-carème; or, ce jour, quelques blanchisseuses du quartier avaient choisi l'atelier relativement grand de M""" Lapchez pour la nomination.
A l'heure où la voiture de Basilide s'arrêta devant la boutique de la blanchisseuse, de tous côtés arrivaient les laveuses et les repasseuses..., tout le lavoir, si bien que Basilide, dans son extravagante toilette, fut assez embarrassée.
Mais elle n'était pas sotte ; en deux minutes elle eut retiré ses gants, son chapeau, dégrafé son corsage, et, l'allure débraillée, le sourire aux lèvres, elle entra dans l'atelier, où elle fut saluée par un cri de joie :
— Ahl Basilide!...
Et ce ne fut, pendant quelques minutes, que reconnaissances et embrassades, puis toutes les vieilles laveuses en parlèrent tout bas.
C'est que, huit ou dix jours avant la mi-carôme, un mitron apporte à l'atelier ou au lavoir une immense galette cachant une fève...
On fait autant de parts qu'il y a de jeunes filles qui acceptent la chance; un bambin tire les parts et les distribue...
Celle qui a la fève est reine..., et elle choisit son roi.
C'est une apprentie blanchisseuse qui était chargée de tirer les parts.
Elle glissa la main sous la serviette, et, pendant que
les parts du gâteau sont distribuées à chacun des assistants, c'est un chœur à rendre sourd tout le quartier :
Pour une minute, histoire de rire, Avance ici ton p'tit musiau...
Pour que tout le monde tire...
Tout le monde tire, Tire, tire, tire le gâteau...
Mon Dieu, nous arriverons tout de suite au but...
Ce fut Basilide qui fut nommée reine...
On juge de la stupéfaction de l'atelier lorsque, lui ayant demandé qui elle choisissait pour son roi, elle répondit :
— xMon roi, c'est le mari d'une blanchisseuse, le mari de ma camarade d'atelier ici...; le pauvre garçon ne refusera pas ça...; ça lui procurera une fois le moyen de s'amuser, et il verra que ses anciennes camarades ne l'oublient pas... et qu'elles blâment celle qui a mal lait...
— Bravo! bravo! Basilide, cria-t-on.
Et les unes, les autres, se poussant du coude, se disaient bas :
— C'est tout de même une brave fille et qui a du cœur ! . . .
Et Basilide, qui avait tout ce qu'il fallait pour être populaire, ajouta aussitôt :
— Si mon roi était là, il proposerait de boire à ma santé...; je ne veux pas que vous soyez privées de ça... Je régale..., et nous allons boire à la sienne...
On ne se figure pas avec quelle rapidité la consommation fut apportée sur les grandes tables à repasser, et c'était charmant de voir autour les robustes filles,
dans des camisoles indiscrètes, les bras troussés, les joues roses, le rire aux lèvres, enfonçant dans la galette épaisse leurs dents pointues.
Les yeux brun vert de W" Basilide lançaient des éclairs; elle était heureuse comme tout; elle dressait en l'air son petit nez insolent ; il y avait pour l'avenir dans huit jours, une Iwnne petite infamie toute prête, aussi son visage était tout illuminé de gaieté, et, sautant sur une chaise, elle s'écria :
— Écoutez-moi ça, et au refrain :
Le dimanch' de la Saint- Jean,
A la fût' de la patronne.
Pour un écu par personne,
J' devions faire un r'pas flambant.
Tout r lavoir était en fête.
Et, comm' nous étions beaucoup.
En nous rendant à Chatou,
Nous criions dans la charrette :
Hue ho! dia! gar' là!
La vertu, ça tient d' la place.
Il faut s' débarrasser d' ça.
Ou je n' réponds pas d' la casse.
Hue ho! dia! gar' là!
Etc., etc.
Casilide, bien campée, jouant de l'œil, soulipfnant les mots, était magnifique.
Ce fut alors une explosion de gaieté, dans laquelle les rires pointus des femmes jetaient leurs notes aiguës, et c'était un gai tableau ; tous ces frais visages étaient animés. En quittant hâtivement le travail, elles étaient restées dans le costume débraillé qu'il nécessite, et les caracos étaient bien indiscrets, les chairs robustes de
la construction plébéienne se montraient là dans des lignes solides. Les unes étaient assises sur les longues tables à repasser, les autres étaient couchées sur des tabourets et des escabeaux.
Au bruit qui se faisait dans la boutique de la blanchisseuse, les voisines étaient descendues et se trouvaient groupées et serrées dans l'embrasure de la porte.
Cette masse de monde dans l'atelier, relativement petit, avait, malgré la saison, obligé M"^" Lapchez à faire ouvrir les fenêtres, et aussitôt d'autres groupes de curieux s'y étaient arrêtés.
Toutes les blanchisseuses tenaient à la main la part de gâteau qui leur était échue, leur verre à moitié plein serré entre les genoux; suivant jusque sur les lèvres la chanson gaie, on ne savait si elles la répétaient bas ou si elles mâchaient leur galette.
C'est au milieu de ce bon public attentif que Basilide chaulait...
La chansonnette n'était que gaie, mais l'intentioD que la Jolie Laveuse mettait dans certaines phrases était tout autre chose. Les grivoiseries chères à ses pensées trouvaient le moyen de se faire place.
Elle continua i
On avait pas mal liché; Aussi ciiaqu' femme et chaqu' homme Dans le fossé fit son somme.
Se croyant chez lui, couché...
La fin d' l'histoire, c'est que 1' douze, D'vant monsieur 1' maire, il faudra, Pour réparer c'tte affair'-là..., Que c'... brigand d' Pichou m'épouse...
Hue hol dia! gar' làl
DU CABARET A L'ÉCIIAFAUD. 377
Ma vertu, ça tient d' la place; Il faut la prendre ou, sans ça, Je n' vous réponds pas de la casse.
Hue ho! dia! gar' là!
L' temps d' la rigolad' ça passe!
Hue ho! dia! gar' là!
Il y eut un tonnerre d'applaudissements... et de Us, et il fallut recommencer.
Elle était si drôle , la Jolie Laveuse , elle avait un mouvement si... singulier, en tendant le ventre et en chantant
Pour réparer c'tte afîaire-Ià...
qu il était impossible de ne pas éclater de rire...
On était en train ; on demanda à Basilide « une autre. »
Pendant ce temps, on avait envoyé chercher Denis. Il était tôt, et le père Lapchez le trouva encore au lit; ils allèrent chercher le père Flamet, entrèrent chez un marchand de vin pour tiier le ver. Ils descendirent bientôt jusqu'à la vieille rue du Temple. Quand ils arrivèrent, il y avait le double de monde devant la porte, les blanchisseuses chantaient en chœur et les curieux de la rue les accompagnaient.
L'entrée de Denis fut saluée d'un triple hourra..., puis Basilide lui tendit la main et l'embrassa par trois fois, en lui disant que c'était lui qu'elle avait choisi. En l'embrassant, elle lui dit tout bas :
— Ne nous tutoyons pas ici...
Cette recommandation était inutile, Denis ne le voulait pas faire, et il n'avait qu'une crainte, c'était que la Jolie Laveuse n'eût pas la môme réserve.
Chez la patronne de sa femme, chez ceux qui avaient été les témoins et les conseillers de son mariage, Denis se trouvait mal à l'aise avec Basilide, et cependant il était content du choix qu'elle avait fait, parce qu'il se disait que sa femme ne manquerait pas de le savoir bientôt, et cela allait l'obliger à s'occuper de lui... Il se pouvait qu'en apprenant que Denis, son mari, malgré tout ce qu'elle avait dit, servait de cavalier à sa mortelle ennemie, il se pouvait qu'un mouvement de rage la poussât à venir lui demander une explication..., et c'était ce que voulait Denis... quand il était à jeun...; car, depuis le départ d'Yvette , à compter de quatre heures, Denis rejoignait le pore Flamet au petit cabaret de la rue Constantine..., et il n'en sortait que le soir, à la dernière heure, soutenu par son beau-père, mêlant à ses hoquets les injures et les menaces contre sa femme et surtout l'enfant de sa femme.
Chaque soir, lorsqu'il était ivre, il se promettait le lendemain matin de se mettre à la recherche d'Yvette, surtout de l'enfant..., pour en finir..., et chaque matin il s'éveillait tard et il voyait arriver chez lui Basilide désœuvrée, au sortir d'un souper, fatiguée par une nuit de débauche; elle venait se reposer chez lui ; et à la vue de la Jolie Laveuse, il oubliait ce qu'il avait arrêté la veille. Le malheureux était charmé par celte femme admirablement vêtue, toujours parfumée, qui lui apportait un amour charnel que sa nature pure n'avait jamais connu. Il était pris, il lui appartenait, et puis la paresse l'avait envahi, peu à peu il avait perdu l'habitude du travail. Il ne demandait rien à Basilide, mais quand cello-ci avait dit un j( ir :
— Ton lit est jolimen' dur... Comment peux-tu dormir là-dessus?... ■
DU CABARET A L'ÉGIIAFAUD. 379
Ou:
— Tu devrais ne plus porter de blouse ; pourquoi ne mets-tu pas Ion paletot?
— Quand je travaillerai je les retirerai du clou.
— C'est encore elle qui a mis ça au mont-de-piété pendant que lu étais malade..., la gueuse !
H ne protestait pas, il laissait dire ce mensonge et il se taisait, ce qui était son acceptation, quand elle ajoutait :
— Tu n'as pas besoin d'attendre, voilà quarante francs; quand tu travailleras, tu me les rendras..., ça ne me gêne pas.
D'autres fois, au moment de partir, elle lui donnait un louis, en lui disant d'aller cherchez des épingles à cheveux, pour se recoiffer...
Il revenait, elle était en train de se peigner, et elle lui disait de mettre la monnaie sur la cheminée, et elle partait en feignant de l'oublier.
Denis parlait de son travail, mais ne travaillait plus; le pli était pris, c'était fini. Il était devenu plus soigné dans sa toilette, mais il avait pris la funeste habitude de boire.
Lorsque Basilide n'était pas venue, par ses bavardages, par ses baisers brûlants, par ses caresses, troubler ses pensées ; lorsque, seul chez lui et à jeun, il portait sa pensée sur le passé; lorsque le souvenir d'Yvette se présentait, il pleurait de longues heures, il gémissait, et, sachant bien qu'il s'était toujours sagement et honnêtement conduit, il s'écriait en sanglotant :
— Mon Dieu 1 mon Dieu 1 mais je ne méritais pas ça. Il cherchait alors à réagir contre cette faiblesse, et
aussitôt il pensait à ce qui lui permettait de vivre; il
pensait à la rougeur qui lui couvrait le front, lorsque, rencontrant un de ses anciens amis, celui-ci lui demandait où il travaillait, et le voyant presque élégamment vêtu, il ajoutait :
— Tu gagnes de l'argent?
Balbutiant, il répondait qu'il travaillait chez lui, il avait acheté un étau, et il s'était établi façonnier; il faisait la monture des modèles pour un fabricant qui s'établissait, et cela était bien payé...
Alors, tout honteux, voulant oublier sa conduite abjecte, il se hâtait de gagner le petit cabaret de la rue Constantine; là, on ne parlait pas travail..., on entamait des parties de piquet qui duraient jusqu'au soir..., et le soir, ivre, méchant, jurant contre tous, il rentrait chez lui, s'habituant insensiblement à l'idée criminelle qui le poursuivait...
Le matin du jour où nous sommes, en se retrouvant près de Basilide, l'impression douloureuse qu'il avait ressentie en entrant dans l'ancien atelier de sa femme s'effaça...
Comme la mère Lapchez lui demandait ce qu'il était devenu depuis ses malheurs, se sentant observé par Basilide, il répondit :
— J'ai oublié tout ça. Dieu merci!... Maintenant, je suis le plus heureux des hommes.
— Vous ne travaillez plus dans notre quartier? demanda-t-elle.
Basilide était gênée de cette question, parce qu'elle le vit rougir, parce qu'elle craignait de l'entendre dire qu'il était sans ouvrage, ce qui ne lui permettait guère d'être le roi qu'elle avait choisi ; mais le sourire revint sur ses lèvres lorsqu'elle l'entendit répondre tranquillement :
DU CABARET A L'ÉGHAFAUD. 381
— Non, je me suis mis chez moi, j'ai acheté un étau, et je ne veux plus être exploité par les patrons.
Malgré elle, Basilide lui prit la main et la serra ; Denis devint plus rouge... On le complimenta sur sa lorce de caractère, et on le félicita sur la souveraineté aimable qui lui était échue...
On s'occupa aussitôt d'arrêter le lieu de rendez-vous pour la fête. Mais Basilide dit alors que cela regardait absolument le roi et la reine, et qu'elle demandait qu'on les laissât faire, ce qui fut accepté, tout le monde étant désireux de n'avoir à s'occuper que de ses costumes.
Denis offrit un nouveau saladier et il fut convenu que l'on ferait savoir dans chacun des ateliers le heu du rendez-vous et l'endroit choisi pour le repas et pour le bal.
La mère Lapchez voulut que Denis, le père Flamet et BasiUde restassent à déjeuner, ce qui fut accepté.
On était à table et Basilide parlait bas à Denis :
— Tu n'as pas à te tourmenter, disait-elle..., je sais bien ta situation..., je te porterai l'argent, tu me le rendras...
Denis ne répondit pas ; elle continua :
— Vois-tu, Denis, tu as une bonne idée là..., puisque tu ne peux pas trouver à travailler chez les autres, mets-toi chez toi..., je t'avancerai l'argent nécessaire, et tu me rendras ça à tant par semaine...
— C'est qu'il faudra pas mal d'argent, dit Denis, bien calme, habitué désormais à ce langage.
— Combien donc faut-il?
— Au moins une centaine de francs.
— Ce n'est que ça... Dès demain j'irai chez toi... Tu vendras tous les bibelots qui servaient à l'autre; la table à repasser, la mécanique aux fers, et je le donne-
rai le reste pour acheter ton outillage; ainsi tu ne -te dérangeras plus.
C'était fini, bien fini, le sens moral était parti... Denis trouvait cela tout naturel, et après le déjeuner, lorsqu'on se sépara, c'est-à-dire lorsque Basilide lui dit tout bas qu'elle était obligée de partir vite parce que « son amant l'attendait, » et que les deux compères Lapchez et Flamet se disposaient à reconduire Denis chez lui..., il dit tout bas à Basilide :
— Donne-moi donc quelques sous, je te les rendrai demain....
En l'embrassant, et dans un serrement de main, elle lui glissa une pièce d'or... II lui sourit!... Lorsque Basilide fut rentrée chez elle, elle prit l'almanach, chercha la date de la mi-carème, et dit :
— C'est dans dix jours!... Bon. Une fois que nous aurons choisi l'endroit, je t'inviterai, ma petite mère..., et, ce jour-là, tu seras exécutée...
ou ARISTIDE EST SINGULIEREMENT REÇU.
Pendant quelques jours, Basilide vint moins souvent voir Denis; elle lui avait donné ce qu'elle avait promis, c'est elle-même qui lui avait fait organiser son petit atelier. En revoyant à soulever chez lui l'étau, l'établi, les limes, l'idée du travail revint, et toute la matinée il travailla... Mais lorsque deux heures sonnèrent, il avait faim. Il descendit pour déjeuner, retrouva le vieil ouvrier en corne, et toutes les bonnes idées s'envolèrent; il resta jusqu'au soir, et furieux après lui-même, il sortit du cabaret absolument sous le coup d'une crise d'alcoolisme. Son idée fixe lui revint, il ne pouvait pas vivre comme ça, il y avait deux êtres de trop au monde, sa femme et l'enfant...
Il rentra chez lui en jurant et menaçant et jusqu'à deux heures du malin les voisins l'entendirent crier en bousculant tout chez lui.
Ivre et méchant, il y avait chez lui une explication imodnaire.
La bouche crispée, l'œil fou, les poings serrés devant le grand tabouret auquel il donnait des coups de pied, il disait :
— Il faut en finir, on ne peut pas vivre comme ça...; tu vas me dire où tu l'as cachée, je la veux, cette enfant-là, et j'y tordrai le cou devant toi...; après, ça sera ton tour... Tu crois qu'on se fiche de Denis comme ça..., qu'on fait des petits à son nom et qu'on retourne bastringuer... Nom de nom de D... Saleté, va...
Et il donnait des coups de pied au tabouret... Vers trois heures, épuisé par cette crise, il tomba sur son lit et s'endormit tout habillé. Il fut malade une partie de la nuit et s'éveilla le lendemain au jour, dégoûtant des souillures de la veille, mal portant, ayant la tête lourde, ce que dans les ateliers, le lendemain d'une ribote, les ouvriers nomment « avoir mal aux cheveux, » ou avoir « le casque. » II se leva néanmoins et se hâta de mettre tout en ordre chez lui, redoutant de voir entrer Basilide; il lui cachait soigneusement ce vice nouveau : l'ivrognerie.
Basilide ne vint pas ce jour-là ; elle était trop occupée par ses costumes pour la mi-carème.
Personne encore autour de Denis ne se doutait de la source impure où il puisait ses ressources. Il avait dit qu'il travaillait chez lui, on le croyait ; au reste, le jour même qu'il avait monté chez lui un établi , il avait amené Sifflard et lui avait dit que depuis le départ d'Yvette il avait pris le parti de travailler à son compte, craignant que dans les ateliers des plaisanteries ne fussent faites sur la conduite de sa femme, la situation de l'homme trompé étant toujours tournée en ridicule. Sifflard avait approuvé, et il s'était empressé le lendemain de le raconter à tous les camarades de Denis...
Aussi n'était-on pas étonné de le voir toujours convenablement vêtu, ne manquant jamais d'argent.
Une rage sourde était en lui et le dévorait, et ce jour, après avoir mis tout en ordre chez lui, en attendant Basilide , il pensait , et l'idée qui ne le tourmentait que dans ses crises d'alcoolisme lui vint alors de sang-froid. Assis sur le grand tabouret qu'emploient les ciseleurs et les monteurs sur métaux, accoudé sur son établi la tête dans ses mains, il songeait :
— Je ne peux pas vivre avec cette éternelle pensée; pendant que je suis ici, ma femme est dans les bras d'un autre; tout ce qui est à moi... à moi seul... un autre l'a... Elle a pour lui les mêmes regards, les mêmes baisers, les mêmes caresses qu'elle avait pour moi... Lorsqu'ils sont ensemble, ils rient, ils sont gais en pensant à moi... En dehors de moi, elle se fait une famille, qui fatalement est la mienne... J'ai des enfants, moi... des enfants qui ne sont pas les miens...
Et son poing frappait sur l'établi , secouant tous les outils, et ses dents se serraient, et ses yeux avaient des éclairs. Puis il se leva et debout dans le milieu de la chambre les bras croisés, continuant sa pensée en parlant , il dit :
— Je la tue, elle, lui, le petit... On m'arrête!... et puis... après... Est-ce que la justice peut me condamner? est-ce que je n'ai pas le droit de tuer ceux qui me volent mon bonheur, ceux qui déshonorent ma maison, ceux qui abusent de mon absence, de ma maladie, pour détruire toute ma vie et tout le bonheur du passé, tout le calme du présent, et l'avenir?... Quelle loi me protège? Quelle loi ?.. . Si je veux m'adresser à un juge, il me dira qu'il faut le flagrant délit pour poursuivre..., que l'enfant n'est pas une preuve, puisqu'à cette époque j'étais
malade... c'est vrai, mais chez moi!... Ils sont impunissables, la loi n'a pas d'action sur eux... Eh bien, puisque la loi ne peut ni me défendre ni me venger..., c'est moi qui me ferai justice... Cocu, je suis ridicule, je fais rire; assassin, je fais trembler...
Et, farouche, il ajouta :
— J'aime mieux ça !... Si on me condamne, eh bien, quoi! une belle affaire... au point où j'en suis, peut-ôtre cela vaudrait-il mieux!... Mais eux, au moins eux., ils ne pourront plus rire !
A ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit, et tout souriant, Arislide parut lui tendant la main en entrant. Aussitôt que Denis le vit un éclair brilla dans ses yeux, il se jeta en arrière, prit sur l'établi un tire-point aiguisé, appelé grattoir et criant :
— Tu viens bien, tu vas y passer le premier.
Et brandissant son terrible outil, il se précipita sur Arislide. Celui-ci, étourdi, stupéfait, n'eut que le temps de lui saisir le bras armé. Le grattoir s'échappa des mains de Denis ; mais le choc avait été si violent que les deux hommes tombèrent par terre.
Stupéfait, étourdi, effrayé, Arislide n'avait eu que le temps de relever le bras. Ne comprenant rien à cette brusque attaque, mais voyant bien qu'il devait d'abord songer à sa défense, il saisit le bras de Denis , qui, à peine tombé, cherchait à saisir le tire-point.
Aristide se demandait si le malheureux n'était pas devenu fou.
La colère rapide qui lui était montée au cerveau, qui lui avait fait voir rouge, l'avait rendu fort, mais cette force factice d'une minute l'avait abandonné en tombant. Arislide, solide, vigoureux, en devint facilement maître, et c'est alors qu'il entendit quelques-unes des
imprécations et des accusations du mallieureux , qui criait :
— Ah! je te tiens enfin, et tu payeras d'abord... toi, qui as tout fait... lùctie..., traître.,., qui abuses de la maladie, de la faiblesse d'un homme, pour le déshonorer... Maisje vous aurai... toi et elle... et votre petit... Je tuerai tout ça... lâche! faignantl...
Aristide le tenait sous lui, de ses deux mains lui serrait les bras et le mettait dans l'impossibilité d'agir. En l'entendant, il le regardait, et il voyait en même temps que les injures sortaient de ses lèvres une mousse rougie. Il le làchà et se releva le laissant libre en disant d'une voix dont l'accent de vérité était éclatant :
— Ah ! mon Dieu ! tu crois ça ! tu crois ça,.., pauvre Denis !
Celui-ci ne se releva pas entièrement; il s'accouda et regarda Aristide d'un air étonné, embarrassé, en disant :
— Tu le nies... lu as peur de...
— Ah! mon pauvre Denis, peur de quoi?... Allons, lève-toi; puisque tu sais, je te dois la vérité tout entière.
Les sourcils froncés, l'air rogue, Denis obéit. D'un coup de pied, Aristide avait lancé le grattoir sous le ht, Denis marchait dans la chambre , les poings serrés , ayant des gestes secs.
— Assieds-loi, dit Aristide,
Denis vint se placer devant lui et d'un ton farouche :
— Avant tout, réponds : tu dis que ce n'est pas toi qui es l'amant de ma femme,.. Réponds vite, en deux mots!
Et il était livide, ses dents étaient serrées, ses lèvres
tremblaient et son œil, sous le sourcil froncé, avait des lueurs fauves.
— Non! malheureux... et pour qui me prends-tu donc?
Il y eut un silence de quelques secondes , pendant lequel le regard de Denis se fixa durement sur celui d'Aristide.
— Jamais, demanda-t-il, tu le jures?
— Jamais!... Tu sais si j'aimais ma mère... Sur ma mère morte, Denis, je te jure que j'ai toujours respecté, comme elle le méritait, M"'<= Mérit, et, qu'à cette heure, j'ai pour elle le même respect.
Denis cherchait s'il n'y avait pas dans ces mots une malice...
Il reprit aussitôt :
— Alors, tu vas me dire qu'Yvette n'a pas eu d'amant.
— Je te soutiens, je t'affirme que M™° Mérit n'a pas eu et n'a pas d'amant.
— Ah! c'est trop fort!... Toi aussi tu veux te f... de moi ! exclama-t-il en donnant un violent coup de poing sur l'établi. Alors c'est par l'opération du Saint-Esprit que M""" iMérit a mis au monde une fille, qui n'est pas la mienne... Entends-tu bien?... Yvette a accouché à la Maternité, il y a deux mois. Je le sais. Diras-tu non?
— C'est vrai ! dit froidement Aristide.
— Alors que me chantes-tu...? fit Denis étonné, puisque je te dis que ce n'est pas ma fille... Je sais une chose encore... Le parrain de cette enfant, c'est toi... Yvette est mariée, tu ne peux être que ça...
Et en disant ces mots, la rage revenait, et il était menaçant, et il venait vers Aristide les poings fermés; mais celui-ci dit :
— Je suis le parrain de l'enfant, c'est vrail... Mais je
ne suis que son parrain, entends-tu bien? et si au lieu de rouler de gros yeux et de menacer...
— Oui, je te menace... oui, et puis après... répondsmoi.
— Denis, tu regretteras ta conduite d'aujourd'hui... Tu es si malheureux que je te pardonne l'injure que tu me fais... Assieds-toi et écoute-moi.
— Dis-moi d'abord... quel est le père de l'enfant... Puisque tu protèges ma femme..., tu dois le savoir... ajouta-t-il en grinçant des dents...
— Tu le sauras quand il en sera temps.
— Ah çà, qu'est-ce que tout ça veut dire et pour qui me prends-tu?... Ma femme n'a pas d'amant, mais elle a un enfant, et tu connais le père...; il faudrait être un peu logique.
— Cela se pourra lorsque tu consentiras à écouter avec calme... Non, ta femme n'a jamais eu d'amant ; ta femme a été la victime d'un misérable.
Denis, les sourcils froncés, releva la tête et regarda Aristide.
— Ah ! toi aussi tu voudrais me raconter le roman de la séduction., la femme prise de force... Allons donc... c'est bon dans les romans, ça... La vérité (je veux te croire), c'est que, si Yvette fait la noce, ce n'est pas avec toi; mais, tu le sais, tu le savais... et tu sais avec qui... et tu dois me le dire...
Aristide, à son tour, regarda fixement celui qui lui parlait ; en voyant le bord de ses yeux rouge, en voyant sa peau livide, le cercle de bistre qui entamait les paupières, le nez givelé..., en constatant le tremblement des lèvres et des mains..., il devina ce qu'était devenu le malheureux. . . C'était l'ivresse qui avait éteint la raison dans ce cerveau ; c'était l'ivresse qui avait fait une brute
i90 MALHEUR AUX PAUVRES!
de l'homme... 11 jugea d'un coup d'œil qu'il n'y avait plus d'explications à donner... une idée fixe était sous le crâne...
— Quel homme es-tu devenu, lui dit-il... pour être avec moi ce que tu es aujourd'hui? Autour de toi, ceux qui t'ont oublié quand lu souffrais viennent encore te conter des infamies et tu les crois... Moi, je viens te dire la vérité, et tu ne m'écoutes pas... et lu refuses de me croire... et moi, à qui tu dois d'être encore ici vivant, tu me parles de ce ton, tu me commandes. Je ne dois te dire rien.„ Si tu étais un homme raisonnable, si tu avais encore du bon sens, je prendrais la peine de te donner des explications... Mais ce que je ferais par bonté, je le refuse à tes menaces. Et sois poU... Tu t'es jeté sur moi comme un misérable..., comme un assassin... presque un parricide... Je t'ai arraché ton arme et sache-le, sans respect pour ta faiblesse, si lu menaces encore, j'agirai comme tu le mériles...
— Ça veut dire quoi, ça? — fit Denis, traînant sur les mots en dodehnant de la tête...
Aristide, fronçant les sourcils, s'avança sur Denis, qui recula en le regardant en dessous.
— Denis, je venais ici le consoler, tu n'en es pas digne...
— Je ne vais pas te chercher pour ça...
— Je croyais trouver encore l'homme que je connaissais... Je me retire dégoûté du misérable que je retrouve, qui ne mérite plus ni sympathie ni pitié...
— Tu m'insultes parce que je te dois...
— Je ne f insulte pas, je te juge. On m'avait dittou cela et j'avais refusé d'y croire... Tu crois l'indigne créatui-e qui te fait vivre, celle qui a livré ta femme.
— Ne dis pas ça!...
DU CABARET A L'ÉCIIAFAUD. 391
— Tu n'aimes pas cette fille ; mais, paresseux et ivrogne..., tu aimes mieux croire ce qu'elle te dit parce que tu y trouves sottement l'excuse de ta conduite; comme si l'indignité d'une femme pouvait justifier les infamies d'un homme... Maintenant, c'est une fille qui te fait vivre, c'est avec l'argent qu'elle gagne dans le vice que tu t'amuses..., et tu oses parler de ta femme... Tais-loi, misérable..., et si jamais tu devais la rencontrer, à genoux...
Denis avait rougi, puis pâli... Il avait peine à contenir sa rage ; il éclata, et, s'élançant de nouveau sur Aristide, il cria :
— Tu voudrais qu'on s'agenouille devant ta p...
A ce mot, Aristide le saisit, et l'écrasant de ses mains robustes, il l'obligea à se mettre à genoux, en disant :
— Misérable..., c'est la pensée de celle qui te nourrit qui met ce mot sur tes lèvres... Souteneur et ivrogne, reste dans ta boue...; ta femme est morte pour toi... C'est moi qui te détends d'y penser, qui te détends de la revoir...
Denis s'était absolument écroulé sous le mouvement d'Aristide.
Il était à genoux, sans énergie, écrasé en même temps par la force et par les injures d'Aristide. Il voulut réagir, il ne put; il voulut crier, sa voix s'éleiguit dans sa gorge. Il ne voyait plus, il sentit qu'Aristide le lâchait et il tombait lourdement sur le parquet, entendant la dernière injure méritée et la porte qui se refermait, et il perdit connaissance.
Quand il revint à lui, il était sur son lit et Basilide était penchée sur lui. Elle lui dit :
— Mon Denis, qu'est-ce que tu as eu ?
— Rien, fit-il, un étourdissemcnt.
— Comme tu es faible encore... Tu es toujours convalescent.
Il y eut un silence, puis Denis l'attirant vers lui, demanda :
— Sais-tu ce que je voudrais connaître ?...
— Non... demande...
— Quel a été le premier amant d'Yvette, et quand ça a commencé?
— Tu le veux? fit-elle.
— Oui!
— Eh bien, c'est ton ami.
— Mon ami ?
— Oui, tu sais bien, Francis.
— Francis L'Hautil, exclama Denis qui redevint livide...
— Oui, elle a même été maligne, elle t'a fait donner cinq cents francs pour ça... tu n'as pas à t'en plaindre.
Et elle éclatait de rire... Connaissant Denis, elle trouvait ça naturel... En même temps qu'elle riait, il jeta un cri et retomba sur l'oreiller sans connaissance.
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