DEUX VIEUX AMIS
Francis vivait calme ; il avait depuis quelque temps rompu ses relations avec Basilide, non parce que la scène qui s'était passée à Longchamps l'avait mécontenté, mais parce que les amours de M"^ Basilide commençaient à prendre une grande place dans le monde galant... Il savait que la Jolie Laveuse était tout à fait lancée ; au cercle, tous ses amis n'avaient plus rien à lui envier ; quant à elle... et puis, on disait que Basilide, en devenant une des fidèles du Bois, une cocotte de haut chic, n'avait pu résister à « la nostalgie de la boue, » on savait qu'elle échappait à ses nombreux amants pour courir se livrer aux caresses d'un ancien ami, du temps où l'atelier remplaçait le boudoir.
Francis avait rompu et il avait oublié. Ambrette, quelque peu négligée par Aristide, s'était jetée dans la dévotion ; elle ne passait ses journées qu'à ce qu'elle appelait ses œuvres saintes , c'est-à-dire qu'elle allait porter dans les sacristies les dons nécessaires à racheter
le passé. Entre les deux époux, il n'existait plus aucune relation; c'est à peine si, dans le courant d'un mois, ils s'étaient rencontrés deux fois au moment où Ambrctte montait en voiture pour la promenade.
Ils vivaient de cette bonne vie indigne des époux célibataires, se méprisant autant qu'ils le méritaient — ce qui n'est pas peu dire, — n'ayant en eux qu'une alïection, leur personne, vivant séparés sous le même toit, indifférents, sans haine, acceptant les fautes de l'un et de l'autre et, vis-à-vis du monde, offrant le modèle parfait des époux, le plus heureux ménage.
La fortune a cet avantage, de permettre à ceux qu'elle favorise d'atténuer la cruauté du bagne d'un mariage malheureux, en en déguisant la vie commune. Hélas ! il n'en est pas de même du misérable ! Est-il au monde chaîne plus lourde à porter que celle qui attache à jamais deux existences faites pour ne jamais s'entendre ?. . . C'est la souffrance de chaque jour, de chaque heure... Se haïr et se voir sans cesse ; être obligé de supporter les manies, les défauts de ce qui vous est répulsif!... D'abord, pour la nature abrupte, c'est un tourment qu'elle supporte, en le faisant payer de grossièretés, puis de coups. . . Là, la bestialité prend le dessus, et c'est le crime qui vient, dans les ménages pauvres, suppléer au divorce rayé de notre code... Il faut savoir ce qu'elle est cruelle, ce qu'elle est pénible, ce qu'elle est pleine d'infernales pensées, la vie obligée, coude à coude, entre gens que leur caractère sépare, qu'une faute a désunis, ou que des vices éloignent. .-
Le ménage riche peut se passer d'amour, d'affection, de sympathie...; la vie commune est courte, quelquefois elle se résume dans un repas, dans une soirée. — Monsieur, sortant du cercle, rentre chez lui et se couche à
l'heure où madame se lève. On ne vit pas ensemble, on se rencontre... Au foyer du pauvre, d'abord, on se fuit... puis on se quitte... à l'heure criminelle. Quand donc une bonne loi, en détruisant entièrement l'union mal faite, permeltra-t-elle de ne point chercher dans le vice ou dans le crime la libération du mariage?
Francis, nous l'avons dit, vivait heureux, se souciant aussi peu de sa femme que si elle n'avait jamais existé... C'est à celte existence qu'il dut l'épouvantable scène que nous allons conter. Ambrette, deux fois, avait reçu Denis chez elle, et, en lui voyant l'air singulier qu'il avait toujours en sortant du cabaret de la rue de Constantine, et qu'elle ne s'expliquait pas, elle lui avait dit :
— Mon Dieu, monsieur Denis, qu'avez-vous donc?
— J'ai... j'ai que je veux voir Francis !
— Il n'est pas là ! Vous ne le trouverez que le matin.
— Adieu, madame, je reviendrai.
Et, farouche, il était parti. Deux fois il était revenu. Ambrette, ne voyant jamais son mari, n'avait pu le lui dire.
Et cependant l'air étrange du jeune homme l'avait frappée, son langage, son allure... Le changement opéré dans sa physionomie, elle l'avait attribué à la maladie; car Ambrette, pour laquelle ceux qu'elle appelait « les petites gens » étaient des indifférents, ne savait pas ce qui était arrivé dans le ménage du petit ami de son mari..., et, nous l'avons dit, elle voyait peu Aristide, — non qu'elle eût tout à fait oublié ce dernier — mais deux fois, le matin, en revenant de confesse, elle avait été au quartier Latin sans rencontrer son ancien aimé... Ambrette n'aimait pas à garder longtemps la même affection.
Or, un soir, Francis se disposait à sortir; il mettait
ses gants, lorsque la servante vint lui dire qu'on désirait lui parler.
— Quel est ce monsieur?
— C'est le petit ami de monsieur...
C'est ainsi qu'on connaissait Denis. Francis savait qu'Yvette avait abandonné Denis ; il crut que son camarade du Havre venait lui demander un service; ennuyé il dit :
— Vous auriez dû répondre que je n'étais pas là... Enfm, laites entrer...
La servante avait placé la lampe sur le guéridon, car la nuit était tout à fait venue; elle sortit et introduisit Denis.
Francis dit aussitôt :
— Quelle circonstance t'amène à cette heure..., mon bon Denis...
Et il continuait de boutonner ses gants... N'entendant pas de réponse, il releva la tète et vit Denis debout, droit devant la porte fermée...
— Eh bien ! qu'est-ce que tu fais là? entre donc... Denis fit trois pas en avant et, se plaçant devant lui,
les bras croisés, il lui dit :
— Regarde-moi donc un peu, Francis, tu verras ce que je veux...
Francis étonné leva la tête ; en voyant les traits décomposés de son ami, il se recula avec dégoût, exclamant :
— Ma parole d'honneur, il est soûl... Tu oses venir ainsi chez moi?...
— Oui, je viens ainsi chez toi..., et tu dois te douter un peu pourquoi... Je suis soûl! moi..., regarde-moi donc mieux que ça..., ce n'est pas ça que tu vois sur mon visage.
DU CABARET A L'ECIIAFAUD. 397
Francis regarda Denis avec inquiétude ; celui-ci avait pris la lampe et la levant à la hauteur de sa tète, éclairant son visage, il dit :
— Jai la tête d'un homme -soûl, moi..., réponds, Francis... Allons, si tu es un homme, regarde-moi en face... Ne vois-tu rien sur mon visage?
Francis voulut payer d'audace ; bien convaincu qu'il avait afTaire à un ivrogne, pour éviter d'avoir avec lui une scène désagréable, il se résolut à lui obéir afin de s'en débarrasser au plus vite... Il regarda doucement Denis... et, reculant aussitôt, il s'écria :
— Qu'as-tu donc?... tu es blessé, tu as du sang au front?
Denis eut un éclat de rire qui alla glacer les moelles de Francis jusque dans ses os, et il répondit :
— Oui, c'est du sang..., du sang.
— Oh ! mon Dieu !...
— Tiens, Francis, regarde un peu...
Il venait de reposer la lampe sur le guéridon et il plaçait devant les yeux de son ancien ami ses larges mains :
— Tiens, vois, j'ai les mêmes taches sur les mains.
— Du sang!...
— Oui, du sang..., j'en suis couvert..., du sang de la petite que tu as eue avec ma femme... et maintenant que j'ai éventré le gosse, il faut que je voie le sang de son père...
— Malheureux! tu deviens fou...
— Oui, je suis fou..., mais je te tuerai.
— Au secours! cria Francis, au secours 1 à l'assassin! à l'ass...
Mais Denis s'était précipité sur lui, et il étranglait le cri dans la gorge.
L'attaque avait été si vive, si imprévue, que le malheureux Francis était tombé ; vainement il se débattait, Denis était fort et le tenait serré comme dans un étau ; il l'écrasait sous son genou et, effrayant de rage, il criait :
— A toi, je ferai comme à ton petit ; je vais t'ouvrir le ventre !...
Et, en disant ces mots, d'une main il cherchait rapidement à sa ceinture, sous son gilet, et il en tirait un couteau à large lame, dont l'acier, neuf et frais poli, jetait sous la lumière de la lampe des éclairs qui rendirent l'énergie, le courage et la force à Francis. C'était sa mort certaine, épouvantable ; le large couteau que Denis brandissait au-dessus de lui allait s'abattre et l'éventrer; il fit un vigoureux effort. Denis frappa, en retombant sur le côté, mais Francis avait évité le coup mortel avec son bras, duquel le sang jaillit... Il se redressa et, renversant le guéridon sur lequel était la lampe, pour se protéger contre son assassin, qui revenait sur lui en brandissant son arme terrible..., il s'élança vers la fenêtre, d'un coup de coude enfonça une vitre et cria :
— A l'assassin ! à l'assassin !...
A ce moment, il se sentit saisir par le bras ; il voulut échapper, mais il ressentit comme un coup de poing dans lépaule et, perdant connaissance, il tomba sur le tapis, entraînant Denis, qui, ne pouvant se guider dans l'obscurité, buttait contre le guéridon en sacrant et en jurant les plus hideux blasphèmes...
— Chacun son tour, le petit..., toi... et elle maintenant... De la famille sans moi... jamais ! je vous aurai tous... Ah! vous le croyez bon, Denis... il tue..., il tue... ijuuud il aura fini, on le prendra, on le fauchera... Il
s'en fiche... il aura vu votre sang à tous... Nom d'un tonnerre...
Et il se relevait pour retomber encore...
Au bruit de la lutte, à l'appel désespéré jeté par la fenêtre, le monde s'était assemblé ; on entendait monter les escaliers, les portes s'ouvrirent, puis des voix dirent :
— C'est dans le salon, dans le salon...
La porte du salon s'ouvrit, le concierge et les bonnes entraient apportant de la lumière. Denis était tombé, il se redressa aussitôt et se précipita tête baissée, comme un sanglier fonçant sur les chasseurs... Ce fut une panique générale, les lumières échappèrent des mains de ceux qui les tenaient. Bousculées par Denis, deux femmes tombèrent à moitié évanouies, et l'assassin se sauva, descendant rapidement l'escalier, sans que personne osât lui barrer le passage... Il était déjà loin et perdu dans les rues lorsque les gens crièrent :
— A l'assassin !
Et que les agents arrivèrent.
On s'empressa alors autour de la victime; Francis avait perdu connaissance, il était couvert de sang, et les gens qui étaient accourus crurent qu'il était mort. Sur l'ordre des agents, on ne dérangea rien dans la chambre, et l'on dut laisser le corps à la place où il était étendu...
Le domestique de Francis, arrivé en môme temps que les agents, courut chercher un médecin... Celui-ci arriva aussitôt et, ayant regardé la victime, il commanda de la déshabiller et de la transporter au plus tôt sur un lit... Ce qu'on fit...
Après avoir minutieusement observé la victime, le médecin déclara que, quoique gravement atteint de
deux coups de couteau, tout espoir n'était pas perdu. Le commissaire était venu et procédait à une enquête. Comme il était impossible d'interroger la victime, qui n'avait pas encore repris connaissance, il interrogea la seule personne ayant un renseignement : c'était la femme de chambre, qui avait ouvert la porte à Denis. Elle raconta ce qu'avait dit son maître lorsqu'elle loi avait annoncé la visite... C'était tout ce qu'elle savait.
Le commissaire s'informa près du docteur si le blessé pourrait être interrogé bientôt ; mais celui-ci défendit absolument qu'on parlât même à la victime.
Le docteur, les agents, le commissaire venaient de partir, lorsque Ambrette rentra... On juge de sa stupéfaction en apprenant ce qui s'était passé, et cependant lorsque sa femme de chambre lui assura que le docteur avait jugé les blessures très graves, qu'il avait dit qu'il ne répondait de rien, il y eut comme un sourire sur les lèvres d'Ambretle.
— Eh 1 demanda-t-elle, tu l'as bien reconnu, c'est le mari de la petite blanchisseuse ?
— Oui, madame, croiriez-vous ça?... Monsieur qui était si bon pour eux...
— Oui, fit Ambrette se parlant à elle-même... si bon pour elle peut-être...
La femme de chambre rougit et rit en même temps... et elle dit à mi-voix :
— C'est peut-être bien ça...
— Et on ne l'a pas arrêté ?
— Non, madame... Nous ouvrons le salon..., ne nous méfiant de rien, le concierge était devant nous... Tout à coup, un homme saute sur nous, le concierge tombe, Julie se trouve presque mal... nous sommes bousculés, et il se sauve, sans que personne ait seulenient la force
de jeter un cri... En en parlant, je n'ai plus une goutte de sang dans les veines ; jamais je n'ai eu aussi peur de ma vie... Et puis, quand nous sommes entrés dans le salon, que nôus avons vu monsieur, pùle, dans une grande mare de sang... En y pensant, le cœur me manque. C'est bien heureux que vous n'ayez pas été là, madame; qui sait? il aurait peut-être... Ambrettd eut un sourire d'incrédulité.
— Voulez-vous voir monsieur, madame ?
— Non, non, s'empressa de dire Ambrette. Viens me déshabiller... tu feras ton lit dans ma chambre...
— Oh! tant mieux, madame!... Moi aussi j'aurais eu peur toute seule dans ma chambre...
La jeune fille prit une lampe et conduisit Ambrette dans sa chambre; puis elle sortit pendant quelques minutes. Une fois seule, Ambrette ouvrit un chiffonnier, en tira un papier — son contrat de mariage et une donation — et le glissant dans le petit carnet qu'elle portait chaque jour, elle dit :
— Demain j'irai voir mon notaire... On ne sait pas «re qui peut arriver; il me dira si tout cela est en ordre.
XYI