COMMENT S AIMENT LES PAUVRES
Denis Mérit était un ouvrier monteur en bronze. Dans les ateliers, on l'appelait le Normand, parce qu'il était né à Trouville.
Sans parents; à l'âge de dix ans, il était venu à Paris, envoyé par d'anciens amis de son père, des matelots, qui l'avaient recueilli lors de la catastrophe qui l'avait fait orphelin.
Ces matelots avaient fait une collecte entre eux, et .a joignant au produit de la vente du simple mobilier du père, ils avaient eu l'argent nécessaire pour placer l'enfant dans un orphelinat! Le petit avait horreur de la mer peut-être parce qu'elle lui avait pris toute sa fa-
mille. Quand il sut lire, écrire et compter, on trouva qu'il en savait assez pour être pauvre et on l'envoya à Paris où il fut placé en apprentissage chez un façonnier monteur. Il mit quatre ans pour apprendre à gagner trois francs cinquante par jour, et l'on trouvait que c'était joli, puisque les anciens, qui avaient déjà douze et quinze ans d'atelier, ne gagnaient que six francs et six francs dix sous!...
Mais le petit Denis se trouvait heureux de son mince salaire, et le premier mois il s'était installé dans sa chambre. Oh! ce n'était pas un palais... Il avait loué, passage deTOrillon, une petite mansarde au cinquième étage pour quatre-vingts francs par an. La mansarde était très propre à la rêverie; elle était éclairée par une fenêtre à tabatière, qui donnait sur le... ciel... C'était toute la vue. Elle suffisait à Denis. Pendant son premier mois, il avait demandé à son patron la permission de coucher à l'atelier, comme il le faisait chaque soir, dans son lit de sangle. Le père Lançard le lui avait permis. Alors Denis avait bâti son plan : — on était en hiver, on faisait des quarts, en plus de la journée, et les quarts étaient payés vingt sous; plus, on faisait deux ^îi?«;'^^ le dimanche, ce qui faisait pour sa semaine, de six jours et demi, vingt-neuf francs. Il n'était pas Normand pour rien! il comptait. Il dépensait pour vivre vingt sous le matin, vingt sous le soir. Soit quatorze francs pour sa semaine. Vingt sous de blanchissage. Quinze francs!... Pendant cinq semaines il ne dépensa pas un liard en dehors de son compte ; il avait économisé soixante francs... Dix francs étaient passés... où?... Dame, il avait quinze ans !...
Il avait son matelas d'apprenti, il s'acheta un lit de fer, de quinze francs, des draps et une couverture de
coton, une table, une chaise; il paya vingt francs d'avance, son terme, et deux francs de denier à Dieu. Et il lui restait deux francs vingt lorsqu'il s'installa dans sa chambre... Eh bien..., de sa vie le pauvre garçon n'eut une aussi grande joie ! Il se trouvait riche! Il était chez lui? il avait sa chambre, — et cpii ne devait rien àpersonne, — comme il disait. Avec quel bonheur il s'asseyait sur sa chaise... Comme il se trouvait bien couché dans son Ut... Et sa clef, il l'aurait volontiers montrée à tout le monde; pour se moucher, il tirait sa clef, — presque une enseigne de serrurier, — la plaçait devant lui et la remettait sur son mouchoir.
Et lorsqu'un camarade d'atelier demandait :
— Qu'est-ce que c'est que cette cisaille-là?
— C'est la clef de ma chambre, disait-U heureux.
Ceux qui commencent ainsi leur entrée dans la vie laborieuse du travailleur sont des économes. Aussi, en moins de deux ans, le petit Normand avait-il pour un pauvre une petite chambre gentiment meublée; ouvrier sérieux, ayant horreur du vin, — il était du pays du cidre — et il avait dix-sept ans, —il était sans cesse à l'atelier ; si bien qu'à dix-huit ans il gagnait ses cinq francs par jour.
C'est alors que germa dans le cerveau du petit Normand ce singulier raisonnement :
Je gagne cinq francs par jour, j'arrive bien justes salisfair'^ à tous mes besoins; si je perdais du temps ou si je chômais, je ne pourrais pas me suffire... Mais enfin, dans ma situation, je ne suis pas malheureux...' (Jue vais-je faire? Si je me mariais! Ma femme sera une ouvrière qui gagnera à peine sa vie; du jour où nous aurons des enfants..., il faudra que je suffise aux deux...' Eh bien, c'est très simple, j'ai le nécessaire à peine, bah! je m'en priverai, mais je me marierai !..
Et tout plein de cette logique, Denis le Normand se dit : Je voudrais bien trouver une femme.
Pas une seconde dans son cerveau n'était venue l'idée de trouver une femme apportant seulement son ménage 1 Point. Il demandait son corps et ses bras... Il voulait lier sa misère à une autre misère... C'est sur leurs privations qu'ils feraient des économies. Il ne s'agissait plus que de trouver une femme. C'est ainsi que Denis rencontra un jour une blanchisseuse de fin, qui venait manger à la crémerie oîi il venait déjeuner; il lui offrit le café pour entrer en connaissance. Au bout de la semaine, le samedi, il savait que la belle blanchisseuse, qu'on appelait la Lavette, était une travailleuse gagnant trois francs par jour; elle restait chez son père, un Normand qui, au contraire de lui, avait horreur du cidre et n'aimait que le vin... Le nom la Lavette avait ennuyé Denis, et le samedi dont nous parlons, à onze heures du matin, dans la crémerie, rue Vieille-du-Temple, à côté de l'atelier, Denis avait offert un petit noir avec le petit verre à la grande blanchisseuse. Il se trouvait en face d'elle accoudée, l'admirant ; ils se souriaient. Il lui demanda :
— C'est-y drôle que l'on vous appelle la Lavette... En voilà un nom...
— Oh! ce n'est pas mon nom, et, monsieur Normand, je ne veux pas que vous m'appeliez comme ça... ou je me fâcherai.
— Ah bien, elle est bonne celle-là... Mais je ne demande qu'à vous appeler autrement.
— Mon nom, c'est Yvette...
— Ahl c'est gentil!... Ah! à la bonne heure. Je ne vous appellerai que comme ça... C'est-y bête les sobriquets... Je vous demande un peu..., la Lavcife... Si vous ressemblez...
Ils se mirent à rire, elle en rougissant et en essuyant de son mouchoir ses belles lèvres noircies par le café...
— Mais, mamzelle Yvette, c'est comme moi, ils m'appellent tous le Normand... Mon nom, c'est Denis Mérit...
— Oh! je vous appellerai Denis...
— C'est pas un beau nom..., mais c'est mieux que le Normand...
— Oh! oui!...
II y eut un silence. Denis ne savait comment continuer la conversation, et cependant il avait quelque chose à dire. Il fit un effort et demanda :
— Et votre père..., qu'est-ce qu'il fait?
— Je vous l'ai dit, il fait des boutons... de corne...
— Ah !... c'est un vieux métier, ça...
— Ah! oui, on gagne peu...
— Il aime à licher un peu, le vieux?...
— Oui... Qu'est-ce que vous voulez,., il n'a plus que cela comme plaisir!...
— Oui... mais vous, ça ne doit pas vous amuser tout de même... de vivre comme ça...
— J'y suis habituée... et puis il n'y a pas longtemps encore, c'est l'année dernière... que nous avons perdu la mère...
— Mais le dimanche, qu'est-ce que vous faites?
— Vous savez que, dans notre métier, on travaille ce jour-là...
— Oui, mais pas le soir?.,.
— Non; le soir je rentre dîner chez nous... et je travaille pour moi.
— Le père est pas là?...
— Oh ! non... Pauvre père, il n'a que ce jour-là pour s'amuser, il reste avec ses amis.
Denis offrit du cognac à la blanchisseuse qui refusa,
il s'en versa. Il voulait parler, il ne pouvait pas. La Jeune fille, du bout des doigts, dessinait des lettres sur le marbre de la table avec les gouttes épaisses du café tombées des tasses. Après un long silence embarrassé, elle leva la tête, regarda l'heure et dit en s'apprêtant à se lever :
— Oh! il est midi... Au revoir, monsieur Denis... Denis lui mit la main sur le bras pour l'empêcher de
se lever, et il devint tout rouge en disant :
— Dites donc... si vous vouliez demain... au soir... je vous... parlerais...
Elle rougit aussi, et, se levant, elle dit :
— Je ne sortirais pas avec un jeune homme.
— Je ne parle pas de sortir ensemble... mais, des fois, vous dites que vous allez à l'Elysée...
— Oh! je ne vais pas à l'Elysée pour danser... C'est en face chez nous... et des fois, je vais y faire un tour...
— Oui... eh bien, mademoiselle Yvette, si vous y veniez... une mmute demain... je vous parlerais... Mais, vous savez, c'est honnête ce que je dis.
— Je ne sais pas... je ne promets pas... Il est midi; au revoir, monsieur Denis.
Et la grande blanchisseuse lui ayant serré la main sortit, pendant que tout ému et tout rouge il se dirigeait vers le comptoir, pour solder son déjeuner.
Celle que l'on appelait si grossièrement la Lavette était une jolie fille; au reste, le sobriquet ne venait que de son nom ; enfant on l'appelait Vevette, à l'école Navette, à l'atelier Lavette... Il fallait l'amoureux pour rétablir le nom original : Yvette.
C'était une grande fille de dix-sept à dix-huit ans ; ses cheveux châtain blond avaient au soleil des reflets superbes, comme les marrons frais sortis de la cosse ; elle
avait le teint un peu mat, bistreux autour des yeux, si bien que la paupière bordée de cils noirs semljlait de velours, et que, dans le blanc laiteux, la prunelle d'un bleu foncé paraissait brune. Le nez fin était presque droit; la bouche, un peu grande, avait des lèvres épaisses et d'un rouge saignant; le menton bien rond avait une fossette et il se perdait dans un pli charmant d'où naissait le col robuste, blanc, allant aux épaules par des lignes superbes; la gorge était une splendeur!... Longue, élancée, mais non maigre ni grêle, sa gorge et ses hanches paraissaient trop fortes. . . Le bras était beau. . . mais les attaches étaient solides. Les mains fortes de la travailleuse, les pieds hauts, bien cambrés, n'avaient pas de prétention à la race ; elle avait ce que dans le peuple on appelle: les abatis canailles... Sa taille lui donnait un air de langueur qu'elle perdait le fer à la main. C'était une très jolie fille, qui vivant dans l'atelier,. où l'on se gêne peu pour parler, savait tout... Et c'est justement de ce qu'elle savait par ouï-dire qu'était venue sa force contre le vice. Elle vivait sa semaine dans l'atelier, et, chez elle, le dimanche, elle n'avait d'autre désir que la toilette de dimanche de l'ouvrière ; sa conviction était que dans les toilettes extravagantes des cocottes elle aurait été ridicule.
Deux ou trois filles se faisaient blanchir chez sa patronne; elle avait pu juger de l'opulence superficielle de celles qu'elle appelait des entretenues... Que de fois elle avait été porter les jupons attendus pour aller au bal le soir... et avec quelle peine on arrachait l'argent!
Cette vie, jamais ! Non, elle se l'était juré.
Elle voulait trouver un brave garçon, ouvrier comme elle; elle l'aimerait comme du pain ! Chaque fois qu'on avait flâné autour d'elle, elle avait tout de suite éclairé
ceux qui se présentaient. Yvette avait remarqué le Normand, parce que, ayant vu sa mère mariée à un ivrogne, et s'étant promis de rester fille plutôt que d'être obligée d'en accepter un, chaque lundi, le Normand était là, ne perdant pas un jour, pas une heure... et elle avait encore remarqué qu'il mettait toujours de l'eau dans son vin... Maintenant, il y avait peut-être une autre raison pour le remarquer, c'est que le Normand était un soigneux; il avait toujours une blouse bien blanche, il avait un pantalon de velours à côtes collant qui dessinait sa jambe forte et nerveuse. C'était un grand gaillard gracieusement et vigoureusement bâti, peut-être un peu maigre. Mais il était jeune, il avait vingt-deux ans... L'œil était verdâtre, mais les cils bruns, très épais, en jetant leur ombre le rendaient brun ; le nez un peu fort était bien dessiné, la bouche était petite et riante, les cheveux étaient châtain foncé, ils frisaient un peu et il les portait assez longs... Le teint était pâle, il avait même le samedi des teintes vertes, qu'amenait la poussière de la limaille, et qui, malgré les soins journaliers, nécessitaient un lavage plus sérieux.
La Lavette le trouvait très beau garçon
Le jour où, pour la première fois, il était venu s'asseoir à sa table, elle était devenue rouge jusqu'aux oreilles. Comme il était timide, il avait cru par-aître plus dégagé en étant grossier; elle se fâcha et lui dit vertement qu'il la prenait pour une autre. Denis resta si confus... que ce fut elle qui dut l'aider à s'excuser.. Mais de ce jour, si on avait parlé un peu trop librement devant Yvette, il se serait fâché...
Denis aimait et ça n'avait pas été long!... Aussi, c'est tout joyeux qu'il regagna l'atelier, car il lui semblait bien que le regard d'Yvette avait promis le rendez-vous. . .
Le lendemain, bien endimanché dans la redingote étroite dont les manches bridaient sur le bras, étalant la montre et la chaîne d'argent ; en souliers vernis, les cheveux bien frisés, le chapeau rond, à bord cambré, un peu penché sur l'oreille, marchant raide et droit comme si ses vêtements étaient de zinc, il entrait à l'ouverture à l'Elysée... Il fit dix fois le tour du bal, croisant les femmes, les regardant toutes et n'en voyant aucune.
Vers dix heures, il aperçut Yvette ; elle était tête nue; mais, mon Dieu , qu'elle lui semblait jolie dans sa robe bleue !... Non, certainement, il n'y avait pas dans le bal une femme qu'on pût lui comparer...
— Bonjour, mademoiselle Yvette...
— Bonjour, monsieur Denis...
— C'est ça qui est gentil d'être venue..
Elle rougit et elle restait devant lui, qui, tout niais, lui tenait toujours la main...
— Si vous vouliez nous ferions un quadrille?
— Oh non, je ne danse jamais... que dans les bals de société...
— Et voulez-vous me donner le bras?
— Je ne peux pas rester longtemps, lui dit-elle en laissant prendre son bras... Nous allons faire le tour...
— Vous restez tout près d'ici ?
— Oui, presque en face... Moi, je suis un enfant du quartier... C'est pour cela que j'ai peur ici, parce que tout le monde me connaît.
— Mais vous n'avez rien à craindre, mademoiselle Yvette, je suis un honnête homme.
Il aurait été bien embarrassé d'expliquer pourquoi il disait ça, mais il fallait surtout parler. Cependant il ne pouvait rester ainsi... Déjà, ils avaient fait trois fois le tour, et il ne parlait toujours pas; sa langue restait
collée dans sa bouche, et quelques minutes auparavant, en l'attendant, il avait préparé ses phrases. De ce jour, tout devait être arrêté, conclu. Il fit un effort et dit :
— Mademoiselle Yvette... Vous devez vous ennuyer chez vous?...
— Dame, depuis la mort de la mère, ça n'est pas gai.
— Et alors il faudrait songer... à... Vous devez y penser?
— A quoi, monsieur Denis...
— Enfin je veux dire que les femmes ne peuvent pas vivre seules...
Elle le regarda et reprit.
— Vivre seule, mais!... il le faut... Je ne suis pas de celles dont vous parlez.
— Mais, mademoiselle Yvette..., je vous parle de vous marier.
— Ah ! je croyais que vous vouHez dire autre chose...
— Ah bien! pour qui donc que vous me prenez...? Vous ne pensez pas. à vous marier?
— Vous savez , c'est difficile pour une ouvrière , quand on n'a rien, si on veut trouver quelqu'un de convenable... Eh bien! la famille est difficile... et moi je n'ai rien...
— Vous êtes une ouvrière, vous gagnez bien votre vie.
— J'ai mes trois francs cinquante.
— Eh bien ! dites donc, c'est pas peu... Je m'en contenterais, moi !
Et il se tut, n'osant en dire davantage... et espérant une réponse, ils continuèrent à marcher silencieux. Enfin Denis, domptant sa timidité, dit :
— Mademoiselle Yvette... si... moi... je voudrais bien me marier... Je gagne mes cent dix sous... et vous voudriez...
DE L'AMOUR A LA HONTE. Il
Yvette souriait en baissant les yeux... Ça enhardit le jeune homme, qui continua :
— Vous devez bien vous en douter..., moi je me sens de l'affection pour vous..., et il y a déjà longtemps, allez... Vous ne me répondez pas...
Ils marchaient plus lentement, tournant le dos à la porte. Denis attendait une réponse, lorsque tout à coup il reçut un violent coup de poing dans les épaules qui l'envoya rouler à deux pas de là ; on lui arrachait la jeune fille, et une voix furieuse criait :
— Qu'est-ce que c'est que cette vie-là?
Un homme d'une soixantaine d'années, endimanché, poussait la grande blanchisseuse et lui montrait la porte...
— Comment, gourgandine, tu viens traîner ici...l Monte un peu, je vas régler ça là-haut.
Et se dirigeant vers Denis, — qui venait de reconnaître le vieil ouvrier en boutons de corne — le père d'Yvette, il lui mit le doigt sous le nez en disant :
— Toi, si tu veux que je t'arrange le nez, tu n'as qu'à venir flâner par ici...
— Monsieur, vous avez tort...
— Qu'est-ce que tu dis? fit le vieux en levant la main.
Le garde municipal s'interposa, car on se rassemblait autour d'eux, et il les mit ensemble à la porte. Là, le père d'Yvette un peu décontenancé, revint vers Denis.'
— Vous avez entendu..., eh bien ne vous y frottez pas...
— Monsieur, vous avez tort de me dire ça..., et si vous vouliez m'écouter, vous comprendriez.
— Je comprends que tu fais la cour à ma fille..
— C'est vrw... monsieur.
— Hein!
— Et lorsque vous m'avez bousculé, je priais M"" Yvette de vous parler de moi.
Le vieil ouvrier regarda Denis dans les yeux... Il soutint le regard, et le premier lui dit : ♦ — C'est bien vrai..., ça?
— Si vrai, que je vous demande de consentira m'entendre... Si vous voulez, nous allons prendre quelque chose...
— Entrons..., mais pas là, fit-il en désignant le marchand de vin où Denis semblait vouloir entrer... C'est là que j'étais avec des amis quand on est venu me dire que Vevette était dans le bal.
Ils entrèrent, on trinqua. Denis, rendu hardi, raconta sa position, et finit par demander la main de M"° Yvette. .. A quoi le vieil ouvrier répondit :
— Faudra voir; à demain, ici; ou j'irai peut-être vous trouver... C'est lundi demain.
Ils se serrèrent la main comme les meilleurs amis du monde. Et ils se quittèrent vers une heure du matin. Denis était absolument ivre; il se retrouva le lendemain couché sur son lit, tout habillé... Et quel mal de tête!
Depuis longtemps l'heure de se rendre à l'atelier était passée ; mais, ce jour, il se donna congé. Il était tout heureux en sentant encore dans le dos l'endolorissement du coup de poing que lui avait appliqué le père Flamet, le vieil ouvrier en corne ; c'est que le moment qu'il redoutait le plus était passé : celui de la présentation au père d'Yvette. La chose s'était faite d'une façon singulière ; mais cela n'embarrassait pas Denis.
Le premier pas était fait, et c'est le jour même que la chose allait se décider. Décidé à ne pas travailler ce
jour, le jeune monteur se hâta de faire sa toilette, et de descendre à la crémerie où il devait retrouver le vieil ouvrier.
Lorsqu'il arriva, le père Flamet était déjà à table avec sa fille ; Denis tout rougissant alla lui tendre la main et prendre place près d'eux. Flamet lui dit aussitôt :
— J'y vais pas par quatre chemins, jeune homme, ce que vous m'avez dit hier est sérieux?
— Mais..., oui, monsieur Flamet...
— Alors asseyez-vous près de nous. Sans cela, vous concevez, que votre place ne serait pas là... Et que je ne voudrais pas passer pour ce que je ne suis pas... Vous voyez déjà comme ils regardent tout autour de nous.
En effet, les habitués ordinaires de la crémerie clignaient de l'œil, se poussaient le coude, et parlaient bas en se montrant le groupe; ce qui fit rougir Yvette lorsqu'elle s'en aperçut.
— Nous allons déjeuner et nous causerons.
— C'est ça.
Lorsque le garçon de la crémerie eut servi à chacun sa portion, le père Flamet, que ça ne gênait pas de parler la bouche pleine, lui dit :
— Avez-vous bien réfléchi à ce que vous voulez faire?... Il ne faut pas vous figurer que le mariage va vous rendre plus heureux.
— Oh 1 si, monsieur Flamet.
— Oui, oui, je connais ça... C'est l'affaire du premier mois... Après, faut penser au sérieux... L'année d'ensuite on est trois..., et les pièces de cent sous ne valent plus que trois francs... Pour se marier, mon garçon, il faut faire abnégation de tout, il faut se dire, la rigolade est finie... Il faut travailler.
Ai MALHEUR AUX PAUVRES!
En toute autre circonstance, Yvette aurait dit à son père qu'il aurait bien dû donner l'exemple de la morale qu'il prêchait... Mais c'était toute la valeur du vieil ouvrier. A l'atelier, on le dépeignait en disant : « Il fait tout à la conversation. »
Denis lui dit :
— Si j'avais le bonheur de plaire à M"^ Yvette..., je ne penserais qu'à travailler...
— Vous savez bien que vous lui plaisez.,., puisque je vous ai pincé bras dessus, bras dessous ; c'est pas par la force qu'elle se trouvait là... Je n'ai rien dit hier, parce que vous m'avez parlé... J'ai demandé ce matin à Yvette si elle avait l'idée de ce mariage, elle m'a dit oui ! Je ne serais pas assez bête pour aller contre son goût..., si toutefois je vois que la situation est possible...
— Mon Dieu, monsieur Flamet, dit Denis embarrassé..., je suis orpheUn, je suis un travailleur; la preuve, c'est que j'ai toujours resté dans la même maison, chez M. Lançard, qui est mon patron d'apprentissage... Depuis quinze jours, j'ai mes cinq francs cinquante... J'ai un petit ménage qui ne doit rien à personne, et quand vous voudrez le voir... Pas un sou de dettes...
— Ça, c'est bien! Mais, vous savez, mon garçon, il ne faut pas compter sur moi; je me fais vieux, je n'ai rien et je gagne juste pour moi... Je ne serai pas à charge à mes enfants. Non, je sais où aller quand je ne pourrai plus travailler. La petite a été élevée par ma défunte dans l'honnêteté et le travail ; elle gagne une petite journée, mais, quand on est comme elle une femme de ménage, ça suffit. D'abord, c'est pas sur le travail de la fe«ime qu'un homme doit compter. Alors,
quand les enfants viennent, la maison ne vivrait plus parce que la femme nourrirait...
— Ça, certainement
— Monsieur Denis..., vous aimez Yvette..., pour de vrai?
— Oh! oui, monsieur, répondit Denis avec chaleur, en couvrant Yvette d'un regard qui la fit rougir jusqu'à la racine des cheveux...
— Et toi, Yvette?
La grande fille était bien embarrassée : elle n'osait pas dire le mot juste, qui lui semblait bien brutal, et elle répondit les yeux baissés et avec un sourire bêta :
— Certainement que M. Denis ne me déplairait pas!...
— Eh! parle donc, que diable! on ne t'entend pas... On ne va pas te manger...
— Mais, papa, je dis que M. Denis me paraît convenable...
— Tout ça, c'est des mots!... Il ne faut pas tourner autour... C'est pas moi qui ai été le chercher... Tu me l'amenaiSo.. II me dit : « Père Flamet, j'aime votre fille . je suis un honnête homme, je suis un travailleur..., je m'engage à la rendre heureuse... Voulez-vous me la donner pour femme?... » C'est ce que vous dites, n'est-il pas vrai?
— Oh oui, oui, monsieur Flamet! dit Denis avec des tressaillements, en chargeant son regard dirigé sur la grande blanchisseuse de tout l'amour dont son cœur était plein.
— Maintenant, à ton tour. Aimes-tu M. Denis?...
— Oui! répondit Yvette d'une voix à peine perceptible, mais qui entra dans les oreilles du jeune ouvrier et amena sur son visage un radieux sourire.
— Bon, tu l'aimes, et tu acceptes de devenir sa
femme; tu seras ce que ta mère était à la maison?...
— Oh oui, père, dit-elle d'une voix distincte, en relevant fièrement la tète. Je serai toujours une honnête femme...
— Eh bien, mes enfants..., je vous donne mon consentement... Nous allons nous occuper de ça..., je suis pour les choses qui ne traînent pas... Mais il y a des grosses dépenses, et il faut qu'on ait le temps de faire des économies.
— Oh! mais j'ai quelques économies...., dit Denis. A son tour le vieil ouvrier rougit..., c'était lui qui
gardait les économies de sa fille, et dame! il n'en restait guère. Il dit, embarrassé :
— C'est très bien, ça vous fait honneur... Voyons, Yvette, mon enfant, maintenant c'est toi que ça intéresse..., tu fixeras la date.
Yvette regarda Denis; elle vit qu'ils étaient aussi pressés l'un que l'autre, et elle dit :
— Dame, dans un mois!...
— Un mois..., ça vous va-t-il?
— Plus tôt, si l'on veut...
— Oui, vous avez des économies, vous ! fit le vieil ouvrier en lui tapant familièrement sur l'épaule, et en éclatant de rire de sa plaisanterie.
— Allons, mes enfants ! . . . , je paye une bonne bouteille que nous allons boire à votre bonheur... Et, voyez-vous, Denis, ce n'est pas parce qu'elle est là, mais c'est un trésor que cette enfant-là... Ça a été bien élevé, c'est honnête, travailleur, femme de ménage, de l'ordre, et ça aimait les parents..., ça aimera son homme et son ménage...
Yvette était rouge comme une guigne; le vieil ouvrier continua ■
— Je n'ai que cet enfant-là, je n'ai rien à dire d'elle. Hier, vous avez vu ma colère...; c'est que c'était la première fois que ça arrivait, et ça m'avait secoué... Nous n'aurions pas eu la petite explication..., ça ne se serait pas passé comme ça... La mère est morte, la pauvre sainte et chère femme, mais le vieux veille... Il n'en était de rien, puisque tout est entendu.
— Vous m'avez collé un rude coup de poing, mais je ne vous en veux pas, monsieur Flamet...
— Eh bien, mon petit, j'aime ma fille; et si je voyais ma fille entre les pattes d'un mauvais gars... Ah! vous savez, y n'y aurait pas de mais qui tienne... Vous avez vu que je suis encore d'attaque... Je ne vous dis que ça...
— Vous pouvez être tranquille, monsieur Flamet ! Est-ce que vous craignez ça, vous, mamzelle Yvette?
— Oh non, monsieur Denis...
Et ils échangèrent un long regard, plein d'amour et de passion.
— Ah! voici la bouteille, dit le père Flamet en se retournant... Tiens, tout le monde est parti...
— Oh! exclama Yvette, déjà deux heures... Comme le temps passe...
— Tu n'iras pas travailler aujourd'hui... puisque ce sont vos fiançailles... Tu perdras une demi-journée.
— Oh oui , mamzelle Yvette ! passons la journée ensemble...
— Ah! ah! vous. allez déjà vous faire voir vos défauts...
— Nous n'en avons pas..., dit en riant Denis...
— C'est ce que je disais à défunte sa pauvre mère... et c'était vrai; mais il en est venu depuis. Allons, à la vôtre, les enfants! reprit le père Flamet en offrant les
verres qu'il venait d'emplir et en tendant le sien... A votre bonheur et à votre réussite.
Le verre fut vidé d'un trait. On consomma plusieurs bouteilles en causant toujours du mariage... et le soir on remonta dîner à Ménilmontant; c'est Denis qui olîrait le repas et la soirée au théâtre de Belleville.
Avec quelle joie, sur l'ordre du père Flamet, il offrit son bras à sa future ! comme il était fier et heureux de la conduire!... Il se tenait droit, superbe, pressant amoureusement le bras sous le sifen , échangeant de temps à autre un regard et un sourire sans parler; et qu'il était heureux des murmures flatteurs qu'il entendait sur leur passage!... C'est qu'Yvette était bien véritablement jolie; elle était ravissante, la blonde enfant ! Ses cheveux, qu'elle secouait en tendant son cou un peu long, flottaient sous le vent tiède du soir ; le bonheur resplendissait sur son visage; elle avait du rose sur les joues et du soleil dans les yeux.
Le père Flamet, l'œil émérillonné, le bout du nez un peu rouge — c'est que si les amoureux avaient oublié de vider leur verre, lui n'avait aucune raison d'avoir cette réserve, puisqu'il fêtait le bonheur de son enfant — et la pipe à la bouche marchait derrière eux. Au fond, le père Flamet, qui aimait bien sa fille, assurément n'était pas fâché d'être débarrassé d'une tutelle gênante pour un homme, et d'autre part de se retrouver libre et dégagé de la réserve qu'il s'efforçait d'observer ayant sa fille chez lui. Et puis Denis lui plaisait et il trouvait originale la façon dont ils étaient entrés en connaissance; il était convaincu qu'il s'était montré sous un jour qui commandait le respect dans l'avenir.
Ils allèrent dîner aux Vendanges de Bergerac, sous un bosquet sombre, dans un jardin qui semble avoir
été planté dans une cave, où les plantes pariétaires qui devraient couvrir les berceaux, sortent chélives de la terre pour mourir presque sans feuilles; le lierre seul s'étendait abondant sur les treillages. Le père Flamet aimait le bergerac, il en goûta consciencieusement. On se rendit après, le soir, au théâtre de Belleville ; là, le vieil ouvrier dit à son futur gendre :
— Vous savez, Denis, je ne suis pas très amateur de comédie, moi... Si ça ne vous fait rien, vous allez entrer là avec ma fille, qui s'en donne à pleurer; vous verrez ça... Ça vous fait faire des économies... Moi, je vous attends là au coin, devant un bon verre de vin... Vous viendrez vous rafraîchir aux entr'actes... Je ne m'ennuie pas dans ma société.
Denis insista pour la forme, parce que c'était lui qui offrait la partie, mais au fond il était ravi... Étant trois, il ne voulait prendre que des parterres, mais se trouvant seul avec Yvette, il prit des fauteuils de première...
On jouait un drame bien sombre où deux pauvres jeunes amoureux s'adorant étaient sans cesse poursuivis parles manœuvres déloyales du troisième rôle... A la première scène d'amour, Denis tenait la main d'Yvette, et chaque fois que l'amoureux annonçait à la victime qu'il l'aimerait malgré tout, qu'il la défendrait contre tous, il lui pressait la main et son regard cherchait le sien pour lui assurer qu'il était prêt à en faire autant. Yvette pleurait, en rendant la pression, et elle était heureuse de voir que Denis, de temps en temps, feignait de se moucher pour dissimuler ses larmes. Elle se disait :
— Il a bon cœur!
Elle était charmante, Yvette r échauffée par cette
atmosphère étouffante ; le rouge vif des joues ressortait sur la pâleur rose de son teint; son œil brillait dans l'humidité de ses larmes, ses cheveux un peu dépeignés étaient plus brillants, et son bonnet, bien propre, laissait tomber ses brides sur le haut du corsage, qu'elle avait ouvert en haut... L'obligation d'être étroitement assise, l'émotion constante qui la secouait, avaient amené en elle une langueur qui se manifestait par un abandon plein de révélations voluptueuses qui charmaient Denis et souvent faisaient tourner la tête des voisins... A chaque entr'acte, ils descendaient, et ils allaient trinquer avec le père. Flamet ayant trouvé un ami, jouait avec lui au piquet. Il avait fait servir un saladier de vin sucré; il leur en offrit un verre... et, pour expliquer la liberté qu'il laissait à sa fille, il présenta Denis à son ami en lui disant :
— C'est mon futur gendre.
A ce mot, Denis l'aurait volontiers embrassé. A mesure que la pièce s'avançait, le père Flamet avait le regard plus vague, et les deux jeunes gens, plus libres depuis que leur mariage était décidé, se livraient davantage...
Lorsque le spectacle fut terminé, on alla chercher le père Flamet. Denis fut obligé de prendre d'un côté le bras du vieil ouvrier et de le ramener... Il avait perdu, et il avait bu de mauvais vin... Il était d'exécrable humeur, et il défendit aux jeunes gens de causer à la porte... Denis espérait un baiser... Yvette lui désigna son père de l'œil, et, lui prenant la main, lui dit tout bas :
— A demain !
Le père Flamet la fit monter la première pour ouvrir la porte et allumer la lampe. Il mit plus d'un quart
d'heure à rentrer, s'arrêtant sur les carrés, dans le milieu des couloirs, et répétant :
— J'ai dit oui! C'est très bien... Mais faudra voir!... Qui est-ce qui le connaît, ce gars-là!... On a l'œil, et j'irai aux renseignements... Et puis, c'est pas tout ça, on fera ce que je voudrai !
Yvette était couchée et dormait depuis longtemps enfermée dans sa chambre, lorsque le vieil ivrogne se décida à regagner son lit.
Et Denis, avant de s'endormir, comptait ce qu'il lui faudrait d'argent pour payer son mariage ; il avait, en fin Normand, vu du premier coup d'œil le parasitisme du vieil ouvrier en corne ; celui-ci l'avait laissé payer toute la journée... et il se doutait bien qu'Yvette n'était modestement vêtue que parce que le père Flamet, chaque samedi, prenait sa paye, ne lui laissant que le nécessaire pour manger, disant que les enfants ne devaient jamais avoir d'argent. Ça leur donnait le goût de la dépense... et c'est un goût qu'il lui suffisait d'avoir.
De plus, Flamet ne travaillait guère que les trois quarts de la semaine, et sa journée n'était pas forte; l'argent que gagnait sa fille comblait le vide... Hélas! c'est au cabaret qu'il plaçait ses économies... Non qu'il fût paresseux, il avait l'habitude du travail et il travaillait dur... Mais il fallait se rendre à l'atelier, et, comme au chemin de la croix, il y avait de nombreuses stations.
Enfin, Denis l'avait jugé, il adorait la fille, et il était bien décidé, une fois marié, à voir le moins possible son beau-père.
De ce jour, Denis fut le plus heureux des hommes; chaque jour, à l'heure du repas, il retrouvait sa fiancée;
ils déjeunaient ensemble, chacun son écot; Yvette se efusait absolument à rien accepter, si ce n'est un petit ûouquet qu'elle trouvait tous les matins dans son assiette. Le soir, après la journée, ils s'attendaient au coin de la rue Saint-François ; lorsqu'elle arrivait, en souriant, il lui offrait le bras, et tout le long du chemin ils parlaient de l'avenir... Et l'avenir était bien modeste; d'abord, Denis disait qu'il désirait que sa femme restât chez lui, et pour cela elle s'établirait blanchisseuse ; il avait des amis qui lui donneraient de l'ouvrage, son patron, auquel il en avait déjà parlé; mais il avait surtout une bonne pratique qui, à elle seule, suffirait à sa semaine : c'était un richard, le comte de L'Hautil, avec lequel il avait été élevé jusqu'à l'âge de dix ans, dont le père était mort en môme temps que ses parents. Il ne voyait guère son ancien compagnon, à cause de leur position, mais celui-ci lui avait dit souvent :
— Quand tu auras besoin de moi, je suis là.
Denis était trop fier pour rien demander à personne; ce qu'il avait, il le gagnait. Mais demander de l'ouvrage, ce n'était pas tendre la main. Et Yvette l'interrogeait sur celui qu'elle appelait son riche ami :
— El son père est mort le même jour que le vôtre... Ils sont uiurts ensemble?
— Oui.
— Jamais vous n'avez eu de renseignement?...
— Jamais... On ne retrouva pas même leurs corps...'
— Oh ! que c'est triste ! dit Yvette émue.
— Oh ! oui, c'est triste, allez, mademoiselle Yvette, de ne pas avoir une mère à aimer, à embrasser ; ce n'est pas à cette époque que je l'ai compris... C'est plus tard, lorsque, le dimanche, on donnait congé à mes ca-
marades d'apprentissage, qui partaient joyeux... et que je restais seul, demandant au patron de vouloir bien me garder...
Comme Denis avait des larmes dans la voix, la jeune fille s'empressa de revenir au point de départ de leur conversation.
— Ht vous me disiez que votre anxi est le fils...
— Oui!... c'est son fils; la famille était très riche; jusqu'à dix ans, on nous éleva ensemble; puis, à cet âge, on l'envoya dans un lycée, et moi à l'école des Frères ; après à Paris pour travailler, car vous pensez bien que je ne voulais pas travailler sur mer...
La blanchisseuse redit encore :
— Et votre petit ami?
— Je l'ai vu deux ou trois fois... Dernièrement il s'est marié, il est venu m'inviter à aller à la messe... Vous savez, c'est pas de mon monde... et puis j'ai trouvé ça drôle de m'inviter seulement à la messe... Une noce, c'est pas dans l'égUse qu'on la fait; l'église c'est la corvée ça... Merci, je n'y tiens pas !... Si j'avais été du repas, très bien... Mais, ça ne fait rien, je ne lui en veux pas, la chose importante, c'est qu'il est marié, qu'il doit avoir une grande maison ; vous savez, il y a femme de chambre, domestiques, cochers... le diable et son train, quoi... Avec ça que je crois que celle qu'il a épousée ne se gêne pas pour la toilette... C'est une ancienne actrice...
— Comment... une actrice... Elle était sage?... Denis se mita rire... puis il dit :
— Elle Test peut-être, mais c'était pas sa réputation avant le mariage... Ils vivaient déjà ensemble et il l'a épousée parce qu'elle voulait le quitter pour un comédien...
— Oh ! voilà un triste mariage pour un homme jeune, comme il faut et riche...
— Que voulez-vous? il l'aimait... Tout le monde a cherché à l'empêcher... Mais c'est qu'il n'est pas facile à mener, Francis...
— Je ne le connais pas, votre ami; eh bien, rien que ce que vous me dites là me le rend antipathique.
— Cependant, si je compte sur lui pour faire notre clientèle, il faudra bien le voir?
— Ce n'est pas à lui que j'aurai affaire.
— Justement, c'est avec sa femme!!!
— iMois moi, je ne blâme pas la femme... Il est naturel qu'elle cherche à s'élever...
— Ma chère Yvette, est-ce que l'amour..., comme le feu, ne purifie pas tout?...
Yvette se tut ; il y eut un silence ; puis elle reprit :
— Est-ce que vous les inviterez à notre mariage?...
— Darne ! je ne peux pas faire autrement... et je vous assure que ça m'ennuie d'aller lui parler de ça...
— Pourquoi ?
— Je crois qu'il va me dire quelques méchancetés ..
— Quelles méchancetés peut-il avoir à dire?... fit en se redressant la Lavette froissée.
— Je vais vous dire... C'est que j'ai fait une bêtise avec lui...
— Vous?
— Moi ! Je suis franc du collier, je suis loyal, je dis ce que je pense... Or, j'ai eu avec lui un accès de franchise involontaire, qu'il ne doit pas avoir oublié.
— Une méchanceté?
— Non, je vous le jure; une chose que j'ai dite bien innocemment. Je savais qu'il s'amusait, je savais qu'il avait quitté Ambrette...
— Ambrette ?
— C'est le nom de son actrice... C'était bien fini... II vient me voir, trois jours avant son mariage, pour m'inviter... à la messe... Nous allons au café, au coin de la rue de Poitou, et là il me dit :
— Tu ne sais pas la nouvelle ?
— Non, que je lui dis.
— Eh bien, mon vieux Denis, j'en finis avec la vie de garçon, je me marie.
Moi, qui savais la rupture, je lui prends la main et je dis — il me tutoie, mais je ne le tutoie pas ; c'est d'enfance — je lui dis :
— Eh bien, Francis, je vous en félicite, vous avez montré que vous étiez un homme.
II me regarde étonné ; moi, je continue :
— Vous faites bien de quitter cette catin-là...
II devient tout rouge, et il me dit d'un ton rogue :
— C'est avec elle, Denis, que je me marie...
— Vous voyez ma tête...
Yvette se tordait de rire en disant :
— Vous ne l'avez pas fait exprès, mais vous avez joliment bien fait... Et je ne vous conseille pas de l'inviter à notre noce.
— Vous vous trompez, Yvette... Je regrettai d'avoir dit ça; car il ne se fâcha pas, il se mit à pleurer, et me dit bien simplement :
« — Denis , tu n'es pas riche, toi : lorsque tu te marieras, tu ne demanderas pas d'argent à ta femme, tu l'épouseras parce que tu l'aimeras... Si elle a eu une vie... singulière, tu l'aimeras quand même; l'amour ne se raisonne pas... et si elle ne veut de toi qu'à la condition de l'épouser ! . . . que feras-tu ?. . . Denis, tu es presque mon frère!... J'adore Ambrette... »
Et il se mit à sangloter... Il attendait ma réponse; j'ai pleuré aussi, je lui ai pris la main... et je lui ai dit:
« — Vous avez raison, Francis, vous l'aimez, épousez-la. »
]\]ne Yvette ne répondit pas... On était arrivé à la rue de Constantine où demeurait le père Flamet. C'est que Denis, s'enivrant à la coupe, devait boire la lie; le nectar qui l'enivrait, c'était la conduite d'Yvette ; la lie qui le soûlait, c'était la soirée qu'il devait passer en vidant des litres de bon gros vin, bien rouge» avec le vieil ouvrier.
Denis n'aimait pas à boire...; mais il s'habituait au vin !
La Lavette était une courageuse ; fille d'ouvrier, elle savait que c'est par le travail seulement qu'on acquiert ce qu'on désire. Le mariage décidé, elle fit son plan ; c'est-à-dire qu'additionnant le prix de ses journées elle établit son bilan; pour arriver à satisfaire ses modestes désirs, elle devait ne pas perdre une heure et surtout ne pas donner trop au père Flamet... Le danger était de ce côté.
Le vieil ouvrier n'agissait pas malhonnêtement : jeune, il avait fait tous les sacrifices nécessaires pour élever sa fille... Il l'avait placée en apprentissage, et jusqu'à quinze ans il avait pourvu à tous ses besoins. Yvette ouvrière rapportait fidèlement sa paye à la maison. Lorsque la mère Flamet vivait, on donnait tous les malins à la jeune fille l'argent de son déjeuner, et le soir elle trouvait le dîner à la table maternelle... ]\Iais la mort de la pauvre femme avait un peu changé les habitudes de la maison. Yvette avait donné le produit de sa semaine à son père ; celui-ci tout naturellement lui avait dit :
— Qu'est-ce que ta mère te donnait par jour?...
— Vingt sous, père !
Le père Flamet avait donné à la jeune fille l'argent que la mère lui donnait... Mais Yvette ne trouvait plus, le soir, à la maison, le dîner de famille... On mangeait, selon l'expression populaire, un morceau sur le pouce... et souvent, au bout de la semaine, le père Flamet empruntait deux ou trois francs à sa fille... Si faible que fût la somme qui lui était attribuée, la jeune fille faisait des économies — qu'elle cachait absolument à son père. — Et, le mariage arrêté, c'est en assemblant ses économies et sur les heures qu'elle « carottait » à son père qu'elle parvint à faire le budget nécessaire...
D'abord, la Lavette avait ce qu'on appelle des doigts de fée; et c'est une chose commune dans le peuple que la petite ouvrière, dont les doigts agiles sont propres à tous les ouvrages : qui sait se faire sa robe, broder ses manches, tricoter ses bas, faire du crochet... Yvette savait tout cela.
Le mariage arrêté, le jour de la noce fixé, elle emprunta à sa patronne l'argent nécessaire pour acheter la mousseline de sa robe du jour, et le cachemire de sa robe du lendemain. La dernière semaine, elle ne descendit pas à l'atelier, c'était convenu avec sa patronne; elle resta chez elle pour faire ses robes... C'eût été un (Çrand désespoir si le soir Denis n'avait pas été admis à venir passer la soirée... Le père Flamet même avait fait un effort, il n'avait pas le vendredi matin emprunté à sa fille les deux francs nécessaires pour finir sa semaine; et sachant que Vevette ne gagnait rien la semaine qui précédait son mariage, il n'était pas sorti le dimanche, et il avait travaillé toute la semaine.
Denis avait perdu un jour pour chercher un logement.
Il avait trouvé, rue des Panoyaux, un petit logement au premier, composé d'une chambre à coucher, d'une salle à manger et d'une cuisine, moyennant cent cinquante francs. Et ça donnait sur un jardin. Il est vrai que dans le jardin il poussait sur les arbres des cordes sur lesquelles on étendait le linge... Mais cela plaisait à Denis ; sa femme devant s'établir, elle avait là séchoir, et, de la fenêtre, il s'extasiait sur les merveilleuses transformations qu'opérait le soleil en jetant ses flammes sur les loques mouillées ; il voyait dans cette luminosité sa belle Yvette étendant le linge :
Sachez qu'hier de ma lucarne.
J'ai vu, j'ai couvert de clins d'yeux, Une fille qui, dans la Marne, Lavait des torchons radieux...
Avec Sifflard, son camarade d'atelier, son garçon d'honneur, il venait le soir rue des Panoyaux et collait du papier dans le logement... Le papier de la chambre nuptiale était bleu et blanc !... Lorsqu'il s'agit de faire le devant de cheminée, on fut longtemps à se fixer... La cheminée était dans la salle à manger, qui devait en même temps servir d'atelier à Yvette ; c'était l'unique pièce à feu du logement. Denis voulait l'Amour et Psyché... Yvette trouvait l'Amour un peu trop en costume d'été... Elle préférait Paul et Virginie... C'est le père Flamet qui décida en déclarant que tout ça était triste et indécent, qu"il valait mieux prendre quelque chose de rigolo, comme l'enfant qui rit en faisant pipi dans une marmite... Son avis prévalut.
Enfin, le logement était prêt, le mobilier de Denis était emménagé depuis deux jours, lorsque la veille du
mariage, le soir, Denis, aidé parSifflard, Yvelte, accompagnée par la demoiselle d'honneur, Basilide Louvet, sa camarade d'apprentissage, et suivi par le père Flamet, apportèrent le trousseau de la mariée dans le petit logement... 'C'était propre, propre..,, à ce point que Basilide disait qu'on pouvait se mirer dans le carrelage.., On rangea tout dans la grande armoire; Sifflard poussa le coude d'Yvette, et clignant de l'œil en montrant le lit, il dit:
— Un vrai lit, hein? on sera bien là...
Yvette devint rouge jusqu'aux oreilles... Basilide éclata de rire.
Tout le monde avait apporté un paquet, excepté le père Flamet, qui n'était venu que pour donner des conseils.
On avait chaud, et le vieil ouvrier dit :
— Mes enfants, nous avons assez vu : tout ça, c'est très gentil..". Allons nous rafraîchir, et après, coucher, car demain c'est jour de corvée.
Denis et Yvette protestèrent en échangeant un regard...
On alla boire une bouteille, et, après avoir échangé de nombreux baisers, on se quitta ; Yvette était dans le ravissement ; elle disait à Basilide :
— C'est un palais!...
Le père Flamet était soucieux ; il vint reconduire les deux jeunes gens, et, prenant Denis à part, il lui dit :
— Denis, mon enfant, je suis bien embarrassé ; j'ai eu beaucoup de frais, et je crains, demain, que nous ne soyons à court... Avez- vous un peu d'argent?
— Monsieur Flamet, j'ai cent vingt francs qui me restent...
— Ah ! bon... S'il y a des dépenses à faire... marchez,
30 iMALHEUR AUX PAUVRES!
nous sommes de moitié , je vous rembourserai ça après...
— Ne vous inquiétez donc pas.
Tranquille alors, le père Flamet offrit une bouteille, mais Denis refusa. Ils quittèrent le vieil ouvrier. En arrivant chez lui, Denis trouva une lettre qui lui annonçait que M. le comte de L'Hautil lui servirait de témoin le lendemain.
— A la bonne heure ! au moins, dit Sifflard, il n'est pas fier.
— Je suis content de ça, dit Denis ; Yvette va le connaître ! . . .
Et les deux jeunes gens sortirent pour se diriger vers la demeure de Sifflard, car Denis couchait chez son ami, ne voulant pas rentrer seul dans le petit nid qu'il avait préparé pour loger ses amours.
ou m''® YVETTE DEVIENT ENFIN M""® MÉRIT,
Elle était ravissante le lendemain, la belle Yvette, lorsque, à neuf heures du matin, son fiancé, pommadé, guindé dans sa redingote neuve, vint déposer sur son front le brûlant baiser du désir. Il était accompagné de Sifflard et de son patron, le père Lançard. Le vieux monteur en bronzes avait la redingote traditionnelle, qu'il ne mettait que dans les grandes occasions; une redingote longue et étroite, qui, malgré ses quinze années d'existence, était absolument neuve ; son noir était bien un peu jauni, les fils des coutures paraissaient un peu blancs, surtout aux manches, où le drap tendu semblait prêt à éclater, les mains sortaient gonflées et rouges de la manchette étroite ; le père Lançard, à force de baisser le dos, avait gardé une voussure qui le faisait paraître bossu; son pantalon, coulant d'un gilet trop large et trop long, tombait étroit sur la tige des bottes où il faisait la vis malgré l'échancrure du côté ; le chapeau était énorme de hauteur. — Bien rasé, l'œil
brillant, les joues couperosées par la santé, le premier témoin, patron de Denis, était superbe.
Sifflard portait la petite jaquette étriquée des magasins de confections ; il avait un gilet de soie brochée, un pantalon indécemment collant, à bande, qui retombait en s'élargissant sur la bottine vernie ; il avait une chemise à jabot tuyauté et une cravate écossaise. Son chapeau à bord cambré, si brillant qu'il semblait verni, ne semblait tenir sur sa tête frisée que par un prodige d'équilibre; le menton frais rasé, blanc de poudre de riz, et la moustache, raidie par la pommade hongroise... Sifflard était parvenu à entrer ses mains dans des gants mesurant 9 3/4... et avec quelle peine I Quelques doigts avaient craqué.
M"" Basilide, la demoiselle d'honneur, avait une robe blanche comme celle de la mariée. Elles les avaient faites ensemble; seulement Basilide avait une ceinture bleue, et le bouquet qui « faisait le malin à sa ceinture, » — c'est le mot de Sifflard, — au lieu d'être de fleurs d'oranger, était de roses blanches et de muguet ; avec ses gants, c'était le cadeau du garçon d'honneur.
Une surprise de Sifflard avait été le prix des gants ; les siens, immenses, dernière grandeur, coûtaient deux francs soixante-quinze ; ceux de la demoiselle d'honneur, du six trois quarts..., c'est-à-dire autant de peau qu'il entrait dans le pouce des siens, coûtaient quatre francs cinquante!... Basilide était charmante; le petit ruban bleu qui courait dans l'échancrure de sa robe donnait au blanc une teinte utile au ton cru de sa peau chaude ; sa coiffure de poupée, bien criarde, était amusante, gaie, et allait bien avec ses yeux vils, sa bouche rieuse, ses joues rouges et son nez en l'air...; sur ses
lèvres il y avait des chansons ; dans cet ensemble, il y avait la santé, la gaieté...
Le père Flamet était superbe; il avait dit qu'il était trop vieux pour se faire faire des effets neufs; il avait fait nettoyer les siens... toujours à cause des économies... Aussi, le fer du dégraisseur avait laissé ses traces brillantes, comme le limaçon laisse sa bave sur les feuilles... Au soleil, il rayonnait, mais la benzine répandait autour de lui sa senteur de jacinthe pourrie... Cela ne gênait personne... Tous les camarades de l'atelier, ceux de Denis, celles d'Yvette étaient là..., une vingtaine de personnes...; et c'était un bruit de baisers qui n'arrêtait pas.
Il y avait deux fiacres pour les mariés. Les invités devaient se rendre à pied à la mairie. Tout le monde était prêt, lorsqu'un coupé fit écarter les curieux groupés dans la rue de Constantine, devant la porte de la maison.
Un jeune homme de vingt à vingt-trois ans sortit et sauta sur le pavé; il mit son monocle dans son œil pour regarder le numéro de la maison... ce qui fit rire les gens qui étaient devant la porte. C'était ce qu'on est convenu d'appeler un gommeux. Il était petit, pâle, sec de démarche ; vêtu de vêtements larges, il paraissait plus maigre; ses bras grêles, chétifs, semblables à des antennes, sortaient de ses manchettes énormes. Sur le visage fatigué, le rictus descendait profond, l'œil brillait dans le cercle de bistre dont l'ombre le faisait valoir, le teint était plombé... Une moustache rousse, claire et fine, couvrait des lèvres pâles, et cependant les soins apportés conservaient à la physionomie une certaine vigueur, et l'ensemble était plein de faiblesse, de douceor, de bonté... S'étant renseigné, il monta au troi-
sicme étage. C'est Denis qui vint le recevoir, et qui l'amena à sa fiancée. Tous les invités se poussaient du coude en disant :
— C'est un comte..., son frère de lait...
Yvette alla au-devant de lui, et dit en baissant les yeux :
— Monsieur, je suis bien heureuse de l'honneur que ;ous nous faites... et je vous en remercie de tout mon cœur.
Il lui demanda la permission de l'embrasser en disant :
— Mademoiselle, malgré toutes les qualités que je connais à Denis, je dois encore le féliciter de son choix...
Yvette devint toute rouge; Francis de L'Hautil se tourna vers le père Flamet que Denis lui présentait, et serrant dans sa main d'enfant la main robuste de l'ouvrier, il lui dit :
— Monsieur, je suis un bon garçon, il faut me traiter comme ça...; je suis venu ici parce que je sais que celle qui épouse mon... frère Denis est une heureuse... C'est une franche nature, c'est un honnête homme, un cœur d'or... et un travailleur..., et je suis heureux et fier d'être le témoin d'une telle union.
— Monsieur, sur ce terrain-là, je crois que l'un vaut l'autre!...
— Tant mieux alors... Mais ça, je l'avais pensé rien qu'en voyant mademoiselle. Vous êtes encore son maître, monsieur, Denis est presque le mari, et je vous demande la permission de lui offrir, au nom de ma femme, notre petit cadeau...
Et, en disant ces mots, il offrit à Yvette un écrin dans lequel se trouvaient une chaîne, une montre, une broche et des boucles d'oreilles... Yvette eut un éblouis-
sèment, lorsqu'il lui dit respectueusement, au milieu de toutes ses camarades d'atelier qui admiraient l'écrin :
— Voulez-vous, mademoiselle, l'accepter en souvenir de cet heureux jour?
Tout le monde se poussa encore du coude, et en souriant on dit tout bas :
— C'est très gentil, ça ! très gentil !...
Denis prenait chaleureusement la main de son ami en disant :
— Ah ! monsieur Francis , que je vous remercie d'avoir pensé à nous... Ahl merci!
Et le brave garçon avait les larmes aux yeux. Le père Flamet prit la main du jeune homme et, la lui serrant vigoureusement, il dit :
— Merci, monsieur le comte..., merci; vous m'allez, vous... ; vous savez reconnaître qu'il y a de braves gens partout... Merci pour moi et ma iille...
Basilide cria :
— Il est dix heures et demie !...
Alors ce fut un brouhaha général : le père Flamet prit la main de sa fille et la conduisit jusqu'à la voiture; il ne voulait pas monter avec elle; on dut l'y obliger; c'est que le père Flamet n'était pas descendu tuer le ver le matin avec les amis, et il aurait bien voulu être avec ceux qui allaient à pied à la mairie.
Dans la seconde voiture monta le marié avec la patronne d'Yvette, M™'' Lapchez.
Les voitures n'avaient que deux places, Francis en offrit une dans son coupe à la demoiselle d'honneur. — M'"= Basilide en rougit de joie, au point que la mousseline qui couvrait sa gorge sembla rose. Elle inonta dans le coupé du comte, et Sifflard s'établit en lapin, sur le siège de la voiure de la mariée...
Lorsqu'on fut arrivé à la mairie de Belleviile, on attendit une grande heure, pendant laquelle tous les hommes descendirent à tour de rôle chez le marchand de vin au coin de l'église; Sifflard appelait ça aller à la messe. Enfin leur tour arriva et le mariage fut célébré. Pendant tout le temps que le maire parlait, Denis regardait Yvette et Yvette regardait Denis ; ils semblaient, les deux enfants, se dire :
— C'est bien vrai, n'est-ce pas, ce que nous jurons là..., c'est bien vrai?
Et comme la flamme de leurs regards disait :
— Oui!
Ils se souriaient.
Francis, accoté dans l'angle de la fenêtre, regardait la mariée pendant toute la cérémonie ; la lumière l'éclairait parfaitement, et, dans sa robe blanche, sous ses fleurs d'oranger, elle était radieusement belle.
Ce fut le père Flamet qui, remontant de boire un verre, et arrivant au moment de donner son consentement, frappa sur l'épaule de Francis, le tirant brusquement de son rêve en lui disant :
— N'est-ce pas qu'il épouse une belle fille, votre ami?
Tout bouleversé, Francis dit :
— Oui! oui!... elle est admirablement jolie... On l'appela pour signer...
La cérémonie terminée, on descendit pour aller chez le restaurateur, à Romainville ; Francis embrassa la mariée, serra la main du marié et s'excusa.
Le père Flamet, pendant que la noce se dirigeait vers Romainville, obligea de L'Hautil à accepter un verre ; il y consentit, et Sifflard, qui donnait le bras à la demoiselle d'honneur, fut invité. On trinqua, on but, le père Fia-
met serra la main du comte, et, pendant que Sifflard allumait son cigare, Francis dit à Basilide à mi-voix :
— Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit?
— Oui, oui...
— Vous vous souvenez de l'adresse ?
— Oui, chut!
Puis plus haut, souriant et faisant la révérence en prenant le bras de Sifflard :
— Adieu, monsieur le comte.
Le coupé de L'IIautil se dirigea vers Paris, tandis que le garçon et la demoiselle d'honneur, et le père Flamet remontaient vers Romainville pour rejoindre la noce.
C'était une noce gaie, on le comprend; tout jeunesse, comme disait le père Flamet. Il n'y avait que deux ménages : M. et M""^ Lapchez, les patrons de la mariée, et M. et M""" Lançard, les patrons du marié; tous les autres invités étaient des camarades d'atelier de Denis, tous jeunes gens de ving-cinq à trente ans, et les ouvrières de M""" Lapchez, dont la plus âgée atteignait la trentaine; aussi, une fois sortis de la partie populeuse de la rue de Belleville, ce fut à qui rirait le plus fort.... On se rendit ^w Lainn-Vengeur, où un dîner de dixneuf couverts avait été commandé... On se mit à courir dans le jardin en attendant le dîner qui devait commencer à quatre heures, pour avoir le temps de chanter avant le bal... On était au commencement de juin et les grands acacias jetaient leur ombre avec le parfum enivrant de leurs fleurs. Sifflard grimpa dans un ébénier et en arracha les branches, dont on distribua les fleurs jaunes aux dames qui en mirent dans leurs cheveux..., excepté la mariée.
Lt jnun:; est une couleur oompromeUaute pour un jeune méiiage.
Les vieux, c'est-à-dire le père Flamet, Lançard et Lapchez, s'étaient attablés dans une salle du bas, laissant la jeunesse s'amuser, et faisant un piquet à trois, le piquet voleur... M.""^ Lapchez était derrière son mari, lui donnant des conseils pour son écart et pour l'attaque..., et elle buvait dans son verre... Il ne fallait pas que Gustave puisse boire autant que les autres, ça lui faisait du mal...; aussi l'aidait-elle... D'abord on prenait l'absinthe, et M™'' Lapchez l'adorait. M™° Lançard était une grande brune, un peu maigre, mais aux membres robustes; elle avait à peine quarante ans, ses cheveux étaient encore très noirs ; elle avait les sourcils très épais, et la lèvre était fortement estompée d'un duvet brun ; elle portait des bandeaux plats à la jolie femme, qu'elle lissait souvent de sa main, après l'avoir mouillée sur sa langue... Son œil avait des regards qui faisaient baisser les yeux de ceux qui la regardaient ; elle aimait la jeunesse, se trouvait bien dans la société des jeunes gens; elle avait des poses allongées; toujours ses pieds étaient posés trop haut sur les bâtons d'une chaise en face d'elle et ses jupes se trouvaient ainsi relevées de façon à laisser voir un mollet fort et lourd ; au travers des bas fins passait le fauve de ses jambes viriles.
En parlant, elle mettait toujours des ^ à la première personne des verbes ; aussi son apprenti, qui avait fait sa primaire, disait-il :
— Elle est gourmande, la patronne, elle prend toujours du thé.
Sifflard était le favori de la patronne, et souvent c'est avec lui que M"^° Lançard allait au théâtre quand son mari ne pouvait pas l'accompagner... A ce moment, Sifflard agaçait M'" Basilidc avec laquelle il était très
DE L'AMOUR A LA IlOiNTE. 39
bien... M™° Lançard, étendtie sur sa chaise, parlait au dernier apprenti de la maison qui rougissait en la regardant.
Devant un bosquet, dans l'ombre de la vigne vierge et des pois de senteur qui l'enveloppaient en l'embaumant, les deux mariés étaient assis en face l'un de l'autre; Denis tenait sur ses genoux les deux mains d'Yvette; il la regardait bien dans les yeux et elle lui souriait.
C'est à peine si dans une minute ils disaient un mot.
Quels regards ils échangeaient, les deux amoureux !... De temps à autre, il lui passait son verre; elle buvait et il finissait le verre en cherchant la marque des lèvres pour y poser les siennes.... Ils étaient jjien jolis à voir, les deux silencieux, au milieu du brouhaha de la partie de chat que faisaient les gens de la noce... Quand on voulait les déranger, Basilide disait :
— Laissez-les donc, ils sont heureux..., ça ne durera pas toujours...
Et c'était vrai, ils étaient bien heureux ; c'est une si belle chose que l'amour des jeunes ; il chante gai sous les tonnelles vertes... Est-il bon à boire, doux aux lèvres, le vin qu'on boit dans le môme verre!... C'était un si beau jour pour eux! le soleil était plus gai que d'habitude, les feuilles plus vertes, les fleurs avaient plus de parfum... La tête un peu penchée en avant, il semblait à Denis que la mousseline de la robe sentait l'iris...
Que d'embarras , que de confusion , et cependant, dans cette adoration chaste, que de désirs ! C'était bien là ce bon amour d'enfant, bien sincère, dont le mobile est pur comme l'àme de celui qui le ressent.
Denis ne trouvait toujours qu'un mot :
— Oh! Yvette, «omme je vous aime!...
Et elle baissait les yeux, lui prenait les mains en disant plus bas :
— Et moi !
Oh! s'ils avaient osé, quel long baiser ils auraient échangé.
La journée se passa rapidement, et ce fut une belle noce où l'on s'amusa énormément; on chanta deux heures, on dansa toute la nuit, on ne laissa partir les mariés qu'au matin ; ils furent reconduits par M"'^ Lapchez.
Le lendemain, à onze heures, les hommes étaient attablés, tous trois, au coin de la rue Saint-Maur et de la rue des Trois-Bornes..., pâles, livides, les devants de chemise pleins de taches de vin et de café ; ils avaient accroché leur redingote et étaient en bras de chemise.
Le matin, le père Flamet s'était souvenu qu'il avait un ami qui travaillait dans la maison voisine; il avait, été le chercher pour prendre un verre, puis deux. Enfin, il l'avait débauché pour la journée, et celui-ci s'était attablé avec eux, ayant son tablier gras des huiles de la corne; on avait joué au piquet à quatre, et, ma foi, comme on avait faim, on commanda, chez le charcutier, des côtelettes à la sauce. C'est le soir seulement que l'on devait faire le lendemain, — un dîner — rien que la famille, c'est-à-dire les patrons, chez les Lapchez.
ou YVETTE EST PRÉSENTÉE A M'"'' AMBRETTE DE l'hàUTIL.
Trois semaines après le mariage, il fallut penser à réaliser le plan conçu. Ayant travaillé tous les deux pour réparer la brèche faite aux économies, par la noce, — car Denis avait dépensé tout ce qu'il avait, et savait ne pas devoir compter sur le remboursement du père Flamet, — ils s'occupèrent de l'installation de la blanchisserie. Denis fit faire la grande table à tréteaux pour repasser, et acheta la mécanique pour chauffer les fers...
C'était un dimanche ; le soir même, ils dînèrent chez le père Lançard et elle rapporta le linge... C'était le début, le lendemain lundi. Denis avait prévenu qu'il ne ferait qu'une demi-journée; ils devaient aller rendre visite à M. Francis de L'Hautil et s'entendre pour avoir la pratique...
Le lundi après le déjeuner, Denis mit son habillement de noce ; sa femme mit sa toilette du lendemain, et, bras dessus bras dessous, ils sortirent... Francis de
/i2 MALHEUR AUX PAUVRES!
L'ilaiitil demeurait rue Godot-de-Mauroy. De la rue des Panoyaux il y avait une jolie course.
— Tant mieux, dit Yvette, nous aurons le temps de causer... Moi, je suis gênée comme tout pour aller là.
En voilà des bêtises... Es-tu folle?... Tu le connais, ce n'est pas comme si tu ne l'avais jamais vu..., tu sais bien qu'il est sans façon.
— Je ne dis pas, mais ça m'ennuie...
— C'est pas gentil ce que tu dis là, Yevettc; c'est bien le moins qu'on soit poli avec les gens qui ont été gracieux avec vous; il t'a fait, je crois, un assez joli cadeau... Il serait passé de l'eau sous le pont avant qu'il me fût possible de t'offrir une montre, une chaîne et le reste de ce calibre-là.
— C'est vrai; je ne dis pas qu'il ne faut pas y aller, je te dis que je suis gênée... C'est plus fort que moi... Tu sais, moi, j'aime à vivre dans mon monde ; je voudrais ne pas sortir de mon atelier... Quand il faut être guindé, faire des manières, je me sens maladroite, il me semble que j'ai l'air bête... Je suis gaie, bavarde chez nous..., et je ne trouverai pas un mot...
— On ne te mangera pas..., va..., c'est moi qui parlerai..., fit Denis en riant.
Puis, revenant à un sujet qu'ils connaissaient mieux, ils babillèrent sur leurs projets d'avenir. Au bout d'une heure, ils arrivèrent enfin, après s'être naturellement regardés du haut en bas, Yvette ayant redressé le nœud de cravate de son mari, ayant bien aplati son col, ayant elle-même rattaché le nœud correct des brides de son chapeau, ils entrèrent dans le vestibule. Denis sonna pendant qu'Yvette frappait sa jupe de ses mains pour lui donner des plis bien droits.
Un domestique ouvrit; ils entrèrent, et, à l'énoncé de
son nom, on les fit passer dans un petit salon dont la porte se referma sur eux; ils étaient silencieux, embarrassés; il leur sembla qu'on parlait haut, ils écoutèrent et entendirent distinctement une voix de femme qui disait :
— Enfin, en voilà assez..., tu ne m'as pas prise dans un sac..., tu me connaissais avant de m'épouser. C'est comme ça! et ce sera comme ça...
La voix de Francis répondit, Denis la reconnut ; mais il ne comprit pas ce qu'elle disait, la voix était plus voilée...
Puis il y eut un bruit de portes qui se fermaient... on venait sans doute de les prévenir.
Denis et Yvette, n'osant parler, se regardaient, serraient les lèvres pour ne pas rire, et Denis dit tout bas :
— Tu vois, ma Vevette..., ce n'est pas la fortune qui fait qu'on s'aime.
Au même instant, on entendit gémir un piano et les miaulements aigus d'un soprano.
— Ah I elle chante, dit Yvette stupéfaite.
— Chut ! fit Denis.
• La porte s'ouvrait. Francis, souriant, s'avança vers eux et dit gaiement :
— Ah! c'est aimable à vous d'être venus !
Il pressa affectueusement la main de Denis et embrassa Yvette ; celle-ci rougissante tendit son front ; en sentant sur sa chair la bouche de Francis, elle eut un tressaillement, et elle se recula aussitôt; feignant de relever ses cheveux, elle passa sa main sur son front, le baiser de l'ami de son mari l'avait brûlée comme un fer rouge.
Ce fut Denis qui, après avoir raconté qu'il était le plus
heureux des hommes, qu'ils formaient le plus heureux ménage, arriva au but de sa visite; sa femme s'établissait, elle cherchait une clientèle. Quelques jours avant son mariage, il avait raconté tout ça à Francis, il lui avait dit qu'il espérait avoir leur pratique.
C'était la chose la plus simple du monde , dit de L'Hautil ; il allait les présenter à sa femme , et celle-ci, déjà prévenue, donnerait des ordres en conséquence.
Immédiatement on passa dans les appartements de madame, un petit salon délicieux où se promenaient émerveillés les yeux d'Yvette. Ambrette quitta son piano et vint avec un bon sourire accueillir les jeunes mariés...
La jeune femme plut à Yvette; selon son expression, elle avait Y air donne fille.
Après quelques compliments échangés, on aborda la question : elle fut vite traitée. Ambrette appela sa femme de chambre, et lui dit qu'à partir de ce jour le linge fin devait être donné à blanchir à M'"° Mérit; celle-ci s'entendrait avec elle pour les jours et pour le prix avant de partir.
La femme de chambre sortit, et, pendant que Denis causait avec Francis, l'ex-chanteuse interrogeait Yvette.
— Jolie comme vous l'êtes, comment se fait-il que vous soyez restée blanchisseuse ?
— Mais, madame, c'est mon seul métier.
— Oui, mais jolie comme vous, si vous vous étiez mise au théâtre, vous auriez fait votre position en deux ou trois ans.
— Madame, je n'aurais jamais su jouer la comédie...
— Est-ce qu'on a besoin de savoir... Ce ne sont pas
les comédiennes qui réussissent au théâtre, ce sont les femmes...
Yvette souriait ; elle n'osait pas demander d'explication, craignant de paraître sotte, et elle ne voulait pas laisser croire qu'elle n'avait pas compris. La pure et naïve enfant ne savait pas que dans la bouche de M""" Ambrette le mot femme avait une odieuse signification.
Elle se tut, et M'^'^de L'Hautil continua :
— Il n'y a que ça au monde pour les femmes, le théâtre; moi, j'étais brunisseuse, vous voyez ça d'ici : toute ma vie à passer avec des mains gonflées par les durillons, un grand tablier noir, et de six heures du matin à six heures du soir gagnant trois francs... J'avais une voix agréable, je me suis mise au théâtre... Je ne vous dirai pas que j'ai fait des créations superbes, mais enfin j'ai eu mes petits succès tout de même..., et voyez où j'en suis aujourd'hui... Croyez-vous que Francis serait venu me chercher rue de Bretagne, au troisième, sur le marché des Enfants-Rouges?... J'avais à espérer un bon ouvrier, voilà tout...
Yvette la regardait, étourdie de ce qu'elle entendait ; elle comprenait parfaitement cette fois ; ainsi, dans ce monde, la femme pouvait sciemment avoir un passé semblable, sans que cela fût un motif suffisant pour obliger la pécheresse à avoir au moins la discrétion de son passé. Au contraire, fière comme le soldat des combats desquels il est sorti victorieux, elle se plaisait à rappeler les victoires d'alcôve qui avaient fait sa situation. Il y eut dans le cerveau de la jeune femme comme un bouleversement. Toujours souriant, dissimulant le mépris froid que ces paroles jetaient en elle, Yvette dit :
— Moi, j'étais faite pour l'atelier, ma mère m'avait élevée ainsi ; sur un théâtre, je n'aurais jamais pu dire UQ mot...
— Que vous êtes enfant!... Ah! si je vous avais connue avant votre mariage!...
Ces mots blessaient Yvette, qui commençait à faire presque la grimace pour sourire. Mais Ambrette, qui trouvait « la petite, gentillette, » — elle venait de le dire tout haut, — se leva de la causeuse sur laquelle elle était assise auprès d'Yvette et lui dit :
— Restez là, ma belle, je vais vous montrer les rôles que je jouais.
Elle alla prendre sur un meuble un grand album de photographies, et, revenant, elle se serra près de la jeune femme et ouvrit l'album sur leurs genoux.
— Vous voyez, dit-elle, que les rôles que je jouais n'étaient pas bien longs à écrire..., pas plus qu'à habiller, ajouta-t-elle en riant.
Yvette, ahurie, regardait les photographies, se disant qu'elle n'oserait jamais avoir chez elle de semblables nudités... Ambrette était là dans des costumes où la recherche du vrai était absolument appliquée. Yvette en était rouge. jusqu'aux oreilles... Ambrette, calme, tournait les feuillets et souriant aux souvenirs que ces portraits évoquaient, elle disait ;
— En voilà un qui était joli... C'est Justin qui me l'avait dessillé... Le maillot était gris perle, le corsage vert et gris... Là, c'est une échancrure... La photographie rend ça flou, parce que c'est blanc, mais, à travers la mousseline, on voyait la chair...
Les explications de la chanteuse commençaient à bourdonner dans la tète de la jeune femme; elle se demanda s'il était possible qu'on parlât ainsi de soi, qu'on
se plût à dévoiler ainsi les détails intimes que la femme du foyer cache si méticuleusement. Elle en était arrivée à craindre que son mari ne vînt près d'elle et ne se penchât sur Talbum... Elle aurait eu honte.
Mais ce qui mit le comble à sa surprise, ce fut lorsque Francis, tournant la tète et voyant l'album sur les genoux des deux femmes, dit fièrement et avec satisfaction :
— Ah! elle vous montre ses portraits... Ambrette a été la plus jolie femme de Paris...
— Laisse-nous donc, dit Ambrette en haussant les épaules... et elle montrait un costume en disant: C'est celui-là qui était joli d'abord... mais la censure a voulu cette ceinture qui tombe, ça l'alourdit...
Yvette n'aurait pas trouvé un mot à répondre. C'est à peine si elle aurait consenti à mettre le costume modifié pour se placer dans une baignoire. Elle était comme ivre... Ambrette dit à son mari qu'elle désirait que les jeunes mariés restassent le soir à dîner avec eux. Yvette, au désespoir, faisait des signes à Denis pour qu'il refusât. Mais celui-ci était trop heureux de la réception cordiale qui leur était faite; il était heureux de l'ahurissement, de réblouissement(il le croyait) de la jeune ouvrière, et puis il avait en lui cette idée : Elle voit que je connais des gens comme il faut, elle n'avait jamais été dans le monde, elle le connaîtra. » Pour Denis, Francis de L'Hautil, c'était «le monde. » Aux hésitations d'Yvette, M '^ Ambrette de L'ilautil répondit en lui prenant les mains :
— Ma petite belle, vous êtes gentille comme tout... J'ai eu tort de ne pas aller à votre noce; je veux le réparer en vous montrant toute l'amitié que je ressens pour vous, et vous ne pouvez refuser.
Il fut décidé qu'ils resteraient à dîner...
Pendant que les deux hommes causaient, Ambrette pria Yvette de venir dans son cabinet de toilette en disant :
— Je ne me gène pas avec vous... Venez, nous causerons pendant qu'on va m'habiller...
Yvette, toute gênée, sourit à son mari, et suivit la jeune femme. Elle s'assit sur un large divan, regardant autour d'elle, étourdie du luxe qui l'environnait. La pièce dans laquelle elle se trouvait était capitonnée de satin bleu pompadour; une toilette immense, couverte de vases, de fioles, occupait tout un côté, surmontée d'une large glace.
A peine Ambrette fut-elle là que ses deux femmes de chambre dégrafèrent son peignoir, dénouèrent ses jupes... enfin la mirent nue... Yvette n'entendait plus, elle ne savait où porter ses regards. Cette impudeur révoltait sa nature; elle ne s'expliquait pas comment une femme osait devant une autre se montrer ainsi.
C'est attentive, et répondant par oui et par non à ce que disait Ambrette, qu'elle suivit tous les détails de sa longue toilette. Elle ne fut pas peu étonnée lorsque, n'ayant plus que sa robe à passer, sa coiffure terminée, Ambrette s'assit devant sa glace, et qu'une des femmes de chambre lui tendit d'une main un petit pot, de l'autre un crayon...
Ambrette était admirablement faite, c'était bien, ainsi que le disait si ingénument son mari, une des plus belles femmes de Paris; mais c'était aussi, c'était surtout une jolie créature. Sur son visage beau, plein de vigueur et de jeunesse elle passa, en l'étendant avec ses doigts, un blanc gras qu'elle couvrit de poudre de
riz; puis, sur ses lèvres amoureusement lourdes, elle plaqua un rouge criard ; autour de ses yeux, son crayon traça un cercle noir, et, dans ses cils longs et fins, elle étendit, en le chauffant avec un petit fer à friser, un mastic noir qui rendit épais... Sur ce beau visage tout radieux de santé, en quelques minutes elles avaient étendu les gueulardes couleurs de leur beauté de convention.
Yvette était stupéfaite, et quand Ambrette se retourna en disant :
— Vous n'avez pas le temps de vous soigner..., vous, pauvre petite...
Elle eut de la peine à la reconnaître... Yvette avait hâte de retrouver son mari ; on vint heureusement annoncer que le dîner était servi, et Ambrette conduisit Yvette à table.
Ce fut un dîner embarrassant, Denis et Yvette n'osaient parler ; ils étaient comme des domestiques à la table du maître, et on ne se gênait pas pour eux ; Ambrette n'avait de sourire que pour les deux mariés ; elle traitait son mari comme un imbécile ; on sentait que dans la maison elle était la véritable maîtresse; lui, souple, docile, laissait dire et faire. Il appelait sa femme « petit chien, » ce qui semblait bien ridicule à la jeune femme.
Enfin, le dîner terminé, comme Ambrette allait au théâtre, on hâta le départ, ce qui fut agréable à Yvette. Il fut convenu que le lendemain elle enverrait chercher le linge.
Francis et sa femme les reconduisirent jusqu'à la porte du vestibule; là, en tendant la main à M. de L'Hautil, Yvette sentit une pression qui la fit tressaillir... Ambrette lui tendit la main et l'embrassa; c'est
oO MALHEUR AUX PAUVRES!
drôle , elle embrassait comme un homme ! et elle lui dit :
— Au revoir, ma belle. Quand vous viendrez, nous causerons.
Et ils partirent, Yvette soucieuse, Denis, au contraire, gai, heureux de l'accueil qui leur avait été fait, et lorsqu'il dit à Yvette :
— Eh bien, tu ne regrettes pas ta journée, nous ne nous sommes pas ennuyés... Tu vois, c'est des bonnes gens comme les autres...
Yvette ne voulut pas le contrarier, et dit :
Mais elle avait le cœur gros, et puis, pour ces gens, elle éprouvait un sentiment de répulsion et, malgré sa nature singulière, c'était cependant plutôt la femme qui lui déplaisait encore moins que l'homme.
A peine étaient-ils partis de la maison qu'une dispute s'engageait avec les deux époux, mais elle était terminée par ces mots d'Ambrette :
— C'est comme ça!... Ce n'est pas vous qui m'empêcherez de le faire...
Et M"^ de L'Hautil, ayant fait atteler, obligeait Francis à la conduire à sa voiture ; celui-ci obéissant y monta avec elle, la conduisit au Gymnase, la laissant descendre seule, et se faisait conduire, après avoir regardé l'heure à sa montre, au boulevard des Filles-du-Calvaire. Là, il quittait sa voiture, en face du Cirque, et se rendait à pied à uncaté du boulevard, où quelques minutes après arrivait M"" BasiUde Louvet; elle était très élégamment vêtue et, s'asseyanten face, elle dit en arrivant.
— Est-ce que je suis en retard?...
— Non, juste à l'heure... Dis donc, tu sais qu'ils sont venus aujourd'hui...
— Ah! elle s'est décidée I...
— Oui... Maintenant elle est établie et tu devrais t'en occuper...
— Oui, j'irai ces jours-ci la voir... Oh ! j'ai joliment soif.
Et M"*^ Basilide appela le garçon pour se commander un rafraîchissement.
m NUAGE DANS LE CIEL BLEU.
Il y avait presque un mois qu'Yvette était établie. Elle avait toujours travaillé seule chez elle et chaque fois que son mari lui avait parlé de prendre une ouvrière pour l'aider à étendre sa clientèle, elle avait toujours refusé, disant qu'ainsi, elle était absolument tranquille. Elle savait ce qu'elle dépensait et ce qu'elle gagnait, tandis que, lorsqu'on a du monde chez soi, on risque souvent d'être entraînée plus loin qu'on ne le voudrait. Denis était revenu deux ou trois fois à la charge, surtout lorsque, le vendredi et le samedi, il voyait la jeune femme se lever avec le jour pour se coucher au milieu de la nuit; lui, disait qu'elle se tuerait, elle, souriait en disant :
— Plaçons-nous quelques sous de côté, nous verrons après.
Le seul argent qu'elle avait pu économiser jusqu'alors, c'était comme autrefois le père Flamet qui le lui prenait. Le père Flamet avait pris l'habitude de peu
travailler lorsque sa fille était chez lui, ne dépensant presque rien, et rapportant tout ce qu'elle gagnait; le vieil ouvrier se trouvait toujours à son aise... Mais l'enfant partie, il avait vainement essayé de faire sa semaine complète; le pli était pris, il ne pouvait pas travailler le lundi, il foutimassait le mardi, et commençait tard sa journée le mercredi ; aussi, le samedi avait-il à peine de quoi satisfaire aux petites dettes faites la semaine. Il venait dîner chez son gendre, et quand Denis se levait de table pour donner un coup de main à sa femme afin de ranger la vaisselle, il disait à sa fille l'éternelle rubrique :
— Tu sais, notre métier est perdu maintenant, les machines nous tuent... Ainsi, cette semaine, nous n'avons fait que des demi-journées...
Bien vite, pendant que Denis était encore dans la cuisine, elle lui glissait deux ou trois francs, et le vieil ouvrier se disant fatigué se hâtait de partir; une heure après, il était attablé avec des amis et il faisait « une vieille » au piquet.
Si le ménage n'avait eu besoin de tout, ils auraient pu rapidement économiser quelques sous; mais chaque samedi il fallait acheter, toujours acheter, et les deux pauvres enfants travaillaient courageusement.
Un lundi soir (jour où elle livrait son linge chez de L'ilautil), Yvette semblait nerveuse; quand, à l'heure du dîner, son mari rentra, ses joues étaient brûlantes. Denis lui dit :
— Qu'est-ce que tu as, Yvette... Est-ce que tu es malade?
— Non! fit-elle, je suis fatiguée... J'ai un peu de fièvre...
Denis la regarda, et il lui sembla qu'elle avait pleuré;
il la regarda attentivement avec inquiétude et vit qu'elle avait le cou égratigné...
— Mais, Vevette, tu as eu quelque chose, tu as pleuré... Tu as une égratignure au cou...
Elle devint rouge et dit vite :
, — Mais non, je te dis... J'ai eu la fièvre toute la journée, mon linge n'était pas prêt... je me suis égratignée avec une épingle en me coiffant... C'est trop d'ouvrage pour quelqu'un de seul... et puis, ça me fatigue d'aller si loin... J ai envie de prendre une ouvrière.
— Ah! tu y viens donc enfin!... Je te le disais, tu ne peux continuer longtemps comme ça... tu seras malade... tu vois...
— Tu veux bien que je prenne une ouvrière?...
— Mais puisque c'est moi qui te l'ai toujours conseillé. . .
— Oui, mais je veux qu'elle porte le linge chez ton ami...
— Comment, ça t'ennuie encore?... Tu n'es pas revenue de tes préventions?...
— Si, mon petit homme... Mais si tu savais comme c'est loin, comme je suis lasse quand je reviens... C'est ça aujourd'hui qui m'a rendue malade...
— Eh bien, ma Vevette, il faut prendre une ouvrière, quelqu'un de sérieux, sur laquelle tu puisses compter, et puis tu lui enverras porter ton linge; mais cependant de temps à autre il faudra y aller toi-môme.
— Oh! fit-elle, j'irai avec... et se reprenant aussitôt, j'irai une fois le mois...
— C'est ça...
— Tu sais, Basilide,.., notre demoiselle d'honneur ?. . .
— Oui!
— Elle m'a dit que si je prenais une ouvrière, je pense à elle; voilà cinq ou six fois qu'elle me le demande.
— Dame, ma fille, tu la connais... Si elle fait ton affaire.
— Oh ! oui, elle est adroite, travailleuse... et gaie...
— Gaie, ça ne nuit pas, ma Vevette, car tu dois t'ennuyer à mourir toute la journée seule ici.
— Oh non, je Iravaille et en travaillant je chante...
— Eh bien, c'est entendu...; prends Basilide.
Le surlendemain, Basilide travaillait avec Yvette, et les pratiques qu'on avait refusées jusqu'alors furent recherchées.
La jeune femme, qui depuis quelque temps semblait triste, reprit aussitôt sa bonne humeur; peutêtre était-ce la rieuse ouvrière qui avait ramené chez son amie la gaieté envolée. Le lundi suivant, ce fut l'ouvrière qui reporta l'ouvrage. Quand Yvette lui dit qu'elle devait aller chez M. Francis, elle rit beaucoup en disant que ça lui semblait bien drôle d'aller en toile et en bonnet chez le gandin qui l'avait fait monter dans son coupé.
. Quand elle revint, Yvette lui demanda qui elle avait vu. La jeune fille lui dit qu'elle n'avait vu que la femme de chambre; elle était restée dans la lingerie, on l'avait fait appeler croyant que c'était M"^" Mérit; elle avait été au salon, et elle avait vu seulement M""^ de L'ilautil qui lui avait bien recommandé de souhaiter le bonjour à ses petits amis Yvette et Denis...
— Elle est très bien, cette femme, ajoutait Basilide. Quelle drôle d'idée elle a de se maquiller comme ça !
Le lendemain, lorsque Denis rentra de l'atelier, il avait mal à la tête; il avait eu des frissons toute la
journée, et il ne voulut pas dîner, malgré l'insistance de sa femme et de l'ouvrière. On voulut lui faire de la tisane ; il refusa, disant :
— Ne vous inquiétez pas de ça... Un bon coup de traversin et il n'y paraîtra plus.
Le lendemain matin, à l'heure féroce du travail, il fallut se lever : il était aussi malade que la veille; sa femme, qui s'était levée une heure avant et lui avait préparé, malgré ses refus, une tasse de tisane bien chaude, voulut l'empêcher d'aller à l'atelier, en lui assurant qu'un jour de repos guérirait son indisposition ; mais Denis ne connaissait que le travail; il se leva, et, pâle, ayant des sueurs, il alla retrouver son étau.
Yvette était bien ennuyée, bien inquiète, mais elle fut tout sens dessus dessous, des larmes lui vinrent aux yeux, elle eut peur, lorsqu'au milieu de la journée elle vit revenir son mari livide, tremblant de fièvre; il avait voulu travailler, mais il n'avait pas pu, il avait failli s'évanouir; il était en train de dresser, et la lime lui avait glissé des mains ; il s'était retenu à son étau pour ne pas tomber lui-même. Vite, on le fit coucher, on lui donna un bon verre de vin chaud, pendant que Basilide courait chercher le médecin. Avec quelle impatience la pauvre femme l'attendait ! Elle oubliait le travail, assise au chevet du lit, tenant les mains de Denis, écoutant, inquiète, sa respiration sifflante... Mon Dieu! est-ce que son homme allait être malade?... Oh! ce n'était pas possible.
Le médecin vint; Yvette tâchait de lire dans ses yeux pendant qu'il tàtait le pouls de son mari ; il interrogea Denis, le regarda attentivement, et enfin finit naïvement par dire :
— Vous lui donnerez de la tisane, s'il a soif...; natu-
Tellement, la diète; s'il avait un peu d'appétit, un bouillon léger... Je ne peux rien dire aujourd'hui... Je reviendrai demain.
Yvette l'écoutait, attentive ; l'œil fixe, la bouche ouverte, elle restait toute décontenancée.
En le reconduisant jusqu'à la porte, elle lui demanda :
— Monsieur le docteur, est-ce que c'est dangereux?
— Je ne puis rien vous dire, madame; demain, je viendrai et je me prononcerai. ..
— Oh! demain matin, monsieur!
— Oui, madame...
Elle regardait Basilide, semblant lui demanderj!
— As-tu vu si c'était grave? Est-ce qu'il ne veut pas me dire la vérité? Crois-tu que ce soit dangereux?
— Ma chère, si c'était quelque chose de grave, tu conçois qu'il l'aurait vu tout de suite... Sais-tu ce qu'il a, ton mari? Eh bien, c'est le mal que tu attraperas... Vous travaillez trop... Vous vous faites de la bile... Vous vous Irûlez le sang... Il faut être raisonnable, avec ça que vous êtes des jeunes mariés, vous n'êtes pas en fer.
Yvette retourna près du lit de son mari ; fatigué de la visite du médecin, Denis s'était endormi; elle le couvrit bien doucement jusqu'au menton, et ferma les rideaux afin que le jour ne le gênât pas; elle aurait bien voulu l'embrasser, son cher petit homme, mais elle eut peur de l'éveiller; elle sortit sur la pointe des pieds, et laissa la porte entr'ouverte pour lentendre s'il s'éveillait et s'il avait besoin d'elle, et vite elle se mit à l'ouvrage, se dépêchant, se dépêchant pour rattraper le temps perdu.
Basilide n'était plus l'ouvrière sérieuse qu'Yvette
avait connue avant son mariage ; très pressée par l'ouvrage et obligée de s'occuper de son mari, elle croyait que son ancienne camarade d'atelier se serait dévouée.
Au contraire, Basilide venait tard à l'atelier, et Yvette, la traitant comme une amie, n'osait pas se plaindre.
Le médecin, en venant le lendemain, n'eut pas besoin d'un long examen pour constater l'état de son malade. C'était une fièvre typhoïde ; il dit à Yvette désolée qu'il fallait les plus grands soins, que Denis, l'ort et jeune, était capable de supporter la maladie ; mais il fallait la plus grande attention; une négligence pouvait entraîner une catastrophe.
Yvette expliqua à Basilide qu'obligée de satisfaire ses pratiques pour faire face aux dépenses nouvelles, et de soigner attentivement son mari, elle avait besoin d'être presque remplacée dans le travail ; elle s'adressait à sa vraie amie pour la prier de la seconder dans le malheur qui lui arrivait... Basilide, les larmes aux yeux, promit tout ce qu'elle demandait... et le lendemain, elle arrivait chez elle entre dix et onze heures. Yvette se désolait ; on lui conseillait autour d'elle de mettre son mari à l'hospice. A ce mot, il passa sous la peau de la jeune femme un frisson, qui lui faisait dire aussitôt après :
— Oh ! jamais ; il me semble qu'il n'en reviendrait pas...
Le mal empirait chaque jour... et Yvette, qui cherchait à lire chaque matin dans les yeux du médecin l'état de son mari, espérant qu'il démentirait ce qu'elle redoutait... fut épouvantée un matin en le voyant regarder Denis... Elle comprit, elle eut peur... et cherchant tout de suite à être consolée, elle dit :
— Il a eu la fièvre toute la nuit, monsieur le docteur, il a battu la campagne pendant une heure ou deux, mais
vers trois heures, ça s'est remis, il a bien dormi, et ce matin il m'a parlé très raisonnablement.
— Oui. . . dit le médecin avec des hochements de tête. . . puis : Donnez-moi du papier, je vais vous faire une ordonnance qu'il va falloir suivre bien exactement...
— Oh ! monsieur, je ne quitte plus son lit
Et c'était vrai, depuis la veille, le travail avait été suspendu chez Yvette, Basilide venait et travaillait à peine, l'aidant plutôt aux soins du ménage.
Quand le médecin fut parti en disant qu'il reviendrait le soir, elle pria son ouvrière de courir chez le pharmacien faire faire une ordonnance... et restée seule, lasse de deux jours et deux nuits sans fermer l'œil, elle se laissa tomber sur une chaise, et fondit en larmes en gémissant :
'- — Mon Dieu ! Seigneur... vous serez donc sans pitié?.. Mais je ne mérite pas ça, moi...; mais j'ai été toute ma vie une honnête fille... Je suis une honnête femme... Oh ! mon Dieu! mon Dieu, mais c'est impossible, ce ne sont pas les bons, les jeunes qui doivent mourir...
Elle se leva et se pencha sur le bateau du pied du ht, et regardant épouvantée les traits livides, les joues creuses, l'œil atone et la bouche tirée de son mari... elle se recula aussitôt et tomba à genoux devant une chaise; laissant tomber sa tête dans ses mains... elle pleura; à travers les sanglots qui déchiraient sa gorge, elle dit :
— Il ne me voit plus. . . Oh ! mon Dieu , mon homme ! . . . il est perdu...
Et elle se tordait de douleur... Le père Flamel entra ; il embrassa sa fille, et lui dit :
— Ça ne va donc pas bien?...
— Oh non ! père, sanglota-t-elle.
Le père Flamet alla vers le lit, regarda son gendre. Yvette suivait tous ses mouvements, étudiant anxieusement son visage pour y lire sa pensée... Le père Flamet se pencha vers Denis, et lui dit :
— Eh bien! mon pauvre Denis, ça va-t-il mieux'?... Le regard vitreux du moribond se leva sur le vieillard. .
Il ne le reconnut pas, il entendait encore et déjà il ne voyait plus. Le père Flamet hocha la tête... et en le voyant, Yvette redoubla de sanglots... Le vioil ouvrier la prit dans ses bras, l'embrassa, et lui dit qu'il resterait le soir et passerait la nuit.
Le père Flamet croyait à une catastrophe prochaine. Pour parler et changer les idées de sa fille, il lui dit :
— Basilide ne t'aide donc pas?
— Si ; elle est allée faire faire l'ordonnance du médecin... et, pendant qu'elle est sortie, père, tu vas me rendre un service...
— Tout ce que tu voudras, mon enfant...
— Nous sommes sans le sou... et je ne tiens pas à ce que Basilide s'en aperçoive.
Je vais te donner ma montre, pour la porter au clou... J'ai mis le reste toute la semaine; c'est que ça coûte, un malade...
— Donne vite, je vais y aller...
Yvette lui donna sa montre ; le père Flamet partit aussitôt... Il ne revint que dans l'après-midi ; il avait été prévenir des amis de la maladie de son gendre. Il donna l'argent à Yvette et garda la reconnaissance en lui disant :
— Je i'ui serrée, parce que dans ce moment-ci tu ne sais pas ce que tu fais; tu la perdrais.
La vérité, c'est que le père Flamet avait un peu rop;né la somme avec des amis... pour se consoler.
Quand le médecin revint le soir, il trouva le malade plus calme et un peu mieux. C'était la deuxième neuvaine de la maladie ; s'il passait la nuit, un mieux sensible se manifesterait.
Ces mots, dits à son père, allèrent geler jusqu'aux moelles de la jeune femme.
C'était possible, il pouvait mourir cette nuit... Elle alla aussitôt se placer au chevet du lit, décidée à y rester et à lutter pour sauver son mari.
Celui-ci, étendu, sans force, laissait passer entre ses dents sèches des mots incohérents qu'un râle coupait... Elle, la pauvre jeune belle, elle tendait l'oreille et croyait toujours entendre son nom, et elle disait :
— Oui, oui! mon homme!... Et elle pensait : Il me reconnaît, il va mieux...
Le malheureux disait, dans ses folies, des grossièretés, des obscénités, et elle riait, croyant qu'il l'entendait, qu'il la voyait, voulant lui faire croire qu'elle le comprenait. Elle ne le quittait pas... A un moment, le râle vint... Elle ne voyait rien, il lui semblait toujours qu'il parlait...
Sifflard était venu le soir s'offrir à passer la nuit avec le père Flamet; ayant échangé un signe ensemble, ils lui conseillèrent de s'aller coucher..., on le veillerait, et s'il avait besoin de quelque chose on la réveillerait. Yvette dit qu'elle ne pourrait dormir, qu'au reste elle n'avait pas sommeil, et qu'elle voulait rester auprès de Denis.
Alors le père Flamet se fâcha, disant qu'on n'était pas raisonnable, et avec Sifflard, ils essayèrent de la prendre pour l'entraîner hors de la chambre. Elle comprit alors, et pâle, échevelce, s'arrachant de leurs bras, elle exclama :
— Oh! il est perdu... Il meurt! et vous voulez m'éloigner... Non, non, je ne veux pas, c'est à moi son dernier soupir...
Et elle alla se jeter sur lui en pleurant.
— Denis ! Denis! mon homme, non, non, tu ne meurs pas... Non! oh ce serait affreux! Nous n'avons rien fait à personne, nous... Nous sommes honnêtes, nous... Si Dieu est juste, tu ne dois pas mourir... Denis...
Et Denis râlait sans entendre, sans voir...
— Si tu meurs, Denis, je veux mourir... Je veux partir avec toi...
Flamet et Sifflard s'étaient entendus ; ils s'avancèrent, la prirent dans leurs bras et l'entraînèrent... La malheureuse se débattait, criant, pl-eurant, mais Basilide et quelques voisins les aidèrent à l'arracher de cette scène déchirante, en l'entraînant dans la pièce qui servait d'atelier, et le père- Flamet et Sifflard rentrèrent dans la chambre qu'ils fermèrent.
Yvette était comme hébétée; elle n'entendait pas la voix de Basilide qui pleurait en cherchant à la consoler, ou plutôt à l'encourager. Tout à coup elle se dressa, l'œil fixe , passa sa main dans ses cheveux , et cria comme si elle voyait Denis :
— Il est mort!... il est mort!... Oh! mon Dieu, mon Dieu, mon homme est mort 1
Et ses yeux se fermèrent, ses mains cherchèrent autour d'elle un point d'appui, et elle tomba sans connaissance dans les bras de Basilide.