‹ Malheur aux pauvres!Chapitre 8 sur 33 · DEUX ÉPOUX BIEN ASSORTIS · texte numérisé non relu

DEUX ÉPOUX BIEN ASSORTIS

Francis de L'ÏIautil, resté à l'âge le plus tendre sans famille, mais avec une fortune assez ronde, avait eu la plus déplorable éducation. Son père, Maxime de L'Hautil, avait une affreuse réputation ; homme sans mœurs, sans cœur, c'est grâce à sa situation qu'il avait pu éviter certains scandales... Mais, en mourant, il laissait un enfant riche, et aussitôt ceux qui repoussaientl'enfant du vivant du père, les jésuites à robe courte, se précipitèrent sur le petit orphelin, riche.

C'est au nom de la religion que les pieux serviteurs de Dieu vinrent demander à prendre l'enfant que le malheur avait frappé... Oh! les braves gens, ils disaient qu'ils offraient gratuitement leurs services... Ils prirent l'enfant..., et le malheureux fut donné à un des professeurs étranges, qui veulent tant faire adorer Dieu : l'inconnu... qu'ils font mépriser les hommes : la vie!... qui placent leur rêve au-dessus de la réalité : la famille, le monde !,.. Avec ces gens, on parlait si souvent du

vice, qu'on habituait les enfants à le connaître... C'est dans cette lèpre poussée sur l'humanité, que le pauvre petit grandit, empoisonnant ses pensées, atrophiant son Intelligence dans cette atmosphère de mensonges..., étiolant sa santé dans la vie mystérieuse du séminaire...

De cette jeunesse était sorti un homme sans cœur pour aimer, n'ayant que les brutaux appétits de la chair; toutes les tendresses de l'amour lui étaient inconnues, le matérialisme des relations était sa loi dans la vie; l'idéalisme était réservé à sa foi ignorante..., à sa foi^ imposée... Il croyait ce que lui avaient enseigné ses étranges professeurs, parce qu'il avait peur... Ne pouvant s'expliquer le mystère de la création, il avait peur de l'inconnu. Sa raison lui criait : c'est absurde ! et son cerveau écrasé dès l'enfance lui montrait le purgatoire et l'enfer... Et puis, vicieux, plein de désirs, désirs augmentés par sa claustration, il était heureux qu'à côté du code qui punit tout... des hommes eussent trouvé l'Évangile qui pardonne tout...

L'enfant sortant de la famille, à l'heure où il quitte le foyer sacré, fort des conseils paternels qui l'ont instruit sur la vie, marche avec cette devise : « Bien faire, pour n'avoir rien à se reprocher... »

Lui, sorti de la famille noire que le malheur lui avait improvisée, il avait sa devise : « Tout faire !... Ma religion est toute de pardon. »

Et l'autre se dit : « Bien faire... La loi punit le mal... »

On juge facilement de ce qu'il y avait de tendresse dans le cœur de Francis de L'Hautil.

11 était sorti du séminaire et avait mené à Paris la vie de l'étudiant pieux, qui passe ses dimanches à l'of-

fice..., ses journées au café et ses soirées à Bullier !... Il avait réussi, après ces études suivies, à échouer dans trois examens... C'est alors qu'il avait abandonné la Sorbonne...

Il avait conservé de son éducation une appareîice de timidité excessive ; il n'osait regarder les femmes ; il ne savait pas leur parler, il était ou bête ou obscène, ce qui l'obligea, jeune, à ne rechercher que les amours faciles, les amours qui naissent d'un signe, d'un rire ou de l'offre d'une consommation...

Il disait :

— Les femmes, peuh ! je les connais.

Le malheureux, il connaissait les filles sur l'épaule desquelles on frappe en disant :

— Viens !

Et par ce genre d'études vécues, il s'était affirmé à lui-même qu'il connaissait les femmes. C'est à cause de cette conviction, c'est à cause de cette déplorable éducation..., de ce malheur enfin qui permet à des hommes qui n'ont pas le droit de vivre d'apprendre la vie aux autres, que le malheureux s'était trouvé, à moins de vingt ans, amoureux fou d'une drôlesse, qui faisait imprimer sur ses cartes « Artiste lyrique, » parce que le nom du métier dont elle vivait eût été un outrage aux mœurs.

Amoureux à ce point qu'il se serait ruiné pour elle s'il eût été en possession de son majorât ; mais celle-ci le tenait dans ses griffes... Le scandale que provoquait son passage au bras d'une telle fille..., il l'attribuait niaisement à l'admiration jalouse des gens qui enviaient sa bonne fortune... S'il n'avait été riche, ces amours l'auraient flétri ; mais sa fortune et son indépendance le sauvaient presque du mépris... On se disait cette

sotte excuse d'une union infamante : « Il l'élève jusqu'à lui ! »

Et s'il eût été pauvre, alors, il serait descendu jusqu'à elle ; alors il se serait sali dans cette boue, alors l'entraînement de la chair du malheureux aurait été sans excuse !

Malheur! malheur...

Ce n'est pas parce que, dans sa vie, il n'avait pas rencontré l'honnêteté que le malheureux garçon était voué à ces amours singuUères... Non; un jour, il avait eu un roman... duquel il était sorti lâchement en laissant la honte, et dont le récit viendra plus tard. Affolé de la belle Âmbrette Lafolie, dont tout Paris parlait — quel Paris 1 celui qu'il voyait — il ne connaissait plus rien ; cette fille le tenait, cœur, peau, sang et âme... A quoi attribuer l'étrange ascendant qu'elle avait sur lui? Nul n'eût pu l'expliquer... C'était une adoration contre laquelle s'étaient brisées les influences cléricales qui avaient dominé sa jeunesse; il avait fait, pour racheter le passé de la Madeleine qu'il épousait, quelques jours avant l'hymen, un pèlerinage spécial pour appeler le pardon sur la vie de la repentie... 11 avait fait un don superbs... et il était sorti de là heureux, léger, convaincu que le passé était effacé, se disant :

La prière lui rend une virginité.

Et de ce jour le mariage fut décidé... Jamais fidèle ne suivit aussi assidûment les offices que la belle Ambrette... Ce n'est qu'après le mariage cependant qu'elle fit partie d'une confrérie...

L'éducation de Francis de L'Hautil donnait enfin ce résultat, qu'il avait perdu tout sens moral, qu'il ne dis-

cernait que faiblement le bien du mal, qu'il était convaincu que la fortune obtenait de la religion des souplesses (qu'elle ne retrouvait pas dans la loi), et il avait confondu l'amour, cette sublimité morale qui embellit tout, qui guérit tout... avec ce sentiment bas, bestial, satisfaction des sens et de la chair, qu'allume lentement l'éducation hypocritement austère.

Francis n'avait pour Ambrette un amour si grand que parce que celle-ci n'en avait pas du tout pour lui... C'était une souffrance de chaque jour, de chaque heure, de voir celte femme, et de la savoir à d'autres... C'est alors que, méprisant tout ce qu'on lui disait, il souscrivit aux conditions d' Ambrette.

La jeune chanteuse disait qu'elle était adorée — c'était NTai ! — qu'elle avait des succès.

Or elle voulait l'assurance d'un ^venir sérieux pour abandonner sa situation au théâtre.

Francis trouva tout cela très naturel, il accepta. D'abord il était content de répondre aux gens qui paraissaient blâmer son mariage :

— Vous concevez que, dans ma situation, tout change... Elle quitte le théâtre.

Les camarades du comité clérical qui , — habitude de religion, — tendaient souvent la main près de lui, parasites intelligents, approuvaient et ajoutaient même :

— C'est une perte pour le théâtre... ; mais c'est une créature que vous ramenez à Dieu...

— Oui! oui!... et c'est une de mes joies, disait-il pour répondre.

On sait combien peu l'idée du créateur occupait l'ancien élève de ces bons pères jésuites.

Nous avons dit dans quelles conditions s'était fait

le mariage; nous allons revenir au ménage qu'il avait formé.

Ça avait été deux mois d'amour comme le comprenait Francis, amour fougueux, affolement des sens, soûleries de luxure bestiale... La solitude à deux, avec ses débauches... Il était enfin le maître absolu de ce qu'il appelait « la plus jolie femme de Paris. »

Il avait, le jour môme de son mariage , arraché sa femme à Paris, il l'avait emmenée dans les hasards des hôtels, se riant des chambres indiscrètes, presque fier le matin des rires du garçon qui couchait à côté de sa chambre. Dans la coupe enivrante de l'amour, il se gavait avec la lie... Parti pour le voyage de lune de miel frais et fort , il était revenu hâve et chétif. , . Au contraire, Ambrette était revenue un peu plus forte, plus grosse, mais plus pâle... et comme amollie; sa peau était blanche, d'un ton mat, qui rappelait l'engraissement artificiel des canards d'Alsace.

Ils... ou plutôt il était revenu à Paris, non enivré, mais abruti par son voyage de noce, et, pour lui, cette vie de bête dont on a retiré la chaîne, cette vie de brute, c'était l'idéalisme de l'amour.

Ils étaient revenus las, et lui d'abord avait commandé le silence dans la maison; croyant qu'il suffisait de dire pour faire, il avait trouvé cette phrase :

— Nous décrochons notre nid des branches et nous le portons à Paris.

Et il avait défendu sa porte... Cela dura deux jours à peine... Ils se montrèrent, et, ayant revu Paris, ils s'ennuyèrent seuls... C'est lui qui alla prier des amis de venir... C'était fini, ils étaient las l'un de l'autre... Ces deux mois furent suivis de longs mois, qui modifièrent tout à fait..., mais tout à fait, l'allure du ménage.

C'est à cette époque que nous les retrouvons, c'est à cette époque que nous les avons présentés au lecteur,... et cet amour si sincère de Francis, on ne peut se figurer ce qu'il était devenu!... C'est ce que nous allons voir.

Francis était dans le salon, et sa femme en grande toilette s'apprêtait à sortir... Il disait :

— Que tu fasses ce que tu voudras, je ne m'en mêle pas... Mais du jour où tu me rendras ridicule... ça, c'est une autre affaire...

— Mon petit, répondit Ambrette en haussant les épaules, il ne faut pas renouveler chaque fois que je sortirai la scène d'aujourd'hui... Je vais où ça me plaît, à l'heure où ça me plaît; pourvu que je ne fasse pas mal, tu n'as rien à dire...

— C'est ce que je ne sais pas...

— Alors informe-toi... Je ne crains rien!... Je ne m'occupe pas de ce que tu fais, moi, tu vas, tu viens, tu rentres ou tu ne rentres pas... Je ne sais jamais...

— Mais ça n'est pas la même chose...

— Ah çà ! est-ce que tu te crois supérieur à moi ?

— Un peu !

— Hein !

Ce mot avait été dit d'un ton agressif; puis, haussant aussitôt, avec l'esprit cruel et paradoxal de celle qui se moque de tout, elle dit :

— La preuve de ta supériorité, c'est que si tu n'avais pas eu la fortune que tu as, jamais je n'aurais accepté le droit ridicule de m'appeler comme loi.

— Ah! ne dis pas ça! dit Francis menaçant.

— Qu'est-ce que c'est !... des menaces, fit crânement Ambrette en se dressant devant lui les bras croisés sur sa poitrine, superbe et la lèvre baveuse d'insolence.

Francis battit le vide d'un mouvement nerveux, et dit :

— C'est insensé de vous tenir tête comme ça!... Fautil avoir du courage pour entendre tout ça et ne pas faire un éclat !...

— Mais fais-le donc!

— Ne me défie pas; ça arrivera peut-être plus tôt que tu ne le crois.

— Mais je ne demande que ça, dit avec insolence et par bravade l'ancienne chanteuse, mais je ne demande que ça ; quand tu voulais m'épouser, tu me disais que tu ferais le bonheur de ma vie... Tu en as l'occasion; fais donc ça; un éclat qui me délivre de toi...

— Ah! rageait Francis grinçant des dents, crispant ses poings, se promenant furieux dans la chambre, et je suis condamné à ça toute la vie...

— Oui, toute la vie, reprit Ambrette; et, sans pitié, le voyant souffrir, elle ajouta : Est-ce que j'ai été te chercher, moi? Mais quand je t'ai connu, ma position était plus brillante que la tienne, c'est toi qui me l'as fait perdre... et Dieu sait,je n'étais pas habituée à vivre avec des gens comme toi... Quand tu m'as prise, j'étais riche, lieureuse, je ne manquais de rien... Ce que je voulais, il me le donnait...

— Tais-toi! tais-toi! hurlait le malheureux... Je ne veux pas que tu parles de cela...

— Oh! les grands airs, tes cris ne m'effrayent pas..., fit-elle cruellement, les yeux ardents, la bouche méchante... Je me suis mariée avec une position, tu peux faire un scandale, tu peux provoquer une séparation, je suis ici, j'y reste; tu entends?... Je ferai ce que je voudrai... Tu le sauras peut-être, mais tu ne me prendras pas... et si tu fais un éclat, comme tu le dis, tu me

devras ma vie..., et je serai libre... libre, tu entends?... moi, mais pas toi; je serai ton boulet... Mais regarde-toi dans une glace, tu sais bien que ça n'est pas ta tèle que j'ai épousée...

— Tu n'es qu'une misérable, ragea Francis...

— Mais... tu me crois donc plus sotte que toi?... Moi, je ne m'occupe pas de toi, tu fais ce que tu veux; je ne demande qu'à oublier une chose : c'est que je suis ta femme ; ce n'est donc pas la jalousie qui me fait parler... Tu te figures que je ne sais pas ce que tu fais... Mais tout autour de moi on me raconte ta vie. Trop nul, trop niais pour inspirer une passion , trop grossier pour en ressentir une, trop égoïste pour t'attacher à quelqu'un, tu vas sans cesse traînant ton désœuvrement dans des relations honteuses... Tu te crois un viveur. Tu es un hâbleur... Tu veux paraître un Don Juan, et c'est dans la boue que tu vas chercher tes amours... si bien qu'on dit autour de moi : « Quel malheur pour une femme si jeune, si belle, d'avoir un imbécile pareil... »

Francis, pendant cette longue apostrophe, élait passé par tous les degrés de la colère et c'est livide, la rage dans les yeux, qu'il dit :

— Qui, qui a dit cela? je veux le savoir...

— Je t'ai dit que tes menaces ne me faisaient pas peur..., baisse la main... Je voudrais bien avoir de toi une pichenette seulement..., en dix jours nous serions séparés...

Le malheureux, fou de rage, obéit; ses bras levés, menaçants , tombèrent , et Ambrelte continuait avec calme en remettant sa coiffure dérangée :

— Une fois, peut-être, tu as senti ton cœur remué ; une fois, et c'est un amour criminel... C'est pour cela que je n'ai plus voulu voir ces pauvres peiiles gens...

Tu es amoureux de la femme de ton frère de lait, une bêtasse honnête..., oui, honnête, une épouse vertueuse... et c'est pour toi une conquête impossible... C'est ce qui me rassure; tu es trop bête pour détourner la pauvre enfant de ses devoirs... Oh! je connais la valeur de les sentiments ; ce n'est pas la délicatesse qui t'arrête, tu recules devant l'impossible... Il en serait autrement que ce n'est pas par jalousie, mais c'est par honnêteté, c'est par affection pour eux..., j'irais dire tout au brave garçon qui a peut-être la sottise de t'estimer.

En entendant tout cela, Francis restait absolument hébété ; il disait, plutôt pour cacher son trouble que pour protester :

— Mais c'est de la folie... Où vas-tu chercher ça?... La jalousie te fait perdre la tête.

Ambrette haussait les épaules et bien méprisante :

— Dadais, va?... La jalousie; mais je sors justement les lundis, le jour où vient M"° Louvet, que tu appelles Zclide, celle que tu promènes chez les gargotiers à Asnières, à laquelle tu as acheté un petit mobilier... Oh ! pas cher ! Jalouse, moi ! de toi?... Ma parole d'honneur, ça me faire rire...

Et, haussant encore les épaules, M'"^ Annette, dite Ambrette de L'Ilautil, sortit, laissant son mari assis sur le canapé, ahuri et répétant en hochant la tête :

— Ah çà, c'est trop fort!... c'est trop fort!...

Quand sa femme fut partie, Francis se leva ; il s'accouda à la fenêtre et réfléchit longuement, puis brusquement il dit :

— J'aime mieux ça, au fait!... Nous vivrons chacun à part!... pas de scandale... Chez nous et chacun chez soi. Libre, indépendant!... J'en finirai ce soir!

Puis, comme si sa pensée allant vers un autre

objet, se reportant aux sarcasmes injurieux d'Ambrette, il dit :

— Ah ! je suis trop bête pour avoir la femme de Denis!... Ah!... c'est ce que nous verrons... Tu fais la forte, mais c'est ton orgueil qui est blessé... Chacun •^hez soi maintenant... Je suis libre 1

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