S8 MALHEUR ET PITIÉ
£t jusque dans leur cour un nombre ^gal d'oiseaux
Est perche sur les toits , ou nage dans les eaux.
Seulement leur vieux coq^ qu'avaient sauve ses ailes,
Ne reconnaissait plus ses amantes nouvelles.
Le jour arrive enfin ; je couple infortune
Vient, voit, doute s'il veille, et recule étonné :
De réduits en re'duits leurs yeux charmés s'égarent.
Tel, si les grands objets aux petits se comparent,
DesTroyens, autrefois jetés sous d'autres cieux,
Ilion imité charmait encor les yeux ;
£t du Xanthe sacré, sur un autre tivage,
Lenrscœursavec transport reconnaissaient l'image :
Tel le couple admirait son chaume accoutumé,
Et son armoire antique , et son âtre enfumé ;
Et comme ces remparts qu'Hector ne peut défendre,
Leurs humbles murs aussi renaissaient de leureendre.
Oe ses hochets perdus, son unique trésor,
Seul, leur plus jeune enfant se désolait encor;
On apaise ses cris. Cependant la chaumière
A repris du travail l'activité première.
Les roseaux avec art s'enlacent aux roseaux ,
J'entends tourner la roue, et rouler les fuseaux.
Là rheureux fondateur de Theureuse peuplade
Aimait h diriger sa douce promenade.
Là de ses soins touchans il recevait le prix :
Sur leur bouche, à sa vue , errait un doux souris ;
Et l'accent du bonheur, de la reconnaissance.
Ainsi que leur, hommage , était sa récompense.
Tant de l'instant propice ardente, à se saisir,
La bonté sait changer un désastre en plaisir!
ssse
CHANT DEUXIEME
MaÎDlenant , ô Pitié! redouble de courage !
D'un sort plus rigoiireux je vais peindre Tiniage, Au sein de ses amis^ auprès de ses parens, Les plaisirs sont plus doux, et les malheurs moins
[grauids:
Quelle douleur résiste aux soins d'une famille 9 Au souris d'une épouse, aux larmes d'une ûUc ! Je chante l'homme en proie à des maux plus cruelf| Qui, loin de ses amis et des toits paternels. Perdant de tes foyers la douceur domestique , Attend ou la justice ou la pitié publique.
Viens donc, ô ma déesse ! entrons dans ce séjour Où l'homme, dans les fers, languit privé du jour» Hélas! tandis qu'auprès de leurs jeunes compagnes, Dans les riches cités, dans les vertes campagnes ^ Ses amis d'autrefois amusent leurs loisirs ; Lorsque, donnant k tous le signal des plaisirs, L'airain retentissant et Taiguille muette , Du'temps qui la conduit vagabonde interprète | Marquent au laboureur la fin de ses travaux , Aux mineurs harassés une trêve à leurs maux ; Appellent chaque soir la jeunesse folâtre Aux délices du bal, aux pompes du théâtre, Ou, d'un moment plus cher annonçant le retour, De l'heure fortunée avertissent l'amour :
Le Icmps, par lo dovileur, lui rieswre les heures,
M SAtJSDSOR BT PIT!f.
RéduUi pour seul plaisir ; dans ces noires demeures, A lire quelcj^iteiT ihùtéf oit d'astres, avant lui ^ Sur ces terribles murs ont trace leur ennui y Il est seul : dans un long et Ingubre silence y Pour lui le jour s'achève, et le jour recommence; Pourlivplusdebeaux ipur^ideruisseauxy de gazon ; Cette vodtê eÉtsah ciel, ces mars s6n hotlzon; Soûtêgvàd, élèifé yibti le flambeau cAéfcté, Vient mdtfrir dtfns la nuit de son cachot ftméste j .Kjëti iiVgàteât Ses yeux sa morne obscurité; Cht àVf dar des barreaux avares de clarté , Un,&iblé ]ùVLt se glisse eh ces antres fdnèbrifs , Il redcrubw potii* Itii les hatrettrs dès ttfnèb^é^) "Si; le éœnrétinÉatné d'un respect àâii^ espoir, Il chtrdfè lài Itimière^'i et ^éinit dé la voir;
Toutefois, 1^ èëâ;' lieux plu^ d'iiné cadsé amené Lc/sitidlbeùreùx captifs gemissâfit dàtis leur chaîbè. Viïtk créancier crue! joitèt itifdrlutié , Ifttà danë de noir sëiour soupire emprisonné. Ali t rendez-Ié à son nls, à sa femme chérie I Votre Idte d'an jdur peut suffire à sa Vie :
Dieiltroiis vôit;le malheur voUsbénî<;et ies voeux Du fond de son cachot vont retentir aux fcieux, Nim Idin esH Un mortel ^ué la mélancdlié , Ou VàjStretix désespéir, à frappé de folié.
Pouvéi-Voos. éaâs t>itié pour son malheur àttreux. Comme uii ^ll criiciiiiel traiter ^n malheureux? S'il est ihfbrtiiné, faut-il être barbares?
Il fei(| ^Ile croirait? de des parens avares
Îui f par l^s Idiigs ennuis d'une triste prison , cÉlfeÀt i'étouUer uà reste de raiso^ j
Dont là fémtë fiîtlë, qu'un l&ehtf tntéMt $crttitie> D'un parent fel^gdé s'assure la dëpôiiille ) Et y de lecfr saiig qui crie étouSànt la douletii', Calculé là misère I et jouiè dd malheur.
Ah ! si le ciëi à mi§ la pitié dans vdtrè afiie , Pour ces intortuilës ma iamé h réclame.
Adoucisidftâ leur sort , traitotté avec boht^ Cel inatheureut bannis de k 6ociét^ \ De ces mânes ; eitclus des scènes de la vie ^ LAissonà errer eti paix lit libre fantdiiiie; Par de diits Craltémeu^ ije retrarottehôùs pas (
2ue des oMetâ tlans se iùdhtrent sMli* léiirs (Ifts i ntourorià-les Ûé fléiirâ j qtié le cbiirs dèl fbhiaiiie& Roule, nouveau Ldtbdj rheùreut oubli dès peitiés; Et, dans dés brés BëUriSi $dus dés dmbragéâ xttii, Offronà-lelir rfilisée, et lion pas lés enfers.
Le crime même enfin a des droits sur notre amé : Souvent , pour expier un attentat infâme , Des pensers généreux le funeste abandon | Pour remonter vers eux, n'attend que le pardon j Et le vice, ^puré parui^ remords sublime ^ A nos cœurs étonnés sait arracher l^estimë.
Relevas , s'il se peut , son courage abattu : Le remords quelquefois fait mieux que la vertu. Eh ! qui ne connaît pas le consolant spectacle Qu'étale des bandits ce vaste réceptacle , Cette Bdtany^Ba^ i setîttâ6 â'AlbilfCi j Où l« Vûli la rapine et \k sédiliëd En fMile sont vomis ^ et purgeant l'Anglétet'rë , Dans leur exil lointain vont féconder la terre 7 lia l'itt«lu%eal0 W^ de sii^été dad^eréui
93 MALHEUR BT PITIÉ«
Fait d'habiles eoloiis, des citoyen» heareux ;
Sourit au r^peatiri excile Tioduslrie ,
Leur rend la liberté, des mœurs , une patrie.
Je vois de toutes parts les marais dessèches ,
Les dé.4ert8 embellis , et les bois dc'friches.
Imitez cet exemple : à leur prison stérile
Enlevez ces brigands, rendez leur peine utile;
Et y qu'arrachant aux fers le remords vertueux ,
Le pardon change en biens des maux infructueux*
Ou p s'il faut par sa mort que le crime s'expie ,
Ah ! préparez son cœur : sur cette télé impie
Que la grâce divine épanche ses trésors y
Et sauve au moins son ame, en nous livrant son corps.
Dieu lui-même en pitié prend déjà la victime ;
Dieu ehérit la vertu , mais mourut pour le crime :
Par la terre proscrit, son refuge est au ciel.
Quels qu'ils soient , n'allez pas , stérilement cruel ,
Dans le fatal séjour ou la loi les exile ,
Aggraver leurs malheurs d'un malheur inutile,
Rendre leurs fers plus lourds , et sa nécessité
Joindre la solitude à la captivité. '
Dans ce triste abandon, où lui-même s'abhorre ,
Par ses pensera cruels le malheur se dévore.
Ah ! laissez arriver ses chers consolateurs.
Et que des pleurs du moins répondent à ses pleurs!
La justice est coupable alors qu'elle est cruelle •
Ton ame le connut, ce noble et tendre zèle , Howard ! dont le nom seul console les prisons. Qn'on ne me vante plus les malheurs vagabonds De op roi voj^affeur, père de Télémaque , '^^erchant pendant dix ans sou invisible Ithaque*
MALHEUR ET PITIË. tô
Avec an but plus noble , un ccéur plus courageux^ Sur les monts escarpés y sur les Ilots orageux , Dans les sables brûlans^ vers la zone inféconde y Où languit la nature aux limites du monde , Aux lieux où du croissant on adore les lois, Aux lieux où triompha l'ëtendard de la croix,' Partout où l'on connaît le malheur et les larmes, Suivant d'un doux penchant les invincibles charmes^ Le magnanime Howard parcourt trente cKmats.
Est-ce la gloire ou Tor qui conduisent ses pas? Hélas! dans la prison j triste sœur de la tombe, Sa main vient soutenir le malheur qui succombe. Vient charmer ces cachots y dont Taspect fait frémir, Dont les échos jamais n'ont appris qu^à gémir. Oubliant et le monde et ses riantes scènes, ' Il marche environné du bruit affreux des chaînes. De grilles , de verroux , de barreaux sans pitié. Que jamais n'a franchis la voix de Tamitié; Par cent degrés tournant sous des voûtes horribles. Plonge jusques au fond de ces cachots terribles , Habités par la mort , et pavés d'ossemens.
D'un funeste trépas funestes monumens ; Y m^ne le pardon , quelquefois la justice , Et par un court trépas abrège un long supplice; Prèle, en pleurant , l'oreille aux maux qu ils ont
[soufferts :
S'il ne peut les briser, il allège leurs fers. Tantôt pour adoucir la loi trop rigoureuse , Porte au pouvoir l'accent de leur voix douloureuse; Et , rompant leurs liens pour des liens plus doux , Dans les bras de l'épouse il remet son époux , Le père «i son enfant, l'enfant à ce qu'il aime.
S4 ^ .. ; MÀLBÉOft Et tltlÈ.
rar loi rLpmme Ji'elèvç au-dessus de lui-m'éme* Le^ ftfraphîns surpris demandant dans (e cîéf Quel ange erre ici-bas sous les traits d'un môr(H. Devant lui U niork tuit , la doulçur se retire ^ £t Vkùge affreux du mal le maudit et Tàdmire. Rev^nSjf il en est temps « reviens^ coeur generettx : (À l^onheur appartient à qui fait des heureux^ Re^il» dans ta patrie, en une paix profonde ^ GoAtcr la liberté que tu donnais au monde i Ton loiil ebez aucuu peuple^ au palais d'aucun' roi,
?a çieA, vu d'aussi rare et a aussi grand que ioi. f»atefois, quelques soins dont ses mains généreuses Aieni (emperc^ I norreur de ces maisons affreuses^ Je m'^toiâ^ne^ je vote aux asiles pieux j E|0%beS9u^j des douleurs abris religieux , Où la tendre t^ilie ^ pour adoucir leurs peines , Joint les secours divins aux charités humiiines. EU^niéme en posa les sacres fondemèus ; Mai» de ces s,aints abris , ouvrage des tieux temps, Souvent la 9edigence ou t'infame avarice A fait de tous les maux IVpouvantable hospice. Là sont amoncelés , dans aies murs deVorans f lies i^ans sur les morts, tes morts surlesmourans. 14 d'impures vapeurs la vie environnée Pamaaîr corrompu languit empoisonnée.
Là y le lon^ dé ces lits oti gémit le malheur^ Victime des secours plus que de la douleur , L'igaorance en courant fait sa ronde homicide ; L^iadjiFécenQe observe , et le hasard décide. Ifàis la Initié revient achever ses travaux , Sépare les douleurs • et distingue les maux ; Les recommande i 1 art que sa bonté seconde;
itiW^tïpTO Et PJTlt à§
Tantif; les délivrant d'une vapeur immonde ^ Ouvre jes îong^ cajiaux ; ces frais venlllateïJrt , De l'air rçnouvelë puiss'ans réparateurs. " Par elle uo ordre heureux conduit ici fe Me } La propret^ soigneuse y préside avec éllel La vie est à l^if ri du soiitHe de îa mort } ' Grâce à ses soins pieuX| sans terreur; sans l'emor^. L'agonie en ses bras plus doucement s'acfiève f ' L'hcurcuîc" cônvalésceni sur son lit sprelêyV. Et révient; échappé des horreurs 'du Irepas.
D'un pied tremblant encor former ses premiers paiy Les~be8pinS|'|a douleur | la santé' la bénissent^ La terre est consolée y et les deux applaudissent. Que puissent i^ jamais les maux | |a pauvreté^
Dans ces asiles saints bcnfr la charité :
Mais quel génie affreux Je la France s'empare? De la 4(SstruçtioQ le délire barbare Se proniènç en tôusl(eux;et|dans ies noirs transpori^i Tourmente les vivans^ les ^ourans et les mprts^ Le berceau ; fè tombeau , Ta cité ; le vi1Iajg;e ; Le temple somplueuxj le modeste ermitage .
Tout subit sa ïureur. Vous tombez avec eux , Detf maux • ^ié rindigcnce, 6 refuges pieux ! ' Ou des saints (bn'daieurs la charité^ sunli me Consacrait la richesse ; ou rachetait le crime. Je ne vois plus ces soeurs dont les soins délicats Apaisaient la souffrance ^ pu charmaient le trépas | Qui y pour le mal^ieur seul connaissant' la tendrçsse| Aux besoins du vieil âge immolaient lepr'ieuhîps^iç» Leurs toits hospitaliers sont feripés aux ^ouTpyrSi Etia tèrïdrelPi^!^ s'enfuit |es yèù^j^ ça pie)irst
36 ttALHEDE £ï PITIÉ.
Le pauvre des bienfhits voit la source tarie „ Et renfant vient mourir sur le seuil de la vie. Mais ouçl secours nouveau ; céleste , inespéré , A Vêtu indigent ouvre un port assuré 7 Salul I ô Sommerstown , abri cher à la> France I Li le malheur encor bénit la Providence ; Là nos fiers vétérans retrouvent le repos, Et le héros instruit les enfans des héros :
Li près d'un Dieu sévère éclate un Dieu propice. Quel riche bienfaisant a fondé cet hospice ?
A la voix de Carron le luxe s'attendrit.
Sa vertu les soutient , et son nom le nourrit. Par lui y pour l'indigent , la douce bienfaisance Trouve le superflu • même dans l'indigence ; Et I parmi les bannis, ses pieuses moissons De 1 avare opulence ont surpassé les dons.
Et vous , sexe charmant , nourri dans les délices , Que vous faîtes à Dieu de touchans sacrifices ! Votre zèle pieux donne l'exemple à tous , « Affronte les dangers, surmonte le dégoûts.
Visite des souffrans les demeures obscures , Vient soigner une plaie ou fermer des blessures, De cette même main dont l'Amour eût fait choix Pour tresser sa couronne , ou remplir son carquois Le Foi ,> l'Humanité sont partout sur vos traces; Et le lit de douleur est veillé par les Grâces. Mais quels accens plaintifs ont frappé mes esprits? J'entends, je reconnais vos lamentâmes cris, Eufans infôrtiinés, famille illégitime.
Que te crime a fait naître , et qu'immola le crime« Ah ! si les sages même ont pleuré quelquefois
m^^m^^ffUt^^^^^^^^^^^m
Uenfanl ne sous le dais , dans la pourpre des rois, Et si pour lui du sort ils eut craint les injures , Qui peut voir sans pitié ces frêles créalures ^ Ces enfans de Tamour, que la honte a proscrits? De leur mère jamais ils u^auront un souris ; Ils n'auront point leur part aux caresses d'un père ; Loin d'eux ces noms si doux et de sœur et de iVère : Condamnés en naissant^ dans leur triste abandon, Us ont reçu le jour , sans recevoir un nom.
D'autres de leurs aïeux recueillent Tliérilage : Votre pitié , voilà leur unique partage !
Que dis-je? A leur naissance , incertains d'un berceau^ D'une goutte de lait, d'un abri, d'un lambeau Qui de leurs membres nus écarte la froidure î Ah ! que la Pitié parle où se tait la nature I Ne la refusez pas à ces infortunés , Menacés de mourir au moment qu'ils sont nés.
Nos frères dans le ciel, ils sont ce que nous sommes; Peut-être ces enfans nous cachent de grands hommes. De l'intérêt public écoutez donc la voix.
Du sage agriculteur voyez les doux emplois ; De l'orme adolescent il. soigne la jeunesse ^ Du chêne décrépit rajeunit la vieillesse.
C'est peu : si quelque arbuste , à ses regards offert , Languit abandonné dans le vallon désert, Aux arbres , de son clos enfans héréditaires, Il aime à réunir ces tiges étrangères ; Et la plante orpheline, en son nouveau séjour, Avec ses plants chéris partage son amour.
Sages législateurs, voilà votre modèle.
Remplacez par vos soins la pitié maternelle ; Conquérez à l'état ces enfans malhetireux ;
IIALH.ET PITIÉ. 4
Que l'école des arts soit ouverte pour eux ;
Donnez , pour les rejoindre à la grande famille.
Au jeune homme un métier y une dot à la fille.
Ainsi pour Albion naissent des matelote ,
Des bras pour le travail , pour les camps des beVos }
Ainsi la bienfaisauce accueille la misère ;
Le riche est leur parent , la patrie est leur mère.
Cependant, en ces lieux au malheur consacres.
De la tendre Pitié' les droits sont plus sacres.
Il est f il est des lieux plus étrangers pour elle.
Voyez de loin ces champs où la guerre cruelle
Dans un ardre effrayant range ses bataillons ,
Qui de torrens de sang vont nojer les sillons :
£h bien ! c'est en ces lieux que je vais la conduire ;
Mars, le terrible Mars connaîtra son empire.
Là la Nccessité , dans sa fatale main
Tenant son joug de fer et ses chaînes d'airain ,
Trop souvent au soldat ordonne le ravage ,
Prescrit l'embrasement , et promet Je pillage.
Mais la douce Pitié suit en pleurant ses pas;
Elle adoucit ses coups, elle arrête son bras;
Au meurtrier farouche elle arrache ses armes ,
Conserve sit chaumière au laboureur en larmes»
Court disputer au feu les hameaux embrasés.
Des escadrons tonnans , dans les rangs écrasés ,
Tantôt elle suspend L'épouvantable orage;
Quelquefois, réclamant pour ses droits qu'on outrage.
Elle crie : « Arrêtez, impitoyables cœurs,
Qui prodiguez le sang ! Mauditssoient les vainqueurs
Qui font des malheureux immolés à leur gloire
Le marche-pied sanglant de leur char de victoire ! •
Le broDze a-t^il cessé de vomir le trépas 7 Dans les champs du carnage elle porte ses pas , L'œil voit avec respect leurs nobles cicatrices , Rend des honneurs touchans aux morts qu'elle console ; De là , plus prompte encore , elle part , elle vole Vers le lit de douleur de ces braves guerriers , Dont le sang des vainqueurs a pajé les lauriers ; Des larmes du regret , du suc heureux des plantes , Arrose , en gémisisant , leurs blessures sanglantes $ Tantôt , d'un œil craintif , suit Tacier rigoureux Qui s'ouvre dans la plaie un chemin douloureux; Tantôt leur fonde un ten^ple^et tout près un boissombre Semble un autre Elysée où vient errer leur ombre. Tel y au bord de la Seine ^ à nos jeux éblouis, S'offre ce monument du plus grand des Louis.
Tel brille ce Greenwich , où Tœil des vieux pilotes Voit partir^ revenir^ et repartir les flottes. Aiusi parlent encor de champs et de vaisseaux Les vainqueurs de la terre et les vainqueurs des eaux. Tels encor leurs vieux ans contentleurs vieux services : L«urs maux sont adoucis j leur sang est expié , £t 1» Victoire en pleurs embrasse la Pitié.
Toutefois dans les camps sa voix, mal entendue. Pour des cœurs inhumains est bien souvent perdue. O peuples, vantez-nous et vos arts et vos mœurs? Mars jamais n'a coâté tant de sang et d« pleurs. Ah ! que l'affreux Huron , en mugissant de joie , Prêt à la dévorer , danse autour de sa proie, Se repaisse en fureur de ses membres tremblans , Et boive avec plaisir dans des crânes sanglans! Mais quel génie alTreux , quel démon du carnage
/jO MALHEUR ET PITÏÉ.
Aux moderaes hcros souffle toute sa rage ?
Barbares combattans, plus barbares vainqueurs ^
Tout sentiment bumain a-t-il lui de vos cœurs?
Ces bourreaux beaux esprits, ces sages sanguinaires ^
Au tbeâtre pleuraient des maux imaginaires;
£t, dans des flots de sang se noyant à loisir,
D'un massacre inutile ils se font un plaisir !
Le front ceint de cyprès, leur hideuse victoire
Etale aux nations 1 opprobre de sa gloire. ,
Ces succès , le bonheur ne les attendrit pas :
Sur des captifs tremblan», échappés au trépas,
Leur triomphe cruel dirige son tonnerre.
Et leur perfide paix ensanglante la terre.
Ah ! si le sort , un jour , aux malheureux Français Envoyait un moment le pouvoir des bienfaits ! O vous , tristes captifs délaissés par la France p Contez-nous quelle main nourrit votre indigence } Dites-nous maintenant si ces nobles proscrits Méritaient vos fureurs, méritaient vos mépris ! Dans leurs persécuteurs ils n'ont vu que leurs frères ! Leur misère , en pleurant , a servi vos misères. Bannis par l'injustice , et Français par le cœur , Vaincus, ils ont donné des larmes au vainqueur. L'étranger s'en étonne, et vos jours de victoire De notre exil à peine ont égale la gloire :
Ah ! la gloire n'est pas oii n'est pas la bonté.
Eh! comment leur triomphe à l'ennemi dompté Serait-il indulgent , lorsque leurs mains perfides Portent chez leurs amis leurs fureurs homicides ? De la triste Helvétie écoutez les accens.
Peuples jadis heureux ; aujourd'hui gémissans |
MALHEUR ET PITIÉ. ki
Quel bonheur vous manquait? Dans ses pompes pro-
[fanes I Le luxe des palais enviait vos cabanes ^ L'oreille avec plaisir écoutait vos torrens, L'œil de vos clairs ruisseaux suivait les flots errans ; Le sommeil se plaisait au bruit de vos cascades ; Les arts industrieux habitaient vos bourgades ; Ije sage les aimait; l'orgueil même séduit, Chez vous, pour ses vieux ans, projetait un re'duit. Les richesses pour vous coulaient moins inégales ; Vos bras étaient guerriers , et vos mœurs pastorales ; L'étranger parmi vous s'arrêtait enchanté; Et sur vos monts cnGn Haller avait chante; Haller , chantre divin , frais comme vos campagnes, Doux comme vos vallons,(ier comme vos montagnes. £t qui ne prévit pas que son hjmen, un jour , Du cjgne harmonieux ferait naître un vautour ^ !
Cependant , près de vous grondait l'affreuse guerre ; De moment en moment s'approchait son tonnerre. Que faisiez-vous alors? Vos magistrats muets Dormaient au bruit Hatleur des paroles de paix; Et d'un agent vénal la souplesse odieuse Bordait d'un miel trompeur la coupe insidieuse. En vain le vieux Steiger , digne de jours plus beaux , Evoquait vos aïeux du fond de leurs tombeaux ; En vain vos ennemis , par d'habiles outrages, Essayaient vos frayeurs , et tâtaient vos courages ; La paix , le long oubli des efforts vertueux , Des folles nouveautés l'amour présomptueux, L'égoïsme , fatal au malheureux qui s aime , Ce monstre, adorateur et bourreau de lui méme^
62 MALHEUR ET PlTlÉi
Qui , façonnant au joug les peuples abattus ^ Sans oser les forfaits, assoupit les vertus:
Tout réprimait des cœurs Tëlan patriotique.
Mais des traces restaient de Theroïsme antique : PJusd'un brave guerrier,plus d'un vieux sénateur. Rappelaient vos beaux jours. Le peuple agriculteur De la flamme sacrée avait sauve les restes ; L'honneur méuie enflammait leurs milices agrestes; Pouvaient- ils oublier leurs amis, leurs parens , Sous de lâches poignards sans défense expirans? Leur sang criait vengeance , et leurs augustes mânes Erraient inapaisés autour de vos cabanes.
Aussi l'affreux signal à peine a retenti, Du fond de ses rochers tout un peuple est sorti. Soudain , tel que Ton voit le brasier de la veille Répondre sous la cendre au souffle qui l'éveille, Tout s'enflamme à la fois: femmes, en fans, vieillards, Entourent leurs fojers de leurs vivans remparts. De leurs monts paternels les rocs inviolables Sont moins majestueux et moins inébranlables. Des Français un instant les foudres se sont tus, Et la fureur chancelle à l'aspect des vertus. Mais Rapinat paraît^, et, contre les victimes. Promet aux meurtriers l'impunité des crimes.
Soudain ce vil ramas qui, souillé de forfaits, S'en vient mêler sa lie au pur sang des Français, Vomit set bataillonsdans les champs qu'ils inondent. Le fer luit, le sang coule , et les tonnerres grondent» L'écho, qui des bergers redisait la chanson , En répète à regret l'épouvantable son.
Ah! qui pourrait tracer ces scèni's de carnage? Les vieillards ne sont point protégés par leur âge,