M MALHEUR ET PITIÉ
Que le paslanl troublé le lise avec horreur ; Que renfant au berceau l'e'coute avec lerreur ; Que j'entende la sœur lui demander son frère , L'orphelin s'écrier : «Qu'as-tu fait de mon père? • Que puissent tour à tour toutes les nations Y porter leur tribut de malédictions ; Et qu'enfin sa mémoire y en vengeance féconde , Aille irriter la haine^ et soulever le monde ! Mes veux sont entendus ; la touchante Pitié Qui, les jeux attendris , le front humilié, Pleurait sur le malheur, consolait la faiblesse, Dès qu'elle est outragée , implacable déesse, Se relève en fureur , et, pour venger ses droits, Terrible j au fond des cœurs fait entendre sa voix ; Va des cieux indignés allumer le tonnerre ; Des flambeaux à la main parcourt toute la terre ', Appelle la vengeance ; et de ses défenseurs Arme, en courant, les bras contre ses oppresseurs. Aux cris de l'Helvétie , ainsi l'Europe en armes Sort de son long sommeil, et jette un cri d'alarmes. Tremblez , vils assassins , lâches déprédateurs : Les maux paîrontles maux , les pleurs paîront les
[ pleurs !
Plus terribles cent fois, et cent fois plus cruelles , Ces guerres où le sang teint les mains fraternelles; Où s arment en fureur , pour le choix des tyrans ^ Sujets contre sujets , parens contre parens.
Là sous des traits hideux s'offre la race humaine : Plus forts sont les liens, et plus forte est la haine. Par la main qu'il chérit chacun est égorgé , La nature est souffrante , et le sang outragé ;
MALHEUR ET PITIÉ. /i6
Son cri meurt étouffe ; plus de fils , plus de père : L'ami dans son ami, le frère dans son frère ; Trouvent un assassin ; et y dans ce choc affreux , Toujours les plus vengés sont les plus malheureux. Quand le luxe insolent et l'infâme licence Ont d'un dieu courroucé provoqué la vengeance , Alors f laissant dorn^ir la foudre dans ses mains , C'est ce fléau cruel qu'il envoie aux humains. En vain Rome à ses lois soumet la terre et Tonde : La Discorde ^ au milieu des dépouilles du monde , Lève sa tête affreuse , et , s'eroparant des cœurs , Du malheur des vaincus vient punir les vainqueurs : Tant Tabus du pouvoir amène l'esclavage !
Mais pourquoi recourir aux fastes du vieil âge ?
La Vendée ! à ce nom la Nature frémit ^ L'Humanité recule, et la Pitié gémit.
La funeste Vendée , en sa fatale guerre ^ De Français égorgés couvrait au loin la terre ; Et le sujet des rois , l'esclave des tyrans ^ De leur sang répandu confondaient les torrens. Entin entre les camps la trêve se déclare.
Soudain tous ont franchi le lieu qui les sépare , Volent d'un camp à l'autre. A peine on s'est mêlé ^ La vengeance s'est tue , et le sang a parlé.
A ces traitsjadischersy àcesvoix qu'ils connaissent^ La tendresse s'éveille , et les remords renaissent ; Les mains serrent les mains p les cœurs pressent les
[cœurs.
De leur vieille amitié les souvenirs vainqueurs Leur montrent leurs parens ou leurs compagnons
[d'armes
h6 MALHEUR ET PITIÉ.
Ceux de qui les bienfaits essujèrent leurs larmes ,
Ceux qui de leur fa jmeo préparèrent les noeuds ,
Ceux qui de leur enfance ont partage les jeux.
Dans leurs embrassemens leurs transports se con-
[fondent;
Leurs larmes ^ leurs soupirs y leurs sanglots se re-
[pondent.
Des banquets sont dressés^ le vin coule à grands flots,
Les chants de Tamitië consolent les échos ;
Tout redevient Français , ami y parent et père;
L'Humanité respire et la Nature espère.
Mais du départ tatal le signal est donné ;
Chacun d'eux aussitôt baisse un front consterné.
Aux cris joyeux succède un lugubre silence :
Tous, pressentant leurs maux et les maux de laFrance^ S'éloignent lentement , et, les larmes aux jeux ,
D'un triste et long regard se »ont fait leurs adieux. Mais le remords redouble au milieu des ténèbres ; Leur sommeil est troublé de fantômes funèbres : D'un hôte , d'un ami , l'un croit percer le flanc ; L'autre égorger son frère , et rouler dans son sang. Enfla le jour renaît, et l'airain des batailles Fait entendre ce son , signal des funérailles. Accours^ douce Pitié, préviens ces jeux sanglans ; Cours , les cheveux épars , vole de rangs en rangs ; Dis àces malheureux : «Cruels, qu'allez-vous faire? Vos bras dénaturés déchirent votre mère.
Laissez là ces mousquets , ces piques et ces dards ; La Nature a maudit vos. affreux étendards.
He1as ! hier encore , assis aux mêmes tables , Votre bouche abjurait ces lauriers détestables. Avez-vous oublie vos doux sermens d'amour?
MALHEUR ET PITIÉ. kl
Le ciel à vos combats prêle à regret le jour. Et moi, si du malheur vous sentez les atteintes , Cruels , je fermerai mou oreille à vos plaintes , Je resterai muette , et vos justes malheurs A mes jeux vainement demanderont des pleurs.
Et vous qui, les premiers, provoquant la vengeance^ Avez des coeurs français rompu 1 intelligence y C'est à vous de donner le signal de la paix : Vos barbares exploits sont autant de forfaits. Assez y pour féconder les palmes de la guerre | De cadavres sanglans ont engraisse la terre.
Ah ! revenez à vous ; vojez la France en deuil Pleurer de vos lauriers le parricide orgueil. Le chemin qui conduit ses enfans aux conquêtes Est teint de notre sang, et pave de nos têtes; Près d'elle sont assis , sur son char inhumain ^ D'un côte' le Triomphe , et de l'autre la Faim. Abjurez, il est temps, vos palmes funéraires ; Aimez-vous en Français, embrassez-vous eu frères; Et qu'aux chants de la mort succèdent , en ce jour, Les cris de l'allégresse et les hjmncs d'amour! »
CHANT TROISIEMJE.
Pourquoi faut-il toujours qu'en mes tristes tableaux Ton histoire y ô Pitié; soit celle de nos maux ? J'ai tracé les horreurs de nos guerres civiles : Funestes dans les camps^combien plus dans les villes ! Les camps sont quelquefois l'école des grands cœurs. Et souvent les vaincus embrassent les vainqueurs; Les foudres y les lauriers , l'éclat de la victoire , Viennent couvrir le deuil des rayons de la gloire ; Pour saisir une palme ils volent aux combats ^ £t l'espoir du triomphe ennoblit le trépas.
MaiS| au sein de nos murs quand les discordes nais-
[sent , Les pensers généreux , les vertus ^ disparaissent. Des licteurs pour soldats^descrépes pour drapeaux, La victoire, pour trône , y veut des échafauds : Tout est vil ou cruel , assassin ou victime | Et la vertu sans arme j tend la gorge au crime.
O mes concitoyens ! comment ont pu vos coeurs Des camps, dans les cités , surpasser les fureurs ? Là tout parle de meurtre : ici tout vous rappelle A la douce concorde , à la paix fraternelle ; Les mêmes tribunaux jugent vos différens , Le culte au même autel appelle tous les rangs; Le théâtre vous voit rire et pleurer ensemble ; Ebins vos jours solennels même lieu vous rassemble ; Enfin tout vous unit. Pourquoi donc ces fureurs ^
Ces spectacles sanglans et ces scènes d'horreurs? Ah ! de nos propres mains nous creusant des abimes. Nous payons chèrement la dette de nos crimes. Tant que d'un Dieu suprême on adore les lois , La Pitié dans les cœurs fait entendre sa voix ; Mais quand un peuple impie outrage sa puissance | Alors elle se tait ^ et voilà sa vengeance.
Des vices tout h coup se del)ordent les flots; Les cœurs sont des volcans , et l'empire un chaos : Du sang des deux partis la Discorde l'inonde y Et ses calamite's sont la leçon du monde.
Ainsi le ciel vengeur tour à tour immola Sjlla par Marius , Marins par Sylla ; La race des Yorks par celle des Lancastres.
Mais que sont ces malheurs auprès de nos désastres?
Hélas: pour oublier ces funestes tableaux^
Quelle main du Léthé nous versera les eaux?
Mais non : que leur récit^ au défaut du tonnerre ^
Des châtimens du crime épouvante la terre ,
Et que l'exemple affreux de nos divisions
D'un salutaire effroi frappe les nations.
Dégagée une fois du lien légitime ,
D'abord de maux en maux^ bientôt de crime en crime;
La France a pris l'essor^ et , dans ses attentats y
Sa rapide fureur ne se repose pas.
Ainsi y quand d'un berger l'imprudence cruelle
Jette au pied d'un sapin l'invisible étincelle y
Le feu nourri du suc dont le bois est enduit |
Sous l'écorce onctueuse en secret s'introduit;
Il s'empare du tronc , et , gagnant le feuillage
Dévore en pétillant Talimeut de sa rage ;
MALH. £T PITli. 5
50 BfALHEDR ET PITIÉ.
Il court de branche en branche^ ils'ëlance au sommet^
S'étend de ti^e en tige , embrasse la forêt.
Lai| du haut a un rocheri voit leurs touffes brulanles.
Et suit d'un œil tremblant les flammes triomphantes.
Tels furent nos destins : ainsi dans un moment
Naquit d'une étincelle un vaste embrasement.
A peine la Discorde , en ses noirs sacrifices, Du sang de l'innocence a goûté les prémices , Sa tcrriole moisson se poursuit en tout lieu : Les temples des beaux-arts , les demeures de Dieu, Les lieux où nous prions les puissances célestes, Des proscrits entassés sont les dépots funestes. Tous les bras sont vendus, tous les cœurs sont cruels. Image de ces dieux , la terreur des mortels.
Dont nul n'ose aborder l'autel impitoyable , Que dégouttant du sang de quelque misérable , L'idole à qui la France a confié son sort N'accepte que du $ang, ne sourit qu'à la mort. Femme, enfant , sont voués à son culte terrible ; L'innocente beauté pare sa pontpe horrible ; La hache est sans repos , la crainte sans espoir ; Le matin dit les noms des victimes du soir ; L'effroi veille au milieu des familles tremblantes ; Les jours sont inquiets et les nuits menaçantes. Imprudent , jadis fier de ton nom , de ton or, Hâle-toi d'enfouir tes titres , ton trésor :
Tout ce qui ùit heureux demeure sans excuse ; L'opulence dénonce, et la naissance accuse.
Pour racheter tes jour? en vain ton or est prêt ; Le fisc inexorable a dicté ton arrêt.
L'avidité peut vendre une paix pa'^sagère ; "
Mais elle \evlt sa proie , et la veut tout entière. Ne parlez plus d'amis , de devoirs , de liens : Plus d'amis | de parens, ni de concitoyens.
Le fils épouvanté craint Tabord de son père ; Le frère se détourne À l'aspect de son frère ; L'amour même est timide y et dans cet abandon ^ La nature est sans voix sous des lois sans pardon. Ainsi quand, sur ses pas semant les funérailles » La mort contagieuse erre dans nos murailles.
Tous les nœuds sont rompus ; l'ami dans son ami , Le frère dans sa sœur, redoute un ennemi ; £ty sur ses gonds muets , triste, inhospitalière. Refuse de tourner la porte solitaire.
Mais quels maux je compare à des malheurs si grands I On conjure la peste , et non pas les tyrans.
Aux cœurs lâches du moins les tyrans font justice ; Leur crainte y en le fuyant, rencontre le supplice. Tous, à leur infortune ajoutant le remord , Séparés par l'effroi, sont rejoints par la mort; Et dans un même char, où sa main les rassemble ^ Voisins, amis, parens, vont expirer ensemble, A moins que ,^de la vie incertain possesseur. L'opprime tout à coup ne se fasse oppresseur. Son heure vient plus tard ; mais il aura son heure : Le lâche fait mourir, en attendant qu'il meure. Ses chefs aurout leur tour ; leur pouvoir les proscrit : Sur leurs tables de mort déjà leur nom s'inscrit. Robespierre , Danton , iront aux rives sombres De leur aspect horrible épouvanter les ombres; Et Tinville , après lui traînant tous ses forfaits , Va dans des flots de sang se débattre à jamais.
Partout la soif du meurtre et la faim du carnage.
Les arls jadis si doux, le sexe, le jeune âge |
Tout prend nn cœur d'airain : la farouche beauté
Préfère à notre scène un cirque ensanglante ;
Le jeune enfant sourit aux tourmens des victimes;
Les arts aident le meurtre et célèbrent les crimes.
Que dis-je ? la nature , ô comble de nos maux I
De tous ces ëlëmens seconde nos bourreaux.
Dans leurs cachots impurs Tair infecte la vie ;
Le îexk dans les hameaux promène l'incendie ;
Et la terre complice , en ses avides flancs j
Recèle par milliers les cadavres sanglans.
A peioe elle a peuple ses cavernes profondes ^
La mort infatigable a vole' surles ondes.
Ministres saints, du fer ne craignez que les coups ;
Le baptême de sang est achevé pour vous.
Par un art tout nouveau des nacelles perfides
Dérobent sous vos pas leurs planchers homicides ;
Et le jour et la nuit , l'onde porte aux échos
Le bruit fréquent des corps qui tombent dans les flots.
Ailleurs la cruauté^ fière d'un double outrage,
Joint l'insulte à la mort^ l'ironie à la rage ^;
Et submerge ^ en riant de leurs civiques nœuds ;
Les deux sexes unis par un hjmen affreux.
O Loire , tu les vis ces hyniens qu'on abhorre ;
Tu les vis, et tes flots en frémissent encore.
Cependant le Trépas s'accuse de lenteur :
Eh bien î ange de mort, ange exterminateur.
Va, joins les feux aux flots, joint le fer à la foudre : Maison, ville, habitans, que tout soit mis en poudre; Qu'enchaînés par milliers, femmes^enfans, vieillards^
Jonchent le sol natal de leurs membres epars. Là repose tes yeux sur ce vaste carnage :
Que dis-je! aux premiers coups du foudroyant orage Quelque coupable encor peut-être est échappe : Annonce le pardon ; et , par l'espoir trompe' , Si quelque malheureux en Iremblant se relève , Que la tondre redouble , et que le fer achève 2. Français , vous pleurerez un jour ces attentats : Oui , vous les pleurerez mais vous n'y croirez pas.
Ah ! dans ces jours affreux , heureuse l'indigence
A qui l'obscurité garantit l'indulgence !
Eh! qu'importe au pouvoir qu'auprès de ses troupeaux
Le berger enfle en paix ses rustiaues pipeaux?
Qu'importe le mortel dont la table chaippêlre
Se couronne le soir des fruits qu'il a fait naître?
Ah ! contre la rigueur d'un pouvoir abhorre' \
Pas un asile sûr, pas un antre ignore'!
Pareil à cette énorme et bruyante de'esse
Qui voittoul,entendtout,va,vient revient sans cesse,
De la proscription le génie odieux , Ayant partout des bras , des oreilles , des yeux , Des cités aux hameaux parcourt la France entière; Comme au palais des grands frappe à l'humble chau-
[micre ; Le pauvre en vain s'endort sur. la foi de ses maux ; Le pauvre a ses tyrans, le pâtre a ses bourreaux.
Mais pourquoi s'arrêter à ces malheurs vulgaires? Assez d'autres ont peint les douleurs populaires. Moi-même, il m'en souvient, mes vers compalissans Cherchaient pour eux les sons les plus attendrissans.
Par moi , du laboureur étranger à la gloire Un simple monument honora la mémoire ; J'encourageais les sons de Thumble chalumeau | Et portais aux cites les plaintes du hameau.
Mais pourrai-je des grands oublier la souffrance ! vous , cœurs revolle's, que leur éclat offense , Vainement à leur maux vous refusez des pleurs : Plus leur bonheur fut grand^ plus grands sont leurs
[malheurs; Et moi y qui^des bergers ornai jadis la tombe, Aujourd'hui, des hauteurs d'où la puis<{ance tombe , Je la suis dans le gouffre, et pleure ses débris. Que de grands nomséteints^que d'illustres proscrits! Lamballe a succombé, Lamballe , dont le zèle A sa reine , en mourant , est demeuré fidèle; Et ces cheveux si beaux , ce front si gracieux, Dans quel état, 6 ciel ! on les montre à ses jeux! La nature en frémit, et l'amitié tremblante A des traits si chéris recule d'épouvante.
O^Mouchjs! expiez votre amour pour vos rois : Que l'épouse et l'époux périssent à la fois.
Je ne t'oublîrai point , toi dont l'ame sublime Gardait un cœur si pur sous le règne du crime, O guerrier magnanime et chevalier lojal , Digne héritier d'un sang ami d'un sang rojal , Respectable Brissac! Ah! dans ce temps barbare , Qui n'aime à retrouver une vertus! rare Avec moins de plaisir les jeux d'un vojageur Dans un désert brûlant rencontrent une fleur ; Avec moins de transports, des flancs d'unroc aride L'œil charmé voit jaillir une source limpide. Modèl^^ des sujets , et non des courtisans ,
Les vertus du vieil âge honoraienl tes vieux ans. A son roi malheureux quel sujet plus fidèle?
Helas! sous le pouvoir d'uue ligue cruelle Tout fléchissait la tête; et même la vertu Baissait sous les poignards un regard abattu ; Rien n'atte'ra ta foi^ n'ëbranla ton courage; Mais enfin ^ à ton tour^ victime de leur rage, Tu passes sans regret, ainsi que sans remord , Du Louvre dans les fers, et des fers à la mort. O ville trop coupable! ô malheureux Versailles î Son sang accusateur souille encor tes murailles. Un corte'ge cruel a feint de prote'ger D'infortunes captifs qu'il va faire ëgorger.
Le char est entoure , les sabres ctincellent ; Sur les monceaivx de morts les mourans s'amoncellent; Et, de son sang glace souillant ses cheveux blancs ^ La tête d'un héros roule aux pieds des brigands. O martjr du devoir, du zèle, et de la gloire! Tant que du nom français durera la mémoire, J'en jure par ta mort, tu vivras dans nos coeurs.
Mais combien ton tre'pas présage de malheurs! Que je plains de l'état la fortune orageuse ! A peine délaisse par ta main courageuse, J'entends tomber le trône; et le sang de nos rois, Hëlas! m'olTre à pleurer tous les maux à la fois : Le deuil de la beauté, les pleurs de l'innocence , Les malheurs des vieux ans,les malheurs de l'enfance , La chute du pouvoir. Parmi ces grands débris, Louis frappe d'abord mes regards attendris.
douleur! ô pitié'! quelle grande victime, D'un rang plus ëlevë, descendit dans l'abîme î
56 MALHE13R fT PITIÉ.
Hélas ! le vœu public dictait ses sages lois f Gouvernait ses conseils , présidait: à ses choix ^ Les ordres de Tctat, convoqués par lui-même^ Semblaient associés à son pouvoir suprême* mon maîtrel à mon roi! comment a pu ton cœur. Respirant les bienfaits , inspirer la fureur!,
jour, jour exécrable, où des monstres |)erfide9 Souillèrent son palais de leurs mains homicides ! J'entends encor ces voix, ces lamentables voix , Ces voix : «Sauvez la reine et le sang de nos rois! » La reine, à ce signal, inquiète et troublée, Son enfant dans les bras, s'enfuit échevelée; Tandis que , de sa porte ensanglantant le seuil , Sa garde généreuse expire avec orgueil ; £t que, la pique en main, la cohorte infernale Plonge le fer trempé dans la couche rojale.
Le ciel, le juste ciel, a conservé ses jours ! Ah! puisse-t-il long-temps en protéger le cours! Enfin la mort s'apaise, et le meurtre s'arrête ; Mais le calme bientôt fait place à la tempête. Le bruit affreux redouble ; et des sujets sans foi Parlent insolemment de conquérir leur roi.
Ils appellent triomphe un crime détestable.
Ah! comment le tracer, ce départ lamentable ! De leur palais sanglant ces otages sacrés Descendent à travers leurs gardes massacrés.
Poursuite des brigands I des bourreaux pour cortège! Ils traversent les flots d'un peuple sacrilège , Hérissé de mousquets, de lances et de dards ; Des lambeaux teints de sang forment leurs étendards. Tout dégouttans demeurtre^et d*ivresse et de fange,
Ils marchent; au milieu de Thorrible phalange ^ Vient à pas lents ce char où brillent à la fois Le sang des empereurs et celui de nos rois, Tout ce que le malheur offre de plus auguste ^ Des mères la plus tendre , et des rois le plus juste ^ Deux enfans malheureux. O tille des Césars!
Quand^de ses fiers Hongrois cherchant les étendards^ Ta mère vint s'offrira leur troupe enflammée, Son enfant dans ses bras lui conquit une armée : Et| pâle, Tœil en pleurs , tendant ses faibles mains, Le tien ne peut fléchir ces monstres in^iumains ! Les uns autour de vous hurlent leurs chantsatroces;''. D'autres sur votre char portent leurs mains fëroces; Au bout d'un fer sanglant, d'autres lèvent aux cieux De leurs affreux exploits le trophée odieux ; Ces fronts défigures, ces têtes pâlissantes, Des flots d'un sang fidèle encor toutes fumantes. Que de cris forcene's ! que d'imprécations!
Vous marchez au milieu des malédictions.
Du crime soudojë l'ignorance barbare Prête sa voix servile au crime qui l'égaré ; Et, du peuple à son prince imputant le malheur, Des maux qu'eux seuls ont faits accable sa douleur. Ahl si par les tourmens sa marche est mesurée, Quels siècles en pourraient égaler la duvée ? Abrège, Dieu des rois, ces anreux attentats ; Avance, char fatal; coursiers, hâtez vos pas. Non : la rage, à plaisir, éternise leur route. Et la coupe des maux s'épanche goutte h goutte. Cependant on approche, on découvre ces lieux Où l'airain reproduit son aïeul à ses jeux.
H les voit; et leur vue, ô douleur lamentable \
Lui rappelle cejour^ ce jourëpouvaotable^ Oùf dans ce même lieu, 1 hymen pâle et tremblant S'enfuit^ enveloppé de son voile sanglant ; £t| changeant ses flambeaux en torche sépulcrale, Vit se couvrir de morts cette enceinte fatale. Ah! malheureux époux^ et plus malheureux roi ^ Puisse élre, un jour, ce lieu moins funeste pour toi! Puissions-nous n'j pas voir de plus horribles fêtes ! Ënfin^ parmi les cris, les dards chargés de têtes , Entraînant les débris du trône ensanglanté , Le char fatal arrive au Louvre épouvanté.
Le peuple tient sa proie^et les che» leur victime !
Ah! peut-être ses maux désarmeront le crime.
Non: de son infortune on aggrave le poids ^ Et Louis est captif dans le palais des rois.
O catastrophe horrible . ô douloureux voyage , Bien différent de ceitx, où; bordant son passage, Son peuple , pour ses jours levait au ciel les mains, Et de fleurs, sous ses pas, parfumait les chemins. Le vieillard consolé bénissait la lumière; L'enfant lui souriait du seuil de la chaumière ; Tous les jeux le cherchaient avec avidité; Et, quand fuyait loin d'eux son char précipité, De ce peuple , ennemi d'un maître qui l'adore. L'amour, les vœux,les cris le poursuivaient encore.
Que les temps sont changés ! Ovous,sensibles cœurs. Dites s'il est des maux pareils à ses malheurs. Du pouvoir avili misérable fantôme , Monarque sans sujets, souverain sans royaume. Tel qu'un vaisseau , battu des flots capricieux, "* ^ntôt dans l'abîme , et tantôt dans les cieux ,
Il passe tour à toar, jouet d'un loog or;^e f Des honneurs aux afTrontSi de l'insulte à lliommage. Dans sa rage hypocrite un sénat oppresseur Mêle à ses cruautés une fausse douceur :
Tel le tigre, en jouant, dans sa barbare joici Mord f lâche, ressaisit, et dévore sa proie.
Plus de paix à son cœur, de trêve à son tourment. Pans le jardin des rois s'il respire un moment , Il marche environné de surveillans barbares; De Tair commun à tous ses tjrans sont avares ; La haine curieuse assiège son réveil , Ses pas, ses entretiens, et jusqu'à son sommeil ; £t, le dernier des rois, le premier des esclaves. Quand par lui tout est libre , il est chargé d'entraves ! Heureux, lorsqu'en secret, libre dans ses douleurs. Aux pleurs de son épouse il peut mêler ses pleurs.
£h bien! vous, qu'offensait sa puissance suprême. Des honneurs outrageans de son vain diadème , Venez! que tardez- vous de dépouiller son front? Terminez, il est temps, cet éclatant affront. Tout est prêt: ce n'e5t plus ce peuple mercenaire, Par des cris iu»olens méritant 6on salaire :
Le Louvre est investi; la bassesse et l'effroi Aux brigands de Marseille abandonnent mon roi. Je vois couler le sang, j'entends gronder la foudre ,* La France est sans monarque, et le trône est en
[poudre.
O toi, qu'ont fait gémir ces illustres malheurs, Tendre Pitié, retiens, retiens encor tes pleurs : Pour des revers plus grands je réserve tes larmes : Les lois vont consacrer les attentats des armes.
Helas! toujours trompe^inais espérant toujours f Louis à ses tjrans vient confier ses jours.
On l'insulte^ on l'outrage; et des décrets funestes De son titre rojal ont déchira les restes.
Puisse ne point eclore un plas terrible arrêt ! Que dis-je? Tarrét part^ et le cachot est prêt. Ovous, vousy murs cruels^ demeures désastreuses 1 Je tremble à m'enfoncer sous vos voûtes affreuses. Non , les revers fameux de tant de potentats f De rhorrible Whitehall les sanglans attentats ^ Ne peuvent s' égaler à cette tour fatale.
Ce n'est plus ce palais, cette prison royale, Où de la majesté quelques tristes lambeaux «Déguisaient l'infortune, et décoraient ses maux. Son malheur , en ces lieux, tout entier se consomme : Destructeur du monarque , il persécute Thomme. Noirs esprits des enfers, quel conseil ténébreux Inventa, dites- moi, ces traitemens affreux?
Chaque heure a son tourment, chaque instant son
[outrage ; La ruse aide la force, et Fart guide la rage. O noms sacres de père, et d'cpoux et de fils , Noms aujourd'hui cruels, noms autrefois chëris ! Vous étiez leurs plaisirs, vous êtes Içur torture. La haine arme contre eux jusquesa la nature.
Malheureux, hâtez-vous de saisir ces momens ; Précipitez du cœur les doux epanchemens ; Redoublez vos transports,rcdoublez vos tendresses. Quels maux ne s'oublîraientdans vos saintes caresses?
Mais c'en est fait : ô cœurs nés pour vous adorer^ Votre malheur commence | il faut vous séparer.
MALHEUK ET PITIÉ. 61
Vos tyrans l'ont voulu ; leur sombre inqiuîetude A Temprisonnement unit la solitude.
Helas ! au milieu d'eux vos regards consoles Distinguaient quelquefois des serviteurs zëles ; Et du moins d'un soupir, triste et muet langage , A leur roi, dans les fers, ils envoyaient l'hommage* Vous ne le verrez plus : sur Louis et sur vous Déjà j'entends crier d'inflexibles verrous.
Non : vous ne pourrez plus , trompant la vigilance j Deviner vos soupirs , vos pleurs , votre silence , Vous comprendre du geste, et vous parler des jeux. Sans espoir de se voir, captifs aux mêmes lieux , Le fils est en exil à côte de son père ; L'époux près de l'ëpouse, et la sœur nrès du frère. Lui seul pleure pour tous. Quedis-je/ô coup du sort ! Son retour dans leurs bras leur annonce sa mort. Pour le perdre à jamais les tvrans le leur rendent; Les echafauds sont prêts, et les bourreaux l'attendent. O qui peut concevoir ces scènes de douleurs , Ce mélange de cris , de sanglots et de pleurs , Ces funestes adieux, pleins d'horreur et ae charmes ? Chaque mot commence vient mourir dans les larmes; Et , par de longs soupirs , cherchant à s'exhaler, Les coeurs veulent tout dire, et ne peuvent parler. Ah ! moi-même je sens défaillir mon courage.
D'autres du jour fatal retraceront l'image :
Dans ce vaste Paris, le calme du cercueil; Les citoyens, caches dans leurs maisons en deuil , Croyant sur eux du ciel voir tomber la vengeance ; Le char alTreux roulant dans un profond silence ; Ce ch^r qui, plus terrible, entenau de moins près ,
MALH. £T PITli. 6
Du crime, en s'éloigoant, avance les apprêts; L'ëchafaud régicide et la bacbe fumante ; Cette tète sacrée et de sang dégouttante y Dans les mains du bourreau de son crime efTrajé. Ces tableaux font borreur; et je peins la Pitié ! La Pitié pour Louis ! il n'est plus fait pour elle. O vous y qui l'observiez de la voûte éternelle , Anges , applaudissez; il prend vers vous l'essor. Commencez vos concerts , prenez vos lyres d*or. Déjà son nom s'inscrit aux célestes annales ; Préparez, préparez vos palmes triomphales.
De sa lutte san^rlante il sort victorieux , Et l'écbafaud n était qu'un degré vers les cieux.
Mais d'où vient tout à coup que mon cœur se resserre 7 Hélas ! il faut des cieux revenir sur le terre ! Louis en vain assiste aux célestes concerts; Les cieux sont imparfaits, son épouse est aux fers. O mélange touchant de malbeur et de charmes I Ton nom seul a rouvert la source de mes larmes. O vous, qui des hauts rangs déployez les malheurs , Ah ! combien de vos jeux doivent couler de pleurs^ Lorsque des grands revers Timage douloureuse Joint au pouvoir détruit la beauté malheureuse ! Qui peut voir sans pitié se flétrir ses attraits f Et les traits du malheur s'imprimer sur ses traits 7 Français, qui l'avez vue, et jeune, et belle, et reine^ Répondez : est-ce là l'auguste souveraine Qui donnait tant d'éclat au trône des Bourbons , Tant de charme au pou voir, tant de grâce à ses dons? Hélas ! tant qu'elle a pu, dans sa tour solitaire, D'un auguste captif partager la misère ,
Tous deux s'aidaient l'un l'autre à porter leurs
[douleurs;
N'ajant plus d'autres biens, ils se donnaient des
[pleurs.
Une fois arrachée à cet éponx fidèle »
Elle vivait sans lui ^ mais il vivait prés d'elle. Ah ! combien ses malheurs se sont appesantis l Elle n'a plus d'ëpoux, et tremble pour son fils. Ah ! d'une seule mort si leur rage contente, Respectait dans ses bras cette tête innocente; Si , du soin d'ëlever cette royale fleur, Elle pouvait charmer son auguste douleur !
Mais lui-même on l'arrache à sa main maternelle ; Leur prison séparée en devient plus cruelle.
Ses peu sers désormais vont se partager tous Entre les fers d'un fils et l'ombre d'un ëpoux. Ah , cruels ! désarmez vos rigueurs inhumaines s Hélas! elle eut un sceptre, et vous vojez ses chaînes ! Vains discours; chaque instant voit aggraver son sort. Prisonnière à côté du tribunal de mort , On l'immole long-temps, et le coup qui s'apprête Reste éternellement suspendu sur sa tête.
A cette attente horrible on joint tous les tourmens; Tout ce^ui flétrit l'ame, et révolte les sens; Sans cesse elle respire une vapeur immonde ; Le froid glace ces mains qu'idolâtrait le monde ; Un vil grabat succède à des lits somptueux :
A sa faim, qu'éveillaient des mets voluptueux , On épargne une vile et sale nourriture, Et la pourpre des rois a fait place à la bure. Elle-même , que dis-je ? incroyable destin !
S'impose un vil travail; et ^ l'aiguille à la main,
eix MALHEUR ET PITIÉ.
Oubliant et Versaille et les pompes du Louvre ^ B.e'pare les laTnbe<iux de Thabît qui la couvre. Ses besoins sont toujours le signal des refus y Et son malheur s'accroît d'un malheur qui n'est plus. Quoi ! les trônes desrois8ont*ils donc tous enpoudre? Et l'aigle des Césars a-t*-il perdu la foudre / Heias ! partout l'oubli , l'impuissance ou l'effroi. Ah ! dans cet abandon y tendre Pitié' , dis-moi ^ N'est*il pas une issue , une route secrète y Qui conduise mes pas vers sa sombre retraite ? Que je puisse I à genoux , adorant ses malheurs | Au prix de tout mon sang sécher un de ses pleurs ? Maisil n'en est plus temps : l'affreux conseils assemble; On vient| le verrou crie , on l'entraîne^ je tremble. C'en est fait : le voici , voici l'instant fatal. Eh bien I je vais la suivre au sanglant tribunal. Moi-même , à haute voix , je dénonce ses crimes. Vous y qui fîtes tomber les plus grandes victimes^ Juges de votre reine, écoutez ses forfaits.
Sa facile bontë prodigua les bienfaits ; Son cœur de son époux partagea l'indulgence ; Ce cœur, fait pour aimer, ignora la vengeance. « J'ai tout VU| j'ai su tout, et j'ai tout oublie. » Ce mot y inconcevable aux âmes sans pitie% Ce mot , dont la noblesse encouragea le crime , Il fut dans son grand cœur l'expression sublime. Elle fit des heureux , elle fit des ingrats.
Tigres , oserez-vous ordonner son trépas ?
Ah ! leurs horribles fronts l'ont prononcé d'avance. Mais je n'attendrai point l'effrojable sentence ; Non , je n'attendrai point qu'une exécrable loi Envoie à l'échafaud l'e'pouse de mon roi.
lilALHEUR ET PITIÉ. 65
Non f je ne verrai point le tombeau du crime ^ Ces licteurs y ce vil peuple, outrageant leur viclin^i Tant de rois , d'empereurs , dans elle humilies , Ses beaux bras , ô douleur 1 indignement liés t ^ Le ciseau dépouillant cette tête charmante , La hache 1 Ah ! tout mon sang se glace d'épouvante I Non, je vais au désert enfermer me» douleurs , Là je voue à son ombre un long tribut de pleurs ; Là y de mon désespoir douce consolatrice y Ma lyre chanter» ma noble bienfaitrice f Et les monts, Us vallons , les rcMshers , et les bois ; En lugubres échos i^pondrontà ma voix.
Et toi qui , parmi nous, prolongeant ta misère, Ne vivais ici-bas que pour pleurer un frère , D'un frère vertueux , ô digne et tendre sœur ! Reçois dé la pitié son tribut de douleur.
Ahl si dans ses revers la beauté gémissante Porte au fond de nos cœurs sa plainte attendrissante , Combien de la vertu les droits sont plus puissans 1 Sa bonté la rend chère aux cœurs eompatissans ; Pour son propre intérêt Thomme insensible l'aime : Et pleurer sur ses maux , c'est pleurer sur soi-même. Aussi des attentats de ce siècle effréné Ton trépas, ombre illustre ^ est le moins pardonné. O Dieu ! et quel pvétexte à ce forfait infâme ? Ton nom était sans tache aussi bien que ton ame ; Ton cœur dans ce haut rang, formant d'humbles
[désirs.
Eut les malheurs du trône, et n'eut-pas ses plaisirs. Seule^au pied de ton Dieyu, gémissant sur un frère , Sur un malheureux dis , un plus malheureux père,