G6 MALHEUR ET PITIÉ
Tu suppliais pour eux le maître des humains; Ce ciel^ où lu levais tes innocentes mains ^ Etait moins pur que toi. Dieu! quels monstres
[barbares Purent donc attenter à des vertus si rares ?
Ah ! le ciel t'enviait à ce séjour d'elTroi.
Va donc , va retrouver et ton frère et ton roi ; Porte-lui cette fleur^ g&^e de l'innocence y Emblème de tes mœurs ^ comme de ta naissance ; Mâle sur ce beau front ^ où siège la candeur. Les roses du martyre au lis de la pudeur.
Trop long-temps tu daignas, dans ce séjour funeste, Laisser des traits mortels à ton ame céleste. Pars y nos cœurs te suivront; pars, emporte les vœux Des peuples et des rois , de la terre et des cieux.
Non moins dignes de pleurs, quand le sort les offense, La débile vieillesse et la fragile enfance :
Un enfant , un vieillard ! Qui peut les voir souffrir ? L'un ne fait que de naître, et l'autre va mourir. Je pleure avec Priara, quand sa bouche tremblante Du meurtrier d'Hector presse la main sanglante : Lorsque autour des tombeaux de ses cinquante fils, D'Hecube en cheveux blancs les lamentables cris Redemandent Paris, Polyxène , Cassandre, Je partage son deuil, et pleure sur leur cendre ; Tant cete âge si faible est puissant sur nos cœurs ! Mais pourquoi des vieux temps rappeler les douleurs ? Ah ! dans ce siècle impie , et si fécond en crimes , Manquons- nous de malheurs 7 manquons-nous de
[victimes 7
filles de mes roisi dans quels lieux pleurez- vous 7
Quel temple enleod les vœux que vous formez pour
[nous?
Le ciel vous ëpai^ua la douleur d'être mères; Mais que de vos vieux ans les larmes sont amères! Votre exil , vos rois morts y le troue renverse | De votre sang rojal le reste disperse , Il vous restait un Dieu , son culte , et vos prières. Mais quoi! vos yeux ont vu par des mains meurtrières Les temples du seigneur de carnage souilles, Leur pontife proscrit, leurs autels dépouilles. ' De vos jours fortunes la mémoire importune , Hélas! s'en vient encore aigrir votre infortune. De deux ri'gnes brillans vous vîtes la grandeur; Et le trône et l'autel ont perdu leur splendeur ; Kt, pour comble de maux, le sort qui vous outrage Réservait ses malheurs au déclin de votre âge. Quel cœur d'airain pourrait vous refuser des pleurs?
Mais l'enfance surtout a des droits sur nos cœurs. Au fils d'Ochosias que j'ai donné de larmes!
Pour lui de Josabeth je ressens les alarmes!
J'assemble autour de lui les ministres sacrés. Tantôt mes jeux en pleurs, sur le Nil égarés, Du berceau d'un enfant redoutent le naufrage; Et je reudi grâce au flot qui le rend au rivage : Tant cet âge est touchant! mais quel sort inhumain Du dernier fils des rois égale le destin ?
Je reviens donc à vous, famille infortunée!
Par quelle inconcevable et triste destinée, Hélas! faut-il toujours que mes lugubres vers Puisent dans vos malheurs l'exemple des revers?
Louis sur Téchafaud a terminé sa vie ; ^
SoQ épouse n'est plus , et sa sœur Ta suivie : D'efFi'ojables malheurs ont banni ses parens. Seul au fond de sa tour, sous l'œil de ses tyrans. Un (ils respire encore ; il n'a y pour sa défense y Que ses traits enchanleurS| et que son innocence : Contre tant de faiblesse a-t-on tant de courroux! Cruels , il n'a rien fait , n'a rien pu contre vous ! Veille sur lui , grand Dieu, protecteur de sa cause. Dieu puissant! c'est sur lui que notre espoir repose. Accueille ses soupirs, de toi seul entendus; ' Qu'ils montent vers le ciel, hélas! qu'il ne voit plus. Tu connaisses dangers, et tu vois sa faiblesse. Ses parens ne sont plus , son peuple le délaisse ; Que peuvent pour ses jours ses timides amis?
Les assassins du père environnent le fils; Sa ruine est jurée. A peine leur furie Lui laisse arriver l'air, aliment de la vie.
Son courage naissant et ses jeunes vertus Par le vent du malheur languissent abattus. Leurs horribles conseils et leur doctrine infonie, En attendant son corps, empoisonnent son am^. Déjà même, déjà de sa triste prison La longue solitude a troublé sa raison.
Quoi! n'était-il donc plus d'espoir pour sa jeunesse' De l'amour maternel l'ingénieuse adresse.
Le zèle, le devoir, pour défendre ses jours., Etaient-ils sans courage? étaient-ils sans secours? Abner sauva Joas ; sous l'œil même d'Ulysse , Un faux Aslyanax fut conduit au supplice.
Mais quoi ! pour remplacer cet enfant plein d'at-
[traits,
MALHEUB ET PITIÉ. 69
Quel visage enchanteur eût imite ses traits?
L'œil le moins soupçonneux eût perce le' mystère , £t la beautë du fils aurait trahi la mère.
Aujourd'hui plus d'amis, de sujets , de vengeurs; ^ Chaque jour dans son sein verse un poison rongeur. Quelles mains ont hâté son atteinte funeste ? Le monde apprit sa fin , la tombe sait le reste. Ah! malheureux enfant ! ah ! prince infortune! Sous quelque chaume obscur pourquoi n'es-tu pas né? Pleurez, Français, pleurez tant de maux et de charmes; Il eût tari vos pleurs , ajant versé des larmes ; Victime d'un long trouble , il eût aime la paix.
Mais je respire enfin : le règne des forfaits Sans doute est achevé. De ce sang que j'adore , Moins à craindre pour eux , un enfant reste encore. Elle a^ sans rien prétendre au trône de nos rois^ Les grace^ de son frère , et n'en a pas les droits. Bénissons ses malheurs : son sexe est sa défense. Peut-être ils feront grâce à sa faible innocence. Déjà brille autour d elle un plus pur horizon. Mais que de pleurs encor vont baigner sa prison ! Où ses parens sont-ils? qu'est devenu son frère? Essuîra-t-elle encor les larmes de sa mère?
Son père est-il vivant ?Conserve-t-il sa sœur? Douter de leur destin est sa seule douceur; Aucun de ces doux noms n'arrive à son orçille , Rien n'apaise sa crainte, hélas! et tout Tévcille. Mais quel jour pur se glisse à travers scsbarrcanx? Le ciel veut-il s'absoudre, en terminant ses maux? Oui, l'heure est arrivée : un Dieu finit ses peines j* El de ses belles mains je vois tomber ses chaîne».
Fuis! ô fille des roîs! fuis ces scènes d'borrear. Vole aux champs maternels. Hëlas! noire terreur Ne peut t'oflrir eiicor, sur Ion morne passage ^ Qu'une pilië captive et qu'un muet hommage.
MaiS| à peine échappée à ce séjour d'effroi 9 lies cœurs eu liberté vont s'envoler vers toi. Tous plaidront du malheur l'image attendrissante. Ces traits décolorés , cette langueur touchante , Et dans ces jeux, long-temps noyés dans les douleurs^ Chercheront I en pleurant , la trace de tes pleurs. Et vous, qui , terminant sa triste incertitude ) Devez de tous les coups lui porter le plus rude, Ah! ménagez son ame , et de tout son malheur N'allez pas tout d'un coup accabler sa douleur. Qu'elle implore le ciel , qu elle invoque, en ses peines, Pour des maux plus qu'humains, des forces plus
[qu'humaines!
Qu'on la mène aux autels, qu'on lui montre à la fois Son père à Téchafaud, et sou Dieu sur la croix. Ce Dieu servit d'exemple au courage du père ; Tous deux dansses malheurs ont soutenu la mère : Qu'elle soit digne d'eux, en acceptant ses maux. Cependant de son deuil égayez les tableaux ; Que les fleurs, les gazons, de ces tristes demeures Lui fassent oublier les languissantes heures. Déjà les noirs chagrins semblent s'évanouir, Ses traits se ranimer, son front s'épanouir.
Ainsi l'état douteux du crépuscule sombre Semble insensiblement se dégager de l'ombre , Et mêle, en colorant la vapeur oui s'enfuit. Les prémices du jour aux restes de la nuit.
Cependant y au milieu de tant de barbarie^ Lorsque parmi les maux de ma triste patrie ; La timide Pitië n'osait lever la voix , Des rajons de vertus ont brille quelquefois.
On a vu des enfans s'immoler pour leurs pères, Des frères disputer le trëpas à leursfrères ^. Que dis*je? Quand Septembre, aux Français si fatal, Du massacre partout donnait Taffreux signa] , On a vu les bourreaux , fatigues de carnage , Aux cris de la Pitic' laisser fléchir leur rage , Rendre à sa fille en pleurs un père malheureux ; Et, tout couverts de sanç, s'attendrir avec eux*. £h! dans ces jours d'effroi , de ce sexe timide Qui n'a point admiré le courage intrépide?
Viens , 6 viens terminer cet horrible tableau , Toi , qui donnas au monde un spectacle nouveau , O toi , du genre humain la moitié la plus chère! Une seule dément ton noble caractère ^ :
Le reste est héroïque, et passe sans effort Des plaisirs aux douleurs, des douleurs à la mort. Pas un lâche soupir, pas une indigne larme ; Leur courage leur nréle encore un nouveau charme. Superbe et triomphante à ses derniers momens, Chacune se choisit ses plus beaux vétemens • Comme aux pompes d'hjmen, au supplice s'apprête Et de son jour de mort se fait un jour de fête. ' Notre sexe est jaloux de ces traits généreux ; Près d'elles du trépas l'aspect est moins affreux. La beauté, sur la mort exerçant son empire, L'adoucit d'un regard, l'embeilit d'un sourire : On dirait que le ciel met dans ses faibles mains La gloire delà France et l'honneur des humains.
Telles j dans la nuit sombre , ëclatans me'léores^ Du pôle nébuleux les brillantes aurores Consolent du soleil , et remplacent le jour.
Quel prodige de foi , de constance et d'amour! Tarente, que te veut cet assassin farouche?
A trahir ton amie il veut forcer ta bouche ^; En vain s'offre à tes yeux le sauglant ëchafaud ; Ta reine dans les fers te parle encor plus haut^ Chaque âge , chaque peuple ont eu leurhéroïne ; Thèbe eut une Antigone y et Rome une Ëponine ; Mais chaque jour nous rend ces modèles fameux. Rome I ne vante plus tes triomphes pompeux :
Ce sexe efface tout; et ion char sanguinaire A vu moins de herôs que son char funéraire.
Il a ses Tbrase'as , ses Catons , ses Bru tus.
Ahl que la Grèce antique ^ école des vertus y Ait des filles de Sparte admiré le courage ; Mais vous , charme d'un peuple élégant et volage^ Qui y dès vos premiers ans , enteodites toujours Le son de la louange et le luth des amours ; Sans le faste imposant de Tâpreté stoïque p Où donc aviez-vous pris cette force héroïque ? O vierges de Verdun , jeunes et tendres fleurs , Qui ne sait votre sort? qui n'a plaint vos malheurs^? Ilélas! lorsque l'hjmen préparait sa couronne y Comme l'herbe des chaùips^ le trépas vous moissonne; Même heure , même lieu vous virent immoler.
Ah! des jeux maternels quels pleurs durent couler! Mais vos nomsy sans vengeur^ ne seront pas sans gloire; Non : si ses vers touchans vivent dans la mémoire^ Ils diront vos vertus. C'est peu : je veux un jour Qu'un marbre solennel atteste npise amour.
MALHEtR Eï PITIÉ. 73
ie n*en parerai point ce funesle Elyse'e , Qui de torrens dé sang vit la terre arrosée.
Loin des jardins de Floro , et l'impur Tivoli ^, Par ses bals scandaleux trop long-temps avili, Où d'infâmes beautés, dans leur profane danse , Aux mânes de son maître insultant en cadence î Mais, s'il est quelque lieu, quelques vallons descris, Epargnes de^ tjrans , ignores des pervers, Là je v€ux qu'on célèbre ijne fête louchante, Aimable comme vous , coninxe vous ionocente.
De là j'écarterai les images de deuil; Là ce sexe cbarmanl , dont vous êtes l'orgueil , Dans la jeune saison , reviendra , chaque année , Consoler par ses chants votre ombre inforlune'e. « Salut I objets touchant ! diroiH-elles cb chœur, Salut, de notre sexe irréparable honneur !
Le temps, qui rajeunit et vieillit la .nature, Ramène les zephîyrs fies fleurs et la verdure ; Mais les ans dans leur cours ne ramèneront pas Une vertu si rare unie à tant d'appas.
Espoir de vos parens, ornemcnf de votre âge, Vou"? eûtes la boute, voiiseûlesle courage :
Vous vîtes sans eflVoi le sanglant tribunal ; Vos fronts n'ont point pâli sous le couteau fatal : Adieu, louchans objets, adieu I Piiisscut.vos ombres Revenir quelquefois dan^ ces asiles sombresj Pour tous le rossignol prendra ses plus doux sous; Zéphyr suivra vos pas ; Echo dira vos noms.
^dieu ! quandlc print(fi)Tp.s repfrndra ses guirlandes, Npusreviendrous encpr vous porter nos offraude» ; Aitjourd'jiul nQvvl^ cea don* eonsolaleurs , ^
. |f4(<9f 8T HTIlS, 7
jÉjfti^ iia<ay*<yi**y«* * | »* ^^ Tr<