NOTICE
non plus d'affirmer que la tendance à trop gouverner produisait plus de mal que la tendance vers l'autre extrême, et que la première était une indication certaine d'ignorance et d'étourderie. Les plus habiles médecins étaient, suivant lui, les plus avares de remèdes et les plus disposés à se confier au pouvoir bienfaisant de la nature.
Il était persuadé que les expériences faites en économie politique, depuis la révolution française, devaient tourner au profit de la science ; mais il croyait aussi qu'on n'avait pas fait assez de progrès depuis Adam Smith, pour en présenter la théorie générale. Il aurait voulu qu'on se bornât à constater et à classer les faits nouveaux, et à traiter les que^ tions spéciales sur lesquelles les économistes les plus instruits étaient encore divisés ; il lui semblait que les écrivains de son temps étaient trop disposés à généraliser, et à rapporter à une cause unique des phénomènes qui étaient le résultat de plusieurs. Aussi, depuis son Es^ai sur le principe de la populatioUy jusqu'à la publication de ses Principes d'économie politique^ c'est-à-dire dans une période de vingt-deux ans, les écrits qu'il publia n'eurent-ils pour objet que d'éclaircir quelques questions particulières*.
U avait la conviction profonde qu'il existe en économie politique des principes qui ne sont vrais qu'autant qu'ils sont renfermés dans certaines limites ; il voyait les principales difficultés de la science dans la combinaison fréquente de causes compliquées, dans l'action et la réaction des effets et des causes les uns sur les autres, et dans la nécessité de mettre des bornes ou de fidre des exceptions à un grand nombre de propositions importantes.
L'ouvrage qu'il fit paraître, en 4820, sur l'Economie politique, ne fht
< Voici fa liste des écrits publiés par Maltbus :
V Bssai iur 1$ principe d$ population, etc. Cet ouvrage a eu cinq édiUons du vimut de Tauteur.
%^ Principes à'éconmm poiiUq^^ considérés sous le rapport de leur appUcation pratique. 1S19. — 2« édition en 18S3, 1 vol. in-8<>.— M. Conslahcio en a donné une traduction française avec des noies, en 18^. Paris, Aillaud, 2 vol. in-8<>. Celte traduction a été revue par M. Maurice Monjean, et a été reproduite dans le tome TIII de la Collection des principaux économistes^ faisant suite à celui-ci, et contenant aussi :
30 Des définitions en économie politique^ traduit pour la première fois par Aie. Fonteyraud, cl également annoté par M. M. Monjean.
Les ouvrages suivants n*onl pas été traduits :
i<» An investigation on the cause of (he présent high price of provisions, 1800. Sans nom d^auleur.
5<» A letter to Mr Withbread on his proposed biUforthe amendement ofthepoor laws.
6^ Observations on the effects ofcom Laws, 1814, in-8*^.
7^ Grounds of an opinion on the poUcy of restraining the importacion of formng corn, intended as an appendice to observations on the corn Laws, 1815.
8^ An inquéry into the nature and progress of rent and the prindples by wich it is regukUed. 1815.
V* Statmnent respeciàng the East India collège, with an appeat to facts^ eto, 1817.
W Bhaswe of value stated and iUustrated. 18S3.
SUR LA VIE ET LES TRàTAUX DE HALTHUS. uu
pas un exposé complet et méthodique des phénomènes de cette science ; il eut particulièrement pour objet de préparer des règles générales pour la pratique, en fusant un appel fréquent à l'expérience, et en présentant dans leur ensemble, autant que possible, les causes diverses qui concourent à la production des phénomènes particuliers.
M. Malthus s'attacha surtout à éclaircir les questions sur lesquelles les meilleurs esprits s'étaient divisés, et à exposer les phénomènes relatifs à la production des richesses. L'estime qu'il avait pour quelques économistes dont il ne partageait pas les opinions, et particulièrement pour David Ricardo^ l'entraîna trop souvent dans des discussions qui semblent quelquefois un peu subtiles, et dont on n'aperçoit pas toujours l'utilité. La solidité de son jugement fait regretter qu'il ne se soit pas attaché plus constamment à faire disparaître les difficultés qu'on rencontre, quand il s'agit de mettre en pratique les vérités découvertes par la science.
n avait combattu dans cet ouvrage quelques-unes des doctrines professées par M. J.-B. Say. Celui-ci lui répondit dans des lettres qui furent publiées en 1820 *. Je ne saurais exposer ici les divers points sur lesquels les deux économistes s'étaient divisés. Il me conviendrait encore moins de décider de quel côté se trouvait la vérité. Je dois me borner à dire que cette controverse, entre deux hommes qui avaient consacré leur vie à l'étude de la science, n'affaiblit en rien l'estime qu'ils avaient l'un pour l'autre. /
M. Halthus avait observé que la plupart des discussions qui s'élevaient entre les économistes provenaient de ce qu'ils n'attachaient pas toujours le même sens aux mêmes termes. Estimant, avec raison, que l'inexactitude dans le langage était un des principaux obstacles qui s'opposaient aux progrès des bonnes doctrines, il fit paraître, en 1827, un ouvrage sur les Définitions en économie politique. Après avoir tracé des règles pour la définition et l'application des termes de cette science , et avoir montré l'inexactitude de quelques-unes des définitions données par divers écrivains, il adopta celles qui lui semblèrent les plus exactes, et tenta de rectifier les autres.
Au moment où l'idée de \* Essai sur k principe de population fut conçue^ les imaginations, exaltées par de grandes et récentes découvertes, se livraient à toutes sortes de rêves sur l'organisation des sociétés humaines. H. Halthus, loin de s'abandonner au torrent, s'attacha fortement, au contraire, à la seule méthode que les sciences puissent avouer ; il considéra la constance des lois de la nature et de la relation entre les effets et les causes, comme le fondement de toute connaissance. Il crut qu'il ne pouvait parvenir à connaître ces lois que par l'observation des phénomènes qui se manifestaient à ses regards, et que les systèmes
* Sous le tiure de Lettres à MaUhw sur différents sujets d'économie politique, 1 vol. in-S», Paris» chex Rapilly. — Cette correspondance a été reproduite dans les GSmvtm diverses de J.-B. Say, formant le tome XII de la CoOeotion des pr^cipaux écono- ♦»»tt«w. ^ (Jph. G.)
XXXlï NOTICE
imaginaires n'étaient propres qu'à restreindre les limites dea sciences.
Cette tendance de son esprit eut une grande influence sur la nature de son caractère ; elle fortifia chez lui Tamour de la vérité, et fit prendre à cette passion un tel empire sur toutes les autres, qu'elle le rendit ca* pable de rechercher avec persérance, et d'attaquer sans crainte, des erreurs invétérées soutenues par Tassentiment populaire.
Cet amour de la vérité, qui ne se démentit jamais, fit naître et développa chez lui les vertus privées qui le distinguaient : la justice, la prudence, la tempérance, la simplicité.
Il était d'un caractère si calme et si doux^ il avait sur ses passions un si grand empire, il était si indulgent pour les autres, que des personnes qui ont vécu près de lui pendant près de cinquante années assurent qu'elles l'ont à peine vu troublé, jamais en colère, jamais exalté, jamais abattu; aucun mot diir,' aucune expression peu charitable ne s'échappèrent jamais de ses lèvres contre personne ; et quoiqu'il fût plus en butte aux injures et aux calomnies qu'aucun écrivain de son temps, et peut-être d'aucun autre, on l'entendit rarement se plaindre de ce genre d'attaques, et jamais il n'usa de représailles. Il était très-sensible à l'approbation des hommes éclairés et sages ; il mettait un grand prix à la considération publique ; mais les outrages non mérités le touchaient peu^ tant il était convaincu de la vérité de ses principes et de la pureté de ses vues; tant il était préparé aux contradictions, et même à la répugnance que ses doctrines devaient inspirer dans un certain monde.
Sa conversation se portait naturellement sur les sujets qui touchent au bien-être de la société, et dont il avait fait l'objet d'une étude particulière. Il était alors attentif, sérieux, facile à émouvoir; il énonçait son opinion d'une manière si claire, si intelligible, qu'on voyait aisément qu'elle était le résultat d'une réflexion profonde. Du reste, il était naturellement gai et enjoué, et aussi prêt à prendre part aux plaisirs innocents de la jeunesse qu'à Tencourager ou à la diriger dans ses études.
Il était au nombre des partisans les plus zélés de la réforme parlementaire, et désirait de voir le gouvernement s'engager dans une voie de. progrès; mais il n'était pas moins attaché à la forme des institutions nationales, et il redoutait les innovations et les expériences inconsidérées. Il appartenait à cette fraction de la nation anglaise qu'on a désignée sous le nom de Whigs, et qui possède aujourd'hui la direction des affaires de la Grande-Bretagne.
Fidèle à ses opinions politiques dans le temps où elles étaient loin de mener à la fortune, il ne s'en est pas fait un titre à la faveur lorsqu'elles ont triomphé ; il n'a pas eu la pensée de faire de la science le marchepied de l'ambition. Quand ses principes sont devenus le fondement de la loi qui réformait la législation sur les pauvres, les calomnies et les injures des ennemis de la réforme ne lui ont pas manqué. Ses adversaires ont tenté de faire tomber sur lui la responsabilité des vices qu'ils signalaient dans la mesure du gouvernement. De leur côté, les partisans de cette mesure lui ont prodigué les éloges dans les discussions auxquelles elle ^
sua LÀ VIE BT LES TRAVAUX DE MALTHUS. ixilil
donné lieu au sein du parlement; mais là se sont arrêtées la reconnaissance de ses amis politiques et la munificence nationale. Je dois ajouter qu'on ne l'a vu se plaindre ni des injures des premiers, ni de la négligence des seconds.
M. Malthus, qui s'était marié en i804, était entré dans sa soixantedixième année, ayant conservé toutes ses fecultés, et jouissant encore, en ^parence d'une très-bonne santé. Vers le milieu du mois de dé* cembre i834, il partit de Londres pour aller à Bath passer les fêtes de Noël avec ses enfants , dans la maison de son beau- père , M. John Eckcrsalt. En arrivant, il se sentit indisposé; une maladie de cœur se déclara, et il mourut le 29 du même moi3. H a laissé deux enfants, un fils et une fille ; sa femme lui a survécu.
Chàubs Comtb*.
* Charles Comte, gendre de J.-B. Say, un des plus courageux publicisieâ de la restauration, auteur, avec M. Ch. Dunoyer, du Censeur, auteur du Traité de léffi»laUonei du Traité de la propriété, membre et secrétaire perpétuel de l*Académie des sciences morales et politiques, lors du rétablissement de cette classe de llnsUtut. Cette notice a été lue en 1836, en séance publique de ccUe Académie, dont Maltbus avait été nommé associé étranger. Charles Comte, né en 178S, est mort à Paris, le 13 avrU 1837. (Jph. G.)