‹ MalthusChapitre 13 sur 89 · XXXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXVI INTRODUCTION

dividu y sont également intéressés, pour le présent et pour l'avenir, pour leur force comme pour leur bonheur. Aussi, que d'aspects divers ne présente-t-elle pas! que de points de vue différents n'ouvre-tr-elle pas à l'observateur attentif!

Les adversaires de Malthus nous disent, au nom de la morale, que le mariage est la satisfaction légitime d'un penchant naturel et impérieux, tandis que le célibat prolongé est très-souvent une cause de débauche et d'immoralité; ils affirment, au nom de la politique, que la population est le nerf et la force des Etats. Les familles, ajoute-t-on, ne se conservent et ne grandissent que lorsque des générations nombreuses les enrichissent par leur travail, et les perpétuent par leurs mariages. Voyez les £Eunilles nobles; elles s'éteignent rapidement, parce que les calculs de Torgueil y contrarient les vœux de la nature, et qu'on se refuse des en* fantspour laisser un riche héritier. Enfin, écoutez bon nombre d'économistes; ils n'hésiteront pas à vous dire que plus il y a de travailleurs, plus on obtient de travail, et, en conséquence, de produits ; que tout travailleur produisant plus qu'il ne consomme, loin d'avoir à redouter la famine et l'indigence^ on doit voir, dans tout accroissement de population, un moyen d'abondance et une source de richesse. L'homme étant à la fois producteur et consommateur, comment la population pourrait-elle devenir une cause d'encombremeait et de misère? Quoi de plus ridicule que de s'alarmer des bornes infranchissables de la production alimentaire, lorsqu'il n'est encore qu'une si faible partie du globe qui ait été consacrée à cette production, et que nul ne sait quelles ressources le génie de l'homme peut trouver dans les forces de la nature pour augvienter la masse des subsistances! D'ailleurs, à quoi bon ces alarmes, et ces moyens préventifs, et ces anathèmes contre les mariages précoces et les familles nombreuses? Faut-il donc des efforts pour empêcher que la population ne dépassQ les moyens de subsistance, et que la vie ne se propage là oii la vie est impossible ! Faites donc des théories pour prouver aux plantes qu'elles ne doivent pas naître au delà du 80^ degré de latitude !

A ces propositions on oppose des propositions contraires, qui présentent également toutes les apparences de la vérité. Qu'y a-t-il, dit-on, de plus immoral et de plus inhumain que de donner le jour à des enfants qu'on ne peut ni nourrir ni élever, et qui sont, après quelques années de pleurs et de souffrances, fjrappés d'une moit douloureuse? L'homme a-t-il le droit de s'entourer de victimes et de cadavres pour se procurer quelques plaisirs fugitifs, quelques satisfactions sensuelles? Si les riches, sous les inspirations de l'orgueil, contrarient le vœu de la nature, est-ce là une raison d'exciter les pauvres à mettre au monde des enfants qu'ils ne peuvent élever? Une population robuste et satisfaite donne à l'Etat plus de forces et de sûreté qu'une population beaucoup plus nombreuse, mais pauvre, maladive, mécontente. Quel homme d'Etat ne préférerait pas deux millions de Suisses à six millions d'Irlandais 1 La France^ avec trente-quatre millions d'habitants, pourrait au besoin lever des armées 9^}ss\ nombreuses que la Russie avec ses cinquante à soixante millions de

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sujets, dont une si grande partie n'atteint pas, dit-<^n, Tftge de dix*buit ans. La force des Etats, en ce qui concerne la population, ne se mesure pas seulement au nombre des hommes ; elle se mesure avant tout par le taux de la vie moyenne et de la vie probable. Les enfants ne sont pas une force, mais une charge pour la société.

Au point de vue économique, on répond que les produits ne se proportionnent nullement au nombre des travailleurs qui se présentent sur le ' marché, mais au travail effectif. La demande de travail n'est pas déterminée par la population, mais parle capital. Une fois cette demande satisbite, toute offre ultérieure de travail ne produit qu'une baisse des salaires» utile sans doute aux entrepreneurs, funeste aux travailleurs, dangereuse pour FEtat; ce qui prouve en même temps, dit-on, qu'il est chimérique de compter sur une consonmiation toujours proportionnée à la population , comme si pour consommer il suffisait de mener ici-bas une vie de privations et de misère. Deux mille travailleurs, ne gagnant chacun que dix sous par jour, ne consomment pas plus que mille, dont le salaire journalier serait d'un franc ; ils consomment moins que cinq cents, dont la journée serait de trois francs. Ajoutons que les cinq cents derniers seraient heureux, sains, bien portants; rassurés sur le présent, ils pourront fiiire quelques épargnes pour l'avenir, et se marier avec Tespoir fondé de pouvoir élever leur famille. Les deux mille ouvriers à dix sous par jour, au contraire, seront des indigents sans cesse tourmentés par le be^in, et ne seront amenés à se donner une compagne et à fonder une fomille que par les instincts matériels et l'imprévoyance de la brute. Assurément 1a population se proportionne toujours et d'elle-même aux moyens de subsistance : nous savons bien qu'il n'est pas donné aux philanthropes de feire des miracles^ de prolonger la vie de l'homme là où la vie est devenue impossible. Mais comment le niveau entre la population et les moyens de subsistance sera-t-it maintenu? Là est toute la question. Les phÛanthropes( chose bizarre!), c'est à la faim, à la souffrance, à la mort, qu'ils laissent le soin de le maintenir ; nous, nous préférons en charger la raison et la prudence humaines.

Que vient-on nous parler des vices de nos institutions, de Texcessive inégalité des conditions, de la fécondité inépuisable du sol, des vides immenses qui restent sur la surface du globe, et que les émigrations peuvent remplir? Il est évident que tout cela ne touche pas au fond de la question ; car après que nous aurons fait sur tous ces points les plus larges concessions, qu'en résultera-t-il? Ceci seulement, que dans plus d'un pays d'autres causes de souffrance et de malheur viennent s'ajouter à la coupable imprévoyance des pères de famille, et que les populations excessives auraient pu souvent trouver un soulagement temporaire, sous un gouvernement meilleur, dans une organisation sociale plus équitable, dans un commerce plus actif et plus libre, ou dans un large système d'émigrations. Est-il moins vrai que si l'instinct de la reproduction n'était jamais réfréné par la prudence et par une moralité haute et difficile, toutes ces ressources seraient enfin épuisées, et qu'alors le mal serait d'au-

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tant plus sensible, qu'il n*y aurait plus ni remèdes temporaires pour le soulager, ni palliatif pour l'adoucir ?

Comparer la fécondité de la terre à celle de l'espèce humaine, et soutenir que Tune sera toujours égale à Tautre, n'est pas d'hommes réfléchis. La terre a ses limites, et nul ne peut ignorer qu'en appliquant au même champ une seconde» une troisième, une quatrième, une cinquième portion de capital et de travail, on n'obtiendrait pas indéfmiment un accrois* sèment proportionnel des produits. Qu'importent les termes exacts des deux progressions indiquées par Malthus 1 II suffit, pour justifier ses doctrines, que Tune de ces progressions, que celle qui représente la propagation de notre espèce, soit plus rapide que l'autre ; résultat inévitable, si rhomme, comme la brute, n'écoute que ses instincts, s'il s'imagine que la famille est un fait qui ne doit pas tomber sous l'empire de la raison.

Tel est le résumé des deux doctrines, en ne prenant dans Tune et dans l'autre que ce qu'il y a de sérieux et de plus digne d'attention. Car des idées parfois singulières n'ont manqué ni d'un côté ni de l'autre.

Si un conseiller saxon, et après lui un écrivain d'une haute célébrité S en sont arrivés jusqu'à proposer un moyen préventif et mécanique par trop ridicule, «n économiste du camp opposé a pris gravement à tâche de nous démontrer qu'une population devient nécessairement stationnaire loriqu'elle est bien nourrie *. ATentendre, l'instinct de la propagation et le principe générateur ne retrouvent leur énergie que lorsque la nourriture diminue. C'est là, dit-il, une loi générale de la nature organique. Ainsi, le monde ^ trouve-t-il largement pourvu de nourriture? Il n'y a pas à craindre un accroissement, mais plutôt une diminution de la popu-* lation. Une partie du peuple manque-t-elle d'aliments et va-t-elle bientôt mourir de faim? Admirez les lois de la naturel ces hommes affaiblis sentent par cela même leurs instincts de propagation s'animer, et, avant de mourir, ils sauvent l'espèce humaine en multipliant.

Il est curieux que cette théorie, qui n'est qu'un abus de l'argument d'analogie, ait pris naissance en Angleterre, où les classes riches, grâce au droit qu'elles ont de faire un fils, c'est-à-dire de tout donner à l'aîné en mettant les cadets à la charge de l'Etat, ne s'imposent pas d'ordinaire la moindre contrainte conjugale, et nous montrent des familles de six, sept^ huit, dix enfonts. Cependant nul ne dira que ces Anglais se refusent une nourriture abondante et solide.

Si on regarde de près aux doctrines que nous venons de résumer, on ne tarde pas à se convaincre que l'esprit de système agite également les deux camps. Chacun s'est emparé de quelques faits irrécusables, et, par une généralisation hasardée, chacun en a tiré des conclusions excessives. C'est ainsi que dans une étude .où il fallait tenir un compte si exact de toutes les circonstances, et ne marcher, je dirais {presque, que de distinc-

' Voy. à Tavant-propos, p. x.

* M. Donbleday, auteur de rouyrage : True iaw offopuMUm; la vérUMê Udd$la popttfaltoti, traduit en frtBçais. Y. p. zn. (Jjpfc. G.)

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tioD eo distincUœiy on est nécessairement arrivé, de part et d'autre, à des généralités qui n'étaient que des abstractions aussi déraisonnables (Iu'inhumûnes.|Pn trouve des erreurs partout; partout aussi on retrouve une partie de la vérité. Jamais Péclectisme ne (ut plus topique et plus opportun.

Que l'espèce humaine puisse se propager avec une étonnante rapidité, c'est une vérité de fait qu'aucun homme sensé ne saurait contester. La popidation de TAmérique du Nord a doublé plus d'une fois en moins de vingt-cinq ans ; évidemment ce qui est arrivé en Amérique pourrait arriver partout. L'organisation physique et les instincts de Thomoie ne sont pas profondément modifiés par le dégréide latitude. En Amérique, pays neuf, riche en terres incultes, et qui ne demandaient que des bras, du courage et un faible capital, pour fournir une masse surabondante de subsistances, ce rapide accroissement fortifiait l'État ^t enrichissait la &mi)le. En seraitril de même dans les vieilles sociétés, dans celles dont le territoire est depuis longtemps occupé par une population déjà si nombreuse? Là est toute la question. Si, conmie l'Amérique du Nord, l'Europe peut suffire aux besoins d'une population double, quadruple , décuple, tous les conseils de l'école de Malthus ne sont pas seulement inutiles ; la morale et l'intérêt les repoussent également. Pourquoi, en eifet, retarder les mariages, et prolonger les dangers du célibat, et mesurer aux hommes les joies de la paternité, si tout chef de famille peut se voir entouré d'enfants joyeux et bien portants, et élever pour la société des travailleurs robustes et d'utiles citoyens ? Si, ^u contraire, le jour arrive pour les vieilles société^i où toutes les places étant occupées, les nouveaux venus ne pourraient s'y introduire et se nourrir qu'aux dépens de l'ancienne population et en tombant avec elle dans la misère; s'il en est de ces sociétés comme de ces familles qui, heureuses tant qu'elles ne comptent que deux on trois membres, languissent dans l'indigence le jour où huit ou dix bouches viennent autour de la table commune demander leur part ; qui voudrait dans ce cas repousser les conseils de la prudence et ne pas tenir aux sociétés le langage que tout homme sensé tient aux personnes qu'il a le droit de conseiller? Combien de fois un parent, un tuteur, un ami, ne détoume-t-il pas du mariage un jeune homme qui, dans l'ardeur de ses passions, n^en calcule pas les suites et n'en prévoit pas les douleurs! Combien de fois n'a-t-on pas représenté aux jeunes hommes tout ce qu'il y avait d'inmioral et d'odieux dans cette légèreté qui amène à se donner une famille qu'on ne peut nourrir, et à s'entourer d'enfants dont on ne peut sécher les pleurs, dont, sous les étreintes du désespoir, on souhaite peut-être la mort I Nul n'a imaginé jusqu'ici de blâmer ces rennmtrances et de les taxer d'inhumanité et de folie.

Encore une fois, toute la question est de savoir si, l'instinct de la reproduction étant, dans l'espèce humaine, laissé à lui-même, il arrive pour les États un trop-plein^ comme il arrive pour une famille. Si le fait est réel^ op pourra critiquer certaines applications, quelques conséquences extrêmes de la théorie de Malthus, on ne saurait révoquer en doute la

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