LU INTRODUCTION
fatalement au pouvoir de ce hideux démon le jour où vous signez un mariage imprudent.
Nul ne vous dit de ne pas vous marier, mais attendez de le pouvoir faire en hommes raisonnables.
Nul ne vous dénie les joies de la paternité, mais faites en sorte que par rimpatience d'en jouir vous ne les transformiez pas en horribles angoisses.
Bref, aux obstacles ré[Nressifs substituez ce que Halthus appelle les obstacles préventifs^ c'est-à-dire un travail incessant, l'esprit d'ordre et d'économie, une prudence inébranlable, une haute moralité.
C'est là tout le système^ ce système contre lequel se sont élevées tant de vaines et coupables déclamations.
Que d'autres vous disent de vous livrer élourdiment à d'aveugles penchants ; nous vous conseillons de les diriger, de les contenir par les lumières de la raison et les lois de la morale et de la prudence.
Que d'autres cherchent à vous consoler, à vous rassurer par la perspective de je ne sais quelle réforme qui reprendrait la société en sous-œuvre etdcmnerait à l'histoire un solennel démenti. Nous vous répétons que ce sont là des chimères, des systèmes arbitraires mille fois réfutés et dont il serait temps, pour l'honneur de la raison humaine, de ne plus entendre parler. £n définitive, tous les systèmes sociaux se résument par l'un ou l'autre de ces deux mots : asservissement et liberté. L'histoire nous présente tour à tour l'homme fait machine et l'homme maître de lui-même. Choisissez. Nous sommes une société d'hommes libres. Tous ces réformateurs voudraient, sous une forme ou sous une autre, nous ramener à la servitude. Et de croire que ces rêves soient possibles au dix-neuvième siècle ! Si du moins ces utopies^ en mettant au néant la liberté et la responsabilité individuelles, assuraient aux classes laborieuses le bien-être matériel. Ce ne serait certes pas assez, pour compenser la perte de la liberté, que de nous garantir la pitance du moine^Hais cela même n'est qu'une illusion. Car si la population n'était pas contenue par la prudence, par la contrainte morale recommandée par Malthus, elle déborderait dans les couvents industriels plus encore que dans les sociétés libres ; et quelle prudence, quelle contrainte pourrait-on attendre d'hommes dont l'être collectif aurait absorbé toute la responsabilité morale et presque anéanti la liberté? Ajoutons que rien ne serait plus affreux qu'une disette dans un pays d'égalité absolue de fortunes, et où personne n'aurait de superflu.
Dans les temps de malheur, les riches propriétaires , les grands capitalistes sont la Providence des pauvres. Ils ont seuls les moyens de venir à leur secours et de leur demander du travail, les uns par esprit de charité, les autres par calcul. Aussi rien n'est plus stupide que ces décla-mations qui ont pour but d'inspirer aux pauvres la haine du riche, et de leur représenter toute accumulation de capitaux comme un vol, toute grande maison comme une intolérable oligarchie. Autant vaudrait déclamer contre ces grandes rivières qui sont la force, la richesse et l'ornement d'un Etat ; serait-il sensé de désirer que ces masses imposantes, qui portent majestueusement sur leurs flots les richesses du pays et donnent
INTRODUCnOIf. un
des bras in&tigables à Tindustrie, des routes économiques au commerce, se transformassent en mille petits ruisseaux, dont aucun ne pourrait soutenir une barque ni faire mouvoir une usine ? Il est parmi les riches des hommes durs^ cupides, égoïstes. Sans doute ; comme il est parmi les pauvres des ivrognes, des fainéants, des voleurs. Est-ce par la haine etFenvie que les classes laborieuses pourraient crottre en puissance et en dignité^ et partager un jour avec les capitalistes Tempire du marché? Car tout est là, et le travail, la moralité et la prudence peuvent seuls y conduire.
J'ai expliqué ailleurs * quels sont au vrai les rapports actuels des tra-vailleurs avec le capitaliste, et ce que c'est que le salaire proprement dit. J ai cherché à faire comprendre en même temps les services que les gros capitaux rendent au travail, et les dangers dont ils menacent les petits capitaux; enfin je me suis efforcé d'indiquer les moyens naturels, praticables, légitimes qu'on aurait d'échapper à ces dangers tout en profitant de ces services. Je ne puis revenir ici sur ces importantes questions, mais j'éprouve le besoin de répéter que si le moment arrive où les capitaux ne sufBsent plus aux nécessités des travailleurs, la fiEiute n'en est pas aux capitaux, mais aux travailleurs eux-mêmes qui , sans tenir aucun compte des vicissitudes du marché, ont multiplié imprudemment, et dépassé par le nombre tonte demande possible de travail. Ajoutons qu'en supposant même que tous les capitalistes voulussent porter eux-mêmes la peine de l'imprudence des travailleurs, soit en demandant un travail dont ils n'auraient que faire, soit en allouant à un travail utile un salaire supérieur à celui qui est déterminé par les circonstances du marché, ce dévouement si peu probable, si peu naturel ne serait qu'une ruine pour tout le monde, sans profit durable pour personne. Je dis sans profit durable, car le mouvement ascendant de la population ne s'arrêtant pas, au . bout d'un petit nombre d'années le soulagement temporaire qu'on aurait trouvé dans la consommation improductive de tout le capital accumulé ne se retrouverait plus lorsqu'un nouveau désastre viendrait frapper les travailleurs.
Que les classes laborieuses se persuadent enfin que leur avenir est dans leurs mains , et qu'il n'est donné à personne de réaliser l'impossible. Toutes les fois que le nombre des travailleurs dépasse habituellement les forces du capital disponible, la baisse des salaires est inévitable. Que les salaires baissent, les profits restant les mêmes ou s'élevant, ou que les salaires ne baissent qu'après une baisse des profits ; que les ouvriers tombent dans la misère après la ruine des capitalistes, ou qu'ils y tombent les capitalistes conservant leurs richesses, et voyant même leurs revenus s'accroître, toujours est-il que rien ne peut assurer le sort des travailleurs que la prudence et la moralité dans les rapports des deux sexes, et un développement de la population rigoureusement proportionné aux moyens
* C^mts ^économie pUUiquê,
uv INTEODUCnON.
de subsistance doDt les travailleurs peuvent légitimement et selon toute probabilité disposer.
C'est alors que les classes laborieuses pourront s'élever graduellement^ si elles savent en même temps user avec intelligence de leurs forces et de leurs moyens. J'ai montré dans mon Cours d! Economie politique combien chaque famille d'ouvriers pouvait améliorer sa condition par un système équitable de secours mutuels et de dépenses en commun \ c'est là ce qu'il est raisonnable de demander à l'esprit d'association et de con-» fraternité. Dans ces limites, Texemple des communautés religieuses, des monastères est très-bon à proposer. Car l'isolement est funeste à ceux qui ont très-peu à dépenser, à ceux qui ne peuvent pas &ire d'avances, acheter leurs provisions en gros et en temps utile, consacrer beaucoup de temps, beaucoup de soins à leur économie domestique. La multiplication des ménages pour les pauvres est une duperie; et sans rêver une vie absolument commune^ qui ne convient pas à des hommes ayant femme et enfants, et qui tendrait à détruire Tesprit de femille, il est une com* munauté partielle, une communauté d'achats, d'approvisionnements, dé chauffage, de repas, de secours, qui n'a rien d'impossible ni d'immoral, et qui ne dépasse nullement par ses combinaisons l'intelligence des classes laborieuses. Si au lieu de prêter l'oreille aux rêveries des hotnmes à systèmes, elles ne prennent conseil que de leur équité et de leur bon sens naturel, elles pourront multiplier et étendre sans peine les essais déjà réalisés dans cet ordre de faits. Cela ne fait pas de bruit, cela n'a point d'éclat, et n'a pas besoin, pour s'accomplir, d'un Josué qui arrête le cours de la société ; mais aussi sont-ce là des voies qui ne mènent ni h la cour d'assises ni à Charenton. Des associations volontaires , temporaires, de cinq, six, dix familles, plus ou moins, pour mettre en commun, non leur travail, non leur vie tout entière, non ce qu'il y a déplus personnel dans l'homme et de plus intime dans la femille, mais une partie de leurs gains, de leurs dépenses, de leur consommation, de leur vie domestique matérielle et extérieure, dans une vue de secours mutuel^ ne seraient pas seulement pour les travailleurs un moyen de bien-être, mais un moyen d'éducation et de moralité. Peutrêtre verrions-nous un îour autour de ces foyers domestiques agrandis, une partie au moins de ces imprudents ou de ces égoïstes qui peuplent aujourd'hui les plus sales tavernes et grossissent la bourse du cupide marchand qui les empoisonne. C'est là la part que l'homme peut faire à l'esprit d'association. Il ne faut jamais abdiquer sa liberté personnelle, moins encore doiton exiger dans son propre intérêt le sacrifice de la liberté d'autrui.
tout dans les opinions et dans les mœurs de notre temps appelle les classes laborieuses à un avenir phis heureux et surtout plus digne. Le mouvement social de notre époque ne peut se faire par parties détachées, car il ne s'accomplit ni sous les inspiirations exclusives du privilège , ni sous la loi brutale et inique de l'égalité matérielle ; mais au nom de la liberté et de l'égalité civile, et des plus nobles principes de notre nature. Il y a profit, élévation pour tous ; il n'y a eu abaissement pour personne.
INTEODUCTION. LT
Les classes supérieures ont perdu d'odieux privilèges et gagné la liberté. S'il leur est défendu de maltraiter des vilains , elles n'ont plus à craindre les lettres de cachet. L'élévation de la bourgeoisie est le fait le plus saillant de notre civilisation, et celui que nul ne conteste. Cette élévation , les classes laborieuses voudraient-elles la regretter , l'envier î Ce serait un aveuglement. La bourgeoisie procède du travail , et ne se recrute que par le travail. C'est une aristocratie toujours mobile , toujours ouverte et des plus légitimes , car elle est tiUe de ses propres œuvres. Assurément la bourgeoisie n'est nullement disposée à se laisser enlever les richesses qu'elle a gagnées à la sueur de son front. Elle les défendrait avec la même ardeur et la même persévérance qu'elle a mises à les acquérir. Assurément encore, nous ne l'avons pas nié, il se trouve dans les rangs de la bourgeoisie plus d'un impitoyable égoïste. Mais à considérer cette classe en général, qui pourrait sans injustice méconnaître ses sympathies pour les classes laborieuses , et la vivacité avec laquelle elle se porte à tout ce qui peut contribuer à leur bien-être et à leur avancement?
Cet élan est commun à toutes les classes ; il est le résultat d'un sentiment général , une des marques de notre civilisation. Sous ce point de vue, tous ces systèmes, tous ces projets qui se sont produits de nos jours, et qui peuvent tous se résumer sous le nom d'organisation du travail , toute cette politique socialiste , dans laquelle on a vu jusqu'à des esprits éminents faire des excursions heureusement rapides et fugitives , sont un fait digne d'attention. C'est encore là une expression, à la vérité exagérée , du sentiment général qui anime la société* Tout mouvement social , politique , économique , littéraire , peu importe, est précédé par quelques avant-coureurs , enfants aventureux qui ne savent pas trop ce qu'ils proclamient ni tout ce qui les suit , et il laisse toujours derrière lui des hommes lourds et engourdis qu'on pourrait comparer à ces cétacés que le flot abandonne sur la grève, s'ils ne se faisaient surtout remarquer par leurs impuissantes criailleries. Les uns et les autres, les premiers par leurs emportements , les seconds par leur désespoir , attestent également que le mouvement est réel. La société en s'élevant n'entend pas plus laisser en arrière les classes laborieuses qu'elle ne veut leur confier la direction du mouvement et se mettre à leur suite '.
L'essentiel est que les travailleurs comprennent leurs intérêts et le vrai de la situation. Le travail est libre, et il n'est plus donné à personne de l'asservir. Au lieu de s'en plaindre, le travailleur doit en être fier, car sans liberté il ne serait, comme l'ouvrier des Antilles, qu'une bête de soname, une des têtes d'un troupeau. Mais la liberté, avec ses avantages et sa dignité, a aussi ses angoisses et ses dangers. Elle élève et soutient les âmes saines et les esprits prévoyants; elle égare les âmes corrompues et les esprits faibles et téméraires. Voyez ces boui^eois qui nous apparaissent aujourd'hui si heureux , si riches , si puissants; com-
1 Ceci était écrit en 1844. [Jph. G.)
pn INTRODUCTION.
ment se sont-ils élevés? Quelles luttes n'ont-ils pas d& soutenir! Avaient-ils affaire , comme les travailleurs de nos jours , à une société amie , bienveillante, généreuse ? Avaient-ils pour eux les sympathies universelles , Tesprit de leur siècle ? Us étaient entourés d'ennemis ; ils devaient croître et grandir au milieu d'une caste qui les foulait aux pieds, dont le cœur était de fer et la main toujours armée du glaive et du bâton. Et cependant où est aujourd'hui cette horrible féodalité qui les écrasait de son mépris, et qui, comme le patricien romain , se regardant tanquam è cœlo demism^ ne voyait dans toute union des deux races que l'accouplement monstrueux de l'homme avec la brute I
Tels ont été les résultats du travail, de l'ordre, d'une persévérance soutenue et patiente, et d'une inébranlable prudence ; de ces qualités et de ces vertus auxquelles Halthus et ses disciples appellent aujourd'hui les travailleurs.
On dira peut-être que les travailleurs s'aidaient alors de moyens artificiels, tels que les corporations, les jurandes, les maîtrises. Sans doute ces moyens étaient alors une nécessité, mais une nécessité politique. Une protection particulière était indispensable lorsque les pouvoirs publics étaient impuissants et n'offraient de sécurité à personne. Veut-on nous rendre aujourd'hui toutes ces entraves? Qu'on nous rende donc en même temps la féodalité. La bannière des corporations ne peut raisonnablement se déployer que contre la bannière du privilège armé. Faut-il organiser une défense et s'en imposer les charges lorsque toute attaque a disparu? Les jurandes et les maîtrises n'ont pas été une institution générale. Là même où elles existaient, elles étaient loin d'embrasser tous les métiers et toutes les professions. Le progrès, au contraire, a été général, et si Ton veut y regarder avec attention, on reconnaîtra qu'il a été plus rapide encore là où ces institutions n'entravaient pas les travailleurs.
La liberté n'a pas besoin de secours artificiels. Elle ne demande à l'homme pour l'élever que l'emploi des nobles facultés que la Providence lui a départies. Être libre veut dire être raisonnable. La brute n'a pas la liberté ; et l'homme qui, dans les actes importants de la vie, se livre aveuglément à ses appétits et imite la brute , abdique par cela même toute liberté comme toute dignité.
Rossi *•
' Pellegrino Rossl avait commencé sa réputation à Genève, où il professait avec une grande distinction le droit, Thistoire et Péconomie politique, et où il avait été nommé député à la diète. Venu en France après la révolution de 1830 , P. Rossi a été sucoccssivement profe^eur d'économie politique au collège de France, et de droit constitutionnel à TEcolc de droit, membre du conseil de FUniversîté, pair de France et ambassadeur à Rome. Devenu ministre de Pie IX après les évémîmenl» de ISiS, il est mort assassiné, le 16 novembre de la même année. Il a publie un Traiié du droit pénal, 3 vol., 188». et une partie de son Cours d'économie polUique, a vol., 1840. Il a écrit la notice qu'on vient de lire, spécialement pour la Collection des principaux économistes. (JjpA. G.)
PRÉFACE MI8£ EN TÈTE DE LA DEUXIÈME ÉDITION^ i YOl. iD-4". 4803.
La première édition de cet ouvrage parut eu 1798. Ce fut un écrit de M. Godwin (1) qui me mit la plume à la main, comme je l'annonçai dès lors dans ma préface. Je suivis Timpulsion du moment, et j'employai les matériaux que j'avais^ ma portée à la campagne où je vivais. Hume, Wallace, Adam Smith, Price, furent ceux qui me servirent de guides. Leurs ouvrages sont les seuls qui aient pu m'aider il développer le principe auquel je me suis attaché. J'avais en vue de l'appliquer k développer cerlaius systèmes relatifs k la perfectibilité de Thomme et de la société, qui fixaient à celte époque l'attention publique.
Dans le cours de cette discussion, je fus conduit k examiner quels sont les effets de ce même principe sur Tétat de la sociélé, telle qu'elle existe réellement. 11 me parut que c^élait en grande partie k cette cause que Fou pouvait, en tout pays, attribuer la misère et le malheur (2j des classes inférieures du peuple, ainsi que rinutilité des efforts faits jusqu'ici par les classes supérieures pour soulager leurs souffrances. Plus je considérai mon sujet sous ce point de vue, plus il me parut acquérir d'importance. Cesenliment, joint k l'attention que le public avait accordée à mon Essai, m'engagea k me livrera quelques recherches historiques, pour reconnaître l'influence du principe de population sur l'éUit passé et présent de la société. En jetant ainsi un nouveau jour sur le sujet que j'avais embrassé, en l'envisageant dans toute son étendue, et prenant l'expérience pour guide dans mes applications.
(I) Inséré dam ton Inqmr^r ou Explorateur , et ioUtuIé : Buai sur V avarice et la prodiçaliti. Plus tard, en ISIO, Godvin réfuta Maltbnt, et publia ses Recherchés sur la poptUalion, M. Constancio en a donné, en 1811, une traduction en 2 volumes; c*est une œuvre écrite avec rsillerie et une grande verve. Il est asseï curieux que Is première réfutation de la doctrine de Maltbus n'ait été produite que ▼ingl ans après et par le même publiciste dont les opinions Tavaient fait naître. Les Nouvelles Idées sur la Population, de M. Alex. Bverett, avec des remarques sur les théories de Maltbus et de Godirin, sont encore postérieures. [Jph, G.)
(î) Malheur est le mot par lequel, après mare réflexion, nous nous sommes déterminés à traduira constamment celui de Misery^ quoiqu'en quelques occasions le mot Misère puisse trèt-bien le remplacer, comme on en peut juger par la note sur le cbapiire ii, du livre f, page 15, où Tauteur dit que le malheur, misery^ est eu général la suite du vice. Le mot misère déterminerait ici un tensfiiox. (Nota des traducUurs )
^ ÊDITIOU. i
Je me flattais d'obtenir des résultats plus utiles dans la pratique et de rendre plus durable l'impression que de telles vérités pouvaient produire.
En me livrant à ces recherches, je m'aperçus qu'on avait beaucoup plus fait en ce genre que je ne l'imaginais à l'époque où je publiai la première édition de mon Essai. La misère et le malheur causés par un accroissement de population trop rapide avaient été vus distinctement; et de Tiolents remèdes k ces maux avaient é\é indiqués, dès le temps de Platon et d'Aristote. Très-récemment ce sujet a été traité par quelques économistes français; par Montesquieu occasionnellement; et parmi les écrivains anglais, par Franklin, sir S. Steuart, M. Arthur Young et M. Townsend. Ces auteurs en ont parlé si clairement, qu'on ne saurait dire pourquoi ils n'ont pas réussi à exciter l'attention sur cet objet.
Il restait toutefois beaucoup à faire. Indépendamment de la comparaison entre l'accroissement de la population et celui de la nourriture, qui n'avait pas été ex-, posée peut-être avec assez de force et de précision , quelques parties du sujet, au nombre des plus intéressantes et des plus curieuses, avaient été totalement négligées ou traitées très-superficiellement. On avait bien établi très- distinctement, que la population doit toujours être maintenue au niveau des moyens de subsistance, mais on s'était peu occupé des différents moyens par lesquels ce niveau peut être maintenu. Du reste, on ne s'était point attaché k suivre en détail les conséquences du principe, et en particulier les résultats pratiques qu'on peut en tirer, lorsqu'on examine avec soin l'influence qu'il a sur toute l'existence sociale.
Ces points sont ceux sur lesquels je me suis le plus étendu dans cet Essai. La forme que je lui ai donnée en fait un nouvel ouvrage. Et je l'aurais probablement publié comme tel, en en détachant le petit nombre de chapitres de la première édition qui s'y trouvent textuellement répétés, si je n'avais désiré qu'il contint l'ensemble de mes raisonnements, et que l'on pût lire ce second écrit sans être obligé de recourir sans cesse au premier.
Ceux qui connaissent dès longtemps ce sujet , ou qui ont lu avec attention la première édition de cet E&sai , trouveront peut-être que je suis entré dans trop de détails sur quelques points, et que j'ai fait des répétitions inutiles, /'ai commis des fautes de ce genre, en partie parce que je n^ai pas su les éviter, et en partie parce que je ne l'ai pas voulu. Quand j'ai considéré l'état de la société en différents pays, et que j'ai tiré de cette contemplation des conséquences toujours semblables, j'ai trouvé fort difficile de les énoncer sans commettre des répétitions. Et dans la partie de mes recherches où je me suis vu conduit à des résultats qui s'écartent beaucoup de la manière de penser commune et habituelle, il m'a semblé que, pour parvenir à opérer la conviction, pour en concevoir même la plus légère espérance, il était indispensable de présenter ces résultats à Tesprit de mes lecteurs à différentes reprises, en les reproduisant chaque fois que l'occasion pouvait m'y inviter. Cest volontairement que je renonce à toute prétention d'auteur, relativement k la forme de la composition. Je sacrifie sans regret cet avantage à l'espérance de faire quelque impression sur un plus grand nombre de lecteurs.
Le principe général que j'ai posé est si incontestable, que, si je m'en étais tenu & l'exposer d'une manière abstraite, et à présenter quelques vues rapides, je me serais retranché dans une forteresse imprenable, et mon ouvrage, sous cette forme, aurait eu une apparence plus respectable. Mais quoique les vues générales soient utiles aux progrès de la vérité, elles ont rarement sur la pratique beaucoup d'infl encp. Il m'a donc paru que je ne pouvais bien traiter un tel stgct, en suivant toutes les conséquences de mes principes, et en les déduisant clairement, quelles
qa'elles puissent être. Je ne me dissimule point que celte méthode ouvre U porte aux objections, et m'expose moi-même à la critique. Mais je me console, en pensant que les erreurs mêmes dans lesquelles je serai tombé deviendront utiles en répandant de plus en plus, par la réfutation qui en sera faite, un sujet si intime* ment lié au bonheur de la société.
Dans cette nouvelle édition, j'ai admis un obstacle à la population qui ne peut être compris sous les noms de vice et de malheur. J'ai aussi adouci quelques traits de la première édition. Je l'ai fait pour des raisoDS qui m'ont paru justes et solides. Quant à ce que j'ai dit des progrès futurs de la société, j'espère n'être pas démenti par l'expérience du passé. Si quelques personnes persistent à croire que tout obstacle à la population est un mal pire que les maux auxquels il remédie, elles adopteront sans doute dans toute leur force les conséquences que j'en tirais dans la première publication de cet Essai. Lorsqu'on embrasse cette opinion, on est forcé d'envisager la misère et le malheur, auxquels sont en butte les cUuBses inférieures du peuple, comme des maux irrémédiables.
J'ai tâché d'éviter avec soin les erreurs de fait et de calcul. S'il m'en est échappé quelques-unes, elles sont de nature à ne pas affecter essentiellement le fond de mes raisonnements.
Bans l'abondance des matériaux qui s'offraient k moi en exposant la première partie de mon si^y^t, je n'ose me flatter d'avoir fût toujours le meilleur dioix, ni d'avoir suivi l'ordre le plus clair. J'espère que ceux de mes lecteurs pour qui les questions morales et politiques ont de l'intérêt excuseront l'imperfection de l'ouvrage en laveur de la nouveauté et de l'importance du sujet.