CHAPITRE I. — EXPOSITION du sujet. — rapport de l'accroissement de f
POPULATION ET de LA NOURRITURE.
Si I^on cherchait à prévoir quels seront les progrès futurs de bt sociétéy il s'offrirait uaturellement deux questions à examiner :
i^ Quelles sont les causes qui ont arrêté jusquMct les progrès des hommes, ou raccroissement de leur bonheur?
S"» Quelle est la probabilité d'écarter, en tout ou en partie, ces causes qui font obstacle à nos progrès ?
Cette recherche est beaucoup trop vaste, pour qu'un seul individu puisse s'y livrer avec succès. L'objet de cet Essai est principalement d'examiner les effets d'une grande cause, intimement liée à la nature humaine, qui a agi constamment et puissamment dès l'origine des sociétés, et qui cependant a peu fixé raltention de ceux qui se sont occupés du sujet auquel elle appartient. A la vérité, on a souvent reconnu
(1) Ce mol, appliqué k lapopulalion, exprime tout ce qui arrêle son arcrois-ement. Il répond au mol anglais chech, qui n'a pas en français son correspondant exact. [Note des traducteurs.)
fl LIVRE I. — CHAPITRE I.
et constaté les faits qui démontrent Faction de cette cause, mais on n'a pas TU la liaison naturelle et nécessaire qui existe entre elle et quelques effets remarquables ; quoiqu'au nombre de ces effets il faille probablement compter des vices, des malheurs, et cette distribution trop inégale des bienfaits de la nature que les hommes éclairés et bienyeillants ont de tout temps désiré de corriger.
La cause que j'ai en vue est la tendance constante qui se manifeste dans tous les êtres vivants à accroître leur espèce, plus que ne le comporte la quantité de nourriture qui est à leur portée.
C'est une observation du docteur Franklin, qu'il n'y a aucune limite à la faculté productive des plantes et des animaux, si ce n'est qu'en augmentant en nombre ils se dérobent mutuellement leur subsistance. Si la face de la terre, dit-il, était dépouillée de toute autre plante, une seule espèce, par exemple le fenouil, suffirait pour la couvrir de verdure; et s'il n'y avait plus d'autres habitants, une seule nation, par exemple la nation anglaise, en peu de siècles l'aurait peuplée (1).
Cela est incontestable. La nature a répandu d'une main libérale les germes de la vie dans les deux règnes, mais elle a été économe de place et d'aliments. Sans cette réserve, en quelques milliers d'années, des millions de mondes auraient été fécondés par la terre seule ; mais une impérieuse nécessité réprime cette population luxuriante, et Thomme est soumis à sa loi, comme tous les êtres vivants.
Les plantes et les animaux suivent leur instinct, sans être arrêtés par la prévoyance des besoins qu'éprouvera leur progéniture. Le défaut de place et de nourriture détruit, dans ces deux règnes, ce qui natt au delà des limites assignées à chaque espèce.
Les effets de cet obstacle sont, pour l'homme, bien plus compliqués. Sollicité par le même instinct, il se sent arrêté par la voix de la raison, qui lui inspire la crainte d'avoir des enfants aux besoins desquels il ne pourra point pourvoir. S'il cède à celte juste crainte, c'est souvent aux dépens de la vertu. Si au contraire l'instinct l'emporte, la population croit plus que les moyens de subsistance. Mais dès qu'elle a atteint ce terme, il faut qu'elle diminue. Ainsi, la difficulté de se nourrir est un obstacle toujours subsistant à l'accroissement de la population humaine : cet obstacle doit se faire sentir partout où les hommes sont rassemblés, et s'y présenter sans cesse sous les formes variées de la misère et du juste effroi qu'elle inspire.
On se convaincra que la population a cette tendance constante à s'ac-
(i) Franklin' s MUtrell, p. 0.