EXPOSITION DU SUJET
croUre au delà des moyens de subsistance, et qu'elle est arrêtée par cet obstacle, si Ton parcourt, sous ce point de vue, les différentes périodes de Texistence sociale. Mais ayant d'entreprendre ce travail, et pour y jeter plus de clarté, essayons de déterminer, d^une part, quel serait Taccroissement naturel de la population, si elle était abandonnée à ellemême sans aucune gêne ; et d*autre part, quelle peut être Taugmentation des productions de la terre dans les circonstances les plus favorables à l'industrie productive.
On accordera sans peine, qu*il n'y a aucun pays connu oii les moyens de subsistance soient si abondants, et les mœurs si simples et pures, que jamais la difficulté de pourvoir au besoin d'une famille n'y ait empêché ou retardé les mariages ; que jamais les vices des grandes villes* les métiers insalubres, ou Fexcès du travail, n'y aient porté atteinte à la vie. Ainsi, nous ne connaissons aucun pays où la population ait pu croître sans obstacle.
On peut dire qu'indépendamment des lois qui établissent le mariage, la nature et la vertu s'accordent à prescrire à Fhomme de s'attacher de bonne heure à une seule femme ; et que si rien ne mettait obstacle à l'union permanente qui serait la suite naturelle d'un tel attachement, ou si des causes de dépopulation ne se faisaient sentir ensuite, on devrait s'attendre à voir la population s'élever bien au delà des bornes que nous Pavons vue atteindre»
Dans les États du nord de T Amérique, oii les moyens de subsistance ne manquent point, où les mœurs sont pures, et où les mariages précoces sont plus faciles qu'en Europe, on a trouvé que la population, pendant plus d'uu siècle et demi, avait doublé plus rapidement que tous les vingt-cinq ans (1). Et néanmoins, pendant ce même intervalle de temps, on avait vu, en quelques villes, le nombre des morts excéder celui des naissances (2) ; en sorte qu'il fallait que le reste du pays leur fournît constamment de quoi remplacer leur population : ce qui indique clairement que l'accroissement y était plus rapide que la moyenne générale.^
Dans les établissements de l'intérieur, où l'agriculture était la seule occupation des colons, et où l'on ne connaissait ni les vices, ni les tra-
(1) Quelques estimations et calculs récents prouvent que, depuis le premier établissement en Amérique jusqu'à Tannée 4800, la période de doublement a été d'un peu plus de vingt ans. Voyez une note sur Taccroissement de la population en Amérique, au liv. Il, chap. xiu. {Note de l'auteur.)
(î) Prie* 8 Obierv. on /levers. Pay., 1. 1, p. 274, édit. in4'*.
s LIVRE I. — CHAPITRE I,
vaux malsains des villes, on a trouvé que la population doublait en quinze ans (1). Cet accroissement, tout grand qu*il est, pourrait sans doute Tétre bien davantage, si la population n'éprouvait point d'obstacle. Pour défricher un pays nouveau, il faut souvent un travail excessif ; de tels défrichements ne sont pas toujours fort salubres : d'ailleurs les sauvages indigènes troublaient quelquefois ces entreprises par des incursions, qui diminuaient le produit de Tindustrieux cultivateur^ et coûtaient même la vie à quelques individus de sa famille.
Selon une table d^Enler, calculée diaprés une mortalité de 1 sur 36, si les naissances sont aux morts dans le rapport de 3 à 1, la période de doublement sera de douze années et 4/5"^* seulement (2). El ce n'est point là une simple ^supposition, mais elle s'est réalisée plus d'une fois pendant de courts intervalles de temps.
Sir W. Petty croit qu'il est possible, à la faveur de certaines circonstances particulières, que la population double en dix ans (3).
Mais pour nous mettre à l'abri de toute espèce d'exagération, nous prendrons pour base de nos raisonnements l'accroissement le moins rapide ; accroissement prouvé par le concours de tous les témoignages, etqu*on a démontré provenir du seul produit des naissances.
Nous pouvons donc tenir pour certain que y lorsque la population n^est arrêtée par aucun obstacle^ elle va doublant tous les vingt-cinq anSf et croit de période en période selon une progression géométrique.
U est moins aisé de déterminer la mesure de l'accroissement des productions de la terre. Mais au moins nous sommes sûrs que cette mesure est tout à fait différente de celle qui est applicable à l'accroissement de la population. Un nombre de mille millions d'hommes doit doubler en vingt ans par le seul principe de population, tout comme on nombre de mille hommes. Mais on n'obtiendra pas avec la même facilité la nourriture nécessaire pour alimenter l'accroissement du plus grand nombre. L'homme est assujetti à une place limitée. Lorsqu'un arpent a été ajouté à un autre arpent, jusqu'à ce qu'enûn toute la terre fertile soit occupée, l'accroissement de nourriture dépend deii'amélioration des terres déjà mises en valeur. Cette amélioration, par la nature de toute espèce de sol, ne peut faire des progrès toujours croissants ; mais ceux qu'elle fera, au contraire, seront de moins en moins considérables : tandis que la population, partout où elle trouve de quoi
(i) Pric'sObs., 1. 1, p. 282. — (2) Voy. celle table, à la fin du chap. xi, liv. II. (3) Polit. Àrlthm,,^,ik,