EXPOSITION DU SUJET
subsister, ne reconnatt point de limites» et que ces accroissements détiennent une cause active d'accroissements nouveaux.
Tout ce qu'on nous dit de la Chine et du Japon donne lieu de douter que tous les efforts de Tindustrie humaine pussent réussir à y doubler le produit du soU en prenant même la période la plus longue. A la vérité, notre globe offre encore des terres sans culture et presque sans habitants; mais on peut contester le droit d^exterminer ces races éparses, ou de les contraindre à s'entasser dans une partie retirée de leurs terres, insuffisante à leurs besoins. Si Ton entreprend de les civiliser et de diriger leur industrie, il faudra y employer beaucoup de temps : et comme» pendant ce temps, Taccroissement de la population se réglera sur celui de la nourriture, il arrivera rarement qu*une grande étendue de terrains abandonnés et fertiles soit mise tout à coup en culture par des nations éclairées et industrieuses. Enfin , lors même que cet événement aurait lieu, comme il arrive par rétablissement de nouvelles colonies, cette population, croissant rapidement et en progression géométrique, s'imposera bientôt des bornes à elle-même. Si TAmérique continue à croître en population, comme on n'en saurait douter, quoique avec moins de rapidité que dans la première période des établissements qu*on y a formés, les indigènes seront toujours plus repoussés dans Tintérieur des terres, jusqu'à ce qu'enfin leur race vienne à s'éteindre.
Ces observations sont, jusqu'à un certain point, applicables à toutes les parties de la terre ou le sol est imparfaitement cultivé. 11 ne pourrait entrer dans l'esprit, même un seul instant, de détruire et d'exterminer la plupart des habitants de l'Asie et de l'Afrique. Civiliser les tribus diverses des Tartares et des nègres, et diriger leur industrie, serait sans doute une entreprise longue et difficile, d*un succès d'ailleurs variable et douteux.
L'Europe n'est point aussi peuplée qu'elle pourrait l'être. C'est en Europe qu'il y a quelque lieu d'espérer que l'industrie peut être mieux dirigée. En Angleterre et en Ecosse, on s'est beaucoup livré à l'étude de l'agriculture : et cependant, dans ces pays même il y a beaucoup de terres incultes. Examinons à quel point le produit de cette tie serait susceptible d'accroissement dans les circonstances les plus favorables qu'on puisse feindre.
Si nous supposons que, par la meilleure administration et par les encouragements les plus puissants donnés aux cultivateurs, le produit des terres y pourrait doubler dans les premières vingt-cinq années, il est probable que nous irons au delà de la vraisemblance ; et cette sup-
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position paraîtra excéder les bornes que Ton peut raisonnablement assigner à un tel accroissement de produit.
Dans les vingt-cinq années qui suivront, il est absolument impossible d*espérer que le produit suive la même loi, et qu'au bout de cette seconde période le produit actuel se trouve quadruplé : ce serait heurter toutes les notions que nous avons acquises sur la fécondité du sol. L'amélioration des terres stériles ne peut être que Teffet du travail et du temps ; et il est évident, pour ceui qui ont la plus légère connaissance de cet objet, qu'à mesure que la culture s*étend les additions annuelles qu'on peut faire au produit moyen vont continuellement en diminuant avec une sorte de régularité. Pour comparer maintenant l'accroissement de la population à celui de la nourriture, usons d'une supposition qui, quelque inexacte qu'elle soit, sera du moins manifestement plus favorable à la production de la terre qu'aucun résultat de l'expérience.
Feignons que les additions annuelles qui pourraient être faites au produit moyen, ne décroissent point et restent constamment les mêmes, en sorte que chaque période de vingt-cinq ans ajoute au produit annuel de la Grande-Bretagne une quantité égale à tout son produit actuel. Assurément le spéculateur le plus exagéré ne croira pas qu'on puisse supposer davantage : car cela suffirait pour convertir en peu de siècles tout le sol de l'île en jardin.
Appliquons cette supposition à toute la terre, en sorte qu'à la fin de chaque période de vingt-cinq ans toute la nourriture que fournit actuellement à l'homme la surface entière du globe soit ajoutée à celle qu'elle pouvait fournir au commencement de la même période. C'est plus, assurément, que tout ce qu'on a droit d'attendre des efforts les mieux dirigés de l'industrie humaine.
Nous sommes donc en état de prononcer, en partant de l'état actuel de la terre habitée, que les moyens de subsistance^ dans les circonstances les plus favorables à Vindiutrie, ne peuvent jamais augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique.
La conséquence inévitable de ces deux lois d'accroissement comparées est assez frappante. Portons à onze millions la population de la Grande-Bretagne, et accordons que le produit actuel de son sol suffit pour maintenir une telle population. Au bout de vingt-cinq ans, la population serait de vingt-deux millions ; et la nourriture, étant aussi doublée, suffirait encore à son entretien. Après une seconde période de vingt-cinq ans, la population serait portée à quarante-quatre millions, et les moyens de subsistance n'en pourraient plus soutenir que trente-
EXPOSITION DU SUJKT. {{
trois. Dans la période suivante, la population, arrivée à quatre-vingthuit millions, ne trouverait des moyens de subsistance que pour la moitié de ce nombre. A la fin du premier siècle, la population serait de cent soixante-seize millions, et les moyens de subsistance ne pourraient suffire à plus de cinquante-cinq millions; en sorte qu'une population de cent vingt-un millions d*hommes serait réduite à mourir de faim.
Substituons à cette île, qui nous a servi d'exemple, la surface entière de la terre ; et d*abord on remarquera qu*il ne sera plus possible, pour éviter la famine, d*avoir recours à Témigration. Portons à mille millions le nombre des habitants actuels de la terre : la race humaine croîtrait comme les nombres 1, 2, 4» 8, 16, 32, t)4, 128, 256 ; tandis que les substances croîtraient comme ceux-ci : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8 , 9. Au bout de deux siècles , la population serait aux moyens de subsistance comme 256 est à 9 ; au bout de trois siècles, comme 4,096 est à 13, et après deux mille ans, la différence serait immense et comme incalculable.
On voit que, dans nos suppositions, nous n'avons assigné aucune limite aux produits de la terre. Nous les avons conçus comme susceptibles d*une augmentation indéfinie, comme pouvant surpasser toute grandeur qu'on voudrait assigner. Dans cette supposition même» le principe de population, de période en période, l'emporte tellement sur le principe productif des subsistances, que, pour maintenir le niveau, pour que la population existante trouve des aliments qui lui soient proportionnés, il faut qu'à chaque instant une loi supérieure fasse obstacle à ses progrès ; que la dure nécessité la soumette à son empire ; que celui, en un mot, de ces deux principes contraires, dont Taclion est si prépondérante, soit contenu dans certaines limites (1).
(1) Ce premier chapitre eBt la base de l'édifice élevé dans les suivants. Aussi a4-ii été attaqué vivement par ceux qui ont à cœur de renverser tout l'édifice. M. Godwin a été jusqu'à prétendre que Taccroissement de la population des États- Unis devait être attribué en entier à l'immigration , et en a conclu que le fait d'un doublement en vingt-cinq ans, par le seul principe de population, tel que l'admet M. Malthus, est totalement erroné.
Indépendamment de l'extrême légèreté de cette assertion, relative à l'immigration, et des faits opposés qui la détruisent, nous croyons devoir dire un mot de l'inutilité d'une telle attaque.
Accordons que la population de l'Amérique ne double pas en vingt-cinq ans en vertu du seul principe de population. Admettons même, si l'on veut, que parce principe seul elle ne reçoit aucun accroissement. Qu'en résulte-t-il qui puisse faire objection à la théorie qui repose sur ce chapitre? Supposons qu*en Amérique
n LIVRE I. — CHAPITRE H.
CHAPITRE H. — DES obstacles généraux oui s'opposent a l'accroissement de la