OBSTACLES GÉNÉRAUX A LA POPULATION
L*obstacle privatif (1), en tant qu'il est volontaire, est propre à Tespèce humaine et résulte d'une faculté qui la distingue des brutes ; savoir, de la capacité de prévoir et d^apprécier des conséquences éloignées. Les obstacles qui s*opposent à Taccroissement indéGni des plantes et des animaux privés de raison sont tous d'une nature destructive; ouy s*ils sont privatifs, ils n'ont rien de volontaire. Mais rhomme, en regardant autour de lui, ne peut manquer d*étre frappé du spectacle que lui oGTrent souvent les familles nombreuses. En comparant ses moyens de subsistance, qui n*excèdent guère la mesure de ses besoins, avec le nombre des individus entre lesquels il en faudra faire le partage (nombre qui peut bien s'élever jusqu'à sept ou huit, sans que ses moyens soient fort accrus), il éprouve une juste ^^rainte de ne pouvoir faire subsister les enfants qu'il aura fait naître. Tel doit être Tobjet de son inquiétude dans une société fondée sur un système d'égalité, s'il peut en exister de pareilles. Dans Tétat actuel, d'autres considérations se présentent. Ne court-il point le risque de perdre son rang, et d'être forcé de renoncer à des habitudes qui lui sont chères ? Quelle occupation ou quel emploi sera à sa portée ? Ne faudra • t-il point qu'il s'impose un travail plus pénible, ou qu'il se jette dans des entreprises plus difficiles que ne l'exige sa situation présente? Ne sera-t-il point dans l'impossibilité de procurer à ses enfants les avantages d'éducation dont il a pu jouir lui-même ? Est-il assuré que, si leur nombre s'accrott, tous ses elTorts pourront suffire pour les mettre à l'abri de la misère et du mépris qui marche à sa suite? Ne faudrat-il point enfin, pour dernière ressource, renoncer à l'indépendance dont il s'honore, et avoir recours aux dons toujours insuffisants de la charité ?
De telles réflexions sont faites pour prévenir, et préviennent en effet dans tonte société civilisée, beaucoup d'établissements. Elles empêchent un grand nombre de mariages précoces, et s'opposent à cet égard au penchant de la nature.
S'il n'en résulte pas des vices, c'est le moindre des maux que produffie le principe de population. Une contrainte imposée à nos penchants, et surtout à l'un de ceux qui ont sur nous le plus d'empire, produit sans doute momentanément un sentiment pénible. Mais ce mal
(i) Malliius a écrii préventive check dans le premier cas, ei positive check dans le second. MM. Prévost ont Udià\x\\. préventive ^t privatif ; mais on eûl toul aussi bien compris, si ce n'esl mieux, la Iraduclion liUérale : obstacles préventifs, La seconde dénomination n'est pas heureuse, et il est évident qu'il vaut mieux employer le moidestructifà^s traducteurs, ou celui de reprew?/ conseillé par Rossi. (Jph, G.)
est éyidemment très-petit, si od le compare à ceux que produisent les autres obstacles par lesquels la population est arrêtée. G*est une privation de la même nature que tant d'autres que doit se prescrire un agent moral.
Quand cette contrainte engendre le vice» les maux qui en sont la suite frappent tous les regards. Le dérèglement des mœurs, porté au point d'empêcher la naissance des enranls, semble avilir la nature humaine et lui ravir sa dignité. 11 produit cet effet sur les hommes, et 3 plus le caractère des femmes ; il en efface les traits les et qui constituent sa nature. A quoi il faut ajouter que, ersonnes malheureuses, il n'y en a point peut-être qui ie à plus de maux et plongées dans une plus profonde s déplorables victimes de la prostitution dont les grandes villes abondent.
Lorsque la corruption devient générale et s'étend à toutes les classes de la société, son effet inévitable est d'empoisonner la source du bonheur domestique ; d'affaiblir les liens d*affection qui unissent entre eux les époux, et ceux par lesquels la nature attache les parents aux enfants qui leur doivent le jour ; de nuire enfin aux soins de Féducation. Ce sont là sans doute des causes actives, qui tendent à diminuer le bonheur de la société et qui portent à la vertu une fâcheuse atteinte. Ces maux sont en particulier le résultat des artifices qu'exige la conduite d'une intrigue et des moyens employés pour en cacher les suites; car il n'y a aucune sorte de vices auxquels de telles pratiques n'entraînent.
Les obstacles destructifs qui s'opposent à la population sont d*une nature très-variée. Us renferment toutes les causes qui tendent de quelque manière à abréger la durée naturelle de la vie humaine par le vice ou par le malheur. Ainsi on peut ranger sous ce chef toutes les occupations malsaines, les travaux rudes ou excessifs et qui exposent à l'inclémence des saisons, Textrême pauvreté, la mauvaise nourriture des enfants, l'insalubrité des grandes villes, les excès de tout genre, toutes les espèces de maladies et d'épidémies, la guerre, la peste, la famine.
Si l'on examine les obstacles à l'accroissemt^nt de la population que j'ai classés sous deux chefs généraux, et que j'ai nommés privatifs et destructifs, on verra qu'ils peuvent se réduire aux trois suivants : la contrainte morale, le vice et les souffrances.
Parmi les obstacles privatif, l'abstinence du mariage, jointe à la chasteté, est ce que j'appelle contrainte morale {moral restraint) (1).
(1) J'emploie ici le mot moral dans un sens limité. J'entends par contrainte mo-
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Le libertinage, les passioas contraires au vceu de la natore* la violation da lit nuptial, en y joignant tous les artiOces employés pour cacher «les suites des liaisons criminelles ou irrégulières, sont des obstacles pri- Tatib qui appartiennent manifestement à la classe des vices (1).
Parmi les obstacles destructifs, ceux qui paraissent une suite inévitable des lois de la nature composent exclusivement cette classe que je désigne par le mot de maih€ur{fn%sery) (2). Ceux au contraire que nous
nie cdle qu'un homme s'impose k Tégard du mariage par un motif de prudence, lorsque sa coDduile pendant ce temps est strictement morale. Jfe me suis appliqué dans cet ouvrage k ne m^écarter jamais de ce sens. Lorsque j'ai eu occasion de parler de la contrainte que l'on s'impose à l'égard du mariage, sans avoir égard aux suites d'une telle contrainte, je l'ai appelée tantôt une contrainte prudente, tantôt une partie de l'obstacle privatif, dont elle est sans contredilla branche principale.
Od a dit qu'en parcourant les différentes périodes de la société je n'avais pas donné assez d'importance à l'effet privatif de la contrainte morale et à l'influence de cette disposition pour prévenir Taccroissement de la population, liais si l'on fait attention au sens limité que je viens d'indiquer, je crains bien qu'on ne trouve que j'ai eu raison d'envisager l'action de cette cause comme étant aussi peu active que je Tai représentée. Je m'estimerais heureux de croire que je me suis trompé à cet égard. {Note de tauteur.)
Contrainte morale. Ce mot est une traduction imparfaite de l'anglais moral restraint» C'est la vertu qui consiste à ne point se marier quand on n'a pas de quoi fure subsister une famille, et toutefois à vivre dans la chasteté. L'auteur distingue la contrainte morale (moral reHrain^ de la simple prudence {prudential restraint)j en ce que celle-ci ne suppose pas nécessairement Tobservation rigoureuse des lois de la chasteté. Le mol con/rain/e est ici relatif à la gêne que l'on s'impose à soi-même. Contrainte^ selon TAcadémie, se dit de la retenue que le respect et la considération exigent d'avoir ; comme dans cette phrase : < C'est une grande contrainte que d'être obligé de se taire dans certaines occasions. > Contraindre^ dit ce même dictionnaire, signifie quelquefois gêner quelqu'un, l'obliger à quelque sorte de retenue, qui l'empêche de faire ce qu'il voudrait, ce qui serait de son goût. On dit d'un homme : « Il est fort libre de son naturel, mais il sait bien se contraindre quand il en est besoin. > (Note de* traducteurs.)
(\) Il ne faut pas oublier que ce mot peut être remplacé par misère, et qu'il ré« pond au root mùery employé par Malthus. (Jph. G.)
(2) Conune le malheur est la conséquence générale du vice, et comme c'est précisément à cause de cette conséquence qu'une action particulière et déterminée est nommée vice, on pourrait croire que le mot malheur serait ici suffisant, et qu'il est inutile d'en joindre un autre. Mais en supprimant le mot vice, nous introduirions une grande confusion dans le langage et dans les idées. Il nous faut un mot qui serve h distinguer cette classe d'actions dont la tendance générale est de produire le malheur, et qui, dans leur effet immédiat, ont quelquefois un résultat tout eontraire;salisfaire ses passions est, quanta l'effet immédiat, se procurer le bonheur el non le malheur. Et même, en certains cas, les suites éloignées d'une telle conduite
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faisons évidemment naître nous-mêmes, omime les guerres, les excèe de tous genres, et plusieurs autres maux inévitables, sont d'une nature mixte. C'est le vice qui les suscite^ et ils amènent à leur suite le malheur. •
La somme de tous les obstacles privatifs et destructifs forme ce que j'appelle Y obstacle immédiat à la i>opulation. Dans un pays où la population ne peut pas croître indéfiniment, l'obstacle privatif et l'obstacle destructif doivent être en raison inverse l'un de l'autre (1) , c'est-à-dire que dans les pays malsains ou sujets à une grande mortalité, quelle qu'en soit d'ailleurs la cause, Tobstacle privatif aura peu d'influence. Dans ceux au contraire qui jouissent d*une grande salubrité et où l'obstacle privatif agit avec force, Vobstacle destructif agira faiblement, et la mortalité sera très-petite.
En tout pays, quelques-uns des obstacles que nous avons énumérés agissent avec plus ou moins de force, mais d*une manière constante ; et malgré l'influence de cette action permanente, il y a très-peu de pays où Ton n observe pas un constant efibrt de la population pour croître au delà des moyens de subsistance. Cet efibrt, constant dans son action, tend non moins constamment à plonger dans la détresse les classes inférieures de la société, et s'oppose à toute espèce d'amélioration dans leur état.
La manière dont agissent ces obstacles, dans Tétat actuel de la so* ciété, mérite quelque attention de notre part. Supposons un pays où les moyens de subsistance soient précisément suffisants à sa population. L'eflbrt constant qui tend à accroître celle-ci, et qui, même dans les sociétés les plus vicieuses, ne cesse point d'avoir son efiet, ne manque pas d'augmenter le nombre des hommes plus vite que ne
ne sont pas malheureuses pour riodividu, du moins pendant cette vie. Il est trèsprobable qu'il y a eu des commerces illicites qui onl contribué au bonheur présent de ceux qui les ont formés et qui n'ont point eu pour eux ici-bas de suites funestes. On ne peut donc pas ranger de telles actions individuelles sous le chef du malheur. Mais elles sont évidemment vicieuses, parce qu'on nomme ainsi une action dont la tendance générale est de produire le malheur, quel que soit d'ailleurs l'effet individuel qu'elle peut avoir en certaines occasions particulières. Or, personne ne peut nier que la tendance générale des commerces illicites ne soit de diminuer le bonheur de la société humaine. (Note de routeur.)
(i) 11 ne faut pas entendre ceci dans le sens strict et mathématique , mais dans le sens général que l'auteur explique immédiatement à la suite de cette phrase. Si Ton envisage l'obstacle total comme une unité composée de deux parties, il est clair que plus l'une de ces parties sera grande, plus l'autre sera petite. En outre, le où la mort fait beaucoup de place aux survivants, on s'impose moins de gène relativen^nt au mariage. (Note des traducteurs.)