OBSTACLES GÉNÉRAUX A LA POPULATIOM
peaTent croître les subsistances. La nourriture qui suffisait à onze millions d*bonimes, par exemple, devra maintenant se répartir à onze millions et demi. Aussitôt le pauvre vivra plus difficilement, et plusieurs seront réduits aux plus dures extrémités. Le nombre des ouvriers étant d*ailleurs accru dans une proportion plus forte que la quantité d'ouvrage à faire, le prix du travail ne peut manquer de tomber ; et le prix des subsistances baussant en même temps, il arrivera nécessairement que, pour vivre comme il vivait auparavant, Touvrier sera contraint de travailler davantage. Pendant cette période de détresse, les mariages sont tellement découragés, et les embarras que cause une famille sont tellement accrus, que la population s'arrête et devient stationnaire. En même temps le bas prix du travail, Tabondance des ouvriers, et Tobligation où ils sont d'augmenter d'activité, encouragent les cultivateurs à employer sur la terre une quantité de travail plus grande qu*aupa^ ravant ; à défricber les terres incultes ; à fumer et améliorer avec plus de soin celles qui sont en culture ; jusqu'à ce qu'enfin les moyens de subsistance arrivent au point où ils étaient à TépOque qui nous a servi de point de départ. Alors la situation de l'ouvrier redevenant moins pénible, l'obstacle mis à la population vient à cesser de nouveau. Et après une courte période, les mêmes marches rétrogrades et progressives ne manqueront pas de se répéter.
Cette espèce d'oscillation ne se manifestera probablement pas à l'œil d'un observateur vulgaire : et il sera peut-être difficile, même au plus attentif, d'en bien calculer les périodes et le retour. Cependant, en considérant mûrement ce sujet, on s'assure que, dans tous les États anciennement constitués, il y a quelque chose de semblable à ces récurrences d'aisance et de détresse ; quoiqu à la vérité d'une manière beaucoup moins marquée et beaucoup moins régulière que je ne l'ai décrite icL
Une des principales raisons pour lesquelles on n'a pas beaucoup remarqué ces oscillations, c'est que les historiens ne s'occupent guère que des classes les plus élevées de la société. Nous n'avons pas beaucoup d'ouvrages où les usages et la manière de vivre des classes inférieures soient peints avec fidélité. Or, c'est chez ces classes-là que se font le plus sentir les fluctuations dont j'ai parlé. Pour faire sous ce point de vue une histoire satisfaisante d'un peuple pendant une période déterminée, il faudrait que plusieurs observateurs s'appliquassent avec une attention soutenue et minutieuse à faire des remarques, tant gêné-* raies que particulières et locales, sur l'état des classes inférieures et sur les causes de leur bien-être ou de leurs soufi'rances. Pour tirer ensuite
i« EDITION. 2
48 LIVRE ï. — CHAPITRE IL
de pareilles observations quelques conséquences sûres et applicables à notre sujet, il faudrait une suile d'histoires écrites d'après ces principes qui 8*étendtt à plusieurs siècles. On a commencé, il n'y a pas longtemps, dans quelques pays à cultiver cette branche de la statistique (1) ; et de telles recherches, constamment suivies, répandront sans doute du jour sur la structure interne du corps social. Mais on peut dire qu*à cet égard la science est encore dans l'enfance ; et il y a plusieurs questions importantes sur lesquelles nous sommes privés de toute inrormatidn, ou du moins nous n'avons que des données imparfaites. Quel est le nombre des mariages, comparé à celui des adultes ? A quel point la difficulté de se marier favorise-t-elle le vice ? Quel est le rapport de la mortalité des enfants chez les pauvres et chez les riches ? Déterminer les variations du prix réel du travail. Observer, à différentes périodes, le degré d'aisance et de bonheur dont jouissent les classes inférieures de la société. Dresser enfin des registres très-exacts des naissances, des morts et des mariages. Ce dernier objet, en particulier, a, dans le sujet que nous traitons, la plus haute importance (2).
Une histoire fidèle du genre humain , où ces questions se trouveraient résolues, jetterait beaucoup de jour sur la manière dont agit l'obstacle constant qui arrête la population. Et il est bien probable qu'on y reconnaîtrait ces mouvements rétrogrades et progressifs dont j'ai parlé, quoique la durée de ces oscillations doive être fort irrégulière par rinfluencedediverses causes. Ces causes perturbatrices sont très- variées : tel est l'établissement ou la chute de quelques manufactures, Fardeur ou Tindifférence pour les entreprises d'agriculture, des années d'abon-
(1) Les questions judicieuses que le chevalier J. Sinclair a proposées en Ecosse, et les fails qu'il a rassemblés sur celle partie de la Grande-Bretagne font beaucoup d'honneur k son zèle et à ses lumières. Son ouvrage est d'ailleurs un monument qui atteste le savoir et le jugement du clergé de ce pays-là. On peut regretter qu'on n'y ait pas réuni les paroisses contiguês, ce qui aurait aidé à se faire une idée nette de Tétat de chaque district, et facilité la mémoire. Quant aux répétitions et aux contradictions même qu*on y trouve, elles ont assez peu d'inconvénient et servent même d'appui à la conCance du lecteur. Tel qu'il est, ou avec peu de changements, s'il contenait des registres exacts et complets pour les 150 dernières années, ce recueil serait d'uo prix inestimable, et offrirait un tableau plus Odèle de l'état intérieur du pays qu'aucun des écrits publiés stur ce sujet. Mais la plus active diligence ne pourrait suffire k ce but. (M.)
(2) La statistique a commencé à répondre aux desiderata que formulait Malthus. Mais la plupart de ceux qui écrivent rhisloire sont encore trop imbus des préjugés classiques, universitaires et autres, pour s'aider de l'économie politique 4ans l'appréciation des événements, dont la plupart ont ainsi passé inaperçus. {Jpk, G.)