‹ MalthusChapitre 25 sur 89 · LA SOCIÉTÉ HUMAINE · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ HUMAINE

Tous les Yoyageurs s'accordent à nous représenter les habitants de la Terre de feu comme placés au plus bas degré àe Feiistence sociale (1). Hais nous connaissons peu leurs mœurs et leurs habitudes domestiques. La contrée stérile qu'ils habitent, et Fétat misérable auquel ils sont réduits ont empêché de former avec eux des liaisons mercantiles, qui auraient pu nous procurer les informations nécessaires sur leur état et leur manière de vivre. Du reste, il n'est pas difficile de concevoir quels sont les obstacles qui arrêtent la population d'une race de sauvages dont la misère se montre au premier aspect : mourant de froid et de faim ; couverts d*ordure et de vermine ; placés sous le climat le plus rude, sans avoir su trouver aucun moyen d'en adoucir la rigueur (2).

Les naturels de la Terre de Van Diémen ne sont guère moins misérables, et on les peint comme presque aussi dépourvus de ressources (3). Ceux des îles Andaman, situées plus à Test, paraissent inférieurs aux uns et aux autres. Quelques relations récentes attestent que tout leur temps est employé à chercher leur nourriture : comhie leurs forêts ne leur ofiDrent à peu près aucune proie animale et peu de végétaux dont ils puissent faire usage, ils sont réduits à grimper sur les rochers, ou à errer sur le rivage de la mer, pour y chercher quelque poisson jeté à la côte, ressource toujours précaire, dont ils sont absolument privés dans les temps orageux. Leur taille ne passe pas cinq pieds (4), leur ventre est proéminent, leurs épaules relevées ; ils ont une grosse tête et des membres grêles et fluets. Leur aspect annonce le dernier degré de la misère, et le plus affreux mélange de férocité et de besoin. Plusieurs ont été trouvés sur le rivage en proie aux horreurs de la famine et au dernier période de cette déplorable existence (5).

Les habitants de la Nouvelle-Hollande semblent s'élever un peu au-

latioD à se réduire au niveau des moyens de subsistaoce, peuvent tous se rapporter à ces trois chefs, la contrainte morale, le vice et le malheur. (A/.) {i) Cook, Premier voyage^ t. II, p. 59, angl.

(2) Ibid., Second vay,^ t. Il, p. 187, angl.

(3) Voyage de Vancouver ji. II, li?. III, c. i, p. 13, angl.

* (4) Ginqpiedsang1ais,quiTalentcbacun504,7945millimètre8,soitentouti mètre b2 centimètres. (Jph. G.)

(5) Symes, Ambasiade à Ava, ch. I, p. 429. Recherches asiatiques^ t. IV, p. 404 , omgl.

dessus des peuples dont nous Tenons de parler j%Nous connaissons une partie au moins de ces sauvages par la description qu'en a fiiite un voyageur, qui a résidé longtemps à Port-Jackson et qui rapporte les faits dont il a été témoin oculaire. Le rédacteur du premier voyage de Cook, après avoir fait remarquer combien élait petit le nombre des naturels qu*on avait aperçus sur la côte orientale de la Nouvelle-Hollande, et avoir attribué ce défaut de population à la stérilité de cette terre désolée, ajoute : « Il n'est pas très-facile de dire comment le nombre des habitants est réduit à ce que le pays peut faire subsister. De nouveaux voyages apprendront peut-être s* ils se détruisent naturellement, comme ceux de la Nouvelle-Zélande, en combattant pour leur nourriture; ou s'ils sont enlevés par la famine ; ou si quelque autre cause s'oppose chez eux à la multiplication de l'espèce (1). »

Ce que M. Collins nous dit de ces sauvages fournit, à ce qu'il me semble, une réponse satisfaisante à ces questions. Ils ne sont, nous dit^il, ni grands ni bien faits. Ils ont les bras et les parties inférieures du corps très-minces, ce qu'on attribue au défaut de nourriture. Ceux qui habitent les côtes vivent de poisson, et occasionnellement d'un gros ver, ou larve, qu'ils trouvent dans le gommier nain. Les bois sont si dépourvus d'animaux, et il faut tant de peine pour les atteindre, que ceux qui vivent dans l'intérieur des terres ne jouissent pas de plus d'aisance. Ils passent leur temps à grimper sur les arbres les plus hauts, pour y trouver du miel, ou de petits quadrupèdes, comme l'écureuil volant ou l'opossum. Lorsque le tronc de ces arbres est très-élevé et dépouillé de branches, ce qui, dans leurs forêts touffues, est le cas le plus ordinaire, cette espèce de chasse ne se fait pas sans beaucoup de fatigue. 11 faut qu'avec leurs haches ou herminettesde pierre, ils taillent, pour chaque pied alternativement, une coche ou entaille, en tenant l*arbre fortement embrassé du bras gauche. On a vu des arbres ainsi entaillés jusqu'à la hauteur de quatre-vingts pieds : hauteur à laquelle il a fallu que le sauvage affamé soit parvenu avant d'avoir atteint la première branche et d'avoir pu trouver la plus légère récompense de son travail (2).

Les bois ne fournissent que bien peu de chose, outre ce petit nombre d'animaux : quelques baies, l'igname, la racine de fougère, les fleurs des différentes espèces de banksia, sont les seuls végétauxà leur portée (3)»

(i) Cook, Premier voyage y t. III, p. 240, angl,

(2) Collins, Description de la Nouvelle-Galles méridionale. Appendice. P. 549, in-40, angl. — (3) Ibid.y p. 557,

Un des naturels, qui avait avec lui un jeune enfant, fut surpris par quelques colons sur la rivière Hawkesbury. U a'élança dans son canot, et laissa derrière lui, dans sa retraite précipitée, le mets qu'il venait de préparer et dont il était sur le point de se régaler. C'était un gros ver, qu'il venait de tirer d'une pièce de bois flotté et vermoulu, et qu'il avait déjà commencé de manger. L'odeur de cet insecte et de son ancienne habitation était insupportable. On appelle ce ver, dans le langage du pays, ca-bro. Et il y a une tribu de Tinlérieur des terres qui s'appelle Ca-bro-gaU parce qu'elle fait de ce mets dégoûtant sa principale nourriture. Les habitants des bois composent avec la racine de fougère, mêlée de quelques fourmis, de la grande et de la petite espèce, une sorte de pâte alimentaire, à laquelle ils ajoutent, dans la saison, les œufs ou nymphes de ces mêmes insectes (1).

Là où les hommes sont obligés d'avoir recours à de tels moyens de subsistance, où la nourriture animale et végétale est si rare, et où le travail nécessaire pour l'obtenir est si pénible, il est évident que la population doit être faible et éparse. Les limites auxquelles elle peut atteindre sont nécessairement peu élevées. Mais si nous prenons en considération les coutumes étranges et barbares de ces peuples, les cruels traitements qu'ils font éprouver aux femmes, et la difficulté d'élever des enfants dans la situation où ils se trouvent, bien loin d'être surpris que la population ne s'élève pas au-dessus de ses bornes actuelles, nous serons portés à croire que les moyens de subsistance qu'offre ce pays, tout faibles qu'ils sont, doivent excéder le besoin du petit nombre d'habitants échappés à tant de causes de destruction.

Chez ces peuples, l'amour s'annonce par des actes de violence et de férocité. C'est parmi les femmes d'une tribu ennemie que le jeune sauvage fait son choix. U épie le moment où celle qu'il recherche est seule et privée de ses protecteurs naturels ; il s'approche sans être aperçu, l'étourdit à coups de massue ou avec son épée de bois dur; la frappe sur la tête, sur le dos, sur les épaules, si rudement, que chaque coup fait couler des flots de sang. U l'enlève ensuite d'un bras à travers la forêt, sans se mettre en peine des pierres et des éclats de bois dont la route est semée, impatient d'amener sa proie au lieu qu'habite sa propre tribu. Là« après d'autres actes de barbarie, cette femme est reconnue comme sa propriété, et dès lors il est rare qu'elle quitte son nouveau maître. Cet outrage n'est pas vengé par les parents de la femme, si ce n'est que dans l'occasion ils usent de représailles, en enlevant des femmes à leurs ennemis (2).

(1) GoUins, Detcript. de la Nouv.-GaUes mérid., p. 558. — (2) Ibid., p. 559.

L'union des sexes est précoce ; les colons ont même vu des exemples honteux de violence de la part de quelques-uns de ces sauvages envers de très-jeunes filles (1).

La conduite des maris envers leurs femmes est bien assortie au prélude de leur tendresse. Toutes portent sur la tête des signes évidents d'infériorité. Et, comme les mariages sont précoces, on peut dire que leurs maris les battent aussitôt qu'ils en ont la force. On a vu quelquesunes de ces infortunées, dont la tête tondue était marquée de tant de cicatrices, quUI était difficile de les compter. M. Collins dit à cette occasion, en se livrant à un mouvement de sensibilité : « La condition à laquelle ces femmes sont réduites est telle, que souvent, en voyant une jeune fille que sa mère portait sur ses épaules, j'anticipais sur l'avenir, et, prévoyant les malheurs auxquels elle était destinas, je pensais que c'eût été un acte d'humanité de la priver sur-le-champ d'une si déplorable vie. D Et ailleurs, en parlant deBennilong, il dit : a Je trouve ici dans mon journal, que Bennilong, pour je ne sais quel sujet, avait cruellement battu sa femme un instant avant son accouchement (2).

Une conduite si brutale doit produire souvent des couches malheureuses. L'union précoce et même prématurée des sexes nuit probablement à la fécondité. Il est plus rare chez ces sauvages de n'avoir qu'une femme que d'en avoir plusieurs ; mais ce qui est singulier, c'est que M. C!ollins ne se souvient pas d'avoir jamais vu un homme qui eût des enfants de plus d'une de ses femmes. Il a entendu dire à quelques naturels que la première femme réclamait l'amour de son mari comme un droit exclusif, et que la seconde n'était qu'une espèce d'esclave chargée de servir la première et son époux (3).

11 est difficile de croire qu'un droit pareil soit absolument exclusif ; mais peut-être n'est-il pas permis à la seconde femme d'élever ses enfants. Quoi qu'il en soit, si le (ait est vrai, il prouve qu'il y a un grand nombre de femmes sans enfants. Ce phénomène ne peut s'expliquer que par les durs traitements auxquels elles sont exposées, ou par quelque coutume particulière qui peut avoir échappé à l'observation de M. Collins.

S'il meurt une mère tandis qu'elle allaite, le père place, sur ce corps mort, l'enfant plein de vie, et laisse tomber sur lui une grosse pierre : aussitôt ses amis achèvent de fermer la tombe. Cette afireuse cérémonie fut accomplie par Co-lé-bé, l'un des naturels que les colons connais-

(i) Collins, Descript. de la Nouv. -Galles mérid.f p. 563. (2) Ibid., p. 560. — (5) Ibid., p. 607.

«aient : et lorsqu'on lui en parlait, il prétendait ta justifier, en disant qu'on ne pourrait trouver aucune femme qui voulût remplacer la mère en qualité de nourrice, et que c'était par conséquent abréger les souffrances de Tenfant que de lui ôler la vie d*un seul coup. M. Collins observe que cette coutume, qui est générale, peut jusqu'à un certain point rendre compte de la faiblesse de la population de ces ccmtrées (1).

Quoique par elle-même peut-être elle ne puisse pas avoir beaucoup d'influence à cet égard, elle sert du moins à peindre, d'une manière sensible, la difficulté d'élever des enfants dans la situation où se trouvent ces sauvages. Des femmes, dont le genre de vie eiige qu'elles changent continuellement de place, qui sont soumises à des travaux excessifs et toujours renaissants, ne peuvent ^ère élever à la fois plusieurs enfants à peu près du même âge. S*il en naît un avant que Tautre soit en âge de se suffire à lui-même et de marcher après sa mère, il est presque inévitable que l'un ou l'autre ne périsse faute de soins. La tâche d*élever un seul enfant, dans cette vie errante et pénible, est si inquiétante et si difficile, qu*il ne faut pas s'étonner qu'on ne puisse trouver aucune femme qui veuille s'en charger, lorsqu'elle n'y est pas contrainte par l'irrésistible instinct de la maternité.

A ces causes, qui arrêtent la génération naissante, il faut joindre celles qui la détruisent à mesure qu elle se forme. Telles sont les guerres fréquentes que ces peuples se livrent, et leurs perpétuelles inimitiés; Fesprit de vengeance qui les porte sans cesse à verser le sang ; la saleté de leurs habitations ; leur mauvaise nourriture et toutes les maladies qu'elle engendre; en particulier, les maladies de la peau et une espèce de petite vérole qui fait chez eux de grands ravages (2).

Cette épidémie se manifesta en 1789. On ne peut se faire une idée de l'état auquel elle réduisit leurs peuplades. On ne trouvait pas une seule personne vivante dans les baies et les havres ci-devant les plus peuplés; pas une trace humaine sur le sable. Ils avaient laissé les morts pour enterrer les morts. Les creux de rochers étaient remplis de corps en état de putréfaction, et en plusieurs endroits les sentiers étaient couverts de squelettes (3).

H. Collins fut mformé que la tribu de Co-lé-bé, le même que j*ai nommé ci-dessus, avait été réduite, par le fléau destructeur, à trois

(1) Collins, Deseripi. de la Nouv.-Galles mérid.^ p. 362.

(2) Voyez en général Tappendice de Collins, Description de la colonie anglaise de la Nouvelle^Galles méridionalCy angl.

(3) Ibid., p- 8»7.

\ ^ ment flegmatique des Hottentots comme la principale cause de la

\ h; faiblesse de leur population (1). Cest, à ce qu'il parait, aux dangers et

-- j \: aux fatigues de la vie sauvage qu*il faut attribuer cette disposition. Une

^ telle vie absorbe l'attention et ne lui permet pas de se fixer sur des

• passions tendres. G*est là sans doute la vraie raison de la froideur des

^ Américains ; et on aurait tort de l'imputer à quelques vices de leur con-

i7' ^ ^ stitution, puisque, à mesure que les peines et les dangers diminuent

-^ u pour ces peuples, l'amour reprend chez eux son empire. C'est ce qu'on

^ observe dans les contrées que leur situation favorise et dont les babi-

.^ - tants sont moins exposés aux peines de la vie sauvage. Quelques tri-

'^ ^' bus situées aux bords des rivières poissonneuses, dans des lieux abon-

;k "^ dants en gibier, ou sur des terres mises en valeur, ne partagent point

^ rinsensibilité générale; et comme leurs passions n'ont pas de frein,

*" leurs mœurs sont fort dissolues (2).

S'il est vrai que cette apathie des Américains ne soit pas un défaut naturel, mais Teffet d'un genre de vie qui rend plus rares en euK des mouvements passionnés, nous ne serons pas portés à attribuer à cette cause l'infécondité des mariages. Nous l'imputerons plutôt au genre de vie des femmes et aux coutumes établies parmi elles, chez ces peuples sauvages.

a On a demandé quelquefois si les arts et la civilisation avaient amélioré Télat de l'homme : et, dans la vanité de leurs disputes, les philosophes ont élevé des doutes sur ce sujet. Mais que la civilisation ait accru le bonheur des femmes, c'est une vérité sur laquelle on ne saurait élever aucun nuage. » Ainsi s'exprime Robertson (3) ; et cette remarque est confirmée par l'histoire de tous les peuples sauvages. Le mépris et la dégradation des femmes sont un des traits qui caractérisent le plus uniyerseilement cette époque de l'existence sociale (4). Tel est le sort de ce malheureux sexe chez quelques tribus d'Amérique, que le mot servitude n'exprime qu'imparfaitement son abjection et sa misère. Là une femme n'est à proprement parler qu'une béte de somme. Tandis que la vie d'un homme se partage entre la paresse et les plaisirs, sa femme est condamnée aux plus rudes travaux, et ses travaux se suc- >^ cèdent sans relâche. On lui assigne sa tâche sans pitié pour sa faiblesse.

*sr cy (*) Voyage dans F intérieur de l'Afrique, 1. 1, p. 12, 13.

. ^ ^' (2) Robertson, liv. IV, p. 71. LetL édif., l. VI, p. 48, 322, 330; l. VU, p. 20;

^:' iQ-12, édit. de 1780. Charlevoix, t. III, p. 303, 423. HeoDepin, Mœurs des sau- ^ ^^ vages^p.Zl.

(3) Rol)erlson, liv. IV, p. 103. — (4) Ihid., liv. IV, p. 103. UU, édif, Charlevoix, t. m, p. 287. Voyage de la Pérouse, ch. ix, p. 402; in-4o, édil. de Londres.

Od reçoit ses services sans recooDaîssance ni faveur (1). Dans quelques districts où la dégradation est extrême, on a vu des mères tellement pénétrées de l'horreur de leur situation, qu'elles faisaient périr leurs filles à leur naissance, pour les délivrer d'un seul coup du poids de leurs infortunes (2).

Cet état d'abaissement et l'assujettissement à un travail forcé, joints à la dureté de la vie sauvage, ne peuvent manquer d'être très-défavorables à la grossesse des femmes mariées (3) : et le libertinage auquel elles sont livrées avant cette époque, ainsi que les moyens qu'elles emploient pour se faire avorter, doivent nécessairement nuire ensuite à leur fécondité (4). Un missionnaire, à propos de la coutume de changer de femmes qui se trouve établie chez les Natchez, remarque qu'elle n'a lieu que pour les femmes qui n'ont point donné d'enfants à leurs maris. C'e^ dire assez qu'en général les mariages n'y sont pas féconds : et c'est d'ailleurs une conséquence de la vie déréglée des femmes avant le mariage, que ce même auteur a dépeinte (5). y^

Les causes auxquelles Gharlevoix attribue la stérilité des Américaines sont le long temps pendant lequel elles allaitent et se séparent de leurs maris, temps qui est ordinairement de plusieurs années; leurs travaux excessifs et qui ont lieu sans aucune discontinuation, quelle que soit la situation dans laquelle elles se trouvent ; enfin la coutume de plusieurs tribus, qui, avant le mariage, permettent la prostitution. Ajoutez à cela, dît-il, l'extrême misère à laquelle ees peuples sont réduits, et qui éteint chez eux le désir d'avoir des enfants (6). Parmi les hordes les moins policées, c'est une maxime, qu'il ne faut pas se charger de plus de deux enfants à élever (7). S'il natt deux jumeaux, d'ordinaire on en abandonne un, parce que la mère ne peut en nourrir deux. Si une mère meurt pendant le temps de l'allaitement, on désespère de conserver son nourrisson, et, comme dans la Nouvelle-Hollande, on l'ensevelit sur le sein qui l'a nourri (8).

(1) RoberlsoD, liv. IV, p. 105. UtL édif., t. IV, p. 329. Roger, Amérique sept., p. 211, angl. Creuxii Hlst, Cancui,^ p. 57.

(2) RobertsoD, liv. IV, p. 106. Raynai, EUt. des IndeSy t. IV, chap. vu, p. 110; iD-8«,10vol., 1795.

(3) Robertson, liv. IV, p. 106. Creuxii Hist. Canad.y p. 57. Lafilau, 1. 1^ p. 390.

(4) RoberlsoQ, liv. IV, p. 72. Eliis, Foyage, p. 198, angl. Burke*t Americat vol. I, p. 187.

(5) Leti. édif.y i. VU, p. 20, 22.

(6) Charlevoix, N.-Fr.^ t. IH, p. 304.

(7) Robertson, Uv. IV. p. 107. LeU. édif., l. IX, p. 140.

(8) Robertson, liv. IV, p. 107. UH, édif., l. VIU, p. 86.

Comme il arrive souveDt que les parents sont pressés par le besoin^ ils ont tant de peine à suffire à ceux de leurs enfants, qu'ils les abandonnent ou les livrent eux-mêmes à la mort (1). On expose généralement les enfants difformes : et quelques peuplades du Sud font éprouver le même sort aux enfants dont les mères ne supportent pas bien les peines de la grossesse et le travail de l'enfantement^ de peur qu*ils n'héritent de la faiblesse de leur mère (2).

C'est à de telles causes qu'il faut attribuer l'exemption remarquable de difformités qu'on observe chez ces sauvages d'Amérique. Et lors même qu'une mère, parmi eux, veut élever tous ses enfants sans distinction, la mort en enlève un si grand nombre, par la manière dure dont on les traite, qu'il est à peu près impossible que ceux d'une constitution délicate puissent atteindre l'âge d'homme (3). Dans les colonies espagnoles, où la vie des indigènes est moins pénible, et où on ne leur permet pas de faire périr leurs enfants, on voit beaucoup d'hommes de figure difforme, petits, mutilés, aveugles et sourds (4).

La polygamie parait avoir été permise de tout temps aux sauvages américains, mais il n'y avait guère que leurs chefs ou caciques qui se prévalussent de cette liberté ; quelquefois cependant on en voyait des exemples chez de simples particuliers, dans quelques-unes des riches provinces du Sud, où les subsistances sont plus abondantes. La difficulté de vivre forçait en général les hommes du peuple à se contenter d'une seule femme (5). Cette difficulté était si bien sentie, que les pères, avant de donner leurs filles en mariage, ne manquaient pas d'exiger, de ceux qui en faisaient la recherche, des preuves non équivoques de leur habileté dans l'art de la chasse, et par là même des moyens qu'ils avaient de pourvoir à l'entretien d'une famille (6). Les femmes, en Amérique,

(i) Robertson, liv. IV, p. i08. — Chez nous, il y a évidemment progrès quant k la forme; les enfants sont déposés à l'hospice; mais le résultat est le même, il est à peu près sûr qu'ils y meurent.

Je lis, dans un rapport de M. deWatteville au ministre dePintérieur, qu'en France, si Ton compare les décès des enfants trouvés soit avec leur nombre total, soit avec celui des expositions, on trouve qu'il en meurt 1 sur 7 de un jour à douze ans, ou 78 pour cent, et que la mortalité de ces enfants est de 50 pour cent dans la première année de lear existence. [V. Annuaire de CÉcan. polU. et de lasUUUt, pour 1851 , p. 177.] {Jph. G.)

(2) Lafitau, Mœurs des sauvages^ i. I, p. 592.

(5) Gharlevoix, t. lU, p. 303. Raynal, HisL des Indes, t. VIII, 1. XV, p. 22.

(4) Robertson, liv. IV, p. 73. royage d'UlloUy 1. 1, p. 232.

(5) Robertson, liv. IV, p. 102. UiL édif.y t. VIlî, p. 87.

(6) UU. édif., t. IX, p. 364. Rob., liv. IV, p. 115.

OBSTACLES A LA POPULAT. CHEZ LES INIHGÈNES DE L'AMÉRIQUE. 3i

ne se marient pas de boone heure (1) ; et la manière licencieuse dont elles vivent avant de se marier doit naturellement produire cet effet (2).

Ces coutumes, dues à la crainte de se voir chargé de famille, et la mortalité causée chez les enfants par les peines de la vie sauvage (3), n'ont pu manquer d'agir puissamment pour arrêter la population naissante.

Lorsque le jeune sauvage a échappé à tous les dangers de Tenfance, d*antres dangers menacent son âge mûr. Les maladies, a cette époque d existence sociale» sont plus rares, mais plus destructives. Comme Timprévoyance des sauvages est extrême, et que tous leurs moyens de subsistance sont f récaires, ils passent subitement» selon le sort de la chasse ou selon la saison, des horreurs de la disette aux excès que Tabondance provoque (4). Leur voracité compense alors la rigueur de leur abstinence, et toutes deux leur sont également nuisibles (5). Les maux qui en sont la suite moissonnent la jeunesse dans sa fleur. Ils sont d'ailleurs sujets à la consomption, à la pleurésie, à Tasthme, à la paralysie ; maladies qu'occasionnent les fatigues de la chasse et de la guerre, ainsi que l'inclémence des saisons, qu'ils bravent sans cesse (6).

Les missionnaires parlent des maladies perpétuelles auxquelles sont sujets les indigènes de TAmérique méridionale, et pour lesquelles ils n'ont point de remède (7). Ignorant les recettes les plus simples, ne pouvant se résoudre à changer leur diète grossière et insalubre, ils soccoflobent en grand nombre. Le jésuite Fauque rapporte que, dans ses excursions multipliées, à peine a-t-il rencontré un vieillard (8). Robertson pense que la durée de la vie est plus courte chez les sauvages que chez les peuples civilisés (9). Raynal, malgré son enthousiasme pour ces nations, dit à peu près la même chose, en parlant des indigènes du Canada (10). Les observations de Cook et de la Pérouse, sur ceux de la côte nord-ouest de l'Amérique, confirment cette remarque (11).

Dans les vastes plaines du Sud, un soleil brûlant, qui, après la saison

(l)Rob.,liv. IV,p.i07.

(2) Utt. édif., Voyage dUlloa, L I, p. 345. Borke's America^ vol. I, p. 187. Charlevoix, 1. 111, p. 303, 324.

(3) Creuxius dit qu'à peine i sur 30 atteint l'âge d'homme (HUt. Canad., p. 37); mais c'est là sans doute une grande exagération. (M.)

(4) Rol>ertson, li?. IV, p. 85. — (5) GharleToix, t. III, p. 302, 303.

(6) Robertson, liv. lY, p. 86. Gharlevoix, t. III, p. 364. Lafitau, t. II, p. 360, 361.

(7) UU. édif., t. VIII, p. 83. — (8) Ibid.y L VII, p. 317 et suiv. — (9) làid., lif. IV, p. 86.— (40) Ibid., liv. XV, p. 23.

(11) Cooky Troisième voyageyiAll.chAî,^.^^. Voyage de la Pérause^ch. ix.

32 LIVBfi I. — CHAPITRE IV.

des plaies, dardo ses rayons sur des terres inondées, engendre de funestes épidémies. Les missionnaires font mention de contagions fréquentes parmi les indigènes, qui causent dans leurs villages une effrayante mortalité (1). La petite vérole* en particulier, y fait de grands ravages, soit par le manque de soins, soit par la petitesse des habitations où Ton entasse les malades ; en sorte que très-peu en réchappent (2). Malgré les soins des jésuites, les indigènes du Paraguay étaient fort exposés à celte cause de destruction. La petite vérole et les fièvres malignes, qu'on appelle peste dans ces régions, désolaient les missions les plus florissantes ; et c*est à cette cause qu*Ulloa attribue la lenteur de leurs progrès, au sein de la profonde paix dont elles jouissent (3).

U ne faut pas croire que ces épidémies épargnent les peuples du Nord. Elles y sont, au contraire, fréquentes (4), et la relation du capitaine Vancouver en offre un exemple frappant. Depuis New-Dungeness au nord-ouest derAmérique, sur une ligne de côtes de cent cinquante milles (5), il ne vit pas cent cinquante habitants. Il trouva plusieurs villages déserts, dont chacun, à lui seul, aurait aisément contenu tous les individus épars qui s'étaient offerts à sa vue dans toute cette étendue de pays. En faisant des excursions dans l'intérieur, surtout au Port- Discovery, il trouva des os et des crânes humains répandus çà et là. Cependant les corps des indigènes vivants n'offraient aucune cicatrice; ils ne témoignaient ni crainte ni défiance. Le voyageur, en conséquence, ne peut s'arrêter à aucune autre conjecture qu'à celle d'une maladie pestilentielle (6). La petite vérole avait d'ailleurs paru sur cette côte, et avait laissé des traces de son passage sur le visage des indigènes, dont plusieurs avaient perdu un œil par cette maladie (7).

Les sauvages, par une suite de leur ignorance et de leur malpropreté (8), perdent Tavantage que peut leur donner, pour prévenir la con* tagion, une population clair-semée. En quelques cantons de l'Amérique, on construit des maisons destinées à recevoir plusieurs familles, et on y voit quatre-vingts ou cent personnes sous le même toit. Là où les &milles vivent séparées, les buttes sont fort petites, fermées, misérables, sans ouvertures de fenêtres, et avec des portes si basses, qu'on n'y peut

{i) Lett. édif., l. VIII. p. 79, 339; t. IX, p. 425.

(î) yoyage ctUUoa, t. I, p. 349. — (3) Ibid., 1. 1, p. 549.

(4) Letl. édif., l. VI, p. 335. — (5) Ou 23 rayriamètres environ.

(6) Vancouver, f'oyagfc, l.l,Uv. U, cb.v, p. 256, an^/. — (7)/6<d.,ch.iv, p.242.

(5) Charlevoix s'exprime là-dessas en termes énergiques, c On ne peut, dit-il, tmlrcr dans leurs cabanes qu'on ne soit empesté, n La saleté de leurs mets, ajoute* l-il, vous ferait horreur. T. III, p. 338. (M.)

OBSTACLES A LA POPULAT. CHEZ LES INDIGÈNES DE L'AMftRIQUE. 33

entrer qu'en rampant (1). Au Nord-Ouest, les maisons sont au ocmtraira fort grandes : Meares en décrit une, qui appartient à un chef du détroit deNootka, dans laquelle huit cents personnes demeuraient, mangeaient et couchaient (2). Les voyageurs sont unanimes à dire que rien n'égale la saleté de ces habitations et la malpropreté personndle de ceux qui 8*y renferment (3). Le capitaine Gook les représente comme pleins de vermine, quMls s'occupent à prendre et à dévorer (4) ; et il ajoute que la puanteur de leurs demeures est insupportable, ainsi que le bruit et la confusion qui y régnent (5). La Peyrouse assure qu'aucune caverne dV nimaux sauvages ne peut affecter aussi désagréablement Todorat (6).

On peut aisément se figurer le ravage que doit faire une épidémie, lorsqu'elle vient à se manifester dans ces habitations. Il est probable même qu'un pareil degré de saleté peut engendrer de telles maladies ; cariln ya point de villes où Tair doive être plus altéré.

Échappé à la mortalité de Tenfance et aux ravages des maladies, le sauvage est exposé à tous les dangers de la guerre : et malgré Textréme prudence avec laquelle les Américains dirigent toutes leurs entreprises militaires, comme ils n'ont presque aucun intervalle de paix, leurs pertes ne peuvent être que très-considérables (7). Ces nations, même les plus sauvages, connaissent fort bien leur droit de propriété sur le territoire qu'elles occupent (8) ; et comme il est pour elles de la plus grande importance de ne pas souffrir que d'autres s'emparent de leur gibier, elles le gardent avec une attention jalouse. De là d'innombrables sujets de querelle. Les nations voisines exercent entre elles de continuelles hostilités (9). Le simple accroissement d'une tribu est envisagé par les autres comme une véritable agression, et par cela seul qu'il exige une augmentation de territoire. Une guerre née de celte cause ne peut finir que lorsque, par des pertes multipliées, l'équilibre de population se trouve rétabli, ou lorsque le parti le plus faible est exterminé. Une irruption hostile qui dévaste leurs cultures, ou qui les force d'aban-

(1) Rol)erlsoD, liv. IV, p. 182.

(2) Foyage de Meares^ chap. xii, p. iSd, angL

(3) Voyage de Meares, ch. xxui, p. 232. — YancouTer» Voyage, t. m, lir. Vf, ch. 1, p. 313.

(4) Gook, Troisième voyage y t. II, p. 305. — (5) Ibid.^ ch. lu, p. 316.

(6) Voyage de la Peyrouse, ch. ix, p. 403.

(7) Charlevoix, BUt. de la Nouv.-France, t. III, p. 202, 203,429.

(8) Robertsoo, liv. IV, p. 147.

(9) UU. édif,, t. Vlll, p. 40, 86, et ailleurs. - Gook, Trois.voy., t. II, p. 324. - Meares, Voyage, ch. xxiv, p. 267.

2* ftDiTiOPr. .']

34 LÏVRE I. — CHAPITRE IV.

donner leurs terres à gibier, les réduit à la dernière extrémité ; car il esl rare qu*ils aient aucune espèce de provision susceptible d*étre transportée. Souvent il arrive que tous les habitants du pays envahi cherchent leur refuge dans les bois et dans les montagnes, où la plupart périssent faute de subsistance (1). Chacun, dans ces occasions, songe à sa sûreté personnelle. Les enfants se séparent de leurs parents, qui ne s'en mettent point en peine. Tous les liens sont dissous. Un père vend son fils pour un couteau ou une hache (2). La famine, les maux de tout genre, enlèvent ceux que la guerre a épargnés ; et il n*est pas rare de voir s*éteindre de la sorte des tribus entières (3).

Cet état de choses contribue à nourrir la férocité martiale qu on remarque chez les sauvages, surtout chez ceux d'Amérique. Ils ne combattent pas pour conquérir, mais pour détruire (4). C'est par la mort de son ennemi que le vainqueur assure sa propre vie. A voir Tachamement avec lequel ille poursuit, et Tatrocité de ses vengeances, on dirait qu'il essaye tous les tourments qu'on lui destinait à lui-même. Les Iroquois expriment la résolution prise de faire la guerre par ce peu demots : a Allons manger cette nation. j> Lorsqu'ils invoquent le secours d*un allié, ils le convient à boire du bouillon fait avec la chair de leurs ennemis (5). Chez les Abénakis, il est d'usage qu'un corps de guerriers, en entrant dans le pays ennemi, se divise en plusieurs partis. Le chef dit à chacun d'eux : a Je vous donne à manger ce hameau, à vous ce village, etc. (6) ; d et ce langage subsiste même parmi quelques tribus qui ont renoncé à la coutume de manger leurs prisonniers. Cette coutume a certainement été établie chez plusieurs peuples de ce continent (7) ; et je pense, contre Topinion de Robertson, qu*elle est née du sentiment du besoin, quoique ensuite des motifs d'une autre nature aient pu l'entretenir ou la renouveler. C'est, il me semble, juger peu favorablement la nature humaine, en particulier l'homme à Tctat sauvage, que d'imputer une coutume odieuse à des passions perverses, plutôt qu*à l'influence impérieuse du besoin, qui, même chez les peuples civilisés, a quelquefois subjugué les autres sentiments. Lorsqu'une fois la coutume a été établie par cette cause, la crainte de devenir la proie d'un ennemi vorace a pu animer le sauvage d'un tel ressentiment, que cette passion seule, indépendamment de la faim, a suffi en- Ci) Robertson, liv. IV, p. 172. — Charlevoix, t II, p. 203.

(2) un édif., t. VIII, p. 346.

(3) Koberison, liv. IV, p. 172. Account of N, America^ by Major Rogers,p.230.

(4) RobtTison, liv. IV, p. 150.— (5) Ibid,, p. 164.

(6) UiL édif,, I. VI, p. 205. — (7) Robertson, liv. IV, p. 164.

soite pour lui faire dévorer les prisonniers tombés entre ses mains.

Les missionnaires font mention de plusieurs nations qui se nourrissaient de chair humaine, toutes les fois qu'elles pouvaient s^en procurer (1). Il peut 7 avoir quelque exagération dans leurs récits. Ils semblent cependant confirmés par les voyages récents au nord-ouest <le l'Amérique» et par la description que fait Cook de File australe de la Nouvelle-Zélande (2). Les peuples du détroit de Nootka paraissent être anthropophages ; et nous lisons que le chef du district de Maquinna a tant de goût pour ces horribles festins, qu*il tue chaque lune un esclave, pour satisfoire son appétit dénaturé (3).

L'amour de la vie s*unit dans le cœur du sauvage à Famour de la communauté dont il est membre. La sûreté et la puissance de sa tribu sont les seuls garants de sa propre existence, et réciproquement il envisage son propre salut comme lié au salut de tous. Ce sentiment, qui le domine, exclut certaines idées d'honneur et de bravoure, familières aux peuples civilisés. Fuir devant un ennemi prêt à repousser son attaque, éviter un combat où sa vie serait en péril, fait partie des lois de l'honneur auxquelles obéit le sauvage américain. Pour se résoudre à attaquer un ennemi qui se met en défense, il faut qu'il y ait presque certitude de vaincre : et même alors chacun craint de faire le premier pas (4). Le grand objet qu'un guerrier a en vue est d'afiaiblir ou de détruire les tribus ennemies, en causant à la sienne la moindre perte possible ; et il cherche à obtenir cette fin par la ruse et la surprise, par tous les stratagèmes que peut lui fournir son génie. Attaquer son ennemi à force égale est réputé folie. Périr dans le combat, loin d'être glorieux, est une tache qui ternit la réputation d'un guerrier, parce qu'elle l'expose au reproche de précipitation et de témérité (5). Au contraire, attendre patiemment sa proie ; saisir le moment où elle est dans la sécurité, ou incapable de résister ; fondre sur elle dans Tobscurité de la nuit, mettre le feu aux huttes de Tennemi; en massacrer les

(i) UU. édif,, t. VIII, p. 105, 271 ; t. VI, p. 266.

(2) Quelque réservé que soit ce voyageur dans toutes ses assertions, il ne laisse pas de s'exprimer ainsi sur ces insulaires : < Il n'est que trop évident qu'ils ont beaucoup de goût pour ce genre de nourriture. » Second voyage^ vol. I, p. 246. Et dans son dernier voyage, en parlant de leurs boslililés perpétuelles, il ajoute : • Peut-être le désir de faire un bon repas contribue beaucoup à provoquer leurs attaques. » Vol. I, p. 137. {M.)

La fréquence de ces horribles repas est aujourd'hui hors de doute. On trouve, dans les récits de voyageurs modernes, d'épouvantables détails sur les anthropophages de la mer du Sud. (Jph. G.)

(3) Heares, Voyage, chap. xxiv, p. 255.

(4) Utt. édif.y t. VI, p. 360. — (5) Charlevoix, N.-Fr., t. III, p. 375.

habitants nus, désarmés et sans défense (1), sont d^bonorables eiploits, dont la mémoire se perpétue et dont chaque tribu conserve avec soin un souvenir reconnaissant.

II est facile de voir que cette manière de faire la guerre doit son origine à la difficulté d'élever« au milieu des dangers de la vie sauvage, des citoyens capables de défendre leur communauté. Ces causes de destruction peuvent agir en certains moments avec tant d'activité, que la population, comparée aux subsistances, paraisse au-dessous du niveau. Mais la crainte qu ont les Américains de voir leur peuplade s'afiaiblir, le désir de Taccroitre qui les domine sans cesse, font assez voir que le cas contraire est bien plus fréquent. Il est probable que, si ce désir d'accroissement venait à être satisfait, le pays ne pourrait pas y suffire. Mais une tribu qui crott en force compte sur la faiblesse de ses adversaires; et c'est en les détruisant qu'elle pourvoit à son entretien. Réciproquement, la diminution du nombre des habitants, loin de mettre ceux qui restent plus à Taise, les expose aux irruptions de leurs voisins, et par là même à la dévastation et à la famine.

Les Chiriguanes n^étaient originairement qu^une petite partie des Guaranis. Ils quittèrent le Paraguay, qui était leur pays natal, pour aller s'établir dans les montagnes du Pérou. Là, ayant trouvé des moyens suffisants de subsistance, ils s'accrurent rapidement, attaquèrent leurs voisins, et, soit valeur, soit fortune, parvinrent à les exterminer, s'emparèrent de leurs terres et se répandirent sur un grand espace. En peu d'années, leur nombre s'éleva de trois ou quatre mille à trente mille (2); tandis que les tribus plus faibles qui les entouraient diminuaient de plus en plus par la famine et par la guerre.

De tels exemples font assez voir combien est rapide, même chez les sauvages d'Amérique, l'accroissement de la population, pour peu que les circonstances y deviennent favorables. Ils expliquent assez la crainte qui règne dans chaque tribu de voir diminuer le nombre de ses membres, et le désir de l'accroître qu'on y remarque souvent (3) ; sans qu'il soit nécessaire de recourir à la supposition d'une surabondance de nourriture.

On peut s'assurer que les causes (4) qui affectent la population en

(1) Roberlson, liv. IX, p. 185. — Ic/^ édif.,U IV, p. i8i, 360.

(2) un. édif,, l. Vin, p. 243. — (3) Ufilaii.t. Il, p. 163.

(4) Ces causes paraîtront peul-êlre plus que suffisanles pour maintenir la population au niveau des subsistance s. El c'est ce qui aurait lieu en effet, si ce qu'on dit do la slérilité des femmes indigènes était vrai universellement ou même généraleiii'iit. n y a probablement de Texagératiou dans*quçlqups-unb dc> faits qu'on rap-

Amérique, et qae je viens de parcourir, dépendent de Fabondance ou de la rareté des subsistances. C'est ce que prouvent clairement le plus grand nombre des tribus, et le plus grand nombre d'individus dont chacune d'elles est composée, partout où le voisinage des lacs ou des rivières, la fertilité du sol ou Famélioration delà culture, rendent la nourriture plu^ abondante. DansTintérieur des provinces situées sur les bords de rOrénoque, on peut traverser le pays en différentes directions et faire plusieurs centaines de milles sans trouver une butte, sans apercevoir la trace d'une créature humaine. Dans quelques parties de F Amérique septentrionale, où le climat est plus rigoureux et le sol moins fertile, les déserts s'étendent encore plus loin. Ou y a traversé quelquefois plusieurs centaines de lieues, de plaines et de forêts absolument inhabitées (1 ). Les missionnaires parlent de voyages de douze journées faits sans rencontrer une âme vivante (2), et d'immenses étendues de pays où Ton trouvait à peine trois ou quatre villages épars (3). Quelques-uns de ces déserts (4) ne fournissaient pas de gibier et étaient par cette raison entièrement abandonnés. D'autres, moins dépourvus, étaient parcourus, dans la saison, par différents partis, qui y campaient et s'y arrêtaient plus ou moins, selon le succès de leur chasse ; en sorte que ces cantons étaient réellement habités en proportion de la quantité de subsistance qu'ils pouvaient fournir (5).

U y a d'autres districts en Amérique qu'on représente comme étant pleinement peuplés en comparaison de ceux dont je viens de parler. Tels sont les bords des grands lacs au nord , les rives du Mississipi, la Louisiane et plusieurs provinces de l'Amérique méridionale. Là, on a trouvé des villages, dont la grandeur et le rapprochement étaient proportionnés à la quantité supérieure de gibier et de poisson que pouvait fournir le territoire, et aux progrès des habitants dans l'art de mettre le sol en valeur (6). Les indigènes du Mexique et du Pérou, deux empires vastes et populeux, tiraient incontestablement leur origine de la même souche que les nations sauvages qui les avoisinaient , et avaient primitivement vécu comme elles. Mais dès que, par un concours heu-

porteà cetégard. Mais il est difficile de dire quels sonlceux dont it faut se défier. Et même, en retraochaDl tout ce qui est suspect d'exagéralioD, ou ne peut s'eropècher de reconnaître qu'il reste assez de témoignages probants pour établir Tassertion générale d'une manière indubitable. {M.)

(1) Robertson, Ut. IV, p. 129, 130. — (2) LetL édif., t. VI, p. 357.

(5) liHd., p. 321. — (4) Ibid., t. IX, p. 145.

(5) Ibid., t. VI, p. 66. 8i, 545; t. IX, p. 145.

(6) llHd., t. IX, p. 90, 142. — Ibid., Ht. IV, p. 141.

reux de circonslances, elles panrinrent à faire des progrès dans Tagri-* culture et à retendre, leur population crut rapidement, malgré la froideur des hommes et les habitudes destructives des femmes. Sans doute ces habitudes furent modifiées par le changement survenu dans la situation de ces peuples. Une vie plus douce et plus sédentaire dut augmenter leur fécondité et leur permettre d*élever une famille plus nombreuse. En général le continent d'Amérique, en nous en rapportant à ce qu'en disent tous ceux qui en ont écrit Thistoire, offre partout le tableau d'une population répandue sur sa surface en proportion de la quantité de nourriture que peuvent se procurer ceux qui Thabitent, dans Tétat actuel de leur industrie. Partout, à peu d'exceptions près, elle parait toucher à la limite qu'elle ne peut jamais dépasser. C'est ce que prouvent les retours fréquents de famine ou d'extrême disette dans les différentes contrées de cette partie du globe.

On trouve, selon Robertson, des exemples bien remarquables de ce genre de calamité chez les nations sauvages. Cet historien cite entre autres à ce sujet le témoignage d'Alvar Nunez Cabeça de Vaca, voyageur espagnol, qui résida près de neuf ans parmi les sauvages de la Floride. Ne connaissant aucune espèce d'agriculture, ils mangent la racine de quelques plantes, qu'ils ont beaucoup de peine à se procurer. Ils prennent quelquefois du poisson, et tuent quelques pièces de gibier; mais en si petite quantité, qu'ils sont souvent tourmentés de la faim, au point de la satisfaire en mangeant des araignées, des œufs de fourmis, des vers, des lézards, des serpents, quelquefois même une sorte de terre onctueuse (1). Ce voyageur ajoute : a Je suis persuadé que , si leur sol fournissait des pierres, ils les avaleraient. » Us mettent à part et conservent les os des poissons et des serpents, qu'ils broient et qu'ils mangent. Le seul temps de Tannée où ils n'endurent pas la famine est celui où mûrit un fruit semblable à l'opuntia ou poire épineuse. Mais souvent pour en trouver ils sont obligés de s'éloigner beaucoup de leur demeure ordinaire. Cet auteur fait observer, dans un autre endroit , que ces peuples sont souvent réduits à passer deux ou trois jours entièrement privés de nourriture.

EUis, dans son voyage à la baio d'Hudson, décrit d'une manière touchante les souffrances auxquelles la disette expose les indigènes. Il vient de parler de la rigueur du climat, a Mais, dit-il, quelque grands que

(1) Robertson, note 28, h la page 117 du liv. IV.

On connatl aujourd'hui plusieurs localités dans lesquelles il y a de cette terre comestible. On y aperçoit, avec le microscope, une infinité d'animalcules, dits in« fusoires, qui la rendent nutritiYe. {Jph, G.)

soient les maux que le froid leur fait souffrir, on peut dire avec yérité qu*ils sont bien moins cruels que ceux qui proviennent de la rareté des vivres, et de la difficulté qu'ils trouvent à s'en procurer. On raconte dans les factoreries un fait, dont la vérité est attestée, qui pourra faire comprendre quelle est leur détresse, et inspirer au lecteur sensible une compassion bien fondée. » II nous raconte ensuite la vie d'un malheureux indigène et de sa femme, qui, à une époque où le gibiei* manqua, mangèrent d'al)ord toutes les peaux qu'ils portaient pour vêtements et se virent enfin réduits à une si cruelle extrémité, qu'elle leur suggéra l'horrible dessein de se nourrir de la chair de leurs propres enfants, et qu'en effet, passant du projet à l'exécution, ils en dévorèrent deux (1). Ailleurs il dit : «Il est arrivé quelquefois que les indigènes, qui viennent en été commercer avec les factoreries, ayant manqué ceux qui leur devaient fournir des vivres, se sont vus obligés d*épiler quelques milliers de peaux de castor, pour en manger le cuir (2). »

L*abbé Raynal, qui, dans ses comparaisons de la vie sauvage et de la vie civilisée, raisonne perpétuellement de la manière la plus inconséquente, parle quelque part des sauvages comme ayant la certitude morale de trouver à leur portée des moyens suffisants de subsistance; et dans le tableau qu'il fait des nations du Canada, il dit que, quoique établies dans un pays abondant en gibier et en poisson, elles sont privées de cette ressource en certaines saisons, quelquefois même pendant des années entières, et que la famine fait alors de grands ravages chez ces nations isolées et trop éloignées les unes des autres pour se donner mutudlement du secours (3).

Charlevoix, à propos des difficultés et des peines des missionnaires, fait observer que souvent ces maux disparaissent en quelque façon devant un mal plus cruel , auprès duquel tous les autres sont peu de chose. Ce mal est la famine. Il est vrai, dit-il, que les sauvages peuvent supporter la faim avec autant de patience qu'ils montrent de négligence et d'imprévoyance pour la prévenir. Mais ils sont quelquefois réduits à de telles extrémités, qu'ils n'y peuvent point résister (4).

C'est une coutume générale parmi les nations américaines, sans excepter celles qui ont fait quelques progrès dans l'agriculture, de se disperser dans les bois, à certaines saisons de l'année, et de vivre pendant plusieurs mois des produits de leur chasse, qui devient ainsi pour eux

(i) Ellis, p. 196. — (2) Ibid., p. 194.— (3) Raynal, HUt. des /ndc5,l. Vlil, liv.XV, p.22.

(4) HUt. de la N.-F,, t. II!, p. 338.

une partie importante de leurs moyens ou revenus annuels (1). En restant dans leurs villages, ils s'exposeraient inévitablement à la famine (2); et en entrant dans les bois, ils ne sont pas sûrs d*échapper à ce fléau. Quelquefois les plus habiles chasseurs ne réussissent point à se procurer du gibier, lors même qu'il ne manque pas dans les forêts (3). Privé de cette ressource, le chasseur ou le voyageur y demeure exposé à toutes les angoisses de la faim (4). Les indigènes, dans leurs chasses, sont réduits quelquefois à passer trois ou quatre jours sans prendre aucune nourriture (5).

Un missionnaire parle de quelques Iroquois qui, dans une occasion de cette nature, après s'être soutenus quelque temps en mangeant les peaux qu'ils portaient sur eux, leurs souliers, Técorce des arbres, enfin, n'en furent pas moins réduits au désespoir, et obligés de sacrifier quelques-uns d'entre eux pour sauver les autres. De onze qu'ils étaient, il n'en échappa que cinq (6).

Les indigènes de plusieurs parties de TAmérique méridionale vivent pressés par le besoin (7), et sont quelquefois détruits par la famine (8). Les îles de TAmérique, toutes riches qu'elles paraissent, n'avaient pas plus de produit que leur population n'en exigeait. Un petit nombre d'Espagnols, qui arrivaient dans un district, y portaient aussitôt la cherté (9). L'empire florissant du Mexique n'était pas beaucoup mieux pourvu; et Codez éprouva souvent qu'il lui était difficile d'y nourrir sa petite troupe (10). Les missions même du Paraguay, sous l'administration prévoyante des Jésuites, et sous l'influence des épidémies qui diminuèrent souvent sa population, ne furent pas toujours à Tabri du besoin. On cite la mission de Sainl^Michel, où le nombre des indigènes s'était tellement accru, que les terres en culture n'y produisaient pas plus de la moitié des grains nécessaires à son entretien (11). Souvent de longues sécheresses y faisaient périr le bétail et manquer la récolte (12). Dans ces circonstances, quelques missions se sont trouvées réduites à la plus extrême misère, et auraient infailliblement péri par la famine, si les missions voisines n'étaient pas venues à leur secours (13).

Les derniers voyages à la côte du Nord-Ouest de l'Amérique confir-

(i) Lett. édif., l. VI, p. 66, 8i, 345; t. !X, p. 145.

(2) Ibid., t. VI, p. 82, 196, 197, 215; t. IX, p. 151.

(3) Gliarlevoix, iV.-F., t. III, p. 201. — Hennepin, Mœurs des sauvages^ p. 78.

(4) Lett. édif., l. VI, p. 167, 220. — (5) Ibid., p. 33. — (6) Ibid., p. 71 . (7) IMd., U VU, p. 383; t. IX, p. 340. — (8) Ibid,, l. VIII, p. 79.

(9) Roberison, liv. IV, p. 121. — Burke's America^ vol. I, p. 30.

(10) Roberison, liv. VII!, p. 212.

(11) LeU, édif., t. IV, p. 381 . — (12) /Wd., p. 191. — (13) Ihid,, p. 206, 380.

menU à cet égard« les anciennes relations, et font voir» en particulier, combien la pèche, qui semble devoir offrir des provisions inépuisables, est souvent une ressource précaire. La mer, sur la côte de Nootka, n^est presque jamais entièrement fermée par les glaces. Mais on peut juger, par le soin qu^on y prend de faire des provisions d'hiver, qu'en cette saison la mer n'est pas poissonneuse : et il paraît qu'alors on y éprouve la plus cruelle disette (1). C'est ce qui arriva dans l'hiver de 1786 à 1787, pendant le séjour qu'y fit M. Mackay. On y essuya une véritable famine, causée par la longue durée d^ cette saison rigoureuse. Le magasin de poissons secs était épuisé, il n*y avait aucun moyen de se procurer des provisions fraîches. Tous les habitants furent mis à la ration. Les chefs distribuaient aux Anglais, chaque jour, celle qui leur avait été allouée, qui consistait en sept têtes de harengs secs. Meares dit que le détail de leurs souffrances, consigné dans le journal de ce navigateur, fait frémir l'humanité (2).

Le capitaine Vancouver fait mention de quelques peuples, au nord de Nootka, qui vivent misérablement de coquillages et d'une espèce de pâte faite avec l'écorce intérieure du sapin (3). Un jour cependant, quelques hommes de son équipage, dans une de leurs excursions, rencontrèrent une petite troupe d'indigènes, qui portaient avec eux des plies (4). Mais ils ne purent, à aucun prix, obtenir d'eux de s'en dessaisir. Le voyageur remarque que cette résistance à toute espèce d'offre, presque sans exemple chez ces sauvages, indique combien leur approvisionnement en ce genre est rare et difficile (5). En 1794, au rapport de ce même navigateur, le poisson était très-rare au détroit de Nootka et se vendait à un prix exorbitant. Les provisions d'hiver avaient manqué, ou par l'effet de quelque négligence, ou parce que la saison avait été mauvaise (6).

La Peyrouse nous peint les indigènes des environs du Port-Français comme vivant l'été, par la pêche, dans l'abondance, et comme exposés l'hiver à mourir de faim (7).

U ne faut donc pas croire, avec lord Kaimes (8), que les tribus amé-

(i) Meares, Voyage, chap. xxiv, p. 266. — (2) Ibid., ch&p. xi, p. 132.

(3) Foyagede Vancouver^ t. H, liv. if, chap. ii, p. 273.

(4) Espèce de poisson plat, analogoe à la limande, qui habite surtout les mers du Nord. (Jph. G.)

(5) Ibid., p. 282. — (6) Jbid., l. Hl, liv. VI, ch. i, p. 504.

(7) • Voyage de la Peyrouse^ ch. ix, p. 400.

(8) Sketches, Esquisse de f histoire de l'homme, vol. I, p. 99, i05, in-8»,

2* édit. Jngl.

ricaines ne se soient pas assez accrues pour sentir le besoin de la vie pastorale ou agricole. G*est quelque cause différente qui les a empêchées d*adopter pleinement ces moyens de se procurer d'abondantes ressources, et qui par là même a empêché leur population de s'accroître. Si la faim seule avait pu suffire pour engager les sauvages d'Amérique à changer leur genre de vie, je ne saurais concevoir comment il serait resté sur ce continent une seule nation de chasseurs ou de pêcheurs. Mais il est évident qu*outre ce puissant stimulant, il faut, pour opérer un tel changement, une suite de circonstances favorables. Il est bien probable que Tart'de se procurer des aliments en cultivant le sol doit être inventé et perfectionné d*abord dans les pays qui sont le plus propres à la culture, dont la situation et la fertilité permettent aux hommes de se rassembler en grand nombre ; car c est un moyen de développer leurs facultés inventives.

Chez quelques nations américaines, on ne connaît pas Tinégalité des conditions, en sorte que toutes les rigueurs de la vie sauvage y sont également réparties, en particulier celles de la famine. Mais chez quelques nations plus méridionales, comme dans le Bagota (1), et chez les Natchez (2), surtout au Mexique et au Pérou, la distinction des rangs était établie. En conséquence sans doute, lorsque les subsistances venaient à manquer, les basses classes, réduites à un état de servitude absolue (3), souffraient presque seules ; et c'était sur elles que frappait principalement le fléau destructeur.

La prodigieuse dépopulation qui s'est manifestée chez les nations indigènes de r Amérique, depuis la découverte de ce continent, se présentera peut-être au premier coup d'oeil comme une objection à ce que nous avons dit ci-devant de l'énergie du principe de population. Mais on verra, en y réfléchissant, que ce phénomène dépend des trois grandes causes que nous avons assignées. Les obstacles qui s'opposent à la population, soit en la détruisant, soit en prévenant son accroissement, peuvent agir avec tant de force, qu'ils lui impriment une marche rétrograde.

La passion de ces peuples pour les liqueurs spiritueuses (4), que Gharlevoix appelle une rage au-dessus de toute expression (5), doit être envisagée, elle seule, comme un vice capable de produire la dépopulation

(i) RobertsoQ, Ht. IV, p. 141.

(2) Utt. édif., t. VII, p. 21. — Roberlson, Ut. IV, p. 139.

(3) RobertsoD, Iît. VU, p. 190, 242.

(4) Major Roger's JecoutU ofNorth America, p. 240.

(5) CliarleToix, t. IH, p. 302.

qu'on obsenre; car elle n'agit pas seulement comme une espèce de poison qui les énerye et les tue, elle attaque directement les sources de la génération, et produit des rixes et des combats qui se terminent presque toujours d'une manière funeste (1). 11 faut ajouter à cela que, presque partout, les relations des Européens avec les indigènes ont abattu le courage de ceux-ci, ont donné à leur industrie une feusse direction, et diminué par là même leurs ressources et leurs subsistances. A Saint-Domingue, les indigènes négligeaient de propos délibéré la culture de leurs terres, afin d'affamer leurs cruels oppresseurs (2). Au Pérou et au Chili, on força les naturels à creuser les entrailles de la terre, au lieu de féconder sa surface. Et chez les peuples du Nord, la passion pour l'eau-de->ie dirigea toute leur activité vers la recherche des pelleteries (3) ; ce qui les empêcha de donner aucune attention aux moyens d*augmenter leurs subsistances, et les porta même à détruire rapidement leur gibier. 11 est probable en effet, que, dans toutes les parties de FAmérique où les Européens ont pénétré, les bêtes sauvages ont éprouvé une dépopulation au moins égale à celle qu'y a subie Tespèce humaine (4). Partout le goût de Tagriculture s'est affaibli plutôt que de s'accroître, tandis qu'on aurait pu espérer Feffet contraire des liaisons formées entre les sauvages et les peuples cultivateurs. Nulle part en Amérique, soit au Nord, soit au Sud, on n*entend dire que, par la diminution du nombre des habitants, la vie soit devenue plus facile et les ressources plus abondantes.

On peut donc conclure avec quelque assurance du tableau même que nous venons de présenter, que, malgré tant de causes de destruction qui agissent sur ce vaste continent, la population des diverses nations qui rhabitent est, à peu d^exceptions près, au niveau des moyens de subsistance que, dans Tétat actuel de leur industrie, ces nations sont en état de se procurer.

CHAPITRE y. — DES OBSTACLES A LA POPULATION DANS LES ILES DE LA MER DU SUD.

L'abbé Raynal, en parlant de l'ancien état des lies Britanniques, et

(i) N'en pourrait-on pas dire autant de quelques-unes de nos classes ouvrières? {Jph. G.)

(2) Robertson, liv. II, p. 185. — Burke's America^ vol. I, p. 300.

(3) Charlevoix, N.-Fr., l. Ul, p. 260.

(4) L'introduction générale des armes à feu, parmi les indigènes, a probablement beaucoup contribué à diminuer le nombre des animaux sauvages en Amérique. {NoU de routeur,)

des insulaires en généraU s'exprime ainsi : a C'est dans leur sein que sont nées cette foule d'institutions bizarres qui mettent des obstacles à la population ; Tanthropophagie, la castration des mâles, Vinfibulation des femelles, les mariages tardifs, la consécration de la virginité, Tes* time du célibat, les châtiments exercés contre les filles qui se bâtaient d'être mères (1). »

C'est de là, selon cet auteur, que ces coutumes, produites par une population excédante, ont passé sur les continents, où de nos jours en* core les philosophes s'occupent à en rechercher l'origine. 11 ne s*est pas aperçu qu'une tribu sauvage du continent d'Amérique, entourée de nations ennemies, ou une nation civilisée et populeuse, contenue de toutes parts par d'autres nations qui lui ressemblent, se trouve, à divers égards, dans une situation semblable à celle de ces insulaires. Quoique les barrières qui arrêtent la population y soient moins visibles et moins déterminées, quoique sur le continent elles puissent échapper à l'observation plus aisément que dans les îles, elles n'en sont pas moins réelles ni beaucoup moins insurmontables. Un homme qui, pressé par le besoin, quitte la nation continentale à laquelle il appartient, n'est nullement assuré de trouver dans une autre plus de ressources. Entre les lies, il n'en est sans doute aucune dont le produit ne pût être augmenté. C'est précisément ce qu'on peut dire de toute la terre. Une île, comme tout le reste de la terre, contient justement autant d'habitants que son produit actuel en peut nourrir. Mais comme dans les îles, surtout dans les Iles très-petites, le nombre des habitants est distinctement limité, et comme cette limite ne peut être méconnue, il y aura quelque avantage à rechercher les obstacles qui y arrêtent la population, en prenant pour exemples celles sur lesquelles nous avons des relations claires et authentiques. On trouve dans le premier voyage de Cook cette question relative aux familles clair*semées des sauvages de la Nouvelle-Hollande: a Comment les peuples de cette contrée sont-ils réduits au nombre qu'elle peut nourrir (2) ? » On peut, avec le même droit, faire la même question sur les îles populeuses de la mer du Sud, et sur les pays les plus peuplés de l'Europe et de l'Asie. Cette question, dans sa généralité, me semble très-curieuse, et peut jeter du jour sur quelques circonstances aussi intéressantes qu'obscures de l'histoire de la société. C'est à répondre à celte question que sont principalement

(1) Raynal, HUt. des Indes, l. Il, 1. 111, p. 3, de Tédil. en iO vol. in-8%

(2) Premier voyage de Cook, vol. 111, p. 240, lll-4^ angL

destinées les recherches htsioriques contenues dans la première partie de cet ouvrage.

On connaît peu les grandes îles de la Nouvelle-Guinée, de la Nou- Telle-Bretagne,'de la Nouvelle-Calédonie, et des Nouvelles-Hébrides. Il est probable que la société y est à peu près au même point que chez les nafioDS sauvages d'Amérique. Elles sont habitées, à ce qu'il parait, par différentes tribus, qui se font continuellement la guerre. Les chefs y ont peu d'autorité ; et comme la propriété y est mal assurée, il paraît quils ont peu de provisions (I). La grande île de la Nouvelle- Zélande nous est mieux connue. Ce que nous en savons n*est pas propre à nous donner une idée avantageuse de Tétat auquel la société y est parvenue. Le tableau qu'en lait Cook, dans ses trois différents voyages, est chargé des plus sombres couleurs. L'élat perpétuel d'hostilité où vivent les tribus répandues sur cette île a quelque chose de plus sauvage que les guerres des sauvages américains (2). L'usage où sont ces peuples de manger de la chair humaine, le goût même qu'ils ont pour cette affreuse nourriture sont établis par les preuves les plus inconteslaUes (3). Cook, qui est fort éloigné d'eiagérer les vices des nations sauvages,dit, en parlant des naturels du détroit de la Reine Charlotte: « Si j*avais écouté les conseils de tous nos prétendus amis, j'aurais exterminé la race entière de ces insulaires ; car chaque villnge, chaque hameau, venait à moi tour-à-tour me demander de détruire le hameau voisin. Je n*aurais jamais cru que les haines qui divisent ces peuplades pussent se manifester d*une manière aussi frappante (4). » Et dans le même chapitre il ajoute: <x Diaprés mes propres observations, et d*après les informations que Taweiharooa m*a données, je suis fondé à croire que les habitants de la Nouvelle-Zélande vivent dans une crainte perpétuelle d*étre exterminés par leurs voisins. Il n*y a presque aucune tribu qui ne croie avoir éprouvé, de la part d'une autre tribu, quelque injustice, ou quelque outrage, dont elle est sans cesse occupée à tirer vengeance. Il se peut aussi que l'espérance de faire un bon repas exalte ce sentiment... La manière dont ils s'y prennent pour exécuter leurs noirs projets est toujours la même: ils tondent pendant la nuit sur l'ennemi qu*ils veulent détruire. S'ils le surprennent sans défense (ce qui, je pense, doit être rare), ils tuent tout,sans distinction d*âge ni de sexe.

(t) Voyez, pour la Nouvelle-Guinée el la Nouvelle-Bretagne, VHistolre des navigations aux terres australes; et pour la Nouvelle-Calédonie et les Nouvelles- Hébrideâ, le Second voyage ôe Guok, vol. il, liv. Hl.

(2) Cook* Pr. »oy., t. Il, p. 545 ;5ec.w>y., 1.1, p. i 10 ;rrolf.iH)y., 1.1, p. 161, etc.

(35 Id., Second voyage, 1. 1, p. 246. — (4) Trois, voy., t. I, p. 124.

Quand le massacre est achevé, ils célèbrent leur victoire sur le champ de bataille, où ils se rassasient des aliments qu'ils y trouvent en abondance; quelquefois aussi ils emportent les corps de ceux qu'ils viennent d*égorger, et vont les dévorer à loisir dans leurs propres demeures, avec

des actes de férocité brutale, tels que la plume se refuse à les décrire

Faire quartier, ou recevoir des prisonniers, sont des pratiques étrangères à leur code militaire : la fuite est la seule ressource des vaincus. Cet état de guerre perpétuelle, et la manière destructive dont ils la font produisent chez ces peuples une telle habitude de circonspection, que, de nuit ou de jour, on n'y voit aucun individu qui ne soit sur ses gardes (!).)>

Ces observations sont consignées dans le troisième voyage de Gook, où les erreurs des précédents voyages n'ont pu manquer d*étre corrigées. Elles prouvent que la guerre est, à la Nouvelle-Zélande, Tobstade principal qui arrête la population. Nous ignorons s'il y règne parmi les femmes des coutumes qui aient la même tendance. Si de tels usages y sont établis, il est probable que c est pendant les temps où le besoin de nourriture se foit sentir de la manière la plus pénible ; car chaque tribu doit naturellement désirer d'accroître le nombre de ses membres afin d augmenter ses moyens d'attaque et de défense. On peut dire seulement que la vie vagabonde que mènent les habitants de ces îles australes, et l'état continuel d'alarme où ils vivent, qui les force à voyager et travailler les armes à la main (2), sont des circonstances défavorables à la gestation, et qui tendent à prévenir les familles nombreuses. ^ Mais, quelque puissantes que soient ces causes qui compriment la population, les fréquents retours de disette font voir qu'elles ne suffisent pas pour maintenir le nombre des habitants au-dessous du niveau des subsistances. « Qu il y ait des temps de disette, dit Cook, c'est ce que nos observations nous ont fait connaître d'une manière indubitable (3). x> Le poisson est leur principale nourriture : et comme ce n'est qu'au bord de la mer et en certaines saisons de l'année qu'on peut s'en procurer (4), il est clair que ce n'est pour eux qu'une ressource précaire. Dans l'état d'alarme où ils vivent sans cesse, il doit être bien difficile de faire sécher du poisson et d'en conserver beaucoup en magasin, surtout si les baies et les anses les plus poissonneuses sont, comme on doit le supposer, l'objet le plus ordinaire de leurs querelles, et s'ils mettent à se les enlever mutuellement cet acharnement qui caractérise toutes lesentre-

(1) Cook, Troisième voyage^ 1. 1, p. 124. — (2) Id., Second voyage, t. I,p.127. (3) Id., Premier voyage, l. III, p. 66. — (4) Ibid.y p. 45.

prises d^uD peuple toujours occupé à chercher des moyens de vivre (1). Les végétaux dont ils se uourrisseot sont la racine de fougère, les ignames, les clams et les patates (2). Ces trois dernières espèces sont cultivées, et on ne les trouve guère dans les lies de cet Océan méridional, où Tagriculture est presque entièrement ignorée (3). Lorsque, par leffet d'une saison défavorable, ces faibles ressources viennent à manquer, on peut aisément imaginer dans quelle affreuse détresse les peuples doivent être plongés. Dans de telles circonstances il n'est que trop probable que le désir d'assouvir leur faim doit ajouter beaucoup de force à leur désir habituel de vengeance ; el Ton ne peut être surpris de les voir a occupés sans cesse à s'entre-détruire, comme leur seule ressource contre la famine et la mort (4). »

Si, des côtes dépeuplées de la Nouvelle-Zélande, nous tournons nos regards sur les bords populeux d'Otahiti et de toutes les îles de la Société, une scène nouvelle se déploie. Là, toutes les craintes relatives à la disette semblent devoir disparaître. Les voyageurs, en nous parlant de ces contrées, semblent décrire le jardin des Hespérides et ne cessent d'exalter leur rare fertilité (5). Mais un instant de réflexion corrigera ce premier aperçu. L'abondance et le bonheur ont toujours été envisagés comme les causes les plus efficaces pour accroître la population . Dans un climat délicieux, où Ton voit régner peu de maladies, où les femmes ne sont point condamnées à des travaux excessifs, comment ces causes n'agiraient-elles pas avec beaucoup plus d'énergie que dans des pays moins favorisés ? Et si elles agissent, comment la population, circonscrite dans d'étroites limites, pourra-t-elle trouver la place qui lui est nécessaire? Gook fut surpris de voir qu'Otahiti, qui n*a que quarante lieues de tour, contenait d'après son calcul plus de deux cent mille habitants (6). Comment donc pourrait-elle en contenir plus de trois millions ; nombre auquel arriverait la population au bout d*un siècle seulement, en supposant que le doublement s'opère en vingt-cinq ans (7)? Ces questions

(i) Gook, Trois.voy., t. i, p. 157.

(fj Id., Sec. vay„ 1. 111, p. 43. Je ne sais quel est le végétal désigné par clam dans la relation anglaise, ai sMl a quelque propriété qui \ait rapport avec le sens du mot clammy qui sigoiûe visqueux^ ou avec le coquillage appelé clam en Amérique, qui est, je crois, une espèce de moule. On sait que h patate dont il est ici question est la pomme de terre ou quelqu'une de ses variétés. (P. P,)

(3) Cook, Prem. vqy., t. 11, p. 405. — (4) Ibid., 1. 111. p. 45.

(5) f^oy. des Missionnaires, App., p. 547, angl.

{él Cook, Sec. voy., 1. 1, p. 349.

(7) Je ne doute pas que la période de doublement n'y fût plus courte, en supposant qu'on supprim&t les obstacles qui troublent Tordre naturel. Si Otahiti, aTec tous

sont également applicables à toutes les lies du même groupe. Passer de Tune à Tautre, serait changer de place, sans améliorer sa situation. Toute émigration efficace, toute importation de subsistances vraiment utile, sont exclues par la nature de ces lies et par Tétat imparfait de leur navigation.

Ici la difficulté se trouve réduite à une si petite échelle ; elle est si claire, si précise, si insurmontable, que Tesprit ne peut s'y dérober. On ne peut point répondre, comme on a coutume de le faire, par des idées vagues et bazardées d'émigration ou d'amélioration de culture. L'une est impossible, l'autre évidemment insuffisante. Nous sommes aisément convaincus qu'il est impossible que, dans ce groupe d'îles, la population aille en doublant tous les vingt-cinq ans. Et avant même d'avoir fait aucune recherche sur Tétat auquel la société y est parvenue, nous sommes sûrs, qu'à moins d*un miracle qui y rende les femmes stériles, nous découvrirons dans la manière de vivre de ces peuples quelques obstacles puissants à T accroissement de leur population.

Toutes les relations successives qui nous sont parvenues de Ttle d*0tahiti et de celles qui Tentourent nous attestent l'existence de quelques sociétés, connues sous le nom d'Earee (1), qui ont excité une juste surprise chez les nations civilisées. Ces sociétés ont été si souvent décrites, qu'il suffira de rappeler ici que Tinfanticide et la prostitution en sont les lois fondamentales. Elles sont composées exclusivement de personnes prises dans les classes les plus élevées ; et, selon M. Anderson (2), ce cette vie licencieuse est si conforme à leurs goûts et à leurs principes, que les personnes des deux sexes, les plus remarquables par leur beauté, passent ainsi leur jeunesse, commettant sans pudeur des actions qui couvriraient d'opprobre les nations les plus sauvages. Lorsqu'une femme Earee accouche, on applique au nez et à la bouche de l'enfant un morceau d'étoffe mouillée qui l'étouSe sur-le-champ (3). » Sur quoi le capitaine Cook fait observer : oc Qu'il est certain que ces sociétés contri-

ses produits actuels, ne contenait que cent personnes, en nombre égal de chaque sexe, et que le mariage d'un seul homme avec une seule femme y fût établi d^une manière constante, je crois que cmq ou six périodes successives augmenteraient la population au delà de tout ce qu*on a observé jusqu'ici, et qu'en moins de quinze ans cette population doublerait. (3f.)

(i) Cook, Prem, voy.^ t. Il, p. 207 et suiv.; — Sec. voy., t. I, p. 552; — TroU. voy,, t. U, p. 257 et suiv. MUsionar, Voyage, appendice, p. 547, in-4*».

(2) M. Anderson a fait le dernier voyage de Cook en qualité de chirurgien et de naturaliste. Cook el tous les ofilciers de rexpédilion avaient la plus haute opinion de ses talents et de son exactitude : en sorte que sa relation peut être envisagée comme une excellente autorité. [M.)

(5) Cook, Trois, ooy., t. U, p. 158, 159.

buent beaucoup à prévenir, parmi les classes supérieures du peaple, l'accroissement de la population (1). x> On ne peut douter de la justesse de cette observation.

On n*a pas remarqué dMnstitutions semblables parmi les classes inférieures. Mais les vices autorisés chez les grands ne sont que trop généralement répandus parmi le peuple. L*infanticide n'est pas propre aux Earees. 11 est également permis à tous : et comme Topinion des premières classes en a eflacé la bonté, soit pour ce qui concerne le crime en lui-même, soit par rapport à 1 imputation de pauvreté* c'est une pratique à laquelle on a recours plutôt pour se conformer à Tusage, que par la crainte du besoin. Aussi parait-elle être établie dans ces îles d'une manière générale, sans aucime réserve, comme une coutume commune et familière.

C'est une remarque très-juste de Hume (2), qu'en général la permission de Tinfanticide contribue à accroître la population dans le pays où elle a lieu. En éloignant la crainte d'une nombreuse famille, elle encourage le mariage ; et Tempire de la tendresse maternelle et paternelle fait qu'on n*a recours à ce triste remède qu'à la dernière extrémité. L'établissement des sociétés d*Earees, à Otahiti et dans les îles voisines, fait probablement exception à cette r^le et peut y avoir eu une tendance contraire.

Parmi les classes inférieures du peuple, régnent la prostitution et la débauche. Quoiqu'il puisse y avoir quelque exagération à cet égard dans les récits des voyageurs, on ne peut rejeter entièrement leur témoignage (3). Cook, cherchant à excuser les femmes d'Otahiti, et à restrein-

(i) Cook, Deux, voy., 1. 1, p. 352.

(2) EssaU de Hwne, L I, Essai XI, 451, io-So, i764, angl.

(3) M. Louis Rejbaud, dans son ouvrage intitulé f^oyages et Marines, décrit ainsi (p. i28) les occupations de l'équipage de VArtémise en 1839, pendant qu'on radoubait ce vaisseau : « L^lle que Bougainville avait appelée la nouvelle Cylhère ne donna pas de démenti à son nom. Le séjour de Taïti fut une longue suite d'amours volages et sensuels. Pape-itine formait plus qu'un sérail, moins la contrainte. Le soir venu, chaque arbre du rivage abritait un couple passionné,, et les eaux de a rivière donnaient asile ^ un essaim de naïades cuivrées qui venaient s'y jouer

avec les élèves de la frégate. Que de liens aussi promptement formés que brusquement rompus! Que de marchés étranges dans lesquels intervenaient les pères, les frères, les maris, et sur lesquels les missionnaires eui-mémes prélevaient, sous forme de pénalité, une espèce de dtme ! Les sectes philosophiques qui ont si longtemps poursuivi la découverte de la femme libre ne s'imaginent pas que Taîti a depuis longtemps réalisé leur idéal, et qu'elle conserve des mœurs à Tunisson de leurs rêves. La réserve et la pudeur y sont des vertus très-peu comprises, et il n'est pas un naturel, homme ou femme, dans lequel on ne puisse trouver un Proxénète ou une Messaline. • {Jph. G,)

2* tDlTHHI. ^

dreTimputatioD (ropgénéralequ'on leur fait démener une vie licencieuse, reconnaît néanmoins que le nombre de celles qui vivent d'une manière déréglée y est plus grand qu'ailleurs. Et à cette occasion il fait une remarque décisive : c*est que les femmes qui se conduisent mal n'y perdent point leur rang dans la société, et vivent avec les femmes vertueuses sans aucune espèce de flétrissure (1).

D'ordinaire les mariages se font à Otabiti sans aucune autre cérémonie qu'un présent offert par Pépouxaux parents de Fépouse. C'est, delà part de ceux-ci une espèce de marché, par lequel ils accordent la permission de commencer une liaison avec leurs filles, bien plus qu'un véritable contrat de mariage. Si le père croit que sa fille n'a pas été assez payée, il ne fait aucun scrupule de lui faire quitter son premier époux, pour la livrer à un autre plus magnifique. L'époux lui-même a toute liberté de faire un nouveau choix. Si sa femme devient mère, il peut faire périr l'enfant, et continuer de vivre avec elle, ou la quitter à volonté. Ce n'est que lorsqu'il a adopté l'enfant et qu'il a consenti à le laisser vivre que les parties conlractantes sont envisagées comme liées par les nœuds du mariage. Et même après cette époque, le mari peut prendre une seconde épouse, plus jeune que la première. Cependant il est plus commun de se séparer ou de changer de femme ; et c'est un événement qui, chez eux, est si ordinaire, qu'il ne fait aucune sensation (2). Le libertinage avant le mariage ne nuit point à un établissement de ce genre.

De telles mœurs sembleraient être seules un obstacle à la population suffisant pour compenser reiïet du climat le plus délicieux et du sol le plus fertile. Mais il y a d'autres obstacles encore. La guerre règne fréquemment entre les habitants des différentes îles ; souvent même il y a des discordes civiles dans chacune d'elles. Les unes et les autres sont fort destructives (3). Outre les morts qui ont lieu sur le champ de bataille, il faut compter les ravages qu'exerce le vainqueur sur le territoire de sou ennemi. 11 y pille les cochons et la volaille, et enlève tous les moyens

(1) Voici des détails concluants sur la cour de la reine régnante, extraits de l'ouvrage que nous venons de ciler: « Veuve à dix-neuf ans (de Pomaré), la reine a épousé un jeune homme de quinze ans, et réunit autour d'elle tout ce que Talli renferme d'hommes diflumés el de femmes perdues. Les danses les plus libres, les cérémonies les plus licf iicieuses, les chants les plus voluptueux ont successivement reparu. » Tout cela se passe, bien que Plie soit devenue chrétienne el qu'elle soit sous rinfluence des missionnaires luthériens. (Jph. G )

(2) Cook. Sec. voy., t. I, p. 187. — Trois, voy.^ t. II. p. 137.

(3) Bougaiuville, f^oy, autour dumondCy ch. ui, p. 217. — Cook, Pr. voy.yi.VL, p. 244. — MUsion.y voy. p. 224.

OBSTACLES A LA POPULATION DANS LES ILES DE LA MER Dt SUD. 5i

de subsislance. En 1707 et 1768, File d'Otabîti abondaii en cochons et en Yolaille; en 1773, ces animaux y étaieDt si rares, qu'on ne savait comment s'y prendre pour déterminer ceux qui en possédaient à les vendre. Cook attribue cette rareté aux guerres qui, depuis la première époque, avaient désolé le pays (1). Losqœ Vancouver revint à Otahili en 179i, plusieurs de ses amis, qui! avait quittés en 1777, étaient morts. Il était survenu plusieurs guerres dans cet intervalle ; les chefs des districts de TOuest s'étaient joints à Tennemi ; le roi avait été corn* plétement défait et ses Etats avaient été entièrement ravagés. La plupart des animaux, des plantes, des herbages, que le capitaine Cook y aYdit laissés, avaient été détruits dans le cours de ces déprédations (2).

Les sacrifices humains, en usage à Otahiti, marquent fortement Tétat de barbarie, mais probablement n'y sont jamais assez nombreux pour diminuersensiblement la population. Les maladies auxquelles ces peuples étaient sujets, avant qu^ les Européens les eussent visités, avaient un caractère général de bénignité ; et même depuis que le commerce des Européens les a livrés à des maux plus cruels, celte cause de destruction ne parait pas avoir agi d'une manière bien violente (3).

Les principaux obstacles qui arrêtent parmi eux l'accroissement de la population sont, à ce qu'il parait, les vices de la prostitution, Tinfiinticide et la guerre ; et chacun de ces obstacles agit avec une force irrésistible. Cependant, quelle que soit l'énergie de ces causes pour prévenir la population ou la détruire, elles n^ont pu suffire pour la maintenir au-dessous du niveau des subsistances, a Malgré la fertilité de cette tle (4), dit M. Anderson, souvent il y survient une famine qui, à ce qu'on assure, fait périr beaucoup de monde. Est-ce Teffet des guerres, des mauvaises saisons, ou" d'un excès de population, qui paraît être inévitable ? c'est ce que je n'ai pu déterminer. Mais la vérité du fait est attestée par l'épargne dont ces peuples usent à l'égard des aliments, mémeen temps d'abondance (5). » Après un dîner avec le chef d'Ulictea, Cook observa qu'à Tinstant où les convives se levèrent, beaucoup de

(1) Cook, Deux, voy., 1. 1, p. i82.

(2) f^oy. de Vancouver, vol. 1, 1. 1, c. vi, p. 98, in-4*, angl.

Les missionnaires j sont devenus puissants depuis 1814, et ils y ont introduit plus de civilisation. (Jph. G.)

(3) Cook, TroU. Foy., t. U, p. 148.

(4) Le pandanus ou arbre à pain y forme des forêts immenses, et Ton dit que son fruit est un des plus délicieux à manger. En outre, la végétation de Hle est à la fois riche et spontanée. (Jph. G.)

(5) Troi$, vay. de Cook, 1. Il, p. 153.

r»2 LIVRE I. — CHAPITRE V.

personnes du peuple se précipitèrent pour ramasser les miettes qui étaient tombées à terre et qu'ils cherchaient dans les feuilles avec le plus grand soin. U arrivait journellement des hommes sur les vaisseaux, qui offraient aux bouchers leurs services, pour obtenir d'eux les entrailles des cochons tués. Et en général, il parait qu'ils ne faisaient guère de meilleurs repas, m 11 faut convenir, ajoute Cook, qu'ils prennent un soin particulier de toute espèce de provision de bouche ; et qu'ils ne laissent rien perdre de ce qui peut servir à la nourriture de Thomme, surtout quand c'est de la chair ou du poisson (1). ^

U parait, par la relation de M. Anderson, que la classe inférieure du peuple mange fort peu de nourriture animale ; encore n'est-ce guère (juedu poisson, des œufs marins et quelques autres productions de l'Océan : car pour le porc, ils en font bien rarement usage. Il n'y a guère que le roi, ou le chef principal de Tile, qui puisse en faire servir tous les jours sur sa table : c'est un véritable luxe. Les chefs inférieurs, selon leur richesse, en mangent une fois par semaine, ou une fois en quinze jours, ou une fois le mois (2). Lorsque les cochons et la volaille sont rares, par suite de la guerre, ou par l'effet d'une trop grande consommation, on défend de faire usage de ces aliments. Cette prohibition dure quelques mois, quelquefois même un ou deux ans, et pendant ce temps ces animaux multiplient et redeviennent abondants (3). La nourriture ordinaire, même des Earees, c'est-à-dire des principaux de l'ile, est, selon M. Anderson, végétale pour les neuf dixièmes (4). Or, comme la distinction des rangs est fortement prononcée, et que la vie et la propriété des classes inférieures sont au pouvoir des chefs, on peut aisément comprendre, que souvent ces chefs sont dans l'abondance, tandis que leurs vassaux sont dans le besoin.

D'après les rapports les plus récents sur Otahiti, contenus dans le Voyage des missionnaires ^ il parait que, depuis le dernier voyage de Cook, les causes de dépopulation, énumérées ci-dessus, ont agi avec une force extraordinaire. Vancouver, qui a visité cette ile à une époque intermédiaire, parle d'une rapide succession de guerres destructives (5), Les missionnaires ont observé que le nombre des femmes est très-petit (6), en sorte qu'il y a lieu de croire qu'on a détruit plus d'enfants de ce sexe qu'on n'avait coutume de faire auparavant. Celte circonstance

(i) Cook, Sec.voy., t. 1, p. i^i. — (2) Trois, voy., t. Il, p. -154. — (5) p. 153.

(4) dbid., p. 148.

(5) Voyage de Vancouver^ vol. I, 1. 1, ch. vii, p. 157.

(6) }fissioti.t voy. p. 192 e 1385.

n*a pu qu'ûiigmenter la proslitution^qui, jointe aux ravages des maladies d'Europe* a attaqué la population dans sa source (I).

Il est probable que Cook a porté trop haut le nombre des habitants, et que les missionnaires l'ont évalué trop bas (2). Mais je ne doute pas qu'il n'y ait eu une diminution réelle et considérable entre ces deux époques d'observation. Ce qui le prouve, c'est la difierence qu'on remarque dans les habitudes de ces peuples relativement à l'économie des comestibles. Cook et Anderson s'accordent à les représenter comme usant d'une sévère économie pour les vivres de toute espèce ; et M. Anderson, qui parait avoir fait beaucoup de recherches sur ce sujet, nous parle de retours fréquents de famines* Au contraire, les missionnaires, qui ont été très- frappés de la détresse qu'éprouvent à cet égard les lies des Amis et les Marquises, parlent d'Otahiti comme jouissant de la plus grande abondance : ils remarquent que, malgré Thorrible profusion des festins et toute celle qu'entraîne la société des Earees, le besoin se fait rarement sentir dans cette île (3).

) On peut conclure de là, qu'à l'époque actuelle la population d'Otahiti est contenue au-dessous du niveau des subsistances. Mais on aurait tort de croire qu'elle doive longtemps rester au même point. Les changements que Cook a observés dans cette île, aux différentes visites qu'il y a faites, prouvent que sa prospérité et sa population y sont sujettes à des oscillations très-marquées (4). Et c'est précisément ce que la théorie devait nous faire attendre. A aucune époque la population de ces îles n'a dû être stationnaire ou croître lentement d'une manière régulière. Elle a toujours dû subir de grandes oscillations. En tout temps, l'excès de population alimente, chez les sauvages, le goût de la guerre. Les agressions suscitent les haines, d'où naissent les dévastations, qui durent et se propagent longtemps après qu'a cessé la première cause qui les avait produites (5). La détresse causée par une ou deux mauvaises récoltes, agissant sur une population entassée et déjri réduite à une économie excessive, faisant sentir durement le plus intolérable besoin, dans un état imparfait de société, a dû porter à Tinfanticide et à la prostitution (6). Et ces causes de dépopulation ont dû agir encore avec plus de

(i) A/iswon., Appendice, p. 347. — (2) Ibid,^ chap. xiii, p. 2i2.

(5) Ibid., Toy. p. i95. Appendice, p. 585.

(i) Cook, Sec, voy., 1. 1, p. 482 et 346. — {^) Mission., voy. p. 225.

(6) Lorsque j'indique les causes qui ont pu naturellement mettre des bornes k une population excédante, on ne se méprendra pas sans doute sur mes intentions, et on ne supposera pas que je prétende juslIGer le moins du monde de telles actions, parce que je fais remarquer leurs effets. Une cause peut prévenir un mal

U LIVRE I. — CHAPITRh V.

force, quelque temps après la cessation de la détresse qui les avait développées. Un changement graduel d'habitudes, conforme au changement graduel des circonstances, devrait naturellement rétablir très-vite la population à son ancien niveau, en sorte qu'elle ne pourrait être réprimée qu'avec beaucoup de difficulté et même par des moyens violents. Jusqu'à quel point les liaisons d'Otahiti avec les Européens devront-elles produire cet effet ? C'est ce que l'expérience seule pourra nous apprendre. Si en dernier résultat nous trouvions que ces liaisons y contiennent la population dans de justes bornes, je suis bien persuadé qu en examinant comment elles agissent pour la réprimer, on en viendrait à reconnaître que c'est par une aggravation de vice et de misère.

Nous connaissons moins les autres îles de la mer Pacifique; mais ce que nous en savons nous fait voir que, dans les principaux groupes d'Iles, rétat de la société est fort semblable à celui qu'on observe à Otahiti. Aux îles des Amis et aux îles Sandwich, on retrouve le même système féodal, la même turbulence, le même despotisme des chefis, la même dégradation des subordonnés, et à peu près les mêmes habitudes de libertinage et de prostitution.

Aux îles des Amis, quoique le roi jouisse en apparence d'un pouvoir absolu, quoiqu'on dise que la vie et la propriété de ses sujets sont à sa disposition, on voit que les autres petits chefs agissent en souverains, croisent les vues du roi, et lui donnent de fréquents sujets de plainte. a Mais, ditCook, quelle que soit indépendance des grands, nous avons assez de preuves de la servitude du peuple, et il est certain que les classes inférieures n'ont ni propriété, ni sûreté, qu'autant que veut bien en accorder à chaque individu le chef auquel il appartient (1). » Les chefs battent les gens du peuple sans miséricorde (2) : lorscfue ceux-ci étaient surpris commettant un vol sur les vaisseaux, leurs maîtres, loin d'intercéder pour eux, conseillaient souvent de les mettre à mort (3). Or, comme les chefs eux-mêmes n'ont pas beaucoup d'aversion pour le vol, on en peut conclure qu'ils ne mettent aucun prix à la vie de leurs sujets.

Cook, dans sa première visite aux îles Sandwich, eut des raisons de croire que les guerres extérieures et les commotions intestines y étaient très-fréquentes (4). Vancouver, qui les a visitées pins récemment, a vu les traces des dévastations produites par ces causes. Les querelles civiles y avaient subverti les gouvernements qui existaient à l'époque du

particulier, et être, sans aucune comparaison, pire que ce mal même qu'elle guérit. {Note de l^auteur,) (\) Tr. voy., t. I,p. 406. — (2)/6îV/..p. 252— (3) p. 2:^5. — (4) Ibid.,Ul p.î47.

iroyage de Cook. De tous les chefs que ce deruier avait connus, il n'en restait qu'un seul vivant: et les informations prises par Vancouver lui firent voir que très-peu de ces chefs étaient morts de mort naturelle : la plupart avaient péri dans le cours de^ leurs funestes dissensions (1). Le pouvoir des chefs sur les classes inférieures du peuple aux tles Sandwich parait être absolu. Le peuple leur obéit servilement, et cet état d'abaissement influe d'une manière évidente sur leur corps et sur leur esprit (2). Les gradations de rang y semblent même plus marquées que dans les autres tles : les chefs supérieurs en usent envers les chefs inférieurs de la manière la plus hautaine et la plus oppressive (3).

On ne sait pas si aux îles des Amis et aux fies Sand^h l'infanticide est pratiqué^ ni s'il y existe des sociétés pareilles à celles des Earees d'Otabiti ; mais on a des preuves indubitables de la prostitution des femmes du peuple (4), et cela seul est déjà un grand obstacle à la population. Il est très-probable que les Toutous, ou serfs, qui emploient la plus grande partie de leur temps à suivre leurs chefs (5), se marient peu. Et la polygamie, qui est permise aux classes supérieures, ne peut qu'encourager et aggraver la prostitution dans les classes inférieures.

Supposons qu'il fût reconnu que dans les iles les plus fertiles de cet Océan on ressent peu le besoin. Comme la contrainte morale et vertueuse ne peut raisonnablement être supposée régner chez des sauva* ges, surtout dans ces climats , la nature des choses nous forcerait à croire que le vice, en y comprenant la guerre, y suffit pour réprimer la population. Toutes les relations confirment cet aperçu. Dans les trois principaux groupes dUes doât nous venons de parler, le vice est Tobstade dominant. A l'île de Pâques* on a observé une grande disproportion dans le nombre des habitants des deux sexes (6). Cela doit faire présumer que Tinfanticide y est établi, quoiqu'on n'en ait point d'autres preuves. La Peyrouse semble croire que les femmes appartiennent en commun au district qu'elles habitent (7). Cependant le nombre d'enfants qu'il rencontra paraîtrait contredire celte opinion (8). Il doit y avoir eu, dans cette Ile, de grandes oscillations de population, depuis l'époque de sa découverte par Roggewein en 1722, quoique ses liaisons avec l'Europe n'aient pu beaucoup y influer. Lorsque la Peyrouse la

(1) VaDCOuver, 1. 1, Ht. II, chap. ii, p.iST, 188.

(2) Cook, Trois, voy., l. Ul, p. 157. — (5) Ibid.

(4) Ibid., 1. 1, p. 401 ; t. U, p. S43; t. III, p. 130. MUsion., voy. p. 270.

(5) Ibid., t. I, p. 394.

(6) Sec. voy,, 1. 1, p. 289. La Peyrouse, cb. iv, p. 323; ch. iv, p. 336.

(7) La Peyrouse, chap. iv, p. 326; ch. v, p. 336. — (8) Ibid., ch. v, p. 336.

H6 LIVRR I. — CHAPITRE V.

visita» il parait qu'elle recouvrait sa population, qui avait été fort affaiblie, soit parles sécheresses, soit par les guerres intestines, soit peut-être par Pinfanlicide et la prostitution. Cook, à son second voyage, neTestimait pas à plus de six ou sept cents âmes (1) ; la Peyrouse la porte à deux mille (2) ; et par le grand nombre d*enfants qu'il vit, ainsi que par celui des maisons que Ton bâtissait, il jugea que la population y était progressive (3).

Aux îles Mariannes, selon le F. Gobien, une infinité déjeunes gens ne se marient point, vivent comme les membres de la société des Earees d'Otahiti, et sont distingués par un nom tout à fait semblable (4). On dit qu*à rtle Formose on ne souffre pas que les femmes deviennent mères avant Tâge de trente-cinq ans. Si elles sont enceintes avant cette époque, la prétresse les fait avorter. Jusqu'à ce que le mari ait atteint sa quarantième année, sa femme continue de vivre chez ses parents, et il ne peut la voir qu'à la dérobée (5).

Les visites passagères faites dans d'autres lies, et les relations imparfaites qui nous en ont été transmises, ne nous mettent pas en état d'entrer dans de grands détails sur les coutumes qui y régnent. Mais la conformité de celles qui ont été observées fait assez voir que quoiqu'on n'ait pas eu occasion d'y remarquer tous les mêmes crimes, c'est pourtant à la guerre et aux vices relatifs au commerce entre les sexes qu'il faut principalement attribuer la diminution de population, qui y prévient la multiplication indéfinie de l'espèce.

(i) Cook, Sec. t>oy., 1. 1, p. 289. *

(2) La Peyrouse, ch. v, p. 336. — (3) Ibid.

(î) Hist. des Navigations aux terres australes ^ t. H, p. 507. Cook, Trois* voy., t. Il, p. 158, an^/.

(5) Harris's Collection of voyages, â ^ol. in-fol., édii. de 4744. Vol. I, p. 764. Celte relation est de J. Albert de Mandesloe, voyageur allemand, qu'on croît assez véridique ; mais, dans ce cas particulier, je présume qu'il parle d'après les écrivains hollandais cités par Montesquieu {Espr, des Lois y liv. 23, cb. xvii). Cette autorité n'est peut-être pas suffisante pour faire admettre comme avérée une aussi étrange coutume : j'avoue pourtant que je ne trouve pas le fait absolument improbable. La même relation porte que chez ces peuples on ne connaît point l'inégalité des conditions, et que les guerres y sont si peu sanglantes, que la mort d'une personne suTQt d'ordinaire pour les terminer. Dans un climat très-salubre, où les habitudes sont favorables à la population, et où la communauté des biens est établie, personne ne craignant la pauvreté personnelle, où plonge le plus souvent une famille nombreuse, le gouvernement a dû se voir forcé de s'occuper directement de contenir la population par une loi expresse. Comme c'est là sans doute la Violation la plus choquante des sentiments naturels, on pourrait en tirer le plus fort argument contre la communauté des biens. {M,)

Il faut encore ajouter qu'il y a lieu de se dé6er un peu de ces tableaux riants, que nous foit Vimaginationt du bonheur et de Tabondance qui régnent dans toutes ces ties de la mer du Sud. A Otahiti même, la disette est assez fréquente. Cook, dans son dernier voyage, en avait déjà fait la remarque ; et le voyage récent des missionnaires fait voir, qu a une cer* taine époque de Tannée où il n*y a plus de fruits, le besoin se fait sentir partout. A Ofaeitaboo, Tune des Marquises (1), ce besoin allait jusqu'à la famine, et les animaux mêmes en soufifraient. A Tongataboo, la plus' considérable des îles des Amis, les chefs, pour maintenir Tabondance, changent de domicile et se retirent dans d*autres iles (2). Souvent les naturels y éprouvent péniblement le besoin de subsistances (3). Les tIes Sandwich sont sujettes à de longues sécheresses (4). Les cochons et les ignames y sont souvent rares (5): et ceux qui les visitent y sont reçus avec une froideur bien différente de la bienveillance desOlahitiens. Dans la Nouvelle-Calédonie, les habitants se nourrissent d'araignées (6), et sont souvent réduits à manger des morceaux de $téaUte$ (7) pour apaiser la faim qui les dévore.

Ces faits prouvent assez que, quelle que soit Tabondance qui règne dans ces iles à certaines époques, et quels que soient les obstacles que l'ignorance, la guerre et d'autres causes opposent à leur population, celle-ci est en général trop rapprochée du niveau moyen des subsistances. Dans un état de société où la vie des inférieurs est comptée pour rien par leurs maîtres, nous sommes exposés à commettre de grandes erreurs dans le jugement que nous portons de l'abondance où ils vivent. Les grands propriétaires pouvaient s'empresser de livrer leurs cochons et leurs végétaux pour des marchandises d'Europe, lors même que leurs vassaux et leurs esclaves éprouvaient le besoin le plus pressant de nourriture.

Je ne puis quitter ce sujet sans faire observer que la vie sauvage n*a réellement sur la vie civilisée qu*un seul et unique avantage, c*est que le peuple y jouit de plus de loisir. On y a moins à faire, et par là même on y fait moins. Lorsqu^on vient à réfléchir au travail pénible auquel, dans une société civilisée, les classes inférieures du peuple se trouvent condamnées, (m ne peut refuser de reconnaître que les tribus sauvages

(1) On compte onze tles ou Ilots ; elles appartiennent à la France depuis 1842.

{Jph. G.)

(2) Mission.y Yoy. App., p. 385. — (3) Ibid., p. 270.

(4) Vancouver, vol. II, liv. lll,ch. viii, p. T^O, — (S) Ibtd.,c\\. vu. l vni. f6) Voy, à la recherche delà Peyrouse^ eh. xm (p. 420 de 1h Irad, anirl. iD-4»). (7) /AîW., p. 400. — Marne grafise conlenanl sans doute def^ animalnilei^. {Jph,G.)

sont à cet égard moins à plaindre ; mais cet avantage est plus que compensé par ceux dont jouissent d'ailleurs les peuples civilisés. La où les. subsistances abondent, rogne chez les sauvages une inégalité tyrannique. Les coups et les violations de propriété sont au nombre des choses ordinaires et établies par un usage qui a force de loi. Les classes inférieures y sont dans un état d'abjection et de dégradation relative, auquel on ne trouve rien de comparable chez les peuples civilisés. Chez les sauvages parmi lesquels règne une grande égalité, la difficulté de se procurer de la nourriture, et les fatigues toujours renaissantes de la guerre sounœltent Thommeà des travaux non moins pénibles que ne peuvent Tétre ceux des classes inférieures de la société chez les nations civilisées, quoiqu'à la vérité beaucoup moins inégalement répartis.

Mais si Ton peut assimiler les travaux de ces deux classes d'hommes* il n'en est pas de même de leurs privations et de leurs souffrances. Rien n'est plus propre à faire sentir cette vérité que l'éducation des sauvages américains. Tout ce qui peut inspirer la patience au sein des tourments» tout ce qui peut endurcir le cœur et étouffer la compassion y est soi* gnensement mis en usage. L'homme civilisé, au contraire, s'applique à la vérité à munir Tenfance de la force nécessaire pour supporter les maux qui de temps en temps nous affligent, mais il n'exige pas que la vie se passe à les attendre. D'autres vertus lui paraissent devoir être associées à celte espèce de courage ou de force d'âme. H apprend à sentir les maux que souffre son prochain, à compalir même à ceux de son ennemi, à donner l'essor à toutes les afiections sociales, à étendre la sphère des sentiments et des émotions agréables. On peut conclure de ces deux genres d*éducation, opposés par le but et par les moyens qu'ils emploient, que l'homme civilisé espère jouir et que le sauvage s'attend à souffrir.

Le système étrange de discipline adopté par les Spartiates, cet oubli de tous les sentiments naturels, qui a été trop souvent l'objet d'une vaine admiration, n'a pu exister que chez un peuple exposé sans cesse aux peines et aux privations qu'impose la guerre, et continuellement menacé des plus cruels revers. Cette disposition ne me paraît pas indiquer plus de force d'âme naturelle ou de véritable patriotisme. Elle prouve plutôt un état de misère et des habitudes sauvages ; ce qui présenterait Sparte et toute l'ancienne Grèce comme n'ayant pas atteint le plus haut d^ré de civilisation. Les vertus sauvages, comme les marchandises du commerce, viennent en plus grande abondance, là où on en éprouve le besoin et où on en fait le plus de demande. Lorsqu'on enseigne avec tant d'ardeur la patience, l'indifférence aux pemeset aux privations, les

plus extrayagants sacrifices, il y a liea d'augurer mal du bonheur du peuple et de la sécurité de TEtat

CHAPITRE VL — des obstacles a la population chez les anciens habitants du

NORD DE l'EUROPE.

L'histoire des premières migrations et des premiers établissements des hommes, ainsi que des motifs qui les ont produits, jetterait un grand jour sur notre sujet, et ferait voir d'une manière frappante cette tendance continuelle de notre espèce à s'accroître au delà de ses moyens de *sul)sistance. Sans l'influence de cette loi, on aurait peine à comprendre que la terre eût pu se peupler. L'état naturel de Tbomme n'est pas un état d'activité, mais de paresse et de repos. Il n'a pas fallu moins pour Ten faire sortir, que Taiguillon pressant de la nécessité : quoique ensuite l'habitude et des associations d'idées aient dû maintenir l'esprit d'entreprise, et l'unir au goût des combats et à la passion de la gloire.

Nous lisons qu'Abraham et Lot avaient tant de troupeaux* que la terre où ils vivaient ne pouvait plus les contenir. 11 s'éleva des querelles entre leurs bergers. Abraham proposa à Lot de se séparer, et lui dit : c< Tout le pays ne voas est il pas ouvert? Si vous voulez aller à gauche, j'irai à droite ; et si vous allez à droite, j'irai à gauche (1).»

Cette simple proposition est un exemple fort clair àe l'action de ce principe qui tend à répandre la population sur toute la face de la terre, et qni, dans la suite des temps, contraint les moins heureux de ses habitants h chercher, dans les déserts brûlants de l'Asie et de l'Afrique, ou dans les régions glacées de la Sibérie et du nord de l'Amérique, les faibles moyens de subsistance qui leur manquaient ailleurs. Les premiers émigrants ne rencontrèrent d'autres ol>stacles que ceux qui pouvaient nattre de la nature du pays nouveau où ils allaient s'établir; mais longue la terre fut peuplée en grande partie, quoique cette population fût faible partout, les premiers possesseurs de chaque district ne l'abandonnèrent pas sans combats aux nouveaux venus, et ceux qui occupaient les parties centrales furent obligés de les déplacer de vive force, ou de leur demander le passage: source de querelles et de guerres toujours renaissantes.

n parait que les latitudes moyennes d'Europe et d* Asie ont été trèsanciennement occupées par des peuples pasteurs. C'est l'opinion de

(i) Genèse^ du, xm, v. 9.

Thucydide, que de son temps les Etats civilisés de PEurope n'auraient point pu résister aux forces réunies des Scythes. Cependant il est impossible qu^un pays tout en pâturage nourrisse autant d* habitants que si les terres y étaient mises en labour. Qu'est-ce donc qui rend les peuples pasteurs si redoutables? C'est la faculté quMIs ont de se mouvoir eu masse, et la nécessité d'exercer souvent cette faculté pour changer de pâturages; or une tribu qui est riche en troupeaux abonde en subsistances : elle peut, dans un besoin, manger, après les élèves, les bétesqui font ses capitaux. Les femmes, chez ces nations, vivent mieux que chez les peuples chasseurs, et par là même y sont plus fécondes. Les hommes, fiers de leurs forces réunies et de la facilité de pourvoir à tous leurs besoins en renouvelant leurs pâturages, craignent probablement assez peu la charge d'une famille. Toutes ces causes combinées ne peuvent manquer de produire un grand accroissement de population. C'est donc surtout chez les peuples pasteurs que doit se faire sentir le besoin de sortir des limites du pays, et que les migrations doivent être fréquentes. Ils se répandent sur un vaste sol. Ceux que presse la faim forment des colonies, et peuplent insensiblement les régions désertes qui les entourent. Bientôt, animé» d'une nouvelle ardeur, ils attaquent et délogent les peuples paisibles. Sollicités par Tétat de détresse où les réduit une population excédante, enflammés d'espérances, avides de hasards, ces belliqueux aventuriers doivent semer l'épouvante chez les nations livrées à la culture, et qui, fixées dans leurs demeures, ont acquis des goûts et des habitudes tout opposées. Ou, s'ils viennent à se heurter entre eux, pour se déposséder mutuellement des lieux qu'ils habitent, il y va pour eux de la vie, et cette lulte doit se changer en une guerre d'extermination.

Plusieurs tribus sans doute ont été détruites de la sorte ; plusieurs ont péri par k faim ou par les maux qu'entraînent de telles entreprises. D'autres plus heureuses ont réussi à former de nouveaux établissements, qui sont devenus un centre d'où sont sortis d'autres essaims. Sans doute ces colonies restèrent quelque temps ^ fidèles à leur métropole; mais bientôt les liens s'affaiblirent et, selon leurs intérêts ou les circonstances, elles formèrent des nations amies ou ennemies.

La perte immense d'hommes qu'entraînait cette lutte, née du besoin de place et de nourriture, était plus que compensée par la force du principe de population, qui, au moyen de celte habitude constante d'émigration, pouvait librement exercer toute son influence. L'espé-^ rance d'améliorer leur état, la perspective du pillage, la facuKc, pour dernière ressource, de vendre leur? enfants comme esclaves, se joî-

gnaient à TiDsouciance naturelle aux peuples voisins de Tétat sauvage, pour accroître la population, que la guerre et la famine venaient ensuite réduire dans de justes bornes.

Les tribus qui s*emparaientd*un sol fertile, bien qu'elles ne pussent Toccuper et s'y maintenir que par de continuels combats, ne laissaient pas de multiplier en proportion de leurs moyens de subsistance : jusqu'à ce qu'enfin toute la partie du globe qui s'étend des derniers confins de la Chine jusqu'aux rivages de la mer Baltique ait été peuplée par cette race de Barbares, braves, robustes, entreprenants, endurcis aux plus durs travaux, qui faisait de la guerre ses délices (1). Aussi longtemps que les divers gouvernements fixés en Europe et en Asie ont été capables, par leur nombre et leur habileté, d'opposer une barrière à ces hordes destructives, celles-ci ont été condamnées à consumer, dans leurs querelles mutuelles, toute leur population excédante. Mais lorsque la faiblesse des gouvernements fixés sur le sol, ou la force de quelques hordes errantes et bien unies, changea ces rapports, l'orage vint fondre snr les plus belles provinces de l'univers. La Chine, la Perse, l'Egypte et l'Italie ont été, à difiérentes époques, submergées par ce déluge de Barbares.

La chute de l'empire romain est un exemple bien connu, qui confirme et éclaircit l'exposé que nous venons de faire. Longtemps les peuples pasteurs de l'Europe septentrionale furent contenus par la force des armes et par la terreur du nom romain. L'irruption formidable des Cimbres, marquée par la destruction de cinq armées consulaires, fut enfin arrêtée, dans son cours victorieux, par Marins; et les Barbares apprirent, par la plus complète extermination de cette puissante colonie, àmettredes bornes àleur témérité(2). Les noms de Jules-César, de Drusus, de Tibère et de Germanicus, gravés dans leur souvenir en caractères de sang, entretinrent chez eux la crainte de franchir la limite du territoire de l'Empire ; mais Rome triompha d'eux sans les vaincre(3}. Leurs armées furent taillées en pièces, leurs colonies détruites ou for-

(i) Les diverses ramifications, les divisions, les guerres de celte grande nation lartare, sont soigneusement décrites dans VHisMre généalogique des Tartares, parle kan Aboul Ghazzi (traduite du français en anglais, avec des additions, en 2 voT. io-8^]. Mais dans cette histoire, comme dans les autres, on trouve bien exposés, quelquefois même fort en détail, les motifs de quelques princes oucbefe, dans leurs projets ambitieux; et on n'y trouve point malheureusement ceux qui ont poussé tant d'hommes à les suivre et à s'enrôler volontairement sous leurs étendards.

{Note de Pauteur.)

(2) Tacitus« De Moribus Germanorum^ S. 37. — (5) Ibîd»

62 LIVRE I. — CHAPITRE Yi.

cées de regagner leurs domiciles; mais la vigueur des Germains n'en fut point abattue; et cette nation indomptable parut toujours prête à fournir des guerriers pour de nouvelles entreprises. La faiblesse des règnes de Décius, de Gallus, d*Emiiius, de Valérien etdeGallien ouvrit TEmpire aux Barbares. Les Goths, qui en peu d'années s étaient répandus, à ce qu*on croit» de la Scandinavie aux bords du Pont-Euxin, se* duits par Tappàt d'un tribut annuel, consentirent à retirer leurs troupes victorieuses. Mais à peine le secret de la faiblesse et de la richesse des Romains fut-il connu, que de nouveaux essaims sortis du Nord vinrent exercer leurs ravages sur les frontières de TEmpire, et portèrent la ter- ^reur jusqu*aux portes de Rome(l). LesFrancs, les Allemands, lesGoths, et diverses tribus moins considérables, comprises sous ces dénominations, fondirent comme un torrent, et dirigèrent leurs attaques sur divers points. Leurs brigandages et leurs rapines détruisirent les récoltes de Tannée et les moyens de préparer celles de Tannée suivante. Une famine longue et générale fut suivie d'une peste qui, pendant tin espace de quinze années, dépeupla les villes et les provinces romaines. Si Ton peut en juger par quelques pertes locales, on est fondé à croire que la moitié de Tespèce humaine fut enlevée par ces trois fléaux réunis de la guerre, de la peste et de la famine (2). Cependant, des flots de Barbares continuaient par intervalles à se répandre sur ces provinces épuisées, et les vaillants successeurs des faibles princes que j'ai nommés eurent à soutenir des travaux comparables à ceux d'Hercule, pour résister au choc de ces bordes impétueuses et retarder la chute de T Empire. En 250, et pendant les années suivantes, les Goths renouvelèrent leurs ravages par mer et par terre, avec des succès variés, et finirent par perdre presque en totalité leurs armées aventureuses (3) : ce qui n*empécha pas qu*en Tannée 269 ils ne fissent sortir de leur sein un peuple immense d'émigrants, hommes, femmes et enfants, cherchant un lieu pour s'établir(4). Ce corps formidable, composé d'abord de 320,000 Barbares(5), fut finalement détruit et dispersé par la prudence et la vigueur de Claude. Son successeur Aurélien arrêta et battit de nouvelles troupes du même nom, qui sortaient de TUkraine. Il conclut avec elles une paix, dont une des conditions fut qu'il retirerait les armées romaines de la Dacie, et qu*il céderait celte grande province aux Goths et aux Vandales (6). Une nouvelle invasion des Allemands menaça peu après la ca-

(1) Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de 1^ empire romain^ t. I, chap. X, p. 407 et suiv., io-do, édit. de i783, angl.

(2) Ibid.. p. 455, 456. — (3) Ibid., p. 431. — (4) Ibid,, l. II, ch, xf, p. <5. (5) P. H. — ^6) \\ J9. Année de l'ère, 270.

pitale^Tunivers. Trois grandes et sanglantes batailles furent livrées par AiiréUen,avantqueritaliepâtétredélivréeet ces Barbares exterminés(l).

La fermeté d'Aurélieu contraria de tous côtés les entreprises de ce genre. Après sa mort, elles semblèrent renaître avec une nouvelle fureur; mais l'activité de Probus y mit obstacle. Pour délivrer la Gaule seule des Germains qui Tavaient envahie, il lui fallut, à cequ*on assure, immoler plus de quatre cent mille Barbares (2). L*empereur victorieui, profitant de ses avantages, pénétra dans la Germanie. Les chefs de cette contrée, étonnés par sa présence, découragés et épuisés par le mauvais succès de Témigralion qu*ils avaient tentée, se soumirent à toutes les conditions que Probus voulut leur imposer (3). Ce même empereur, et ensuite Dioclétien (4), adoptèrent le système de repeupler les provinces épuisées de l'Empire, en cédant des terres aux Barbares, ou prisonniers, ou fugitifs; plaçant ainsi cette population superflue dans les lieux où elle ne pouvait nuire. Mais de semblables colonies ne furent pas suffisantes pour servir d'asile à la population excédante des peuples du Nord. La fougue des Barbares, se montrant toujours indomptée, secoua plus d'une fois le joug, et ne consentit pas toujours à se soumettre aux travaux patients de Tagriculture (5). Le règne vigoureux de Dioctétien contint cependant ces peuples et les força à respecter les frontières de TEmpire. Resserrés dans leurs propres limites, les Goths, les Vandales, les Gépides, les Bourguignons et les Allemands tournèrent leur activité contre eux-mêmes, et se battirent constamment entre eux; laissant jouir les provinces romaines d'un long repos, et leur offrant un sanglant spectacle, dont Tissue, quelle qu'elle pût être, tendait à les défaire d'un redoutable ennemi {&j.

Sous Constantin, les Goths recommencèrent à se faire craindre. Une longue paix avait renouvelé leurs forces, et la génération nouvelle avait perdu la mémoire des revers que Tancienne avait essuyés (7). Deux guerres successives en firent périr un grand nombre. Vaincus de toutes parts, ib se réfugièrent dans les montagnes. On estime que, dans le eoors.d'uDe seule campagne, le froid et la faim en emportèrent plus de cent mille (8). Constantin suivit le plan que Probus et ses successeurs avaient adopté. Il accorda des terres aux Barbares qui, chassés de leur

(1) Gibbon, Hiêt. de ta décadence et de la chute de tempire romain, t. Il, p. 26.

(2}/6/c/.,l. Il, eh. XII, p. 75.

(5) /6trf., p. 79, an de J. C. 277. — (4) Ibid., cb. xii, p. 132, an de J. C. 296.

(5) Ibid., t. Il, ch. xii, p. 84. — (6) Ibîd., t. Il, chap. xiii, p. 430.

(1) Ibid., ch. XIV, p. 254, an de J. C. 322.

(8) Ibid., l. m, cb. xYiif, p. 125, an de J. C. 332.

propre pays, vinrent en suppliant lui en demander. Vers la fin de son règne, il en fit assigner, dans les provinces de Pannonie, de Thr«ce, de Macédoine et d*ltalie, autant qu'il en fallait pour la demeure et )& subsistance d'un corps de trois cent mille Sarmates (1).

De nouveaux essaims de Francs et d'Allemands vinrent exercer la valeur de Julien. Ces peuples avaient profité des guerres civiles qui troublèrent le règne de Constantin, et étaient sortis des forêts de la Germanie pour se répandre dans la Gaule, où leurs dévastations s*é<tendirent beaucoup plus loin que leurs conquêtes (2). Détruits ou repousses partout, il furent poursuivis, dans le cours de cinq expéditions successives, jusque dans leur patrie (3). Julien n'eut qu'à se présenter pour vaincre. Et dans la Germanie, au sein de cette ruche, dont les nom* breux esaaims étaient depuis si longtemps la terreur de Tunivers, les plus g:rands obstacles qu'il rencontra furent des routes impraticables et de vastes forêts désertes (4).

Quoique ainsi subjuguée et abattue par les armes victorieuses de Julien, cette hydre, en peu d'années, montra de nouvelles têtes. Il ne fallut pas moins que le génie de Valentinien, son courage et sa vigilance, pour protéger les peuples soumis à sa domination, contre les diverses irruptions des Allemands, des Bourguignons, des Saxons, des Goths, des Quades et des Sarmates (5).

Enfin le sort de Rome fut décidé par une irrésistible émigration des Huns, venant de TEst et du Nord, qui précipita sur l'Empire la masse entière des Goths (6). Ce poids énorme, pressant les nations de la Germanie, les engagea, à ce qu^il semble, à céder leurs forêts et leurs terres marécageuses aux fugitifs de Sarmatie, ou du moins à répandre leur population excédante sur les provinces romaines (7). Quatre cent mille émigrants sortirent de ces mêmes côtes de la Baltique, qui, au temps de la république, avaient fourni les innombrables armées de Cimbres et de Teutons, auxquelles elle eut peine à résister (8). Lorsque la guerre et la famine eurent détruit cette troupe entreprenante, d^autres lui succédèrent. Les Suèves, les Vandales, les Alains, les Bourguignons, passèrent le Rhin sans retour (9). Les premiers conquérants furent

(1) Gibbon, t.lll, ch.xTin, p. 427. — {±)Ibid., cti.xix,p. 215, an de J. G. 356.

(3) Ibid., p. 228, et t. IV, cb. xxii, p. 17 de fan de J. G. 357 à 359.

(i) Ibid., l. IV. ch. XXII, p. 17, et t. 111. chap. xix,p. 229.

(5) Ibid., t. IV, ch. xxv, de Tan de J.-C. 364 à 375.

(6) Ibid., t. IV, cb. xxti, p. 382 et suit., an de J. G. 376.

(7) Ibid., t. V, ch. XXX, p. 215.

(8) Ibid., p. 2U. ande J. G. i06. — (9) Ibid, p. 224.

chassés ou eiterminés par ceux qui vinrent après eux. Des nuées de Barbares parurent s'amasser dans toute la partie septentrionale de notre hémisphère. Portant avec elles les ténèbres et l'épouvante, elles se répandirent sous le beau ciel de Tllalie , et plongèrent tout l'Occident dans la plus profonde obscurité.

Deux siècles après que les Goths eurent passé le Danube, ~des Barbares de noms divers avaient pris et pillé la Thrace, la Pannonie , la Gaule, la Bretagne, TEspagne, l'Afrique et Tltalie (1). Les plus horribles dévastations et une incroyable destruction de l'espèce humaine accompagnèrent ces rapides conquêtes. La famine et la peste, qui marchent toujours à la suite de ces guerres furieuses, dévastèrent l'Europe entière. Les historiens du temps, témoins de ces scènes de désolation, ne trouvent point d'expressions pour les décrire. Mais à défaut du langage, les faits, et les changements survenus dans cette partie du monde, peuvent nous en donner une idée (2). Tant de tragiques événements, ces maux si longs et si profondément sentis, dans les plus beaux pays de la terre, tous ces bouleversements, tous ces grands eiïets qui nous frappent et qui étonnent l'imagination, peuvent être rapportés à une cause fort simple, la supériorité du principe de population sur les moyens de subsistance.

Machiavel, au commencement de son U%sloi\ ainsi : <!c Les peuples qui habitent les parties Rhin et le Danube, vivant dans un climat sain e cation de Tespèce, s'accroissent souvent au poi nombreuses à sortir de leur sein et à quitter leur pays natal, pour chercher de nouvelles habitations. Lorsqu'une de ces provinces est devenue trop peuplée, et tend à se soulager du fardeau qui la presse, voici la manière dont la chose s'exécute. On commence par diviser toute la nation en trois parties, entre lesquelles on répartit également la noblesse et le peuple, les pauvres et les riches. Ensuite ils tirent au sort, et la portion à qui le lot est échu sort du pays et va chercher fortune, laissant les deux autres plus à Taise et en liberté de vivre commodément chez eux. Ce furent ces migrations qui causèrent la chute de l'empire romain (3). )> Gibbon pense que Machiavel a représenté ces migrations comme plus régulièrement concertées qu'elles ne Tétaient réellement (4); mais il me

(1) Roberlson, Histoire de Çharles-Quint, 1. 1. secl. ï, p. 7, iû-8%i782,an^/.

(2) /6irf., p. 10.11,12.

(3) Utorie Fiorentine MachiaveUi, tiv. 1, p. 1, 2.

(4) Gibl)on, 1. 1, cli. ix, p. 360, note. PaulDiacre, de qui l'on suppose q ne Macuiavel

â* ÉDITION. 5

paraît probable que celle descrîplîon est assez Adèle : et je présume que c'était en conséquence de ces dis|>osilioDS prévues que les Germains avaient défendu, par une loi expresse, dont César el Tacite font mention , que les terres cultivées fussent possédées plus d'un an par les mêmes propriétaires (1). Les motifs de celte loi qu'allègue César semblent insuffisants ; mais si on y ajoute celui dont je parle, c'est-à-dire la perspective d'une émigration ordonnée selon les formes décrites par Machiavel, la loi sera pleinement justifiée, et Tune des raisons données par César acquerra une nouvelle force. Cette raison est la crainte qu'avaient ces peuples, que quelques-uns d*entre eux, en vivant longtemps sur le même sol , ne finissent par échanger les travaux de la guerre contre ceux de l'agriculture (2).

Gibbon, d'accord en cela avec Hume et Robertson, rejette avec raison la supposition, si peu probable, que les habitants du nord de TEurope fussent autrefois beaucoup plus nombreux qu'aujourd'hui (3) : mais il se croit obligé en même temps de nier la forte tendance à s'accroître chez ces nations septentrionales (4), comme si ces deux faits étaient nécessairement liés. Cependant il conviendrait de distinguer .toujours soigneusement une population excédante d'une population très-grande. Les montagnes d'Ecosse ne sont probablement pas moins surchargées d'un excès de population que ne peut Tétre toute autre partie de la Grande- Bretagne. Ce serait sans doute une absurdité palpable de soutenir que le nord de TEurope, couvert, comme il Tétait autrefois, d'immenses forêts, habité par une race de bergers qui vivaient principalement du

a eropruDlé cette description, s'exprime ainsi : « Septenfrionatis plaga qttanto magis ab mstu solis remota est, et nivali frigore gelida, ianto salubrior corporibus hominum et propagandis gentibus magis coaptata, Sicut e contrario omnis meridianaregio, qvo solis estjervori Dicînior, eu morbls est abundantior et educandis minus apta morfalibus,..» MuUxqtte quogue ex ea, eo quod tantas mortalium turmas germinat, quant as alere vix sufficit, sxpe génies egress» sunt, qvx non solum partes Asisd, sed etiam maxime sibi contiguam Europam afflixere. » {De gestis Longobardorum, liv. 1, ch. i.)

« înlra hanc ergo constitua populi, dum in tantam multitudinem pullulas^ sent^ utjamsimul habitare non valerent, in très (ut fer fur) partes omnem catervam dividentes, quœnam ex iilis patriam esset relictura, ut novas sedes exquirerent, sorte disquirunt, Igitur ea pars, cui sors dederit génitale solum excedere, exteraque arva sectari, constitutis supra se duubus ducibus, Ibore scilicet et Agione^ qui et germant errant et juvenili asiate Jloridi, ceterisque prmtantiores, ad exquirendas quas . possint incolere terras, sedes statuere, valedicentes suis simul et patries, iter arripiunt, » (Cap. n.)

{\) De bello Gallico, VI, 22. De Moribus Germanorum, sect. XXVl.

(i) De bello Gnllico, VI, ^22. — (5) Gibbon, t.l,€b. ix,p.ô6J.— (4) i6irf., p.548

produit de leurs troupeaux (1), fût alors plus peuplé qu*ii ne Test dans Tétat auquel il est parvenu aujourd'hui. Toutefois, les faits exposés en détail dans V Histoire de la décadence et de la chute de rempire romain ^ la simple esquisse même que j'en ai tracée, nous forcent à reconnaître chez ces peuples la tendance la plus manifeste à s'accroître, et une grande facilité à réparer les perles qu*éprouvait leur population.

Depuis la première irruption des Cirobres jusqu'à la ruine finale de l'empire d'Occident, les efiorts des nations germaines pour fonder des colonies, et pour exercer le pillage autour d'elles, ne furent jamais suspendus (2). Le nombre de ceux qui, pendant cette période, périrent par la guerre et par la famine, est presque incalculable, et tel, qu*il n'est pas possible de concevoir qu'une nation faiblement peuplée ait supporté de telles pertes, à moins qu'un pouvoir supérieur n'ait pu les réparer.

Gibbon décrit les travaux de Valentinien, pour assurer contre les Germains la frontière des Gaules. Les Germains, dit-il, étaient un ennemi dont les forces se renouvelaient constamment par un torrent d'intrépides volontaires, qui descendait des régions les plus reculées du Nord (3). Une facile adoption des étrangers était probablement, ajoute^ t-il, la méthode employée par quelques nations de h Germanie pour se recruter si promptement après de sanglantes défaites (4). Mais cette explication ne fait que reculer la difficulté. Elle place la terre sur une tortue, sans nous apprendre sur quoi la tortue repose. Nous pouvons tonjours demander quel était cet intarissable réservoir du Nord, d*où sortait sans cesse un torrent d'intrépides guerriers? Je ne pense pas qu'on puisse admettre la solution que Montesquieu a donnée de ce grand problème, a Ces essaims de Barbares, dit-il, qui sortirent autrefois du Nord, ne paraissent plus aujourd'hui. » Voici la raison qu'il en donne : « Les violences des Romains avaient fait retirer les peuples du Midi au Nord : tandis que la force qui les contenait subsista, ils y restèrent; quand elle fut afiaibbe, ils se répandirent de toutes parts.

« La même chose arriva quelques siècles après. Les conquêtes de Charlemagne et ses tyrannies avaient une seconde fois fait reculer les peuples du Midi au Nord : sitôt que cet empire fut aflaibli, ils S6 por^

(i) TaciUn, DeMoribui Germanorum, S. Y. Godsar, De bello Gallico, VI, 22.

(2) César trouva dans la Gaule une coloaie formidable, dont leclief était Ariovist^ il y remarqua aussi une crainte, généralement répandue, de voir an peu d*êmnéeê tous les Germains passer le Rhin. De bello GaU.^ I. 51 . (if.)

(3) Gibbon, t. IV, cb. xxv, p. 283. — (4) ïM., note.

tcrent une seconde fois du Nord au Midi. Et si aujourd'hui un prince faisail en Europe les mêmes ravages^ les nations repoussées dans le Nord» adossées aux limites de VuniverSj y tiendraient ferme, jusqu'au moment qu'elles inonderaient et conquerraient TEurope une troisième fois. y> Dans une noie, l'auteur observe, a que l'on voit à quoi se réduit la fameuse question : Pourquoi le Nord n^ est-il plus si peuplé qu'autre^ /bi5(l)î»

Si la question, ou plutôt si la réponse se réduit à ce point, c'est un vrai miracle qu'elle présente. Car, à moins dlmaginer quelque moyen surnaturel de subsistance , comment ces nations, accumulées dans des régions stériles, y ont-elles pu vivre pendant un temps aussi long que la durée de l'empire romain ? C'est ce qu'il n'est pas facile de concevoir. On a même quelque peine à s'empêcher de sourire, en se représentant ces nuées d'hommes s'arrêtant fièrement aux bornes de l'univers, et y vivant (d'air et de glace sans doute) pendant le cours de plusieurs siècles, jusqu'à ce qu'il leur fût permis de regagner leurs domiciles, pour y trouver une nourriture plus substantielle.

Toute la difficulté disparaîtra, si nous appliquons aux nations de l'ancienne Germanie un fait bien observé en Amérique et généralement connu : je veux dire, si nous supposons, que lorsque la guerre et la famine n'y mettaient point d'obstacles, leur nombre croissait au point de doubler en vingt-cinq ou trente ans. La convenance et même la nécessité de cette application résulte du tableau des mœurs des Germains tracé par la main de Tacite. Cet historien rapporte, que ces peuples ne vivaient pas dans des villes, et que leurs établissements n'étaient point trop rapprochés. Chacun, dit-il, entoure sa maison d'un espace libre (2). Cette précaution n'est pas seulement propre a mettre à l'abri des incendies, mais elle tend à prévenir les ravages des épidémies. Chaque homme, ajoute-t-il, n'épouse qu'une seule femme; c'est une coutume qui souflTre très-peu d'exceptions. Les nœuds du mariage sont sévèrement respectés; les mœurs à cet égard sont pures et dignes d'éloges (3). La chasteté, dont ils s'honorent, n'est point exposée aux séductions des spectacles et des festins. L'adultère est très-rare, et l'on ne tolère pas la prostitution. Ni la beauté, ni la jeunesse, ni la fortune, ne peuvent en couvrir la honte : car là, on n'accueille pas le vice avec un sourire, et l'art de séduire ne prend pas le nom d'usage du monde. On regarde comme une action infâme d'exposer ses enfants ou de les

(1) Grandeur et décadence des Romains^ ch. xvi, p. 187.

{t) Tacilus, De Moribus Germanorum, S. XVI. — (3) Ibid., S. XVIK.

livrer à la mort; et chez ces peuples, les mœurs ont plus de force que les lois D*en ont ailleurs (1). Chaque mère allaite ses enfants, et ne les livre point à des nourrices ou à des esclaves. Les jeunes gens des deui sexes, élevés dans une heureuse innocence, ne sont point amollis et énervés par de honteux plaisirs. Parvenus à Tfige auquel le mariage leur est permis, ils donnent la vie à des enfants forls et robustes comme eux. Plus la famille est étendue, plus la vieillesse est heureuse. Il n*y a qu*à perdre pour eux à vivre sans postérité (2).

Des mœurs si favorables à la population, jointes à cet esprit d'entreprise et d'émigration, si propre à écarter la crainte du besoin, présentent rimage d*une société clouée d'un principe d'accroissement irrésistible. Elles nous montrent IMntarissabie source de ces armées et de ces colonies, dont Tempire romain eut à soutenir le choc, et sous lesquelles il succomba. 11 n'est pas probable qu'en aucun temps la population de la Germanie ait subi de suite deux périodes de doublement, on même une seule en vingt-cinq années. Les guerres perpétuelles de ces peuples, Tétat peu avancé de leur agriculture, surtout Tétrange coutume adoptée par plusieurs tribus de s'entourer de déserts (3), s'opposaient absolument à un tel accroissement. Sans doute, à aucune époque le pays ne fut bien peuplé, quoique souvent il fût surchargé d'un excès de population. Leurs immenses forêts étaient réservées pour la chasse, presque toutes leurs terres découvertes étaient laissées en pâturages, une petite partie était imparfaitement cultivée; et lorsque le retour de la famine venait les avertir de l'insufGsance de leurs moyens de subsistance, ils accusaient la stérilité de leur pays, qui refusait de nourrir la multitude de ses habitants (4). Mais au lieu de s'appliquer à éclaircir leurs forêts, à dessécher leurs marais, à rendre leur sol capable de sufGre à une population croissante, il était plus conforme à leurs habitudes martiales et à leur humeur impatiente, d'aller en d'autres climats chercher des vivres, du pillage et de la gloire (5). Tantôt ces hordes aventurières, pénétrant Tépée à la main dans un pays incapable de leur résister, y formaient leur établissemen t, tantôt elles étaient détruites par des forces supérieures : quelquefois les Romains les incorporèrent dans leurs armées, ou les versèrent sur leur territoire; quelquefois aussi, après avoir soulagé leur pays par une longue absence, elles y relonrnaient chargées de butin, prêtes, après s'être recrutées, à tenter de nouvelles expéditions. La succession des générations paraît avoir été très-rapide

(\) Tac'iius, De Mor.Gemi.y s. XIX.— (2) Ibid,, S. XX.— (3) César, DebeUo GatL.rh. vi, p. 25. — (4) Gibbon, l. î, cli. ix, p. 560. — (5)/6/rf.,rli. \, p. 417.

1(\ LIVRE I. — CHAPITRE Vl.

chez ces peuples. A peine une partie a?ait-elte disparu, soit qn^elle eût fondé une colonie* soit qu*elle eût été moissonnée par la faux de la guerre et de la famine, qu'on voyait aussitôt s'élever de nouveaux rejetons pour la remplacer.

En admettant cet ordre de choses, on sent qu'il est impossible que jamais le Nord fût épuisé d'habitants. Lors donc que Robertson dit, en décrivant les calamités produites par ces invasions, qu'elles durèrent sans interruption jusqu'à ce que le Nord, à force d'envoyer de nouveaux essaims, se fût épuisé d'hommes, et ne pût plus fournir des instruments de destruction (1), on s'aperçoit qu'il tombe précisément dans la même erreur qu'il s'est appliqué plus haut à réfuter : je veux dire, qu'il parle des contrées septentrionales comme ayant été réellement très-populeuses. En effet, comment en juger autrement si, à quelque époque déterminée, le nombre de leurs habitants a suffi non -seulement à tous les ravages de la guerre, mais encore à peupler de leurs colonies la Thrace, la Pannonie, la Gaule, l'Espagne, l'Afrique, l'Italie et l'Angleterre, de manière à ne laisser presque ancune trace des premiers habitants de quelques-unes de ces contrées? Mais cet historien lui-même suppose que ces divers pays ont été peuplés dans l'espace de deux siècles (2). Il est évident que de nouvelles générations s'élevèrent pendant cet intervalle de temps, qui suffirent à réparer toutes les pertes occasionnées par ces fréquentes migrations.

-• La vraie cause qui les arrêta fut l'impossibilité où ils se trouvèrent de pénétrer dans les lieux où ils avaient dessein de s'établir. Alors les pays de l'Europe les plus agréables à habiter étaient possédés par les descendants des tribus les plus braves et les plus entreprenantes des Germains. Il n'est pas probable qu'à une époque si peu éloignée de celle de leur départ elles eussent tellement dégénéré de la vertu de leurs ancêtres qu'elles fussent prêtes à se laisser faire la loi par des hordes moins nombreuses et moins instruites dans l'art de la guerre, quoique peut-être plus téméraires et plus féroces.

Entravés ainsi par la valeur et la pauvreté même de leurs voisins, les habitants de la Scandinavie se tournèrent vers les expéditions maritimes, qui ouvrirent une carrière nouvelle à l'esprit d'entreprise, et un moyen nouveau de se débarrasser d'une population luxuriante. Avant le règne de Charlemagne, ces peuples étaient fort redoutés, et ce ne fut pas sans beaucoup de peine que ce grand prince parvint à les contenir. Dès que son empire eut été partagé entre ses faibles succes-

(1) Roberlson, Charles-Quint, 1. 1, secl. I, p. il. — (t) Ibid., p. 7.

seurs, on vit ces mêmes peuples, semblables à une flamme dévorante» se répandre dans la basse Saxe, la Frise* la Hollande, la Flandre» et sur toute la rite du Rhin, jusqu'à Mayence.

Après avoir longtemps ravagé les côtes, ils pénétrèrent jusque dans le cœur de la France, pillèrent et incendièrent ses plus belles villes, imposèrent d'énormes tribus à ses rois, et obtinrent enfin, par concession expresse, une de ses plus belles provinces. Ils se firent craindre jusqu'en Espagne, en Italie et en Grèce, et semèrent partout la désolation. Quelquefois ces nations tournèrent leurs armes contre ellesmêmes, et semblèrent acharnées à s'entre-déiruire.

Quelquefois aussi elles portèrent des colonies dans des lieux inconnus et inhabités, comme pour réparer d'un côté les perles d'hommes qu'elles causaient de l'autre par leurs horribles dévastations et leurs continuels brigandages (1 .

Les guerres civiles et la mauvaise administration des rois saxons en Angleterre eurent le même effet que la faiblesse des rois de France (2); et pendant deux cents ans, les lies Britanniques furent sans cesse ravagées, souvent même en partie subjuguées par ces légions du Nord. Pendant le cours des Vill®, IX' et X*' siècles, d'un bout de l'Europe à l'antre, la mer fut couverte de leurs vaisseaux (3) ; et les nations, réputées aujourd'hui les plus puissantes par les armes et par l'industrie, furent livrées, comme sans défense, à leurs constantes déprédations. A la fin, elles crûrent en force, et parvinrent à ôter aux peuples du Nord toute espérance de succès dans leurs futures invasions (4). Ceux-ci cédèrent lentement et avec répugnance à la nécessité, et apprirent à se renfermer dans leurs propres limites. Ils échangèrent peu à peu leur vie pastorale, ainsi que le goût du pillage et l'habitude des migrations, pour les travaux patients du commerce et de l'agriculture, qui, en les accoutumant à des profits moins rapides, changèrent imperceptiblement leurs mœurs et leur caractère.

Chez les anciens Scandinaves, pendant le cours de leurs guerres et de leurs migrations perpétuelles, jamais probablement aucun homme

[i) Mallet, Introd. à l'histoire du Danemark, 1. 1, ch. x, p. 221, 225, 224, in-12, i766.

(2) Ibid., p. 226. — (5) /Wrf., p. 22i .

(4) Peut-être les nations civilisées ne durent pas se croire entièrement à l'abri d'une nouvelle inondation des peuples du Nord et de rOrient, jusqu'à Tépoque où il s'opéra, dans l'art de la guerre, un changement total, par Tintroduction de la poudre et des armes à feu, qui donnèrent à Tbabileté et aux lumières un avantage décidé sur la force pbyBiqiie. (M.)

ne s'abstint de se marier par la crainte de ne pouvoir suffire aux besoins d^une famille. Il en est tout autrement sans doute chez les Scandinaves modernes : cette crainte, juste et bien fondée, y est, comme ailleurs, un continuel obstacle à la fréquence des mariages. C^est particulièrement le cas où se trouve la Norwége, comme j'aurai occasion de le faire remarquer ailleurs. Mais partout en Europe cette cause se montre 1res active. Heureusement, Tétat plus tranquille du monde moderne n^exige pas que les générations se succèdent plus rapidement.

Mallet, dans Texcellent précis de Thistoire des peuples du Nord, qu'il a mis en tête de son Histoire du Danemark, observe que rien ne prouve que leurs émigrations fussent causées par le manque de place dans leur propre pays (I). Et à Tappui de cette remarque il dit, entre autres, qu'après de grandes émigrations le pays restait souvent tout à fait dé* sert et longtemps inhabité (2). Cela a pu sans doute arriver; mais je suis porté à croire que ce n'a été que dans quelques cas rares. L'esprit d'entreprise et d'émigration a pu faire sortir tout un peuple de son pays, pour en chercher un meilleur. En ce cas, sans doute, il a dû laisser un territoire vacant, qui, pendant quelque temps, sera demeuré privé d'habitants. Et si le sol ou la situation avait quelque désavantage, ce qu'une telle résolution semblerait indiquer, on comprend encore que les tribus qui Tentouraient auront pu préférer de conquérir ailleurs de nouvelles terres à la pointe de l'épée, plutôt que de s'emparer de ces terrains abandonnés. Cela parait assez conforme au génie des peuples barbares. Ces émigrations totales prouvent que la société ne voulait pas se diviser. Elles ne prouvent point qu'elle ne se trouvât pas à l'étroit et dans la disette.

L'autre raison que donne Mallet, est qu'en Saxe, aussi bien qu'en Scandinavie, de vastes étendues de terres sont restées inculles et dans leur état primitif, sans avoir été jamais dépouillées ni défrichées ; et que, par les descriptions qui nous sont parvenues de l'état du Danemark dans ces temps anciens , il parait que les côtes seules étaient peuplées, tandis que l'intérieur n'était qu'une vaste forêU3). Il est évident qu'ici cet historien tombe dans l'erreur commune, ei qu'il confond un sup<^rflu de population avec une grande population (4). Les mœurs

(!) Hist. du Danemark, 1. 1, ch. ix. — (2) Ibid., p. 205, 206. — (3) /6/d.,p.207.

(A) La distinction que Mallhus fait ici, entre une grande population et le superflu dune population, est toujours méconnue. On répond aux craintes que peut inspirer l'excès de population, que le territoire des divers Étals, et, par suite, que le globe est loin d'être enconribré d'babilants, et on oublie que pour se déplacer

des peuples pasteurs, Tbabitude de la guerre et Tespril d'entreprise les empêchaient de se livret au dérricbeunent et à la culture des terres (1) ; et ces foréls même* dont ils étaient entourés, en resserrant dans d'étroites limites les sources de leurs subsistances, contribuaient à produire chez eux un superflu de population, c'est-à-dire, à établir un rapport disproportionné entre leur nonnbre toujours croissant et les faibles moyens qui étaient à leur portée.

11 y a une autre cause, à laquelle il est rare que Ton prenne garde, qui fait que les pays pauvres, froids et mal peuplés tendent en général à produire un superflu de population, et disposent fortement les peuples à rémigration. Dans les pays chauds plus populeux, dans ceux surtout où il y a beaucoup de villes et de manufactures , il est rare qu'une disette, pour peu qu'elle dure, ne produise pas des épidémies, tantôt sous la forme d'une contagion furieuse et peslileniielle, tantôt sous dîfierents noms de maladies moins violentes, mais qui agissent avec plus de constance. Au contraire, dans les pays pauvres et froids, où la population est éparse, il arrive, par la qualité antiseptique (2) de Tair, que la misère, causée par la disette ou la mauvaise nourriture, peut durer très-longtemps sans avoir de telles suites : et en conséquence, dans ces contrées, le besoin de l'émigration se fait sentir avec plus de force et pendant une beaucoup plus longue période (3).

Je ne veux pas dire néanmoins que toutes les expéditions du Nord

utilement et ne pas émigrer avec le vice et la misère, il faut des c^ipilaux. Or, on nous accordera que lorsque les populations fuient le sol natal, ce n'est p^is précisémeot ralK>udance des capitaux qui est cause de leur départ. Ce serait une utile statistique, que celle des émigrations. On a sur ce point des idées fort erronées. Vol. III, ch. IV, sur Vémigration, {Jph. G,)

{{) Nec arare terram aut expectore annum fam facile persvaserU, qvam votare hostes et vulnera mereri; pigrum quin imo et iners videtur sudore acquirere quod posxU sanguine parare, » Tacil., De mor, German. En effet, il n'y a rien de plus évident que Textrêmc difficulté qu'éprouve une nation k changer ses habitudes : ainsi il n'y a point de raisonnement plus trompeur que celui par lequel on infère, de ce qu*uo peuple ne met pas ses terres en valeur, qu'il n'est pas sollicité par le besoin. (M.)

(2) Propre à arrêter les progrès de la gangrène. {Jph. G.)

(3) Les épidémies ont leurs retours, plus rares ou plus fréquents, selon la nature du sol, de l'air, de la situation, etc. De là vient qu'en quelques pays elles reviennent aDDuellement, comme en Egypte et à Constmilinople; en d*autres, tous les quatre ou cinq ans, comme autour d'Alep et de Tripoli; ailleurs, à peine une fois en dix, douze ou trente ans, comme en Angleterre; ailleurs encore, jamais plus tôt que tous les vingt ans, comme en Norwéfçeel dans les lies du Nord. Short, H/«/ory ofairseasons, etc. Vol. H, p. 544. (M.)

aient été causées par le défaut de place et de nourriture. Mallet rapporte, à ce qu'il parait , sur de bonnes autorités, que c'était chez ces peuples un usage reçu de tenir, tous les printemps, une assemblée, pour décider de quel côlé on irait faire la guerre (1). Un peuple si passionné pour les combats, et à qui le droit du plus fort semblait un droit divin, ne pouvait manquer de trouver des occasions de se satisfaire. Outre ce goût pur et désintéressé pour la guerre et pour les entreprises, leurs dissensions intestines, Tinfluence d'un ennemi supérieur, le désir d'un climat plus doux, et quelques autres causes encore ont pu produire des migrations. Mais en considérant la chose sous un point de vue général , je ne puis m'ernpêcher de reconnaître, dans la période de l'histoire que nous venons de parcourir, un exemple très-propre à jeter incipe de population. Ce principe me paraît avoir impulsion, avoir fourni des ressources, et suggéré s irruptions et à ces émigrations, qui amenèrent Ja *omain, et à celles qui , sortant des régions mal peujeet du Danemark, ravagèrent pendant deux siècles lie de l'Europe. Si Ton se refuse à supposer chez ces peuples une tendance à s'accroître presque égale à celle que Ton a observée en Amérique, je ne vois aucun moyen d'expliquer ces faits (2). En accordant au contraire cette supposition, on ne peut être embarrassé pour indiquer les obstacles qui ont arrêté chez eux les progrès de la population. Il suffit pour cela de lire les détails révoltants de leurs éternelles guerres, et c^^arrêler un instant sa pensée sur la facilité avec laquelle la vie était prodiguée dans ces âges de barbarie.

D'autres causes agirent sans doute, mais nous pouvons prononcer hardiment que, chez les peuples pasteurs du nord de l'Europe, la guerre

(1) Hist, du Danemark^ chap. ix, p. 209.

(2) Gibbon, Roberlson el Mallel semblent tous parler de Texpression de Jornandès (vagina nationum)^ comme élanl incorrecle et exajçérée; mais elle me paraît exactement applicatile, quoique son autre expression (officina gentium) ou du moins la traduction (le magasin [storebouse] des nations) ne soit peut-être pas tout à fait exacte. (M,)

Officina gentium traduit ^dj fabrique des nations paraîtrait plus exact, et répondrait mieux à l'expression que Jornandès emploie comme étant presque de même sens. (G. et P. P.)

OJficina se traduit quelquefois par officine^ qui n'est pas dans le dictionnaire de TÂcadémie; il veui dire atelier, boutique, et mieux laboratoire^ surtout dans Pacception de Jornandès. Quant au vagina nationum de cet historien, c'est un mot tout-à-fait inexact. {Jph. G.)

« Ex hac igitur Scania insula, quasi officina gentium, autcerte velut vagina nationum^ egressi, etc. > Jornandès, De rébus Geticis, p. 83. (if.)

et la famine furent les principaux obstacles qui maintinrent la population au niveau de leurs faibles moyens de subsistance.

CHAPITRE VH. — des obstacles qui s'opposent a la population chez les peuples

PASTEURS actuels.

Comme les diverses tribus des peuples pasteurs d*Asie sont dans Tusage de vivre sous des tentes ou huttes mobiles, et non dans des habitations fixées sur le sol, elles sont encore moins attachées aux lieux qu'elles occupent que ne Tétaient les anciens bergers du nord de l'Europe. Cesi le camp et non le sol qui est la patrie du Tartare. Quand le fourrage d'un district est consommé, la tribu dirige sa marche vers d'autres pâturages. En été, elle s'avance vers le Nord; en hiver, elle revient au Sud. Ainsi, au milieu de la plus profc la pratique et la connaissance familière de Tune difGciles de la guerre. De telles habitudes tendeni chez ces peuples nomades, Tesprit de conquête ( du butin, la crainte d*un voisin puissant, ou V des pâturages médiocres, ont suffi de tout tei bordes Scythes à s'avancer hardiment dans desn Tespérance d*y trouver une subsistance plus abondante ou de moins formidables ennemis (1).

Dans toutes ces invasions des Scythes, surtout lorsqu'elles ont été dirigées contre les empires civilisés du Midi, ces peuples pasteurs ont été constamment animés d'un instinct féroce et destructif. Quand' les Mogols eurent subjugué les provinces septentrionales de la Chine, il fut mis en délibération, dans leur conseil, d'exterminer tous les habitants de cette contrée populeuse, afin de convertir le pays en pâturages pour leur bétail. La fermeté d'un mandarin chinois prévint l'exécution de cette funeste mesure (2). Mais la simple proposition qui en fut faite montre d'une manière frappante non-seulement l'inhumanité de ces peuples dans l'abus du droit de conquête, mais la force de l'habitude n laquelle ces bergers sont assujettis, et l'extrême difficulté qui en résulte pour eux de passer de la vie pastorale à la vie agricole.

11 serait beaucoup trop long de suivre, même d'une manière rapide, leurs émigrations et leurs conquêtes en Asie, le prompt accroissement de certaines tribus et l'extinction totale de quelques autres. Au temps des formidables irruptions des Huns, de l'invasion si étendue des Mogols, des sanglantes conquêtes de Tamerlan et d'Aurengzeb, et de la dissolution de leurs empires, les causes qui diminuèrent la population

({) Gibbon, l. IV, ch. xxvi, p. 348. — (2) Ibid,, t. VI, eh. xxxiv, p. 54.

76 LIVRE I. — CHAPITRE Vil.

ne sont que trop faciles à apercevoir. En lisant Pbistoire de ces dévasr tations, pendant lesquelles le plus léger motif, ou même un simple caprice, sufBsait pour ordonner le massacre d'un peuple entier (1). bien loin de chercher des obstacles capables d'arrêter la population dans son progrès, nous éprouvons un sentiment de surprise de iroir qu'elle offrait sans cesse au glaive des conquérants de nouvelles générations à détruire. Il sera plus utile de nous occuper de Tétat actuel des nations tartares et de rechercher les causes ordinaires qui préviennent leur accroissement.

Les vastes contrées qu^habitent aujourd'hui les descendants des Mo* gols et des Tartares, encore attachés aux coutumes de leurs ancêtres, renferment dans leur enceinte presque toutes les régions moyennes de l'Asie, et jouissent de tous les avantages d*un doux et beau climat. En général, le sol y est naturellement très-ferlile. On y trouve peu de véritables déserts. On a quelquefois donné ce nom à de vastes plaines dépouillées d'arbres, où ne croit pas même un buisson, et que les Russes appellent steppes. Mais ces plaines sont couvertes d'une herbe touffue, qui forme d'excellents pâturages. Le principal défaut du sol est le manque d'eau ; mais on assure que les parties où il s'en trouve pourraient, si elles étaient bien cultivées, nourrir quatre fois le nombre des habitants actuels de toute cette étendue de pays réputé désert (2). Chaque horde [orda) ou tribu a un canton particulier qui lui appartient, et qui renferme ses pâturages d'été et d'hiver : il est probable que la population de tout le territoire qu'elles occupent est distribuée, dans ses divers districts, à peu près en proportion de leur fertilité.

Volney décrit exactement cette distribution en parlant des Bédouins de Syrie. « Dans les cantons stériles, c'est-à-dire mal garnis de plantes, les tribus sont faibles et très-distantes : tels sont le désert de Suez, celui de la mer Rouge, et la partie intérieure du grand désert, qu'on appelle le Nadjid. Quand le sol est mieux garni, comme entre Damas et TEuphrate, les tribus sont moins rares, moins écartées; enfin dans les ôantons cultivables, tels que le pachalik d'Alep, le Hauran et le pays de Gaze, les camps sont nombreux et rapprochés (3). » La Grande Tartarie offre, comme la Syrie et l'Arabie, celte espèce de distribution, fondée sur la quantité d'aliments que peuvent se procurer les habitants de chaque canton , dans l'état actuel de leur industrie et de

(1) Gibbon, l. VI, eh. xxxiv, p. 53.

(2) Hist généalog. des Tartares, t. H, secl. I, in-8", 1750, angl.

(3) Volney, Voy, en Egypte et en Syrie, t. ï, eh. xxni, p. 351, ^n-8^ 1787.

leurs habitudes. Et, pour vrai dire, cette distribution se retroui^e dans tous les pays du monde, quoique chez les nations civihsées elle soit moins sensible, à cause du commerce qu'elles ont entre elles.

Les Tartares mahométans, qui habitent la partie occidentale de la Grande Tartarie, cultivent une portion des terres qu'ils occupent, mais avec tant de négligence que les produits de cette culture ne forment pas la principale source des subsistances qu'ils consomment (1). La paresse et Tesprit guerrier des Barbares dominent chez ces peuples, et ils ne se soumettent pas aisément à acquérir par le travail ce qu'ils croient pouvoir se |)rocurer par la rapine et le pillage. Lorsque les annales de la Tartarie n'ofirent pas des guerres et des révolutions éclatantes, elles présentent des troubles intérieurs et de mutuelles attaques foites en vue du butin, qui ont interrompu constamment Tordre et les travaux paisibles. Les Tartares mahométans nous sont représentés comme vivant presque uniquement de vol et de brigandage, pendant la paix comme pendant la guerre (2).

Les Usbecks, maîtres du Khoraçan, abandonnent les plus beaux pâturages du pays aux Sartes et aux Turcomans, leurs sujets tributaires, uniquement parce que leurs voisins de ce côté-là sont trop pauvres et trop vigilants pour leur offrir des occasions faciles de pillage, ils vivent généralement de rapine. Sans cesse ils font des irruptions dans le territoire des Persans et des Usbecks de la Grande Bukarie. Ni paix ni trêve ne peuvent les contenir; toute leur richesse consiste dans les esclaves et autres effets précieux qu'ils peuvent ravir. Les Usbecks et Turcomans, leurs sujets, ne sont jamais d'accord. Leur mutuelle jalousie, fomentée souvent par les princes de la maison régnante, excite dans rÉtat une continuelle agitation (3). Les Turcomans sont toujours en guerre avec les Kurdes et les Arabes, qui viennent souvent briser les cornes de leurs troupeaux, et enlever leurs femmes et leurs filles (4).

Les Usbecks de la Grande Bukarie passent pour les plus civilisés de tous les Tartares mahométans; cependant ils ne le cèdent point aux autres pour Tespril de rapine (5). Us sont constamment en guerre avec les Persans et occupés à dévaster les riches plaines du Khoraçan. Quoiqu'ils habitent un pajs singulièrement fertile, et que quelques-uns d'entre eux, descendus des anciens possesseurs du sol, se livrent aux arts paisibles du commerce et de l'agriculture , ni cette fertilité naturelle, ni cet exemple, qu'ils ont sous les yeux, ne peuvent les engager à changer

(\) Eist. généal. des Tartares, t. II, p. 582. — (2) Ibid., p. 390. (3) Ibid., t. II, p. 430, 431. — (4) Ibid., p. 426. — (5) Ibid,, p. 439.

78 UVHE 1. — CHAPITRE VU.

leurs habitudes. Ils aiment mieux vokr, piller, égorger leurs voisins, que de proGter des ressources que la terre semble leur prodiguer (1).

Les Tartares de la horde de Casatchia, dans le Turkestan« vivent dans un état continuel de guerre avec leurs voisins du Nord et de TËst. En hiver, ils dirigent leurs incursions vers le pays des Kalmouks« qui, à cette époque, se répandent sur les frontières de la Grande Bukarie, et vers les régions au sud de cette contrée. D'autre paît, ils ne cessent point d'incommoder les Cosaques d' Yaïk et les Tartares Nogais. En été, ils passent les montagnes des Aigles, et se jettent sur la Sibérie. Souvent, dans ces incursions, ils sont fort maltraités; souvent la totalité du butin qu'ils peuxent faire n'équivaut pas à ce qu'ils auraient pu se procurer par un léger travail; mais ils préfèrent s'exposer à nriille dangers et à toutes les fatigues qu* entraine ce genre de vie, plutôt que de donner à Tagriculture une attention sérieuse (2).

La vie des autres tribus de Tartares mabométans est si parfaitement semblable, qu'il est superflu de nou3 y arrêter; et je me contente de renvoyer le lecteur au tableau tracé dans V Histoire généalogique des Tartares et dans les notes utiles qui y sont jointes. L'auteur même de cette histoire, qui était un kan du Khoraçan, nous offre, dans sa conduite, un exemple remarquable de la manière féroce dont on fait la guerre dans ces contrées, soit qu'on l'entreprenne par des motifs de politique, de vengeance ou de cupidité. Ce kan Gt de fréquentes invasions dans la Grande Bukarie, toutes accompagnées de ravages dans les provinces, et de la destruction totale des villages et des villes qu'il traversait. Lorsqu'il arrivait que le nombre des prisonniers entravait sa marche, il ne se faisait aucun scrupule de les massacrer. Comme il avait à cœur de réduire les Turcomans, ses sujets tributaires, il invita les principaux d'entrt eux à une fête solennelle et les Gt tous égorger, au nombre de deux mille. Il brûla et saccagea leurs villages avec la plus impitoyable barbarie, et exerça de telles dévastations, que le mal retomba sur ses auteurs, car l'armée victorieuse souffrit beaucoup de la disette (3).

En général, tous les Tartares mabométans haïssent le commerce et sont sans cesse occupés à dépouiller les marchands qui tombent sous leurs mains (4). Le seul commerce qu'ils protègent est celui des esclaves. Ceux-ci forment la partie principale du butin qu'ils font dans leurs expéditions, et sont envisagés comme la première richesse. Us en gar-

(1) HlsL généal. des Tartares, p. 455. — (î£) Ibid., p. 573 cl suit. (3) Jbid., 1. 1, ch. xu. — (4) Ibid., l. Il, p. 442.

dent autant qu'il leur en faut, ou pour veiller sur leurs troupeaux, ou à litre de femmes et de concubines ; et ils vendent le reste(l). Les Tartares de la Circassie et du Daghestan, ainsi que les autres tribus voisines du Caucase , vivant dans un pays pauvre et montagneux, sont par là même plus à Tabri des invasions, et en conséquence leur pays regorge d'habitants. Quand ils ne peuvent se procurer des esclaves par les voies les plus usitées, ils en font en se ravissant les uns les autres, quelquefois même ils vendent leurs femmes et leurs enfants (2). Ce commerce d'esclaves, si généralement pratiqué par les Tartares mahomctans, est peut-être une des causes de leurs guerres perpétuelles : car, dès qu'il s*offre une occasion d^alimenter ce commerce, ils ne respectent ni alliances ni traités de paix (3) .

Les Tartares païens, les Kalmouks et les Mogols ne font pas usage d'esclaves. On dit qu'ils mènent une vie beaucoup plus paisible et plus innocente, et qu'ils se contentent du produit de leurs trou|)eaux, qui font toute leur richesse. Ils entreprennent rarement la guerre en vue du butin, et envahissent rarement le territoire de leurs voisins, autrement que pour se venger de quelque attaque faite contre eux. Toutefois ils ont aussi leurs guerres destructives. Les invasions des Tartares mabométans les obligent à la défense et aux représailles. Il existe des haines invétérées entre les tribus des Kalmouks et des Mogols, quoique originairement du même sang; et ces haines, fomentées parla politique arliûcieuse de Tempereurde Chine, éclatent avec une telle violence, que Tune ou Tautre de ces nations rivales doit nécessairement succomber (4).

Les Bédouins d'Arabie et de Syrie ne mènent pas une vie plus tranquille que les habitants de la Grande Tartarie. L'état des peuples pasteurs parait fournir naturellement des occasions de guerre perpétuelles. Les pâturages que consomme une peuplade, à un moment quelconque de Tannée, ne sont qu'une petite partie de ses possessions.

(i) HisL généalog.des TartareSyi. H, p. 413. — (2) Ibid,, p. 4i3, 414, etch. xu.

(3) Ils .usUfient l'usage où ils sont d'avoir plusieurs femmes, en disant que c'est pour eux le moyen d'avoir beaucoup d'enfants, qu'ils peuvent vendre pour de Targent comptant, ou échanger contre les choses les plus nécessaires. Et lorsqu'ils n'ont pas de quoi nourrir ces enfants, ils envisagent, comme un acte de charité, de les faire mourir à leur naissance. Ils en usent de même à Tégard de ceux qui sont malades et qui leur paraissent sans ressource. Ils estiment que c'est les délivrer d'une multitude de maux. roy. de /. Chardin^ collection deHarriSyïii, 111, ch. 11, p. 865, angl, {M.)

(4) Hist. généal.'des Tart., t. Il, p. «45.

80 LIVHE I. — CHAPITRE VII.

C Elle occupe successivement, dans le cours de l'année entière, une vaste étendue de territoire. Et comme toute cette étendue lui est nécessaire pour subsister ; comme en conséquence c'est à ses yeux sa propriété exclusive, elle envisage toute violation de ce territoire, même dans la partie la plus éloignée, commeune juste cause de guerre(l).Lesalliances et les relations de parenté rendent ces guerres plus générales. Des que le sang a été versé, il faut qu'il soit expié. Et comme des accidents de cette nature se répètent souvent dans une longue suite d'années, la plupart des tribus ont entre elles des inimitiés et vivent dans un état d'hostilité (2). Aux temps qui ont précédé Mahomet, la tradition compte mille sept cents batailles. Et, comme le remarque Gibbon, une trêve partielle de deux mois, qui fut religieusement observée, caractérise en* core plus fortement la constante habitude de la guerre et deranarchie (3).

La |»erte d'hommes causée par de telles habitudes paraîtra peut-être devoir suffire pour contenir la population dans ses limites. Mais il est probable que ces habitudes la répriment encore plus efficacement en arrêtant le développement de Tindustrie, et en particulier de celle qui tend a multiplier les subsistances. S'il s'agit seulement de creuser un puits ou de construire un réservoir, il faut quelques avances de fonds et de travail. Or, la guerre peut en un jour détruire Touvrage de plusieurs mois et les ressources de toute l'année (4). Ici les maux semblent se produire mutuellement. La rareté des subsistances a fait naître les habitudes guerrières, et ces habitudes tendent à diminuer les moyens de subsistance.

11 y a des tribus qui, par la nature des lieux qu'elles habitent, semblent condamnées à la vie pastorale (5). Mais celles même qui vivent sur un sol propre à la culture ne sont guère tentées de s'y livrer, tant qu'elles se voient entourées de pillards et de maraudeurs. Les paysans des provinces frontières de la Syrie, de la Perse et de la Sibérie, exposées aux incursions continuelles d'un ennemi déprédateur, n'ont pas un sort plus assuré que les Tartares et les Arabes errants. C'est moins

(1) c lisse disputeront la terre inculte, comme parmi pous les citoyens se disputent les tiéritages. Ainsi ils trouveront de fréquentes occasions de guerre pour la nourriture de leurs bestiaux, etc..» «Ils auront autafîl de choses à régler par le droit des gens, qu'ils en auront peu k décider par le droit civil, b Montesquieu, Esprit des lois, liv. XVllI, ch. xii. {M,)

(2) Volney, f^oy, en Egypte et en Syrie, t. l, ch. xxii, p. 361, 36Î, 363. (5) Gibbon, t. IX, ch. i, p. 238, 239.

(4) Volney, f oy. en Egypte et en Syrie, t. I, ch. xxni, p. 353.

(5) Ibid,, t. I, ch. XXXIII, p. 330.

OBSTACLES À LA POPULAT. CHEZ LES PEUPLES PASTEURS ACTUELS. 8i

la richesse du sol qu'un certain degré de sécurité qui peut encourager un peuple à passer de la vie pastorale à la vie agricole. Lorsqu'on ne peut pas Toblenir, le cultivateur sédentaire est plus exposé aux vicissitudes de la fortune que celui qui mène une vie errante et qui emmène avec lui toute sa propriété (1). Sous le gouvernement des Turcs, à la fois faible et oppressif, il n'est pas rare de voir les paysans abandonner leurs villages pour embrasser la vie pastorale, dans Tespérance d'échapper plus aisément au pillage de leurs maîtres et à celui de leurs voisins (2).

On peut dire toutefois des peuples pasteurs, comme de ceux qui sont adonnés à la chasse, que si le besoin seul suffisait pour les faire changer d'habitudes, on en verrait fort peu qui y restassent attachés. Malgré les guerres continuelles des Arabes Bédouins, et les obstacles qu'oppose à leur accroissement un genre de vie dur et pénible, la population s'élève chez eux jusqu'à Textrême limite que leur prescrit la quantité des subsistances; et ils sont contraints en conséquence à une abstinence que ne supporteraient pas aisément ceux qui n'y seraient pas dressés comme eux dès l'enfance. Suivant le récit de Volney, les classes inférieures, parmi les Arabes, vivent dans un étal h et de famine(3). Les tribus du désert reconnaissent qi Mahomet n'a pas été faite pour elles. Car, disent ces i pouvons-nous faire les ablutions sans eau ; comment aumônes sans richesses ; et pourquoi nous prescrirai mois du Ramazan, tandis que nous jeûnons toute Tannée (4)?

La puissance et les richesses d'un cheik consistent dans le nombre de ceux qui composent sa tribu. Il croit donc de son intérêt d'encourager la population, sans s'embarrasser des moyens de la faire vivre. La considération qu'on lui porte dépend du nombre de ses enfants et de ses parents(5). Dans un état de société où la puissance donne des moyens de subsistance, chaque famille particulière tire sa iorce et sa considération du nombre d'individus dont elle est composée. Ces idées ont l'effet d'une prime ou d'une gratification accordée à la population ; et s'unissant à cet esprit de générosité qui produit une espèce de communauté de biens (6), elles élèvent le nombre des habitants à peu près jusqu'au dernier terme auquel il peut atteindre, et les réduisent tous à la plus austère abstinence.

{i) Volney, Voy. en Egypte et en Syrie, eh. xxxin, p. 354.

(2) Ibid., 1. 1, eh. xxin, p. 350. — (3) Ilnd., p. 359. — (A) Ibid., p. 380.

(5) fbid. , p. 366. — (6J Ibid., p. 378.

2e ÉDITION. ê

L'usage de la polygamie a peut-être le même effet dans les pays où la guerre fait périr un grand nombre d'hommes. Niebuhr observe, que la polygamie multiplie les familles au point que plusieurs branches tombent dans la plus affreuse misère (1). On trouve dans tout TOrient, en très-grand nombre, les descendants de Mahomet ; et la plupart réduits à une pauvreté extrême. Tout mahométan est invité à la polygamie par un principe d'obéissance au prophète, qui fait un devoir de procréer des enfants pour glorifier le Créateur. Heureusement Tintérêt particulier corrige en ce cas, comme en d'autres, l'absurdité du précepte; et l!Ârabe apprend malgré lui à proportionner Texaclilude de son obéissance à la faiblesse de ses ressources. Il n'en est pas moins vrai qu* il est excité, par des encouragements directs, à accroître la population : et si quelque chose peut faire sentir combien de tels encouragements sont nuisibles, c'est Tétat actuel de ces peuples. On convient généralement qu'ils ne sont pas plus nombreux qu'autrefois, d'où l'on peut conclure avec assurance, que Taccroissement considérable survenu à quelques familles a produit l'extinction des autres. Gibbon remarque, à propos de l'Arabie, «que la mesure delà population est déterminée par celle des moyens de subsistance ; et que le nombre des habitants de toute cette vaste presqu'île peut bien être inférieur à celui des habitants d'une seule province fertile et industrieuse (2). » Quels que soient les encouragements par lesquels on porte les hommes au mariage, il est impossible de passer jamais cette mesure de la population. Tant que les Arabes ne changeront point leurs coutumes, et que le pays qu'ils habitent restera au même point de culture auquel il est parvenu, c'est en vain ([u'on promettrait le paradis à tout homme qui aurait dix enfants : la population croîtrait fort peu par ce moyen ; mais la misère et le malheur général seraient fort aggravés. Les encouragements directs donnés à la population ne peuvent nullement changer les mœurs de ces peuples ni contribuer à améliorer la culture de leurs terres. Us auraient plutôt une tendance toute contraire. Car en augmentant la pauvreté, ils doivent augmenter aussi l'inquiétude, favoriser le goût de la maraude (3) et multiplier les causes de guerre.

Parmi les Tartares, qui vivent sur un sol plus fertile et sont plus riches

(1) Voy, de Niebuhr ^ t. II, ch. v, p. 207, angL

(i) \\ est remarquable qu'une vérité si importante, établie ou reconnue par Uint d'écrivains, ait élé si rarement envisagée dans ses conséquences. Les peuples ne périssent pas habiluelleraenl par la famine. Comment donc la population se règlet-elle sur les moyens de subsistance? iM)

(3) a Aussi arrivt.-l-il cliaque jour des accidents, des cnlèvemeiils de bestiaux,

en bestiaux, il y a plus à gagaer par le pillage que chez les Arabes. La résistance est plus forte à raison de la force des tribus ; et l'usage de faire des esclaves est très-général. 11 résulte de là que la guerre enlève un plus grand nombre d'hommes. D'un côté le riche butin, de Fautre la diminution des consommateurs, mettent quelques bordes de brigands heureux dans un état d'abondance, en comparaison de celui où se trouvent des voisins moins entreprenants. Le professeur Pallas rend un compte détaillé de la situation de deux tribus errantes du nombre de celles qui sont sujettes de la Russie. L'une subsiste presque uniquement de pillage; Pautre vit d'une manière aussi paisible que peut le permettre la turbulence de ses voisins. Il est intéressant de remarquer les différents obstacles qu'opposent à la population ces différentes ha« bitades.

LesKirghiz, suivant Pallas (1), vivent dans l'aisance, en comparaison des autres tribus errantes qui sont sujettes de la Russie. L'esprit de liberté et d'indépendance qui règne parmi eux, joint à la facilité avec laquelle ils se procurent autant de troupeaux qu'il leur en faut pour se nourrir, empêche qu'aucun d'eux ne se mette au service des autres. Ils s'attendent tous à être traités comme frères ; et les riches, en conséquence, sontrObligés de se faire servir par des esclaves. On peut demander ici : Quelles sont les causes qui empêchent les classes inférieures du peuple de s'accroître au point de devenir très-pauvres?

Pallas ne nous apprend pas s'il faut mettre au nombre de ces causes, certaines coutumes vicieuses, ou la contrainte qu'on s'impose relativement au mariage par la crainte d'être chargé de famille : mais ce qu'il dit du gouvernement civil de ces peuples et de la licence que produit chez eux l'esprit de rapine suffit peut-être pour expliquer le fait dont il s'agit. Le kan n'exerce son autorité que par l'entremise d'un conseil composé des principaux personnages du peuple; et même les décrets qu'il rend de la sorte sont perpétuellement violés avec impunité (2). Ainsi, quoique leurs lois leur défendent de piller leurs voisins, les Kazalpacs, les Bukariens, les Persans, les Turcomans, les Kalmouks et les Russes ; d'enlever leur bétail, leurs marchandises ou leurs personnes,

et celte guerre de maraude est une de celles qui occupent davantage les Arabes. r> Volney, Voy, en Egypte et en Syrie^ 1. 1, ch. xxiii, p. 364. (if.)

(1) N'ayant pu me procurer l'ouvrage de Pallas sur Tbisioire des nations mongoles^ j'ai fait usage de Tabrégé général des ouvrages des voyageurs russes, en 4 vol. m-S<>, qui a été publié à Berne età I^usanne en 1781 et 1784, intitulé Découvertes des Busses, t. III, p. 399. (M.)

9) Découvertes des Russes^ t. III, p. 389.

ils ne craignent nullement d'avouer leurs contraventions à cette loi. Ils s'en vantent, au contraire, comme d'une honorable entreprise. Tantôt ils passent la frontière seuls pour tenter fortune, tantôt ils se réunissent en troupes sous la conduite d*un chef et pillent des caravanes entières. Il périt beaucoup de Kirghiz dans ces expéditions, et un grand nombre sont réduits en esclavage ; mais c'est ce dont la nation se met peu en peine. Les particuliers, quiexercent ces rapines pour leur propre compte, jouissent des fruits de leurs brigandages, et gardent en pure propriété les femmes et les bestiaux qu'ils ont pris. Quant aux esclaves mâles et aux marchandises, ils les vendent aux riches ou aux marchands étrangers (1).

De telles coutumes, jointes à de fréquentes guerres, qu*attire à cette tribu son humeur légère et turbulente (2), doivent donner tant d'influence aux causes violentes par lesquelles la population est détruite, qu on peut aisément concevoir qu*elles rendent les autres inactives. Il peut bien arriver que la famine naisse quelquefois de leurs guerres de dévastation (3) ou de leurs incursions fatigantes, ou des longues sécheresses et de la mortalité du bétail. Mais dans les temps ordinaires l'approche de ta pauvreté est le signal d'une expédition de pillage; et le Kirghiz qui l'entreprend en revient bien pourvu, ou il y perd la liberté ou la vie. Celui qui a résolu de vivre riche ou de mourir, et qui est indifférent sur les moyens, ne peut vivre longtemps pauvre.

Les Kalmouks, qui, avant leur émigration de 1771, habitaient les fertiles steppes du Volga, sous la protection de la Russie, menaient un genre de vie différent. Us avaient rarement de sanglantes guerres (4); le pouvoir du kan était absolu (5), et l'administration plus régulière que chez les Kirghiz ; en sorte que les maraudeurs particuliers étaient efGcacement contenus. Les femmes kalmoukes sont très-fécondes. Les mariages stériles sont rares, et on voit communément trois ou quatre enfants jouant devant chaque hutte. De là, dit Pallas, on peut naturellement conclure qu'ils doivent avoir beaucoup multiplié pendant les cent cinquante ans qu'ils ont habité au sein de la tranquillité les steppes

{{) Découvertes des Russes, t. III, p. 396, 397, 398. — (2) Ibid., p. 378.

(3) « GeUe mullitude dévaste loul ce qui se trouve sur son passage ; ils emmè* nentavcc eux tout le bétail qu'ils ue consomment pas, et réduisent k Tesclavageles femmes, les enfants et les hommes qu'ils n'ont pas massacrés. » {Ibid,, p. 390.)

(4) Découv, des Russes^ 1. 111, p. 221. Cette tribu est décrite ici sous le nom de Torgols, qui est leur Y<^riial»!e nom. Les Russes les appellent du nom plus général (!' Kalmouks.

['■>) îfffd,, p. 327.

du Volga. Les raisons qui lui paraissent les avoir empêchés de s*accroitre autant qu^on aurait pu 8*y attendre, sont les accidents occasioQoés par leurs chutes fréquentes de cheval , les petites gueiTes que leurs princes ont entre eux et avec leurs voisins ; mais surtout le grand nombre de ceux qui, dans les classes inférieures, meurent de faim, de misère, de maux de tout genre, dont les enfants sont toujours les premières victimes (1).

Lorsque cette tribu vint se mettre sous la protection de la Russie, il paraît qu^elle s*était séparée des Soongares, et qu'elle était alors trèspeu nombreuse. La possession des fertiles steppes du Volga, et une vie plus tranquille que celle qu*elle avait menée jusque-là, Taccrurent en peu de temps, tellement qu'en 1662 elle comptait cinquante mille familles (2). Depuis cette époque jusqu'à 1771 , année de sa migration, il parait que la population de celte tribu a cru fort lentement. 11 est probable que retendue de leurs pâturages ne permettait pas à ces Tartares d'élever leur population fort au-dessus de la limite qu'ils avaient atteinte; car, quand ils les quittèrent, Tirritation du kan contre la Russie fut secondée par le mécontentement du peuple, qui se plaignait de manquer de pâturages pour ses nombreux troupeaux. A cette époque, la tribu était composée de cinquante-cinq ou soixante mille familles. Le sort qu'elle éprouva dans sa migration est celui qu'ont dû éprouver souvent les tribus errantes, qui, par une cause ou par une autre, ont cherché un nouveau séjour. C'est en hiver qu'elle se mit en marche. Elle perdit beaucoup de monde par le froid, la faim, les maux de tout genre. Un grand nombre de ceux qui la composaient furent pris ou tués par les Kirghiz. Ceux qui purent parvenir au lieu de leur destination furent d'abord reçus amicalement par les Chinois, mais traités ensuite par eux avec la plus grande dureté (3).

Avant cette émigration, les basses classes parmi les Kalmouks vivaient dans la misère. Elles étaient habituellement réduites à faire usage de toutes les espèces d'animaux, de plantes et de racines, qui pouvaient leur fournir quelque aliment (4). Il était rare que ces hommes pauvres

(1) Décotw. des Russes^ p. 319, 320, 321.

(2) Dec, des Russes, l. III, p. 221. Tooke's yiewofthe Russian empire, voL If, b. II, p. 30. Un autre exemple de rapide accroissement est celui d'une colonie rlo Kalmouks baplisés, qui ont reçu de la Russie un district fertile pour s'y établir. l>c 8,695 qu'ils étaient en 47oi, leur nombre en 1771 s'élait accru jusqu'à 14,000. Tooke's View of the R, emp., vol. Il, b. II, p. 32,.53 (J/.)

(3) Tooke's View of the Russ. emp., t. II, b. Il, p. îiO, 30, 51. Dec. des Russe.% t. III, p. 321. — (4) Ibid,, p. 275, 276.

?« LIVRE I. — CHAPITRE Vil.

tuassent aucune pièce de bétail , à moins que ce ne fût une béte malade, ou qu'ils ne Teussent volée. Dans ce dernier cas, ils la dévoraient sans délai y afin de n'être pas découverts. Des chevaux blessés ou usés, des bétes mortes de maladie, en exceptant toutefois les épidémies contagieuses, étaient pour eux un régal. Les plus pauvres mangeaient les corps des animaux en pleine putréfaction, quelquefois même la fiente de leurs bestiaux (1). Les enfants mouraient en grand nombre par une suite de cette mauvaise nourriture (2). En hiver, le peuple souffrait beaucoup du froid et de la faim (3). Le tiers de leurs moutons périssaient généralement l'hiver, et souvent davantage, quelque soin qu ils prissent de les conserver : et lorsqu'il survenait des gelées tardives après la neige et la pluie, qui empêchaient le bétail de pâturer, la mortalité devenait générale dans leurs troupeaux, et les pauvres restaient en proie à la aminé (4).

Des fièvres malignes, engendrées principalement par une nourriture corrompue et par des exhalaisons putrides, jointes à la petite vérole que ces peuples redoutaient comme la peste, diminuaient considérablement leur nombre (5). Mais, en général, la population parmi eux touchait tellement à la limite des subsistances, que le besoin et les maladies quUl engendre peuvent être considérés comme le grand obstacle qui s'opposait à l'accroissement de cette tribu.

Un voyageur, en traversant la Tartarie pendant les mois d'été, trouverait probablement de vastes steppes sans habitants ; il y verrait Therbe périr sur pied, faute d'hommes pour la recueillir ou de bestiaux pour la consommer. Il en concluerait peut-être que le pays pourrait nourrir un beaucoup plus grand nombre d'habitants, même en supposant qu'ils ne renonçassent point à la vie pastorale. Mais ce serait là une conclusion trop précipitée. Quand on parle de la force d'un cheval ou d'un autre animal qu'on assujettit au travail, on entend parler de certaines parties du corps et de leurs rapports entre elles. Si l'animal a les jambes faibles, il importe assez peu que le reste du corps soit vigoureux. S'il manque de force dans les reins et dans les hanches, il ne pourra employer utilement celle de ses jambes. On peut appliquer à la terre le même raisonnement. Les biens qu'elle répand avec profusion dans les années d'abondance ne peuvent être employés en entier par le petit nombre d'hommes qu'elle peut nourrir dans les années de disette. Quand l'industrie humaine est bien dirigée et éclairée par la prévoyance, la popu-

(1 ) Découv. des Russes, p. 272, 275, 274. — (2) Ibid,, p. 324. — (4) Ibid., p. 270. —(5) Ibid., t. III, p. 311, 312 , 515.

(3) Ibid,, p. 310.

lation que le sol peut nourrir se règle sur le produit moyen de Tannée. Mais chez les animaux et chez Tbomme non civilisé, elle reste fort audessous de cette moyenne. Un Tartare trouverait fort difûcile de ramasser et d^emporter avec lui la provision de foin nécessaire pour nourrir tous ses troupeaux pendant Thiver. Cette charge embarrasserait sa marche, et l'exposerait aux attaques de ses ennemis. Un seul jour de malheur lui ferait perdre le fruit de tous ses travaux de Tété ; car il parait que, dans leurs invasions mutuelles, c* est une pratique constante de brûler et de détruire le fourrage et les provisions qu*on ne peut pas emmener (1). En conséquence, le Tartare ne fait de provisions d'hiver que pour la partie de ses troupeaux qu^il envisage comme la plus précieuse, et laisse les autres subsister comme ils peuvent de ce qui reste de verdure sur des pâturages dépouillés. Cette mauvaise nourriture, jointe à la rigueur de la saison, en fait périr une grande partie (2). La population de chaque tribu est déterminée par celle de ses troupeaux. Et le nombre moyen des Tartares, comme celui des chevaux libres du désert, est tellement diminué par le retour périodique du froid et de la disette d'hiver, qu'il ne suffit pas pour consommer les abondantes provisions de Télé.

Les sécheresses et les mauvaises années ont, en proportion de leur fréquence, à peu près les mêmes effets. En Arabie (3), et dans une grande partie de la Tartarie (4), les sécheresses ne sont pas rares. En supposant qu'elles ne reviennent que tous les six ou tous les huit ans, la population ne peut jamais s'élever beaucoup au-dessus du nombre auquel suffit le produit de ces mativaises années. Cela est vrai, quel que soit l'état de la société ; mais Fétat pastoral semble dépendre plus qu*un autre de l'influence des saisons. La mortalité des troupeaux est un mal qui se fait sentir plus longtemps qu'une mauvaise récolte de grains. Or, Pallas et les antres voyageurs russes parlent des épizooties comme étant fréquentes en Tartarie (5).

Comme chez ces peuples il est honorable d'avoir une famille, et que les

(i) c On mit le feu k toutes les meules de blé et de fourrage.... Cent cinquante ▼illages furent également incendiés, i Mémoires du baron de Tott, t. I, p. 272. Cet auteur donne une description curieuse de la situation d'une armée tartare, et de ce qu'elle eut à souffrir dans une campagne d'hiver. < Cette journée coûta à l'armée plus de 5,000 hommes et 30,000 chevau^x, qui périrent de froid. » P. 267.

(2) Découv. des Russes, t. III, p. 26i.

(3) Volney, Voy. en Egypte et en Syrie, t. 1, ch. xxni, p. 353.

(4) Découv. des Russes, t. I, p. 467; U, p. 10, 42, etc.

(5) Ibid., 1. 1, p. 290, etc.; II, p. 11,; IV, p. 304.

«s LIVRE I. — CHAPITRE Vllï.

femmes y sont uliles pour soigner le ménage et les troupeaux, il n'est pas probable que la crainte de manquer des moyens de faire subsister une famille y arrête souvent les mariages (1). Mais comme l'usage est d'acheter les femmes à leurs parents, les pauvres doivent se trouver quelquefois hors d'état d'en acquérir. Le moine Rubruquis dit, en parlant de cette coutume, que, comme les parents gardent leurs Biles jusqu'à ce qu'elles puissent les vendre, celles-ci se marient souvent fort tard (2). Chez les Tartares mahométans, les captives remplacent les femmes (3). Mais parmi les païens, qui ont peu d'esclaves, la difficulté d'acheter des femmes doit diminuer le nombre des mariages pour les classes pauvres, d'autant plus que le prix en est maintenu haut par la polygamie des riches (4) .

On dit que les Kalmouks connaissent peu la jalousie (5) ; et le nombre de ceux qui parmi eux sont attaqués de maladies vénériennes (6) doit faire présumer qu'ils ne sont pas exempts de libertinage.

On peut, à ce qu'il semble, inférer de ce qui a été dit dans ce chapitre sur les peuples pasteurs qui en sont l'objet, que les principaux obstacles qui contiennent parmi eux la population au niveau des moyens de subsistance sont la contrainte que leur impose la difûculté d'acheter une femme, les vices du libertinage, les épidémies, les guerres, la famine, et les maladies qu'engendre la misère. Les trois premiers obstacles et le dernier paraissent avoir agi avec beaucoup moins de force chez les anciens bergers du nord de l'Europe.

CHAPITRE Vni. — DES OBSTACLES QU'ÉPROUVE LA POPULATION EN DIVERSES CONTRÉES DE L'AFRIQUE.

Mungo-Park nous représente les parties de l'Afrique qu'il a visitées comme mal cultivées et mal peuplées. Ce voyageur a trouvé de vastes et beaux déserts entièrement inhabités. En général, les frontières des différents Etats qu'il a parcourus étaient ou faiblement peuplées ou entièrement désertes. Les rives marécageuses de la Gambie, du Sénégal,

(4) Hist. générale des Tart,, t. II, p. 407.

(2) Voy, de G. Bubruquisea 1253. Harris's ColL^ b. I, ch. ii, p. 561.

(3) Dec. des Busses, 1. 111, p. 413.

(4) Pallas remarque que chez les Kalmouks les femmes sont rares) ou que les hommes surabondent, quoique ceux-ci, par leur genre de vie, soient exposés à bien plus d'accidents. Dec. des Russes, t. III, p. 320. {M,)

(5) Jbid., p. 239. — (6) Ibid., p. 324.

el de quelques autres rivières, près de la mer, paraissent abandonnées à cause de leur insalubrité (1 ) . Mais il n*en est pas de noéme de quelques autres parties du pays. En voyant l'admirable fertilité qui y règne, les nombreux troupeaux qui les couvrent, et qu^on pourrait employer éga< lement au travail et à la nourriture; en songeant à la facilité d'y multiplier les moyens de commuuicalion par la navigation intérieure, on ne peut s'empêcher de gémir, dit M. Park, de voir en même temps que tous ces riches présents de la nature demeurent sans emploi, et que rhomme n'a point profité de Tabondance que lui offre cette terre inculte et sauvage (2).

Il n'est pas difficile d'indiquer les causes de cette espèce d'abandon et d'insouciance. On les trouve dans les habitudes communes aux nations nègres, que la description de Park nous fait connaître. Dans un pays divisé en une multitude de petits Etals, presque tous indépendants, et tous jaloux les uns des autres, il est facile de comprendre, remarque ce voyageur, que les guerres naissent souvent des plus frivoles prétextes ou des offenses les plus légères. On distingue en Afrique deux espèces de guerre, l'une appelée fctUt, qui est une guerre ouverte et avouée, et l'autre tegria, qui consiste dans le vol el le pillage. Cette dernière espèce de guerre est très-commune, surtout au commencement de la saison sèche, lorsque les travaux de la moisson sont achevés, et que les provisions sont abondantes. Ces expéditions, faites en vue du pillage, produisent toujours de promptes représailles (3).

Ces pillages fréquents, et l'incertitude de la propriété, qui en est la suite, ont sur le travail et l'industrie l'effet le plus funeste. La solitude qui règne aux frontières des provinces en est la preuve. D'ailleurs le climat n'invite pas à l'activité. Enfin, il n'y a pas beaucoup de moyens de tirer parti du surplus du produit. U n'y a donc pas lieu d'être surpris si ces nations se contentent de cultiver autant de terrain qu'il leur en faut pour vivre (4). Ces causes semblent suffisantes pour expliquer l'état inculte des terres d'Afrique.

Dans ces guerres continuelles, et dans ces incursions destinées au pillage, il doit périr un grand nombre d'hommes. Indépendamment de ces moyens violents de destruction, Park pense, comme Buffon, que la longévité est rare chez les nègres. A quarante ans, dit-il, la plupart ont les cheveux blancs et le visage couvert de rides. Très-peu passent l'âge

(i) M. Park, Voy. dans V intérieur de tAfrique^ ch. xx, p. 26i, 10-4°, ang/. (2) /Wrf., ch. xxui, p. 312. — (3) Ibid.y ch. xxii, p. 29i cl suiv. (4) /Wrf., ch. XXI, p. 280.

de cioquaDle-cinq ou soixante ans (1). BuRbn attribue la brièveté de la vie chez ces peuples à l'abus des plaisirs de ramour(2). Peut-être y a-t-îl quelque exagération dans ce qu il dit à cet égard : mais en n* attribuantà celle cause qu'une juste influence^ il semble qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître que les habitants des climats chauds, arrivant plus tôt à répoque de la maturité, doivent aussi probablement arriver plus tôt à celle de la i^ort.

Selon Buffon, les négresses sont singulièrement fécondes. Mais Park nous apprend que leur usage est d'allaiter leurs enfants deux ou trois ans; et comme pendant ce temps-là leurs maris se séparent d'elles et ne vivent plus qu'avec leurs autres femmes, il arrive que la famille de chacune d'elles est peu nombreuse (3). La polygamie est établie généralement chez les nations nègres (4). En conséquence, à moins qu'on ne suppose une population en femmes qui excède beaucoup la proportion naturelle, il faut que plusieurs hommes ne se marient point. Ce sont prob ibleinent les esclaves qui se voient forcés de vivre dans le célibat ; et leur nombre, selon Park, est triple de celui des hommes libres (5). Il n'est pas permis à un maître de vendre les esclaves qu'il emploie au service de sa maison, ni ceux qui y sont nés, à moins qu'il n'y soit contraint par le besoin, c'est-à-dire pour se nourrir lui et sa famille. Il y a donc lieu de croire qu'il tâchera d'empêcher que leur nombre ne s'accroisse an delà de ce qu'il en peut employer. Les esclaves achetés et les prisonniers de guerre sont entièrement à la disposition de leurs maîtres(6), qui les traitent souvent avec la dernière dureté. Il est naturel d'en conclure que si, par une suite de la polygamie, les hommes libres manquent de femmes, ils ne se feront aucun scrupule de s'emparer de celles de leurs esclaves. Sans doute, le nombre des femmes qui vivent

(1) roy, dansVintér, de V Afrique, ch. xxi, p. 284.

(2) c L'usage prémaluré des femmes est peul-èlre la cause de la brièveté de leur vie; les enfants sont si débauchés, et si peu conlrainls par leurs pères et mères, que dès leur plus tendre jeunesse ils se livrenLà tout ce que lauature leur suggère. Rien n'est si rare que de trouver dansée peuple quelque fille qui puisse se souvenir du temps auquel elle a cessé d'être vierge. » Histoire naturelle de r^mni«,t. VI, p. 255, 5« édit., in.42, 51 vol. (M,)

(3) Park, f'oy. d Afrique, cb. xx, p. 265. Comme les faits rapportés par M. Park, et ceux sur lesquels Bufibn se fonde, sont probablement relatifs è des nations différentes, et certainement à différentes époques, on ne peut inférer Tinexactitude des uns ni des autres de leur défaut de concordance : mais en tout ce que Park a vu et observé, il paraît avoir droit à plus de confiance qu'aucun des voyageurs qui l'ont précédé. (M.)

(4) Park,ch. xx,p. 267. — (5) /Wrf.,ch. xxn, p. 287. —(6) ïbid., ch. xxii,p. 288.

dans le célibat doit être très-petit ; mais les circonstances ne semblent pas permettre qae Taccroissement de la population soit fort grand, en proportion du nombre des mariages.

% De tout temps, TÂfrique a été le principal marché d*esclayes. Les demandes faites à la population de celte partie du monde par cette espèce de commerce ont été grandes et non interrompues, surtout depuis que les esclaves africains ont été introduits dans les colonies européennes. Cependant, comme Tobserve Franklin, il est difficile d'apercevoir le vide produit par cette exportation de nègres, dont, pendant plus d*un siècle, on n*a cessé de couvrir le sol de TAmérique (1). En effet, malgré cette constante émigration , malgré les pertes causées par les guerres perpétuelles ; enfin , malgré les vices et les obstacles de tout genre qui sembleraient devoir arrêter la population dans son progrès , il paraît qu'elle s'élève toujours au-dessus des moyens de subsistance. Park nous apprend que les années de disette, et même de famine, sont fréquentes en Afrique. Il compte quatre causes principales de lesclavage dans cette partie du monde, parmi lesquelles se trouve la famine, qu il place immédiatement après la guerre (2). La permission même de vendre leurs esclaves domestiques, qui n'est accordée aux maîtres que dans un urgent besoin (3), indiqueassez que ce besoin se fait sentir. Pendant trois années de disette consécutives, sur les bords de la Gambie, un grand nombre de personnes tombèrent dans l'esclavage. Plusieurs hommes libres s'offraient au docteur Laidley, et le suppliaient de les joindre à sa chaîne pour être nourris (4). Pendant le séjour que Park fit à Mandîng, il vit les pauvres dans une grande détresse. Chaque soir, cinq ou six femmes venaient à la maison du Mansa, pour y recevoir une ration de blé. 0i Voyez-vous ce petit garçon, dit le Mansa au voyageur, en lui montrant un bel enfant de cinq ans ; sa mère me Ta vendu pour la nourriture de sa famille et d* elle-même, pendant quarante jours. J'en ai acheté un autre précisément aux mêmes conditions (5). » A Soufita , petit village Jallouka, le maître déclara à M. Park qu'il ne pouvait lui fournir aucun article de subsistance, parce que la disette régnait dans le pays, il lui dit qu'avant la dernière récolte les habitants de KuUo avaient été vingt-neuf jours privés de blé. Pendant tout ce temps, ils s'étaient nourris de la poudre jaune qu^on trouve dans les gousses ou siliques du nitta, espèce de mimeuse, et de semences de bambou , qui , broyées et bien apprêtées, ressemblent assez au riz.

(i) Franklin's Miscellanies, p. 9. — (2) Park, Voy. â^ Afrique, ch, xxii, p. 295. (3) Ibid., p. 288, note. — (i) Ibid., p. 295. — (5) Ibid., ch. xix, p. 248.

92 LIVRE I. — CHAPITRE Mil.

On dira peut-être que , puisqu'au rapport de Park plusieurs bonnes terres en Afrique reslent sans culture, la disette doit être attribuée au défaut de population. Mais s4l en était ainsi, il serait difficile d'expliquer les grandes émigrations annuelles. Ce qui manque aux natioilb nègres, c*est la sécurité dans la propriété et Tindustrie qui en est la suite. Sans ces biens-là, un accroissement de population ne servirait qu'à accroître leurs peines. Si , pour peupler ces lieux presque déserts, on établissait une gratification en faveur des enfants qui naîtraient, reflet en serait probablement nn accroissement de guerres, d'exportation d'esclaves, de misère et de malheur, avec peu ou point d'accroissement réel de population (1).

Les coutumes de quelques nations, et les préjugés de toutes, agissent à un certain point comme ferait une pareille gratification. Les nègres Changallas, au rapport de Bruce, contenus et enfermés de toutes parts par des ennemis aclifs et puissants, menant une vie dure et pénible, livrés à de continuelles alarmes, ne sont pas fort passionnés pour les femmes. Ce sont les femmes, et non les hommes, qui maintiennent parmi eux l'usage de la polygamie. Car, quoique ces peuples forment des nations distinctes, chacune d'elles se subdivise en familles, qui combattent et pillent pour leur propre compte; d'où il arrive que les mères cherchent à fortifier leurs familles par tous les moyens possibles; et ce sont leurs importunités qui contraignent leurs maris à leur associer d'autres rivales (2). Il en est de même chez les Gallas : la femme qu'un homme épouse la première fait sa cour à une autre femme, au nom de son mari, pour qu'elle l'épouse. L'argument principal qu'elle emploie, pour l'engager à se prêter à cet arrangement, est qu'en réunissant leurs familles elles en deviendront plus fortes , et que le trop petit nombre de leurs enfants ne les fera pas tomber sans résistance entre les mains de leurs ennemis (3). Il est extrêmement probable que ce désir d'avoir des familles nombreuses produit souvent un effet tout contraire, et que la pauvreté et tous les maux qu'elle engendre empêchent d'élever jusqu'à

(1) Les deux grandes condilioas requises pour obtenir un accroissemenl do population; ces conditions que je viens de rappeler, la sécurilé dans la propriété et Findustrie qui en esl la suite, ne peuvent exister chez les nations nègres tant que le comdieree des esclayes, qui se fait sur la côte, donne un encouragement constant aux expéditions de pillage que Park a décrites. Maintenant qu^îl y a lieu d'espérer que ce commerce va cesser, il y a lieu d'espérer aussi qu'avant qu'il soit longtemps les voyageurs nous feront de Fétat social en Afrique des tableaux moins sombres que ceux que Park a tracés. {M.)

(2) Bruce, Voy. aux sources du Nil , t. II, p. 556, ln-4®, angL — (3) Ibid, , p. 225.

Tâge d*bomme autant d'enfants qu*on en aurait élevé s*ils avaient été moins nombreux.

Bruce, qui aime la polygamie, fait en sa faveur le seul argument qui pût servir à la défendre, s'il reposait sur des faits bien constatés. 11 affirme que, dans les pays où elle est établie, le rapport des naissances des filles à celles des garçons est celui de deux ou trois à un. Un fait aussi extraordinaire exigerait, pour être cru, des preuves moins vagues que celles sur lesquelles cet auteur l'appuie. On ne peut douter à la vérité que, dans ces climats, il n*y ait beaucoup moins d'hommes que de femmes. En Europe même, où Ton sait qu'il nait plus d'enfants mâles que de filles, on observe la même difierence. A plus forte raison, dans les pays très-chauds , malsains , et dans un état de barbarie , où les hommes sont exposés à plus d'accidents, leur nombre doit être plus diminué. Les femmes y sont moins exposées aux influences pernicieuses d'un soleil ardent et d*un air chargé de vapeurs. Elles sont plus à l'abri des maux qui sont la suite du libertinage et de la débauche. Mais surtout elles échappent presque toujours aux ravages de la guerre. Là où les peuples ne sont jamais dans un état de paix, cette cause seule suffit pour expliquer la disproportion que Ton observe entre les sexes; surtout lorsque, comme chez les Gallas d'Abyssinie (1), on ne manque jamais, dans une expédition, de massacrer indistinctement tous les mâles, et de sauver la vie aux femmes. La disproportion provenue de ces causes est probablement ce qui a, dans Forigine, autorisé la polygamie ; et c'est aussi peut-être cette disproportion qui a fait admettre légèrement un rapport entre les naissances de l'un et de Tautre sexe dans les climats chauds, tout différent de celui que Ton observe dans les climats tempérés.

Bruce, sous l'influence des préjugés communs en cette matière, parait croire que le célibat d\me partie des femmes est fatal à la population des pays où on le tolère. Il remarque sur la ville de Jidda, que le manque de subsistances, produit par l'affluence de beaucoup d*hommes dans un lieu dépourvu des choses les plus nécessaires permet rarement aux habitants de se prévaloir du privilège que la loi de Mahomet leur accorde. En conséquence, la plupart n*ont qu'une femme. De là viennent, dit-il , le défaut de population et la multitude de femmes qui vivent dans le célibat (2). Mais il est évident que le défaut de population, sur ce sol stérile, provient du manque de subsistances ; et que, lors même que

(i) Bruce, ^oy. aux sources du iVtV, l. IV, p. 414 . (2) Ibid., t.l, ch.xi,p. 280.

94 LIVRE 1. — CHAPITRE YllI.

chaque homme aurait une douzaine de femmes, la population n'y pourrait pas croître d*une manière permanente par cette cause.

Selou Bruce encore, dans l'Arabie Heureuse, où toutes les espèces de subsistances sont à bas prix ; où les fruits qui servent généralement à la nourriture de Thomme sont produits spontanément et sans travail , il n'en coûte pas plus pour entretenir plusieurs femmes, qu'il n*en coûterait pour pareil nombre d'esclaves ou de domestiques. La nourriture est la même pour les unes et pour les autres, ainsi que le vêtement , qui consiste en une simple chemise de coton bleue. En conséquence, dit-il, le célibat des femmes est prévenu , et la population croît , par la polygamie, quatre fois plus qu'elle ne croîtrait sans elle (1). tilt toutefois, il ne parait pas qu'en Arabie elle soit très*considérable.

Que la polygamie tende à prévenir le célibat des femmes, c'est ce qui ne peut être révoqué en doute. Mais jusqu'à quel point cette circonstance augmente-t-elle la population ? C'est une question différente. Elle peut tendre à élever la population jusqu'aux dernières limites que lui prescrivent les subsistances. Mais, en ce cas, il faut remarquer que l'extrême misère qu'elle produit n'est pas favorable à l'industrie. Et dans un climat malsain, elle ne peut manquer d'accroître beaucoup la mortalité.

Au rapport de Bruce, toute la côte de la mer Rouge, depuis Suez jusqu'à Bab-el-Mandeb, est très-malsaine, surtout la partie qui est située entre les tropiques. Des Sèvres violentes, appelées nedad^ sont les maladies que l'on y redoute le plus ; d'ordinaire elles se terminent au troisième jour par la mort (2). La frayeur s'empare des étrangers à la vue de cette étrange mortalité.

Jidda, et toutes les parties de l'Arabie voisines de la mer Rouge, sont également insalubres (3).

A Gondar, capitale de l'Abyssinie, il règne des fièvres perpétuelles. Les habitants ont tous un teint cadavéreux (4).

Dans le Siré(5), l'un des plus beaux pays de l'univers, régnent constamment des fièvres putrides de la plus mauvaise espèce (6) Dans les lieux bas de l'Abyssinie , des fièvres tierces et malignes occasionnent une grande mortalité (7). Partout , dans ces contrées, la petite vérole est

(i) Voy. aux sources du Nil, 1. 1, ch. xi, p. 281. — (2) Bruce, t. III, p. 33. (3) Jbid., t. I, p. 279. — (4) Ibid., t. III, p. i78.

(5) Des géographes fool de Siré une ville à 40 lieues de Gondar; k Gondar les maisons seraient d'argile. (Jph. G.)

(6) Bruce, t. III, p. 153. — (7) /6m/., t. IV, p. 22.

trèS'destructive , surtout parmi les nations limitrophes de T Abyssinie , où elle détruit quelquefois des tribus entières (1).

La mauvaise nourriture, la pauvreté, et la malpropreté qui Paccom pagne presque toujours, ont sur les maladies des effets bien connus. Or, Bruce nous apprend que les habitants de Tchagassa, près de Gondar, malgré leurs triples récoltes, sont consumés par la misère (2) . A Adowa, capitale du Tigré, il fait la même remarque, et Fapplique à tous les fermiers d'Abyssinie. Les terres sont mises à l'enchère chaque année et cédées au plus offrant. En général, le propriétaire fournit les semences, à condition de partager le produit. Mais un maître est réputé très-indulgent lorsqu'il ne se fait pas payer un quart additionnel, à titre d'indemnité, pour le risque que ses avances lui ont fait courir : en sorte que ce qui reste au cultivateur est à peine suffisant pour soutenir misérablement sa famille (3).

Les Agows (4), Tune des nations les plus populeuses de TAbyssinie, nous sont représentés comme vivant dans un état de besoin et de misère inexprimable. Nous vîmes, dit Bruce, une multitude de femmes, ridées et brûlées par le soleil, au point d'ofirir à peine les traits d'une figure humaine, qui erraient çà et là, par un soleil ardent, chacune avec un ou deux enfants sur le dos, pour cueillir des graines de roseaux, dont elles font une sorte de pain (5). Les femmes agows deviennent mères dès Tâge de onze ans. C'est généralement à cet âge qu'elles se marient. Aucune n'est stérile (6). ADixan, ville frontière de TAbyssinie, le seul commerce connu est celui de la vente des enfants. On en exporte annuellement cinq cents pour l'Arabie; et en temps de disette, ajoute Bruce, on en exporte quatre fois autant (7).

En Abyssinie, la polygamie n'est pas régulièrement établie. Bruce s'exprime à ce sujet d'une manière assez étrange. Quels que soient les rapports des jésuites, dit- il, sur le mariage et la polygamie des Abyssins, c'est une vérité parfaitement constatée, que ces peuples ne connaissent point le mariage (8). Mais, sans nous arrêter à discuter cette assertion, il parait au moins bien prouvé qu'il y a très-peu de femmes en Abyssinie qui vivent dans la continence et le célibat : en sorte que leur fécondité n'y éprouve d'autre obstacle que celui qui résulte de leur libertinage. 11

(1) Bruce, l. ni, cb. ni, p. 68; cb. vu, p. 178; 1. 1, cb. xiii, p. 355.

(2) Jbid., t. III, ch. Tii, p. ^95. — (3) Ibid., t. III, cb. v, p. 188.

(4) Ou j4gaous, selon la Géog. de Cortambert. {Jph. G,)

(5) Bruce, ch. xix, p. 738. — (6) Ibid., p. 739. — (7) Ibid., i. lU, cb. lu, p.88. (8) /6td., ch.xi, p. 306.

96 LIVRE I. — CHAPITRE VllI.

est vrai que, d'après le tableau qu'en fait le voyageur qui nous fournit tous ces faits, cet obstacle doit avoir beaucoup d'influence (1).

La guerre est dans ce pays-là un obstacle qui contient la population dans de justes bornes, et qui opère comme une cause très-active pour en réprimer Texcès. Pendant le cours des quatre derniers siècles, elle n'a point cessé, selon Bruce, de désoler ces malheureuses contrées (2) ; et la férocité avec laquelle on la fait la rend singulièrement destructive. Bruce, à son entrée en Abyssinie* vit de tous côtés des villages ruinés et rasés jusqu'aux fondements. C'étaient les traces qu'avait laissées le Ras Michel de sa marche vers Gondar (3). Dans le cours des guerres civiles dont ce voyageur fut témoin, il est question de faits semblables. <i Les rebelles* dit-il, avaient débuté par dévaster le Dembéa; ils brûlèrent tous les villages de la plaine, du sud à l'ouest, faisant du pays

un désert entre Michel et Fasil Le roi montait souvent au haut

d'une tour du palais, et contemplait avec douleur les flammes qui dévoraient ses riches villages (4). » Ailleurs il s*exprime ainsi : a Le pays entier de Deguessa fut totalement détruit. Hommes, femmes, enfants, tout fut exterminé, sans distinction d'âge ni de sexe. Les maisons furent rasées, et le pays parut désolé comme s'il avait été dévasté par un déluge. Les villages appartenant au roi ne furent pas plus épargnés. De toutes parts s'élevaient des cris et des gémissements, mais personne n'osait proposer des moyens de secours (5). » Dans la province de Maïtcha, on lui dit que s'il venait à rencontrer un vieillard, il pouvait se tenir pour assuré que c'était un étranger, parce que tous les hommes du pays mouraient par la lance dans la jeunesse (6).

Autant que l'on peut se fier au tableau que Bruce a tracé de FAbyssinie, il est bien propre à mettre en évidence ce principe d'accroissement qui élève la population au niveau des subsistances, puisque ce principe y a son eflet, malgré les obstacles de la guerre, de la peste et du libertinage, et malgré Texcès auquel sont portés les ravages de ces trois causes de destruction.

Chez les nations qui bordent l' Abyssinie, la vie est en général de peu de durée. Une femme Changalla de trente-deux ans est, dit Bruce, plus ridée et plus vieille qu'une femme d'Europe ne l'est à soixante (7). 11 paraît donc que dans ces contrées, comme chez les peuples pasteurs des pays septentrionaux, au temps de leurs constantes émigrations, les gé-*

(1) Bruce, t. III, ch. xi, p. 292. — (2) Jbid., t. IV, 119.

(5) Ibid., l. III, ch. vu, p. 192. — (4) Ibid., l. IV. cb. v. p. 112.

(5) ïbid., p. 258. — (6) Ibid,, ch. i, p. 14. — (7) Ibid., l. II, p. 559.

néralioDs se succèdent avec une singulière rapidité. La seule différence que Ton puisse saisir à cet égard entre des nations si éloignées est que nos ancêtres du Nord mouraient hors de leur pays, au lie» que les Africains meurent dans le leur. Je ne doute pas que si, chez ces nations, on tenait des registres exacts, on ne trouirât» en y comprenant ceux qu'enlève la guerre, qu'il meurt dans Tannée au moins une personne sur dix-sept ou dix-huit, au lieu d'une sur trente-quatre ou trente-six» qui est le rapport général en Europe.

La description que &it Bruce de quelques parties du pays, qu'il traversa en revenant en Europe, est encore plus effrayante, et montre encore mieux combien peu la population dépend du nombre des naissances, combien au contraire elle dépend des subsistances, et de toutes ^ les circonstances naturelles et politiques, qui influent sur le produit du sol.

« A six heures et demie, dit Bruce, nous arrivâmes à Garigana, village dont Tannée précédente tous les habitants étaient morts de faim. Les ossements de ces malheureux étaient restés sans sépulture, et couvraient le terrain d'alentour. Nous campâmes au milieu de ces restes funèbres ; car il n'y avait aucune place où ils ne fussent épars (1). )»

Voici quelques remarques que fait le même auteur, à Toccasion d'une autre ville ou village qu'il trouve sur sa route : a La force de Teawa consistait en vingt-cinq cavaliers. Le reste des habitants était au nombre d^environ douze cents. C'étaient de pauvres Arabes, nus, sans res*

soarces, comme tous ceux du pays qui vivent dans les villages Tel

était l'état de Teawa. La conséquence de cette situation fut d'attendre que les Arabes Da veina Tattaquassent. Alors en une nuit ses moissons furent brûlées par une troupe nombreuse de cavaliers. Les ossements de ses habitants furent répandus sur le sol, et ce village offrit le même aspect que celui de Garigana (2).

Qc II n'y a point d*eau entre Teawa et Beyla. Autrefois il y avait des puits qui fournissaient de l'eau à Ingédidéma et à nombre d'autres villes, autour desquelles étaient de vastes champs de maïs. Hais les Arabes Daveina, qui sont le fléau du pays, ont détruit Ingédidéma et tous les villages d'alentour; ils ont comblé leurs puits, brûlé leurs récoltes, et réduit les habitants à mourir de faim (3). »

Peu après être sorti de Sennaar, il dit : a Ici nous commençâmes à voir les effets de la sécheresse; il y avait peu de blé semé, et celui qui

(1) Bruce, t. IV, p. 349. — (2) Ibid.y p. 353. — (3) Ibid,, p. Ui. 2«ÉornoN. 7

98 LIVRE 1. — CHAPITRE YIII.

avait été semé l'avait été trop tard, en sorte quMl commençait à peine à lever. Plusieurs personnes s'occupaient à recueillir des graines d'herbes pour fttîre du mauvais pain ; aussi les hommes semblaient-ils de vrais squelettes. Rien n* augmente plus le danger des voyages et l'animosilé contre les voyageurs que la disette, lorsqu'elle règne dans les pays qu'il faut traverser (1).

ce Nous arrivâmes à Eltîc, village écarté, à un demi-mille du Nil, au bord d'une vaste plaine nue, toute en pâturages, à l'exception des rives du fleuve, qui sont boisées. Nous n'y vîmes plus de champs de blé. Le peuple était partout misérablement occupé, comme ceux que nous avions vus auparavant, à recueillir des semences d'herbes (2). »

Dans de telles circonstances naturelles et politiques, un plus haut degré de prévoyance, d'industrie, de sécurité, pourrait sans doute améliorer l'état des peuples, et accroître par là même leur population. Mais la seule augmentation du nombre des naissances, sans l'emploi d'aucun autre moyen, ne ferait qu'aggraver leur misère; et la population n'y gagnerait rien.

On peut dire la même chose de l'Egypte, jadis si florissante et si peuplée. Ce n'est pas le principe d'accroissement qui a été altéré dans ce pays-là et dont l'affaiblissement a causé la décadence qui nous frappe. C'est le principe d'industrie et de prévoyance qui s'est affaibli. C'est à cette cause et au défaut de sécurité sous un gouvernement oppressif, qu'il faut attribuer l'état actuel de cette célèbre contrée. Le principe d'accroissement est, en Egypte, aussi actif qu'il a jamais été ; il maintient la population exactement au niveau des subsistances. Fût-il dix fois plus puissant, il ne pourrait pas faire plus.

Les restes des anciens ouvrages, les lacs, les canaux, les aqueducs, , destinés à gouverner le Nil dans ses inondations, à servir de réservoirs dans les années où il est trop bas, et d'issues pour dégorger les eaux superflues, lorsqu'il s'élève trop haut, tout cela fait assez voir que les anciens étaient parvenus, à force d'art et d'industrie, à fertiliser beaucoup plus de terres, par les inondations du fleuve, que ne font les habitants actuels. C'étaient tout autant dé moyens de prévenir, au moins à un certain point, la détresse produite par des inondations irrégulières (3). On rapporte que le gouverneur Petronius, suppléant par l'art aux dons de la nature, fit régner l'abondance en Egypte, dans un temps où l'inondation fut si peu considérable, qu'on avait tout lieu de s'at-

(i) Bruce, l. IV, p. SH« — (â) Ibid. — (3) Ibid.y t. III, ch. xvii, p. 710.

tendre à la disette (1). Une inondation trop forte n'est pas moins fâcheuse pour le cultivateur. Aussi les anciens pratiquaienMls des tranchées et des issues , par lesquelles ils répandaient les eaux superflues sur les sables arides de la Libye, et rendaient même ses déserts habitables. Tous ces ouvrages sont ruinés : et par une suite de la mauvaise administration générale, ils font plus de mal que de bien. La cause de cette négligence, et par là même de la diminution des moyens de subsistance du pays, est évidemment ^ignorance et la dureté brutale du gouvernement, jointes à la misère du peuple, qui en est la suite. Les Mameluks, en qui réside le principal ponvcâr, ne songent qu'à s'enrichir, et prennent pour cela le chemin le plus court. Ils s'emparent des richesses partout où ils les découvrent, en dépouillent le légitime possesseur, et imposent sans cesse des* contributions nouvelles et arbitraires (2). L'ignorance et la stupidité de ces chefs, jointes aux alarmes continuelles dans lesquelles ils vivent, les empêchent de remarquer qu'il leur conviendrait de permettre aux peuples de s'enrichir, aBn de les piller ensuite avec plus d'avantage. Il n'y a donc pas lieu d'attendre d'un tel gouvernement, qu'il entreprenne aucune espèce d'ouvrages publics : et jamais, sous son influence, aucun particulier n'oserait se livrer à des vues d'a-^ mélioration qui supposeraient quelque emploi de capitaux ; car ce serait le signal certain de sa perte. Dans cet état de choses, on ne peut être surpris que les anciens ouvrages soient abandonnés, que le sol soit mal cultivé, que les moyens de subsistance diminuent, et qu'en conséquence la population soit fort réduite. Hais telle est la fertilité do Delta, due aux inondations du Nil, que même sans capitaux pour le féconder, sans droit de succession, partant presque sans droit de propriété, ce pays entretient une population qui, comparée à son étendue, parait très-considérable. Elle suf6rait aisément, si la propriété redevenait plus assurée et si l'industrie reprenait une meilleure direction, pour améliorer peu à peu et répandre au loin la culture, pour rendre enfin le pays à son ancienne prospérité. On peut bien dire avec assurance, qu'en Egypte ce n'est pas le défaut de population qui a arrêté l'industrie, mais que c'est au contraire le défaut d'industrie qui a arrêté la population.

Les causes inunédiates qui y maintiennent la population au niveau des subsistances, ainsi réduites, ne sont que trop manifestes. On n'accorde aux paysans que ce qui suffit strictement pour les empêcher de mourir de faim (3). Uki mauvais pain, fait avec le doura (4), sans levain

(1) Volney, Voy. en Egypte et en Syrie^ 1. 1, ch. m, p. 33 ; in-S*.

(2) Jbid., ch. XII, p. 170. — (3) Ibid.y 1. 1, p. 172. — (4) Espèce de mUlel.

et sans farine, de Teau et des oignons, font toute leur nourriture. La viande et la graisse, qu*ils recherchent avec avidité, ne sont à leur portée que dans quelques occasions très-rares, et seulement chez ceux qui jouissent d'un peu plus d'aisance que les autres. Leurs habitations sont des huttes de terre, où un étranger ne peut entrer sans se sentir sufifoque par la chaleur et la fumée; et où les maladies qu'engendrent la malpropreté, Thumidité, les mauvais aliments, exercent souvent leurs ravages. A ces maux physiques se joint un état d'alarme perpétuelle; la crainte d'être pillés par les Arabes, les visites des Mameluks, les vengeances qui se transmettent dans les familles, tous les maux de la guerre civile (1).

En 1783, la peste fut très-destructive. En 1784 et 1785, l'insuffisance du débordement du Nil causa une afireuse famine. Volney en fait un tableau qui pénètre d*horreur : les rues du Caire, qui d'abord étaient couvertes de mendiants, en furent bientôt débarrassées par la fuite ou par la mort. Une multitude de malheureux, pour se dérober à la faim, se répandirent dans les pays voisins. Les Egyptiens remplirent les villes de Syrie ; les rues et les places publiques n offraient que des squelettes exténués et agonisants. Les moyens les plus révoltants d'apaiser la foim furent mis en usage. Les aliments les plus dégoûtants étaient dévorés avec avidité (2). Volney assure avoir vu, sous les murs de l'ancienne Alexandrie, deux misérables affamés, assis sur le corps d'un chameau, et disputant aux chiens sa chair déjà tombée en pourriture. On estimait 4u*en deux ans ce fléau avait fait périr la sixième partie de la population.

CHAPITRE IX. — DES OBSTACLES À LA POPULATION DANS LA SIBÉRIE, SEPTENTRIONALE

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