CHAPITRE X. — DBS OBSTACLES A LA POPULATION EN TURQUIE ET EN PERSE
Dans la partie asiatique de Tempire turc il n'est pas difficile , en consultant les voyageurs, de se foire une idée des causes qui font diminuer la population. Et comme les usages d'Europe et d'Asie , sous c^te même domination, ne sont pas essentiellement différents, ce n*est pas la peine de les distinguer ici.
La cause fondamentale de la faible population de la Turquie, comparée à l'étendue de cet Etat , est incontestablement la nature de son gouYemement. La tyrannie, la faiblesse, les mauvaises lois, l'administration plus mauvaise encore, l'incertitude de la propriété qui en est la suite, opposent à Tagriculture de tels obstacles, que ses produits diminuent d'année en année, et par conséquent aussi sa population. Lemm, on la taxe générale des terres qui se paye au sultan , est en soi fort niodérée(l); mais, par une suite d'abus inhérentsau gouTernementtnrc, les pachas et leurs agents ont trouvé moyen de rendre cette taie ruineuse. Quoiqu'il leur soit impossible de grossir directement l'impôt établi, ils ont introduit une multitude de changements indirects qui produisent le même effet (2). En Syrie, selon Volney, ils ont à leur dispo* sitîon la plus grande partie des terres : et lorsqu'ils les concèdent aux cultivateurs, ils les grèvent des conditions les plus onéreuses; ils exigent la moitié et quelquefois les deux tiers de la récolte. Quand la moisson est enlevée, ils élèvent des chicanes sur de prétendues pertes; et comme ils ont le pouvoir en main, ils prennent ce qu'ils jugent à pro* pos. Si la récolte manque, ils ne laissent pas d'exiger la même somme . fixe, et mettent en vente, pour se payer, tout ce que le pauvre paysan
en Sibérie raccroisseroent delà population. En général, il faut observer, relativement à toos les obstacles immédiats qui s'opposent à raccroîssement de la population et que j'ai mentionnés ou que je mentionnerai dans la suite, qne, comme il est impossible de déterminer l'étendue préelse de Tinfluence exercée par chacun d'eux et le rapport de cette influence à celle du principe de population dont il tend à limiter Feffet, il est également impossible de tirer des conséquences exactes sur l'état actuel de la population, en se contentant de raisonner d'après ces principes, sans avoir recours à Tobservation immédiate. Le» principaux obsUcles à la population peuvent paraître semblables dans deux nations différentes, et produire néainnofns des effets tout à fait différents : celaa lieu lorsque étant de même genre ils diffèrent en intensité ou en degré. Donc, tout ce qu'on peut faire ici , c'est de procéder comme ou a coutume de le faire dans les recherches de physique ; je veux dire, de commencer par observer les faits, et de tenter ensuite de les expliquer, en employant toutes les lumières que Ton aura pu recueillir. {M.) (i) Volney, Voy. en Egypte et en Syrie^ t. H, ch. xxxvu, p. 373. — (2) I(4d.
ilO LIVRE 1. — CHAPITRE X.
possède. A ces moyens d'oppression permanents s'ajoutent une multitude d^extorsions d*une autre nature. Tantôt c'est un village entier qui, sous prétexte de quelque offense imaginaire, est mis à contribution. Tantôt ce sont des présents exigés pour TaTénement d'un nouveau gouverneur. On demande pour ses chevaux du foin» de Torge» de la paille. On multi{die les commissions» pour que les soldats porteurs d^ordres vivent aux dépens du malheureux cultivateuri qu'ils traitent avec la dernière insolence (1).
L^effet de ces déprédations est de mettre les pins pauvres habitants hors d'état de payer le miri, de les contraindre d'être à la charge de leur village» ou de se réfugier dans les villes. Cependant le miri est inaltérable. De manière ou d'autre» il faut qu'il soit levé en entier. La portion de ceux qui quittent leurs foyers doit être fournie par les autres habitants. S'il survient deux années de sécheresse et de famine» le village est abandonné. En ce cas» la taxe qu'il payait retombe sur les terres voisines (2).
La taxe sur les chrétiens est sujette aux mêmes abus. De trois, cinq et onze piastres» dont elle était primitivement» elle a été portée à trentesix et quarante; ce qui» réduisant les contribuables à la misère» les oblige à fuir. On a remarqué que ces exactions se sont fort accrues pendant ces quarante dernières années. C'est aussi l'époque de la décadence de Fagriculture» de la dépopulation du pays» et de la disparition du numéraire» qui est absorbé par Constantinople (3).
Les paysans n'ont, pour toute nourriture» qu'une petite galette d'orge ou de doura» des oignons» des lentilles et de l'eau. Pour ne rien perdre de leur grain» ils y laissent toutes sortes de graines sauvages qui 8*y trouvent mêlées, ce qui a souvent de fâcheuses suites. Dans les montagnes de Lebanon et de Naplous, en temps de cherté» ils ont recours aux glands» qu'ils font bouillir et rôtir sous la cendre (4).
En conséquence de cette extrême misère» l'art de la culture est dans l'état le plus déplorable. Le cultivateur est presque dépourvu d'instruments» et le peu qu'il en a est de la plus mauvaise espèce. Sa charrue n'est le plus souvent qu'une branche d'arbre fourchue et sans roues. On emploie au labourage des ânes et des vaches, rarement des bœufs» parce que ce serait annoncer trop de richesse. Dans les districts exposés aux incursions des Arabes» comme dans la Palestine, le laboureur sème le fusil à la main ; rarement on laisse mûrir le grain ; avant qu'il jaunisse
(i) Volney, Voyage en Egypte et en Syrie, l. II, ch. xxxvii, p. 575. (2) /6W., p. 375. — (5) /Wrf., p. 375. — (4) JMd., p. 377.
on le coupe et on le cache dans des souterrains. On en emploie fort peu pour ensemencer les terres» parce que les paysans ne cultivent que ce qui leur est nécessaire pour vivre. Toute leur industrie se borne à pourvoir aux premiers besoins. Or, pour avoir un peu de pain, des oignons, une mauvaise chemise bleue et un pagne de laine, il ne faut pas la porter bien loin, a Le paysan vit donc dans la détresse; mais du moins il n'enrichit pas ses tyrans; et Favarice du despotisme se trouve punie par son propre crime (1). »
Ce tableau tracé par Volney de l'état des paysans de Syrie paraît d'accord avec ce que rapportent les autres voyageurs. Il représente fort bien, suivant Eton, la condition des paysans dans la plus grande partie des Etats turcs (2). Tous les offices sont mis à l'enchère , et distribués par les intrigues du sérail , où tout se fait à prix d'argent. En conséquence les pachas, qu'on envoie dans les provinces, y exercent dans toute son étendue le droit qui leur est acquis de faire des extorsions. Ils ne sont surpassés dans l'exercice de ce droit que par les officiers qu'ils emploient, et ceux-ci ne le cèdent à cet égard qu'à leurs agents subordonnés (3).
Le pacha fait des levées de deniers, non -seulement pour pouvoir payer le tribut, mais pour sindemniser de ce que lui a coûté sa place, pour soutenir son rang, et pourvoir aux accidents qu'il peut prévoir. Gomme il représente le sultan, et qu'en conséquence tout le pouvoir civil et militaire est réuni en sa personne, il a tous les moyens à sa disposition; et il préfère toujours les plus courts (4). Incertain de l'avenir, il traite sa province comme une possession passagère, et tâche en un seul jour de recueillir le revenu de plusieurs années, sans avoir jamais égard à son successeur, et sans se soucier du tort qu'il peut faire au revenu permanent (5).
Le cultivateur est nécessairement plus exposé à ces vexations que rhabilant des villes. Ses occupations le fixent sur le sol, dont les produits ne peuvent se cacher aisément. Les conditions auxquelles il possède et la faculté de les transmettre sont incertaines* Lorsqu'il meurt, son fonds est dévolu au sultan, et les enfants du propriétaire défunt ne peav«t l'avoir qu'en le rachetant fort cher. Ces usages font que l'on s'attache fort peu aux fonds de terre. Les campagnes sont désertées ; on se réfugie dans les villes, où l'on est traité moins durement et où l'on
(i) Volney, Voyage en Egypte et en Syrie, t. II, ch. xxxvn, p. 379.
(2) Elon's TurkishEmp., ch. viii, 2« édil. 1799. — (3) Ibid., ch. ii, p. 5(j.
(4) Vobiey, F. enÉgypte et enSyrie^ l. II, ch. xxxui, p. 347. —(5) IMd.y p. 350.
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peut espérer d'acquérir des biens susceptibles d'être dérobés aux yeux des ravisseurs (1).
Pour achever la ruine de Tagriculture , on établit souvent un maumum, et Ton fixe un prix auquel le paysan est obligé de fournir du blé aux villes. C'est une maxime de la politique turque» née de la faiblesse du gouvernement et de la crainte des émeutes populaires» de maintenir bas le prix du blé dans toutes les grandes villes. Quand la récolte manque, tous ceux qui possèdent du blé sont traus de le vendre au prix fixé, sous peine de mort; et si Ton n'en trouve point dans le voisinage» on met les autres districts à contribution (2). Quand Gonstantinople manque de vivres» dix provinces peut-être sont affamées pour lui en fournir (3). A Damas» pendant la disette de 1784, le peuple ne payait le pain qu'à six deniers la livre, tandis que dans les villages on mourait de faim (4).
Il est inutile de s'arrêter à montrer les effets que doit avoir sur Tagriculture un tel système de gouvernement. Les causes qui font diminuer les moyens (te subsistance sont ici trop manifestes; et les obstacles qui maintiennent la population au niveau de ces ressources décroissantes peuvent être indiqués avec presque autant de certitude. C'est Tassemblage de tous les genres de vices et de calamités.
On observe en général qu'en Turquie les familles chrétiennes sont composées d*un plus grand nombre d*enfants que les familles mahométanes qui pratiquent la polygamie (5). C'est là sans doute un fait extraordinaire. Car quoique la polygamie» en distribuant les femmes d'une manière inégale» tende à diminuer la population de tout le pays, les chefs de iamille qui ont plusieurs femmes devraient naturellement avoir un plus grand nombre d*enfants que ceux qui n en ont qu'une. Volney explique ce phénomène en disant que la polygamie et les mariages précoces des Turcs les énervent dès leur jeunesse, et qu'en conséquence à trente ans ils sont souvent hors d'état d'avoir des enfants (6). Et il &it mention d'un vice contraire à la nature» qui n'est pas rare chez ce peuple» et il l'envisage comme nuisant à la population (7). Mais les cinq causes principales de dépopulation sont, suivant lui, les suivantes :
1"* La peste, qui ne cesse jamais entièrement d'exercer ses ravages dans cet empire.
(i) Volney, V. en Egypte et en Syrie, U II, eh. xxxvi, p. 369. — (2) Ibid., ch. xxxviii, p. 380. — (3) Ibid., eh. xxxiii, p. 345. — (4) Ibid.^ c. xxxviii»p.36l.
(5) Eton's TurkUh Emp,, eh. vu, p. 27. — (6) Volney, Foy. en Egypte et en Syrie^ t. Il, eh. xi, p. 445. — (7) Elon*s TurkishEmp.^ ch. vu, p. 275.
2** Les affreuses maladies qui la suivent presque toujours, au moins en Asie.
3*" Les maladies endémiques et épidémiques, qui font en Asie autant de ravages que la peste» et qui reviennent souvent.
4^ La famine.
5"" Enfin les maladies qui marchent à la suite de la famine, et qui causent une plus grande mortalité (1 ).
11 décrit ensuite plus en détail les ravages de la peste en différents endroits de Tempire, et conclut en disant, que si le nombre des mahomé* fans a diminué, cette cause seule suffit pour rendre raison du fait (2). U ajoute que si les choses vont du même train, la population turque doit s'éteindre dans l'espace d'un siècle (3). Mais cette assertion et les calculs qui s'y rapportent sont sûrement erronés. L'accroissement de la population dans les intervalles des époques de mortalité est probablement plus grand que cet auteur ne le suppose. Mais d'un autre côté, dans un pays où le travail du cultivateur se borne à pourvoir à ses premiers besoins ; où il ne sème du grain qu'autant qu'il lui en faut pour ne pas mourir de faim ; où par conséquent il est hors d'état de mettre en réserve aucune partie du produit, la perte d'un grand nombre d'hommes n'est pas aisément remplacée, parce qu'on n'y éprouve pas les effets de cette perte autant que dans un pays industrieux et où la propriété est assurée.
Suivant Zoroastre, législateur des Perses, planter un arbre, cultiver un champ, et donner la vie à des enfants, sont trois actions méritoires. Les récits des voyageurs prouvent qu'en Perse cette dernière espèce de mérite n'est pas toujours à la portée des classes inférieures du peuple. En ce cas, comme en beaucoup d'autres, l'intérêt particulier des individus corrige les erreurs du législateur. Chardin assure qu'en Perse le mariage est si coûteux, qu'il n'y a que les hommes riches qui s'y exposent ; les autres craignent qu'il ne les mine (4). Les voyageurs russes confirment ce rapport. Ils disent que les gens du peuple sont obligés de différer beaucoup leur mariage, et qu'il n'y a que les riches qui se marient de bonne heure (5).
Les convulsions auxquelles la Perse a été en proie depuis plusieurs siècles n'ont pu manquer de porter à son agriculture une fatale atteinte.
(i) Elon's Turkish Emp., p. 264. — (2) Jbid., p. 291. — (3) Ibid., p. 280.
(4) Foy. de Chardin^ Harris's CollecL, b. UI, eh. ii, p. 870.
(5) Découv. dez Russes, t. H, p. 295.
il4 LIVRE I. — CHAPITRE XI.
Les intervalles de repos, au milieu des guerres extérieures et des dissensions intestines, ont été rares et courts. Dans le temps même de la plus profonde paix, les provinces frontières ont été constamment exposées aux ravages des Tartares.
L'effet de cet ordre de choses a été tel qu'on pouvait s'y attendre. Le rapport des terres incultes aux terres cultivées est, selon Chardin, comme dix est à un (1) . La manière dont les officiers du schah et les propriétaires particuliers afferment leurs terres aux cultivateurs n'est pas très-propre à ranimer l'industrie. Le grain, en outre, est, dans ce pays-là, très-sujet à être détruit par la grêle, la sécheresse, les sauterelles et d'autres insectes (2). Tout cela tend probablement à détourner les capitaux de la culture du sol.
La peste ne se répand pas en Perse ; mais les voyageurs russes disent que la petite vérole y fait de grands ravages (3).
Ce n'est pas la peine d'entrer dans plus de détails sur les obstacles que la population éprouve en Perse, vu qu'ils semblent à peu près les mêmes que ceux qui ont lieu en Turquie et que nous venons d'indiquer. Les pertes d'hommes que la peste cause dans ce dernier pays sont remplacées en Perse par celles qu'occasionnent les guerres intestines, qui y sont plus fréquentes et ne sont pas peut-être beaucoup moins destruc* tives.
V CHAPITRE XI. — DES obstacles a la population dans l'iNDOSTAN et le TIBET.
Dans les ordonnances de Menou, le législateur de l'Inde, que le chevalier W. Jones a traduites et qu'il appelle les Instituts du droit indou^ le mariage est fort encouragé, et un héritier mâle est présenté comme une acquisition de la plus haute importance.
ce Au moyen d'un fils un homme obtient la victoire sur tous ; au moyen d'un fils, il jouit de l'immortalité ; et ensuite, au moyen du fils de ce fils, il atteint jusqu'à la demeure du soleil. Gomme le fils délivre son père de l'enfer, nommé Putf il a été en conséquence appelé Puttra par Brama lui-même (4). y>
(1) Voyage de Chardin, Harris's Collect., b. HI, eh. ii, p. 902. — (â) Ibid.
(3) Découv. des Russes, t. H, p. 377.
(4) Sir Jones'B fVorks, toI. UI, ch. ix, p. 354. L'abbé Raynal dil, «n parlant des lois indiennes : a La population est un devoir primitif, un ordre de la nature, si sacré, que la loi permet de tromper, de mentir, de se parjurer, pour favoriser un mariage. > Hist. des Indes, 1. 1, liv. I, p. 81, in-S^. 40 vol. Paris, 4795. {M.)
Menou a attribué des qualités particulières à chacun des différents rites nuptiaux :
« Le Gis d*une Brami, ou d'une femme mariée par la première cérémonie» s'il fait des actes de vertu, rachète du péché dix de ses ancêtres, dix de ses descendants, et se rachète lui-même; ce qui fait en tout vingt et une personnes. Un fils, né d'une femme mariée par daiva^ rachète sept et sept, en degrés ascendants et descendants ; celui d'une femme mariée par archa^ trois et trois ; d^une femme par praja patva^ six et six(l). n L*état de chef de famille est considéré comme une éminente dignité : « Les sages divins, les mânes, les dieux, les esprits, ceux qui exercent Thospitalité, prient pour le bonheur des chefs de famille (2). i> Un frère aîné qui n^est pas marié avant son frère cadet est présenté comme un homme à éviter (3).
De telles ordonnances tendaient à faire envisager le mariage comme un devoir religieux. 11 semble cependant qu'elles ont plutôt en vue une succession d'héritiers mâles, qu'une nombreuse progéniture :
« Le père qui a un fils acquitte sa dette envers ses ancêtres. Ce fils seul, dont la naissance acquitte la dette du père et lui fait obtenir l'immortalité, a été obtenu par un sentiment de devoir. Tous les autres sont considérés par le sage comme dus à l'amour du plaisir (4). )»
Il y a des cas où il est permis à une veuve d'avoir un fils du frère ou de quelqu'un des proches de son mari défunt : mais jamais il ne lui est permis d'en avoir un second, (c Le but étant rempli, le beau-frère et la belle-sœur doivent vivre ensemble comme vivrait un beau-père avec sa bru (5). »
Presque partout, dans ces ordonnances de Menou, la sensuaUté, de quelque genre qu'elle soit, est fortement blâmée, et la chasteté est prescrite comme un devoir religieux : « Un honmae que ses organes attachent aux plaisirs sensuels est coupable; lorsqu'au contraire il les subjugue, il obtient le bonheur céleste. Soit qu'un homme puisse ou ne puisse pas obtenir les moyens de jouissance, le renoncement aux plaisirs vaut mieux pour lui que leur possession (6). y>
On peut raisonnablement supposer que de tels préceptes pouvaient contre-balancer à un certain point les encouragements à la population donnés dans les autres lois que nous avons citées. Us pouvaient déterminer les hommes religieux à se contenter d'un fils, ou à supporter moins péniblement le célibat. En effet, il paraît que, selon ce code, la
(i) Jones's /^orA», vol.llI,ch.ni,p.l24. — (2)/6<tf.,p.230.— (3)/6irf.,p.i41. (4) Ibid.y eh. ix,p. 340. — (5) lind., p. 343. — (6) Ibid., ch. n, p. 96.
ne LIVRE I. — CHAPITRE XI.
parfaite chasteté dispense de l'obligation d'avoir des descendants: «Plusieurs milliers de bramines ont évité dès leur jeunesse de se livrer à la sensualité et n^ont point laissé de postérité. Us n*en sont pas moins montés au ciel. Semblable à ces hommes abstinents, une femme vertueuse monte au ciel, quoiqu*elle n'ait point d'entants» si, après avoir perdu son mari, elle se voue à une pieuse austérité (1). )>
La permission accordée à un frère ou à un proche parent de susciter un héritier au mari défunt n'a lien qu'à Tégard des femmes de condition servile (2). Celles des classes plus élevées ne doivent pas même prononcer le nom d'un autre homme : ce Elles doivent continuer jusqu'à la mort de pardonner les injures, de pratiquer les devoirs les plus rigoureux, d'éviter les plaisirs sensuels, et de suivre avec empressement les règles sublimes de la vertu (3). »
Indépendamment de ces préceptes positifs sur la nécessité de dompter ses passions, d'autres circonstances ont pu contribuer à prévenir l'efiTet des ordonnances faites pour encourager le mariage.
La division du peuple en castes ou classes séparées, et la continuation du même métier dans chaque famille, ont dû servir à montrer clairement à chaque individu ses moyens futurs de subsistance ; par le gain de son père, il pouvait juger s'il trouverait dans le sien de quoi élever une nouvelle famille. 11 est vrai qu'un homme peut passer dans une classe inférieure, lorsque les occupations propres à la sienne ne lui donnent pas de quoi vivre. Mais ce passage est envisagé cemme une sorte de dégradation, et il n'est pas probable qu'un homme se marie avec la perspective certaine de se soumettre à ce déshonneur.
Il paraît outre cela que le choix d'une femme est un objet fort difficile, et qu'il peut arriver qu'un homme reste longtemps dans le célibat avant d'avoir trouvé une compagne telle que le législateur la demande. 11 faut d'abord éviter dix familles désignées, quelque grandes, quelque riches qu'elles soient en vaches, chèvres, brebis, grains ou or. Il faut exclure ensuite les filles qui ont trop ou trop peu de cheveux, qui sont trop causeuses, qui ont les yeux mauvais, ou un nom désagréable, ou une maladie quelconque ; celles qui n'ont point de frère, ou dont le père n'est pas très-connu ; et plusieurs autres encore. Enfin ce choix paraîtra sans doute assez borné, puisqu'il ne doit pas sortir de l'enceinte tracée par la description suivante : a Une fille dont la figure soit sans défauts ; dont le nom soit agréable ; qui marche avec grâce, conmie
(1) Jones's ff^orks, vol. UI, ch. ▼, p. 221. — (2) Ibid., ch. m, p. 343. (3) Ibid.y Yol. m, ch. V, p. 221 .
le phénicoptère (1) ou le jeune éléphant; dont les cheveux soient en quantité convenable, et les dents d'une juste grandeur; dont toute la personne respire la douceur (2). »
Or, nulle part» nous dit-on, on ne voit qu'un Bramine ou un Cha" triya ait pris une femme dans la classe servile, lors même qu*il éprouvait la plus grande difficulté à faire un mariage assorti. Cela semble supposer que cette difficulté se fait réellement sentir (3).
Un autre obstacle au mariage, résultant des coutumes indiennes, est qu'un frère aîné, qui ne se marie pas, semble condamner tous ses frères au célibat. Car un frère cadet qui se marie avant son aîné s'expose à une sorte de déshonneur, étant mis par le législateur au nombre de ceux quMl faut éviter (4).
La peinture que fait le législateur des mœurs et du caractère des femmes de Plndeest très-défavorable. Parmi plusieurs remarques trèssévères, on trouve celle-ci : a Par une suite de leur passion pour les hommes, de leur inconstance, de leur peu d'affection, de leur nature perverse, quelque soin qu'on prenne de les garder, elles conçoivent bientôt de la haine pour leurs maris (5). »
Si ce portrait est fidèle, il faut attribuer ces vices à la privation de toute espèce de liberté (6), et à l'état de dégradation auquel la polygamie réduit les femmes. Quoi qu'il en soit, les passages de cette espèce font assez voir que, malgré les lois contre l'adultère, le commerce illicite entre les sexes n*élait pas dans l'Inde une chose rare. On nous fait observer que ces lois ne s'appliquaient pas aux femmes des danseurs et des chanteurs publics, ni à aucune des basses classes, où souvent des hommes vivent des intrigues de leurs femmes (7). On en peut conclure que de tels désordres étaient en quelque sorte tolérés. Ajoutons que la pratique de la polygamie parmi les gens riches augmentait, pour les pauvres, la difficulté de trouver des femmes, difficulté qui devait s'aggraver encore pour les esclaves.
De toutes ces circonstances combinées, on peut conclure que l'obstacle privatif influait dans Tlnde sur la population. Cependant les habitudes et les opinions de ce peuple ont du tendre à favoriser les mariages précoces, et engager à prendre femme tout homme qui avait la plus faible apparence de pouvoir soutenir une famille. L'effet de ces dispo-
(1) Oiseau que nous appelons aussi flcanant ou bécharu (bec de charrue) à cause de la forme de son bec. (Jph. G.)
(2) Jones^s fTorks, cb. m. p. 120. — (3) Ibid., p. 121. — (4) Ibid., p. U1. (5) IM., ch. IX, p. 337. — (6) Ibid.y v, p. 249. — (7) Ibld., eh. viii, p. 323.
gitions fut naturellement de réduire les classes inférieures à la plus extrême indigence, et de les accoutumer à se contenter de la nourriture la plus frugale et la moins abondante. Cette frugalité fut encore augmentée, et répandue jusque dans les classes supérieures, par l'opinion qui la mit au rang des plus éminentes vertus (1). C'est ainsi que la population pressa la limite des subsistances, et que les aliments que tout ce pays pouvait produire vinrent insensiblement à être distribués à la majeure partie du peuple en portions aussi petites que put le permettre le besoin d'être nourri. Dans cet état de choses, une mauvaise récolte ne peut manquer d'être fortement sentie ; aussi de tout temps l'Inde a-t-elle été, comme on devait s'y attendre, sujette aux plus affreuses famines.
Une partie des ordonnances de Menou est expressément consacrée h la considération des temps de détresse. On y donne des instructions aux différentes classes sur la conduite qu'elles doivent tenir durant ces tristes périodes. 11 y est souvent question de Bramines tourmentés par la faim (2) ; et de quelques hommes vertueux de l'antiquité, que les extrémités auxquelles ils ont été réduits ont absous de certains actes impurs et illégitimes : k Ajigarta^ mourant de faim, fut sur le point de vendre son fils pour acheter du bétail ; il ne fut pas coupable, parce qu'il cherchait un remède à la faim. Vamadeva, qui connaissait bien le juste et l'injuste, ne contracta aucune souillure, quoique, dans l'angoisse de la faim, il conçût le désir de manger de la chair de chien. Visijoamitra ^ mieux instruit que personne à distinguer le bien du mal, étant près de mourir de faim, résolut de manger la hanche d'un chien, qu'il avait reçue de Chauddla (3). » Puisque ces hommes, grands et vertueux, de la classe la plus élevée, que toute personne était tenue de secourir, ont dû être réduits à de telles extrémités, on peut aisément en inférer quelles ont dû être les souffrances des classes inférieures.
De tels passages prouvent clairement, qu'aux temps où ces ordonnances furent rédigées on éprouvait quelquefois d'affreuses disettes ; et il y a lieu de croire que, depuis, elles ont eu toujours lieu à des époques irrégulières. Un jésuite dit, qu'il lui est impossible de décrire en détail les souffrances dont il a été témoin pendant les années de famine de 1737 et 1738 (4) ; mais tout ce qu'il rapporte de la mortalité causée par ce fléau suffit bien pour inspirer l'horreur. Un autre jésuite dit
(i) Jones'ç pyorks^ eh. m, p. 455.
(2) Ibid,, vol. m, ch. iv, p. 465; ch. x, p. 597.
(5) Ibid., ch. X, p. 597, 598. — (4) Lettret éd^rUes, t. 3UV, p. 478.
d'une manière plus générale : a Toutes les années nous baptisons un millier d^enfants, que leurs parents ne peuvent plus nourrir, ou qui, paraissant prêts à mourir, nous sont vendus par leurs mères afin de s'en dél)arrasser (1). »
Les obstacles destructifs qui arrêtent la population se font surtout sentir à la classe des Soudra^ ainsi qu*à ces êtres encore plus misérables qui sont le rebut des autres classes, et auxquels on ne permet pas de vivre dans l'enceinte des villes (2).
Cette partie de la population devait beaucoup souffrir des épidémies que font naître Findigence et la mauvaise nourriture ; et la mortalité des enfants devait être très-considérable. Une disette les enlevait probablement par milliers, avant que les classes moyennes fussent atteintes. L'abbé Raynal dit, je ne sais sur quelle autorité, que, lorsque la récolte de riz manque, les huttes de ces malheureuses castes sont livrées aux flammes, et leurs habitants fusillés par les propriétaires du sol, de peur qu'ils ne consomment quelque partie du produit (3).
La difficulté d'élever une famille, même parmi les classes moyennes et supérieures, ou la crainte d'être dégradés de leur caste, a porté les habitants de quelques parties de l'Inde à recourir aux expédients les plus cruels. Sur les frontières du Junapore, district de la province de Bénarès, il y a une tribu où la pratique d'ôler la vie aux filles naissantes est établie. On y force les mères à les faire mourir de faim. La raison qu'en donne ce peuple est la grande dépense qu'exigerait le mariage de leurs filles. Un seul village de ce district s'était abstenu de cette cruelle pratique, et on y voyait beaucoup de femmes vieillissant dans le célibat.
On pourrait croire qu'un usage de cette nature devrait amener l'extinction de la race qui l'a adopté. Mais il parait que le petit nombre d'exceptions à l'usage, et les mariages contractés avec des personnes appartenant à d'autres tribus, suffisent pour maintenir la population. La compagnie anglaise des Indes orientales a forcé ce peuple à prendre l'engagement de renoncer à cette odieuse coutume (4).
Sur la côte de Malabar, les Nayrs ne contractent pas des mariages réguliers. La succession par droit d'héritage est dévolue à la mère du frère (5), ou à son défaut au fils de la sœur; le père étant toujours con-
(1) UUres édifiantes, l. XIV, p. 284. — (2) Jones's fTorks, vol, UI, c. x,p. 390.
(3) HùfL des lucres, Ul, liv. I, p. 97.
(4) Asiatic Researches, t. lY, p. 354.
(ÎQ N'est-ce point au frère de la mère? {fi, et P. P.)
sidéré comme incertain. Dans les familles de Bramines, s'il y a plusieurs frères, l'aîné seul se marie. Les cadets habitent avec des femmes Nayrs sans mariage. Si le frère aîné n a point de fils , celui des cadets qui le suit se marie. Chez les Nayrs, chaque femme a deux, quatre ou plusieurs hommes qui lui sont attachi^s. Les castes inférieures, telles que celles des charpentiers, forgerons et autres, imitent les supérieures, avec celte différence, que ceux qui s'attachent à une même femme sont de proches parents, afin de ne point altérer Tordre de la succession (1).
Montesquieu fait mention de cette coutume des Nayrs du Malabar, et l'explique en supposant qu'elle a été instituée en vue d'affaiblir l'esprit de famille de cette caste , afin qu'étant guerriers de profession ils fussent plus Ubres de se rendre où le devoir les pourrait appeler. Je croirais plutôt que cet usage est né de la crainte de la pauvreté, que fait naître une nombreuse famille ; d'autant plus, qu'il a été adopté par les autres castes (2).
Au Tibet, selon la relation récente de Turner, on retrouve une coutume semblable très-généralement établie. L'auteurdela relation, sans l'affirmer d'une manière trop positive, penche à croire que cet usage dérive de la crainte d'un excès de population dans un pays peu fertile. 11 est probable que ses voyages en Orient lui avaient donné lieu d'observer les efiEsts inévitables d'une population excédante. Cet auteur est donc du petit nombre de ceux qui ont envisagé ce sujet sous "Son vrai point de vue. 11 s'exprime à cet égard avec beaucoup de force, et fait, à propos de la coutume dont il s'agit, les remarques suivantes : a Certainement une population excédante, dans un pays infertile, doit être la plus grande des calamités et produire un état de guerre et de besoin perpétuel. Les hommes les plus actifs et les plus industrieux sont forcés de sortir du pays, et d'exercer en aventuriers le métier de marchands ou de soldats. Sinon, s'ils restent dans le pays, la première année de disette ne peut manquer de les livrer à une cruelle famine. En réunissant ainsi des familles entières sous le même joug conjugal, peut-être a-t-on réussi a arrêter l'accroissement de la population ; à calmer des craintes, auxquelles les pays les plus fertiles ne sont pas inaccessibles; à prévenir des coutumes odieuses qui en sont la suite, et qui n'ont que trop prévalu dans les contrées les plus riches, les plus productives et les plus populeuses de la terre. J'ai surtout en vue la Chine, où une mère, ne sachant comment pourvoir aux besoins de sa famille, expose son enfant
(1) Asiatic Researchesyi.y ^^. \k,
(2) Esprit des loiSy liv. XVI, eh. v.
OBSTACLES A LA POPULATION DANS LiNDOSTAN ET LE TIBET. 421
et le dévoue elle«méine à la morl ; et où Fou m'assure que ce crime, tout odieux qu*il est, n*est rien moins que rare (1). y>
Dans presque toutes les parties du globe , les individus contractent , par des considérations d*intérêt personnel, des habitudes qui tendent à réprimer Texcès de la population. Mais le Tibet est peut-être le seul pays où le gouvernement encourage ces habitudes, et où il s'efforce de diminuer la population, plutôt que de Taccroitre.
Dans la première partie de sa vie, le Bouiéa acquiert de la distinction par le célibat ; et au contraire , le mariage Tempéche presque infailli* Uement de parvenir aux honneurs et aux premiers emplois. La religion et l'ambition s'unissent pour prévenir l'accroissement de la population. Les ordres supérieurs, tout occupés de leurs devoirs ecclésiastiques et politiques, laissent aux laboureurs et aux manouvriers le soin de pro* pager l'espèce (2).
n arrive de là, que la retraite religieuse est fort pratiquée, et que le nombre des couvents et des monastères est très-considérable. Ceux d'hommes et ceux de femmes sont entièrement séparés. Des règlements rigoureux empêchent que les personnes de Tun et de Tautre sexe, qui vivent dans ces retraites, passent jamais une nuit hors de leur enceinte ; on prévient soigneusement les abus , et on ne néglige rien pour faire respecter les ordres sacrés des deux sexes (3).
La nation est divisée en deux classes distinctes : Tune vouée aux afiures du monde, et Tautre à celles du ciel. Jamais les laïques ne viennent interrompre le clergé occupé de ses saints devoirs. Tandis qu'il veille aux intérêts spirituels, les laïques"s'occupent à enrichir l'Etat par leur travail et soutiennent la population (4).
Mais les laïques même ne contribuent à maintenir la population que d'une manière très-limitée. Tous les frères d'une même famille, sans aucune exception de nombre ni d'âge, mettent leurs biens en commAnauté avec une seule femme, du choix de l'aîné, et qui est considérée comme la maîtresse de la maison. Quels que soient les gains de chacun d'eux, ils sont versés dans la masse commune (5).
Le nombre des maris ainsi réunis n'est jamais limité. Il arrive quelquefois que dans une famille il n'y a qu'un seul enfant mâle vivant ; et il arrive rarement, selon M. Tumer, qu'il se trouve plus de frères que ce voyageur n'en vit dans une famille que lui fit remarquer un homme
(i) Tomer's Emboêsy to Tibet^ part. II, ch.x, p. 551.
(î) /Wd., eh. I, p. 472. — (3) Ibid. — (4) Ibld., ch. viii, p. 3i2.
(5) /Wrf.,ch. X, p. 348,550.
de qualité, tandis qu'il était àTichou-Loumbou. Cette famille était composée de cinq frères, qui vivaient avec la même femme en parfaite harmonie. Cette réunion ne se borne pas aux classes inférieures ; elle est fréquemment pratiquée dans les familles les plus opulentes (1).
On sent qu'une telle coutume, jointe au célibat d'un corps nombreux d'ecclésiastiques, doit agir comme un obstacle privatif d'une manière très-efficace. Et toutefois il paraît, par la relation de Turner, que la population du Tibet, à cause de la stérilité du sol, atteint le niveau des subsistances. Cela semble également prouvé par le grand nombre de mendiants qu'on voit à Tichou-Loumbou. A l'occasion de ces mendiants et de la charité qui les alimeqte, M. Turner fait une remarque qui, quoique commune, est si vraie et si importante, qu'on ne peut trop la répéter.
ce Ainsi je découvris d'une manière inattendue, dans un lieu où la vie m'avait paru si tranquille et si régulière, une masse de paresse et d'indigence dont jusque-là je ne m'étais point fait d'idée. Mais je n'en fus pas surpris lorsque je vins à considérer, que partout où règne la charité sans discernement elle ne peut jamais manquer d'objets avides de l'exercer, et doit attirer constamment plus de nécessiteux qu'elle n'a de moyens pour les secourir. Il est impossible qu'à Tichou-Loumbou aucune créature humaine éprouve jamais le besoin. Cette disposition bienveillante y fait accourir une multitude d'hommes, même de musulmans, les plus forts et les mieux portants que l'on puisse voir, qui se contentent de recevoir à titre d'aumônes ce qui leur suffit strictement pour vivre. Outre cela, j'ai appris qu'il n'y a pas moins de trois cents Indous, Goseins et Sunniasses dans cette ville, qui y reçoivent journellement leur nourriture de la Ubéralité du Lama (2}. »
Le rapport fait en dernier lieu de la population de la Chine est si extraordinaire, que plusieurs lecteurs ont refusé d'y ajouter foi. Ils ont cru qu'il s'y était glissé des erreurs de calcul , provenant de quelque équivoquede langage; ou que le mandarin, de qui le chevalier G. Staunton a reçu cette information, a cédé an désir de présenter la puissance
(i) Turner's Embassy, etc., p. 549. Ce qu'il y a de curieux dans ces mœurs, c'est qu'elles semblent avoir été copiées par Fourier. Cet inventeur de science sociale dit que la femme pourra avoir dans la société harmonienne < un mari, des géniteurs, des amants, de simples possesseurs! > (Jph. G,)
(2) Ibid., part. II, cb. n, p. 330.
de sa patrie sous nn aspect exagéré. H est certain que cette espèce d'orgueil national est de tous les pays, et commun surtout à la Chine. On ne peut donc nier que l'une et Taulre de ces conjectures ne soit assez probable. Il faut remarquer cependant que le rapport de Slaunlon ne diffère pas essentiellement d'autres rapports fondés sur de bonnes autorités. Et loin qu'en lui-même il offre rien de contradictoire, il est au contraire confirmé par ce que disent les voyageurs de la fertilité de celte contrée.
Suivant Duhalde, le dénombrement fait au commencement du règne de Kang-hi donna 1 1 ,052,872 familles, et 59,788,364 hommes en état de porter les armes. Dans ce nombre toutefois ne sont pas compris les princes, les officiers de la cour, les mandarins, les soldats congédiés, les lettrés, les licenciés, les docteurs, les bonzes {Ij, les jeunes gens audessous de vingt ans, ni la multitude d'hommes vivant dans des barques sur la mer et sur les rivières (2).
On estime communément , que le nombre des hommes d'âge militaire est, à toute la population, dans le rapport de 1 à 4. Si l'on mul-^ tiplie 59,788,364 par 4. le produit sera 239,153,456. Mais dans l'appréciation générale de ce rapport, on suppose un jeune homme capable de porter les armes avant l'âge de vingt ans. Il aurait donc fallu prendre un multiplicateur plus grand que quatre (3). Outre cela, les exceptions semblent exclure presque toutes les classes supérieures^ et une grande partie des inférieures. Si l'on pèse toutes ces considérations, on verra que le calcul de Duhalde ne s'éloigne pas beaucoup de celui de Staunton , qui porte la population entière de la Chine à 333 millions (4).
Dans cet état donné par Duhalde, le nombre des familles parait fort petit en comparaison du nombre des hommes en état de porter les armes. Mais ce fait s'explique par une coutume que Staunton dit être générale à la Chine : on trouve souvent dans l'enceinte d'une même habitation, une famille composée de trois générations réunies, avec leurs femmes et leurs enfants. Chaque génération, formant une petite famille dans la
(1) Les banzes sont les prêtres de la Chine et du Japon. Les mandarins sont des espèces de préfets. Ce sont les Portugais qui leur ont donné ee nom, du verbe mandarêj commander. Leur nom est, dit-on, en Chine, ko-han, ministre. {Jph. G,)
(2) Duhalde, Hist. de la Chine^ 2 vol. in-folio, 1758, 1. 1, p. 244, angl.
(5) Pour la Chine où, comme on vient de le dire, il n'y a point de jeunes gens au-dessous de vingt ans compris dans le dénombrement des hommes en élat de porter les armes. {G. et P, P.)
(4) Embas9y to Chinay vol. U, Append., p. 615, in-4o.
grande, occupe une petite chambre et des lits, séparés des autres par des nattes suspendues au plafond. Tons mangent dans une chambre commune (1). Il y a en outre en Chine un nombre prodigieux d'esclaves (2), qui doivent naturellement être imputés à la famille à laquelle ils appartiennent. Ces deux circonstances lèvent l'apparente contradiction du rapport que nous discutons.
Pour expliquer cette excessive population, il n*est nullement nécessaire de supposer, avec Montesquieu, que le climat de la Chine est singulièrement favorable à la production des individus de Fespèce humaine , et que les femmes y sont plus fécondes qu'en aucune autre contrée de l'univers (3). Les causes qui ont produit cet effet paraissent se réduire aux suivantes :
Premièrement , la fertilité du sol et sa situation dans la partie la plus chaude de la zone tempérée, qui est la plus favorable aux productions de la terre. Duhalde traite au long, dans un chapitre particulier, deTabondanoe qui règne à la Chine. Il dit qu'on y trouve presque tout ce que les autres pays peuvent produire, et une infinité d'autres choses qu'on ne trouve point ailleurs. Cette abondance, ajoute -t-il , doit être attribuée à la profondeur du sol productif, au travail assidu du cultivateur, et au grand nombre de lacs, de rivières, de ruisseaux et de canaux dont le pays est arrosé (4).
Secondement , le grand encouragement donné à l'agriculture, dès l'origine de la monarchie. Cette faveur constante a dirigé les travaux du peuple vers la plus grande production possible des articles de subsistance. Duhalde assure que ce qui soutient le cultivateur dans les travaux pénibles auxquels il se livre n'est' pas uniquement son intérêt , mais plus encore le respect dont il est pénétré pour l'art qu'il professe, et le cas qu'en ont toujours fait les empereurs. Un de ceux-ci , dont la réputation a le plus d'éclat, fut pris à la charrue pour être placé sur le trône. Un autre inventa Fart de dessécher les terrains bas, d'en faire écouler l'eau dans la mer, et de fertiliser le sol par ces canaux d'écoulement (5). Le même fit plusieurs traités d'agriculture, sur les engrais, le labour et l'arrosement. Plusieurs autres empereurs ont manifesté leur zèle pour cet art et ont fait des lois en sa faveur. Mais aucun n'a montré son estime d'une manière plus éclatante que l'empereur Ven-ti, qui régnait 1 79 ans avant Jésus-Christ. Ce prince, trouvant le pays ruiné
(i) Embassyto China, t. IT, p. 155.
(2) Duhalde, Hitt. de la Chine, t, I, p. 278.
(5) Esprit des lois, liv. Vlll, ch. xxi.— (4) Duhalde, 1. 1, p. 514.— (5)i«rf.,p,274.
ï>ar la guerre, résolut d'exciter ses sujets à la culture, en menant luimême la charrue et cultivant de ses propres mains les terres appartenant à la couronne, ce qui engagea tous les ministres et les grands de sa cour à se livrer au même travail (1).
C'est t à ce qu'on croit, l'origine de la grande fête qu'on célèbre annuellement à la Chine le jour où le soleil entre au quinzième degré du Verseau, époque que les Chinois envisagent comme le commencement du printemps. L'empereur, ce jour-là, trace lui-même quelques sillons avec beaucoup de solennité, afin d'animer les laboureurs par son exemple, et dans chaque ville les mandarins s'acquittent de la même cérémonie (2). Les princes du sang et les autres personnages illustres manient la charrue après que l'empereur a rempli cette fonction. La cérémonie est précédée par le sacrifice du printemps, que l'empereur, en qualité de souverain pontife, offre à Kang-ti , dans le but d'obtenir l'abondance pour le peuple.
L'empereur régnant au temps de Duhalde célébra cette fête avec une solennité extraordinaire, et montra d'ailleurs en toute occasion son respect pour l'agriculture. Pour l'encourager, il donna ordre aux gouverneurs de toutes les villes de lui faire connaître, chaque année, le cultivateur qui, dans leurs districts respectifs, se serait le plus distingué par son application à l'agriculture, par sa bonne réputation, par l'union maintenue dans sa famille, par le bon accord entre lui et ses voisins, par sa frugalité et son aversion pour toute espèce de prodigalité (3). Les mandarins, dans leurs diverses provinces, honorent publiquement le cultivateur vigilant , et impriment une sorte de flétrissure à celui dont les terres sont négligées (4).
Dans un pays dont le gouvernement est patriarcal , où l'empereur est vénéré comme le père du peuple et la source de toute instruction, il est naturel de croire que de telles institutions doivent avoir beaucoup d'effet. Elles ont placé, pour le rang, le laboureur au-dessus du marchand et du fobricant (5). En conséquence, l'ambition des basses classes est de posséder quelque portion de terre. Le nombre des manufacturiers est petit à la Chine, en comparaison de celui des laboureurs (6); et, à très-peu d'exceptions près, la surface entière du sol y est exclusivement consacrée à la production de ce qui fait la nourriture de l'homme. On n'y voit point de prés, très-peu de pâturages, point de champs d'a-
(i) Duhalde, 1. 1, p. 275. — (2) Ibid. — (3) Ibid., p. Î76. (4) Uttres édif., t. XIX, p. i5î. — (5) Duhalde, 1. 1, p. 272. (6) Siftunton, Embassy to China, vol. Il, p. 544.
126 LIVRE I. — CHAPITRE XIF.
Toine, de fèves ou de turneps, à Tosage des animaux. On dérobe fort peu de terres à la culture pour les chemins, qui sont rares et étroits, parce que les principales commum'cations se font par eau. On ne souffre ni communes incultes , ni terres hors de rapport par la négligence du propriétaire, ou par pur caprice ou pour le plaisir de la chasse. Jamais les terres arables ne sont mises en jachères. Sous Tinfluence fécondante d*un climat chaud, le sol donne le plus souvent deux récoltes par an, parce qu'on connaît Tart d'adapter la culture à la nature de chaque terrain , et de suppléer aux défauts qu'on y remarque par quelques mélanges de terres, par les engrais, les arrosements et des moyens de tout genre. Le travail, dirigé vers ce but, en est rarement détourné par la nécessité de satisfaire aux demandes du luxe. Les soldats même, à l'exception de quelques gardes et de quelques exercices, sont presque toujours occupés des travaux de la culture. On augmente même les moyens de subsistance, en faisant servir à la nourriture quelques espèces d*animaux et de végétaux qu'on n'emploie pas ailleurs à cet usage (1).
Ces faits rapportés par Staunton sont d'accord avec ce que Duhalde et les autres jésuites avaient dit précédemment. Tous décrivent de même l'industrie persévérante des Chinois dans l'art des engrais, de la culture et de l'arrosement. Tous remarquent qulls réussissent à faire produire à la terre une prodigieuse quantité d'aliments destinés à la nourriture de rhomme (2). L'effet qu'un tel système doit avoir sur la population est très-évident.
Enfin, les encouragements extraordinaires donnés au mariage ont eu beaucoup d'influence. Us ont engagé à diviser le produit immense de ce vaste empire en portions très-petites. Et il en est résulté que la Chine est devenue peut-être plus populeuse, par rapport à ses moyens de subsistance, que ne l'est aucun autre pays au monde.
Les Chinois disent que le mariage a deux objets (3) : le premier, de perpétuer les sacrifices dans le temple de leurs pères; le second, la multiplication de Tespèce. Duhalde dit que le respect et l'obéissance des enfants, sentiments qui sont le principe de ce gouvernement, continuent après la mort des parents, auxquels ils rendent les mêmes hom^ mages que s'ils vivaient encore. Par une suite de ces maximes, un père éprouve un sentiment de honte et d'inquiétude s'il ne marie pas tous
(i) Staunton, Embcusy to China, vol. U, p. 545.
(2) Duhalde, au ch. de ragriculture, 1. 1, p. 272, etau cb. de rabondance, p. 3i4.
(3) Lettres édif.j l. XXIII, p. 448.
ses enfants. Un atné, quoique sans patrimoine, s*empre$se de marier ses cadets, de peur que, la famille venant à s'éteindre, ses ancêtres ne soient privés des honneurs qui leur sont dus (1).
Staunton fait observer que, comme tout ce qui est fortement recommandé et généralement pratiqué finit par être considéré comme un devoir sacré, le mariage s'ofire à la Chine sous ce point de vue, el que personne ne s'y refuse, pour peu qu'il ait d'espérance de pouvoir subsister. Mais trop souvent celte espérance ne se réalise pas. Les parents en ce cas se regardent comme dispensés d'élever leurs enfants (2). La p^mission de les exposer tend à faciliter le mariage, et produit ainsi un accroissement de population. La perspective de cette dernière ressource diminue la crainte de se mettre en ménage, et la tendresse maternelle et paternelle agit ensuite efficacement pour réduire l'emploi de cette ressource aux cas de la plus dure nécessité. De plus, le mariage est pour les pauvres une mesure de prudence, parce que les enfants, surtout les fils, sont tenus d'entretenir leurs parents (3).
L'eflfet de ces encouragements au mariage est parmi les riches de subdiviser la propriété, ce qui de soi-même contribue beaucoup à encourager la population. 11 y a bien moins d'inégalité à la Chine entre les fortunes qu'entre les rangs. La propriété y est divisée en portions peu considérables, par une suite de la répartition égale que les pères en ont faite à leurs fils. U est très-rare qu'un seul fils hérite de toute la fortune de son père. Et l'usage si général de se marier de bonne heure rend aussi fort rares les successions coUatérales (4). L'action constante de ces causes tend à niveler les fortunes, en sorte qu'il y a bien peu de personnes qui puissent vivre sans travail. C'est une maxime des Chinois, que les fortunes durent rarement jusqu'à la troisième génération (5) .
L'effet des encouragements donnés aux mariages est, par rapport aux pauvres, de réduire le prix du travail au taux le plus bas, et par conséquent de les condamner à la plus extrême misère. Staunton observe qu'on ne paye le travail qu'autant qu'il faut pour qu'à la rigueur l'ouvrier puisse vivre; et que, malgré la réunion des familles, qui mangent en comnran comme les soldats à la gamelle, malgré l'épargne qui en résulte et l'austérité qui préside à ces repas, le peuple est réduit à la nourriture végétale, et peut très-rarement goûter de la viande (6).
Dûhalde, après avoir décrit les pénibles travaux des Chinois, leur adresse et leurs inventions pour gagner de quoi vivre, convient que.
(1) Duhalûfc. t. I, p. 303. — (2) Embassy io China, y/oX. II, p. 457. — (5) Ibid. (4) Ibid., vol. Il, p. isi. — (5) Ibid.y p. 152. — (6) Ibid., p. 156.
malgré leur sobriété et leur industrie, le nombre prodigieux d'habitants que renferme ce pays est cause que plusieurs périssent de misère. Il y a des pauvres qui, ne pouvant pourvoir aux besoins de leurs enfants, les exposent dans les rues. Dans les grandes villes, telles que Pékin et Canton, ce spectacle révoltant est commun (1).
Le jésuite Prémare, écrivant à un ami, membre de la même société, s'exprime ainsi : «Je vous dirai seulement en passant une chose, qui vous semblera d'abord un paradoxe, et qui n'est pourtant que la pure vérité. CTest que le plus riche et le plus florissant empire du monde est avec cela, dans un sens, le plus pauvre et le plus misérable de tous. La terre, quelque étendue et quelque fertile qu'elle soit, ne suffit pas pour nourrir ses habitants. 11 faudrait quatre fois autant de pays qu'il y en a pour les mettre à leur aise. Dans la seule ville de Canton il y a, sans exagérer, plus d*un million d'âmes ; et dans une grosse bourgade, qui n'en est éloignée que de trois ou quatre lieues, il y a encore, dit-on, plus de monde qu'à Canton même. Qui peut donc compter les habitants de cette province? Mais que sera-ce de tout l'empire, lequel est composé de quinze grandes provinces, presque toutes également peuplées? A combien de millions cela doit-il monter? Un tiers de ce peuple infini s'estimerait heureux, s'il avait autant de riz qu'il en faudrait pour se bien nourrir. r>
« On sait que l'extrême misère porte à de terribles excès. Quand on est en Chine, et qu'on commence à voir les choses par soi-même, ou n'est pas surpris que les mères tuent ou exposent plusieurs de leurs enfants ; que les parents vendent leurs filles pour peu de chose; que les gens soient intéressés, et qu'il y ait un grand nombre de voleurs. On s'étonne plutôt qu'il n'arrive quelque chose de plus funeste encore ; et que dans les temps de disette, qui ne sont pas ici trop rares, des millions d'Ames se voient périr par la faim, sans avoir recours aux dernières violences, dont on lit des exemples dans nos histoires d'Europe.
a Au reste, ou ne peut pas reprocher aux pauvres de la Chine, comme à la plupart de ceux d'Europe, leur fainéantise, et qu'ils pourraient gagner leur vie s'ils voulaient travailler. Le travail et la peine de ces malheureux est au-dessus de tout ce qu'on peut croire. Un Chinois passera les jours à remuer la terre à force de bras; souvent il sera dans l'eau jusqu'aux genoux; et le soir il est heureux de manger une petite
(1) Duhalde, 1. 1, p. 277.
écuellée de riz, et de boire Feau insipide dans laquelle on Fa fait cuire. Voilà tout son ordinaire (1). r>
Une grande partie de ces faits sont répétés par Duhalde. Lors même qu'on y soupçonnerait quelque exagération, ils prouvent à quel point la population est entassée en Chine , et combien grande est la misère qui en résulte. La population, qui est le produit naturel de la fertilité du sol et des encouragements donnés à Fagriculture, est un bien désirable; mais celle qui est due aux encouragements donnés au mariage, n(Hi-seulement a surchargé le pays d'une masse de misérables, mais a corrompu le bonheur dont les autres auraient pu jouir. On estime le territoire de la Chine huit fois aussi grand que celui de la France (2). En supposant la population de la France de 26 millions, ce nombre pris 8 fois donnerait 208,000,000. Si ensuite on fait attention aux trois causes actives de population dont je viens de parler, on ne trouvera pas impossible que, sur la même étendue, la population de la Chine soit à celle de la France comme 333 est à 208, c'est-à-dire dans un rapport un peu plus grand que celui de 3 à 2 (3).
La tendance à peupler est partout si forte, qu'en général il n'est jamais difficile d'expliquer pourquoi en tel ou tel pays la population est fort grande. Le point difficile et intéressant est d'indiquer les causes qui arrêtent la population dans son accroissement. Le pouvoir productif doublerait la population de la Chine en vingt-cinq ans, aussi aisément qu'il peut le faire en Amérique. Mais il en est évidemment empêché par l'impossibilité de nourrir sur son sol ce nombre additionnel d'habitants. Que devient donc à la Chine cette force superflue? Et par quelles gênes, par quels moyens de destruction, la population est-elle maintenue au niveau des moyens de subsistance?
Quels que soient en Chine les encouragements au mariage , on sé« tromperait peut-être si F on croyait que Fobstacle privatif n'y agit point sur la population. Duhalde dit que le nombre des bonzes s'élève beaucoup auHdessus d'un million. H y en a deux mille à Pékin qui ne sont
(1) Lettres édifiantes, t. XVI, p. 394 et suiy. (p. 154 du Recueil II, de l'ancieime édilioo).
(2) Ed faisant le calcul, avec la population que la France possède actuellement, on voit que la population chinoise dont il esl ici question, n*est toute proportion gardée, guère supérieure à celle de la France. Car le recensement de 1846 a donné le chiffre de 55,400,000 soit par approximation 55 IjS raillions qui multipliés par 8 font 284 qui n'est inférieur que d'un sixième à 553. Il n'y a donc rien d'extraordinaire dans ce chiffre de 555 millions d'habitants, attribués à la Chine.
(Jph, G.)
(3) Slaunton, Embassy to China, vqI. Il, p. 546.
point mariés, outre trois cent cinquante mille établis dans les temples en vertu d^une patente impériale. Cet auteur compte encore parmi les lettrés environ quatre-vingt-dix-mille célibataires (1).
Quoique les pauvres se marient sans doute sur la plus légère espérance de pouvoir suffire aux besoins de leur famille, et quoique la permission de Tinfanticide leur fasse courir légèrement toutes sortes de risques à cet égard, jamais probablement ils ne subiraient cette charge, s'ils avaient la perspective certaine de se voir réduits à exposer tous leurs enfants et à se vendre eux-mêmes comme esclaves. Or, il doit arriver souvent, vu la misère du peuple, que cette perspective s'offre comme assurée. Mais c*est surtout parmi les esclaves, que Tobstacle privatif doit retarder la population. Or,'il y en a, au rapport de Duhalde, une grande multitude, qui est le fruit de la misère générale. Quelquefois un homme vend son fils, sa femme et lui-même à un prix assez modéré. La manière ordinaire d'effectuer de telles ventes consiste à donner sa personne en gage avec faculté de rachat. On voit dans les familles beaucoup de domestiques des deux sexes, liés par cette espèce de contrat (2). Hume, en parlant de Tesclavage pratiqué parmi les anciens, remarque fort à propos, qu il en coûte moins en général d'acheter un esclave adulte, que de l'élever dès l'enfance. Cette observation est plus particulièrement applicable aux Chinois. Tous les écrivains s'accordent à dire que les disettes sont fréquentes en Chine. A ces époques de cherté, il est probable qu'on trouve aisément des esclaves à vendre prescpie uniquement au prix de leur entretien. Il ne doit donc presque jamais convenir à un maître d'encourager ses esclaves à avoir des enfants. Ainsi on peut supposer raisonnablement , qu'en Chine , comme en Europe, un grand nombre de domestiques vivent dans le célibat. *T L'obstacle à la population , qui dépend des liaisons vicieuses entre les sexes, ne paraît pas être considérable en Chine. Les femmes y sont, dit-on, modestes et réservées; l'jidultère y est rare. Cependant le concubinage y est assez généralement établi , et dans les grandes villes les femmes publiques sont enregistrées. Mais le nombre n'en est pai^ grand. Il est, dit Staunton, proportionné à celui des célibataires^ ou des hommes mariés qui vivent éloignés de leur famille (3). L'obstacle des-
(i) Duhalde, Hist, de la Chine, t. I, p. 244.
(2) Ibid., p. 278. c La misère el le grand nombre d'habitants de l'empire y causent cette multitude prodigieuse d'esclaves ; presque tous les valets, et généralement toutes les filles de service d'une maison sont esclaves. » Lettres édif.^ l. XIX, p, 143. {M,)
(5) Embasêy to China, vol. U, p. 157. ,
troctif qui dépend des maladies est sans doute considérable ; moins cependant qu'on aurait pu s'y attendre. Le climat de la Chine est en général fort sain. Un des missionnaires assure qu^on n'y voit pas une fois dans tm siècle des pestes ou des épidémies (1), Mais c'est sans doute une erreur, car d'autres en parlent comme étant beaucoup moins rares. Dans certaines instructions des mandarins, relatives à la sépulture des pauvres, qui en général n'ont point de cimetières fixes, il est dit que, dans les temps d'épidémies, les routes sont couvertes de corps au point d'infecter l'air (2) ; et il est feit peu après mention d'années de contagion (3), de manière à faire penser qu'elles sont assez fréquentes. Le premier et le quinzième jour de chaque mois, les mandarins assemblent le peuple et lui adressent un discours paternel (4). Dans un de ces discours, transmis par Duhalde, il est recommandé d'observer ces années qui reviennent de temps en temps, où régnent des maladies épidéroiqoes, jointes à la cherté des grains. Dans ces temps de désolation, d votre devoir, dit le mandarin, est d'avoir compassion de vos frères, et de leur répartir tout ce que vous pouvez épargner (5). »
Il est probable que, comme il arrive presque toujours, ce sont surtout les enfants que frappent les épidémies. Un des jésuites, en parlant des enfonts que la misère condamne à mourir en naissant, s'exprime ainsi : «Il n'y a guères d'années, où nos seules églises de Pékin ne comptent cinq ou six mille de W enfants purifiés par le baptême : cette récolte es! plus ou moins abondante, à proportion du nombre de catéchistes que nous pouvons entretenir. Si l'on en avait un nombre suffisant , knir soin ne s'étendrait pas seulement aux enfants moribonds qu'on expose; ils auraient encore d'autres occasions d'exercer leur zèle, surtout en certains temps de l'année, que la petite-vérole ou des maladies populaires enlèvent une quantité incroyable de petits enfants (6). » Et véritablement, on ne peut douter que l'extrême indigence des classes inférieures du peuple n'engendre des maladies qui font périr un grand nombre d'enfonts, parmi ceux que leurs parents, malgré leur détresse, n'ont pu se résondre à sacrifier.
Quant à ceux qu'on expose, il est difficile d'en déterminer le nombre, même par simple conjecture; mais d'après les auteurs chinois euxmèoiest cette pratique est très-commune. Le gouvernement a vainement tenté de la supprimer. Dans l'instruction citée ci-dessus, qui est i'ou-
(i) Letiresédif., t. XXU, p. 187. — (2) Ibid., t. XIX, p. 126. —(3) Ibid., p. 1Î7.
(4) Dahalde, 1. 1, p. 254. — (5) Ibid., p. 256.
(6) LeUres édif., l. XIX, p. 100. (Recueil XV, p. 86, de Fancieûne édition.)
132 LIVRE I. — CHAPITRE Xll.
vrage d'un mandarin célèbre par sa sagesse et son humanité, on Ht la proposition de fonder un bôpital d'enfonts trouvés, et il est fait mention de quelque ancien établissement de ce genre (1), qui avait été insensiblement abandonné. L'auteur y parle du grand nombre des enfants qu'on expose, et de Thorrible misère qui engage à le faire, a Nous voyons, dit-il, des parents si pauvres, qu'ils ne peuvent pourvoir à Pentretien de leurs enfants. C'est pour cela qu'ils en exposent un si grand nombre. C'est dans la capitale, dans les principales villes de province, dans les places où il se fait un grand commerce, que ce nombre est le plus considérable. Mais on en expose aussi beaucoup dans des endrmts moins peuplés et même dans les campagnes. Comme dans les villes les maisons sont plus rapprochées, cette pratique s'y fait plus remarquer. Mais partout ces malheureux enfants ont besoin de notre secours (2). d Le même ouvrage contient une partie d*un édit fait dans le but d'empêcher de noyer les enfants : «Quand on jette sans pitié, dans les flots, un fruit tendre qu'on vient de produire, peut-on dire qu'on lui a donné et qu'il a reçu la vie, puisqu'il la perd aussitôt qu'il commence d'en jouir? La pauvreté des parents est la cause de ce désordre ; ils ont de la peine à se nourrir eux-mêmes, encore moins peuvent-ils payer des nourrices, et fournir aux autres dépenses nécessaires pour l'entretien de leurs enfants : c'est ce qui les désespère ; et ne pouvant se résoudre à laisser mourir deux personnes pour en faire vivre une seule, il arrive qu'une mère, afin de conserver la vie à son mari, consent à l'ôter à son enfant. Cependant il ne laisse pas d'en coûter à leur tendresse naturelle, mais enfin ils se déterminent à ce parti, et ils croient pouvoir disposer de la vie de leurs enfants, afin de prolonger la leur. S ils allaient exposer leurs enfants dans un lieu écarté, Fenfant jeterait des cris, leurs entrailles en seraient émues : que font-ils donc? Ils jettent ce fils infortuné dans le courant d'une rivière, afin de le perdre de vue d'abord, el de lui ôter en un instant toute espérance de vie (3). »
De tels documents ne permettent pas de douter que l'infanticide ne soit fort commun en Chine. Staunton*; d'après les meilleures informa^ lions qu'il a pu recueillir, estime qu'à Pékin, le nombre des enfants exposés annuellement est d'environ deux mille (4). Mais il est probable que ce nombre varie singulièrement d'une année à l'autre, et dépend beaucoup de l'abondance et de la disette. Après une épidémie ou une famine destructive, on peut croire qu'il y a peu d'enfants exposés; et
(i) Lettres édif,^ l. XIX, p. HO (Recueil XV, p. t23 de l'ancienne édition.) (2) Ibid., p. iii. — (3) Ibid.y p. 124. —(4) Embassy to C/Una, vol. If, p. 139.
qu'il y en a toujours plus à mesure que la population croit et s'entasse. Enfin le nombre en est plus grand dans les mauvaises années, où le produit moyen ne suffit pas pour nourrir la population actuelle.
Ces mauvaises années ne sont pas rares ; et la famine, qui en est la suite, est peut-être le plus puissant des obstacles destructifs qui diminuent la population de la Chine, quoique la guerre y ait aussi exercé quelquefois ses ravages (1). Dans les Annales des empereurs chinois^ il est souvent parlé de famines (2). 11 n*est pas probable qu'on les eût mises au nombre des principaux événements de Tempire, si elles n'avaient pas été fort destructives.
Un des jésuites remarque que les occasions où les mandarins affectent de montrer le plus de compassion pour le peuple, sont celles où Ton craint que la récolte ne manque, à cause de la sécheresse, des pluies excessives, des sauterelles, qui fondent par nuées sur certaines provinces ou de tout autre accident (3). 11 est probable que ceux que récrivain donne ici pour exemple arrivent assez fréquemment en Chine et sont ceux que Ton y redoute le plus.
Meares parle d'ouragans violents qui enlèvent la récolte et produisent lafomine. En 1787, cette cause, jointe à une sécheresse excessive, occasionna une affreuse disette dans toutes les provinces méridionales de la Chine, d'où résulta une grande morlalité. Il n'était pas rare à Canton, de voir de pauvres malheureux affamés rendant le dernier soupir. Les mères se faisaient un devoir de détruire leurs enfants naissants. Lies jeunes gens achevaient les vieillards, pour leur éviter les horreurs d'une lente et cruelle agonie (4).
Le jésuite Parennin écrit à un membre de l'Académie des sciences : <c Une autre chose que vous aurez de la peine à croire , c'est que les disettes sont fréquentes en Chine (5). » Et il finit en disant, que si la famine ne venait pas de temps en temps diminuer la population, il serait impossible que ce pays fût tranquille (6). 11 tâche de déterminer les causes de ces fréquentes famines. 11 observe d'abord avec raison qu'en temps de disette, la Chine ne peut recevoir aucun secours de ses voisins; qu'il faut qu'elle tire de ses propres provinces tout ce qu'elle consomme (7). Ensuite il décrit les artifices et les délais par lesquels on élude souvent les intentions bienfaisantes de l'empereur, lorsqu'il veut
(1) Ann. des emp. chinois, Duhalde, HisL de la Chine, 1. 1, p. 436. — (2) Ibid.
(3) Lettres édif., l. XIX. p. 154.
(4) Meares, Foyage, eh. VII, p. 92; angL
(5) Uttres édif., t. XXII, p. 474. — (6) Ibid., p. 486. — (7) Ibid., p. 175.
faire servir les greniers publics au soulagement des provinces les plus souffrantes. Quand la récolte manque dans une province, ou par la sécheresse ou par quelque inondation soudaine, les grands mandarins ont recours aux greniers publics. Mais souvent ils les trouvent vides, par la faute des mandarins inférieurs, à qui le soin en est confié. On procède aussitôt à des informations, mais avec une sorte de répugnance à foire parvenir à la cour cette fâcheuse nouvelle. Enfin œpendant les mémoires sont présentés, et passant de mains en mains n*arrivent à l'empereur qu'après plusieurs jours écoulés. Aussitôt les grands officiers d*État s'assemblent , et Ton délibère sur les moyens de soulager le peuple. On publie dans tout Tempire des déclarations pleines de sentiments de compassion. Finalement la résolution du tribunal est notiiée; mais pour l'exécuter il faut d'autres cérémonies, et les malheureux ont le temps de mourir de faim avant que le remède leur parvienne. Ceux d'entre eux qui ne jugent pas à propos de Fattendre se transportent du mieux qu'ils peuvent dans d'autres districts, où ils espèrent trouver quelque ressource; mais la plupart périssent en chemin (1).
Si, en temps de disette, la cour ne (ait pas quelque tentative pour soulager le peuple, il se forme des bandes de voleurs qui grossissent peu à peu et troublent la tranquillité de la province. Pour prévenir ces réunions, on donne des ordres de tous côtés, et l'on se met en mouvement, afin d'occuper Tattention du peuple; et comme c'est moins la compassion qui fait agir que la raison d'Etat, il n'est pas probable qu'on aille au-devant du besoin au moment et de la manière qu'il faudrait pour le faire cesser (2).
La dernière cause de famine qui est ici mentionnée, et qui y est présentée comme la plus active , est la grande consommation de grains qu'entraîne la fabrication des eaux-de-vie (3). Mais c'est une grande erreur, qu'a répétée Tabbé Grosier dans son Histoire générale de la Chine (4). Cette cause a un effet tout contraire. La consonunation des grains, pour d'autres usages que la nourriture, empêche la population d'atteindre la dernière limite des subsistances. Et comme, en temps de disette, on peut soustraire le grain à de tels usages, c'est une réserve plus considérable que ne seraient probablement des greniers publics. Une telle consommation, établie d'une manière régulière et permanente, a précisément le même effet qu'on pourrait obtenir en faisant disparaître du pays une portion du sol avec tous ses habitants. Dans l'état
(1) Uttres édif., t. XXII, p. 180. — (2) Ibid., p. 187. — (3) /Wd., p. iU* (4) T. I, liv. IV, eh. ui, p. 596, io-S»; ongL
moyen d^abondancet le reste <]e la nalion resterait dans le même état qu'auparavant; elle n'en serait affectée ni en bien ni en mal. Mais en temps de disette, le produit de cette portion de terre enlevée lui revient sous forme de subsistance, sans qu'elle soit obligée de partager avec ceux par qui cette portion était primitivement habitée. Si la Chine n'avait point de distilleries, elle serait incontestablement plus peuplée; mais lorsque la récolte manque, elle aurait moins de ressources que dans son état actuel. Cette cause rend donc les famines moins fréquentes et moins cruelles.
L'état du Japon ressemble à tant d'égards à celui de la Chine , que si nous voulions le considérer en détail, nous ne pourrions que répéter une partie de ce que nous venons de dire. Montesquieu attribue la grande population du Japon au nombre considérable de femmes qui s'y trouvent (1). Mais la principale cause de celte grande population, au Japon comme à la Chine, est sans contredit le travail et l'industrie persévérante des habitants de ce pays« constamment dirigés vers Tagriculture, comme vers son principal objet.
En Usant la préface de l'ouvrage de Thunberg sur le Japon, il parait singulièrement difficile de dire quels sont les obstacles qui peuvent arrêter la population d'un pays où Ton vit dans une telle abondance. Mais Fouvrage contredit la préface ; et Testimable Histoire du Japon par Kaempfer met ces obstacles en évidence. Dans les extraits qu'il donne de deux chroniques historiques publiées au Japon (2), on trouve une notice très-curieuse des diverses espèces de mortalités, de pestes, de famines, de guerres sanglantes, et d'autres guerres destructives, qui se sont manifestées depuis l'époque à laquelle ces annales commencent. Le caractère des Japonais se distingue de celui des Chinois, parce qu'ils sont plus belliqueux, plus séditieux, moins tempérants, plus ambitieux. Il semble, par le récit de Kaempfer, que Tobstacle que l'infanticide oppose à la population chez les Chinois, est remplacé au Japon par le libertinage, les guerres et les troubles intérieurs. Quant à l'obstacle destructif résultant des maladies et de la famine, les deux pays semblent au pair.
(i) Liv. XXIII, cb. xn. Go est surpris de voir faire de telles observations k un auteur, qui, quelquefois, semble s'élre fait de justes idées au sujet de la population. (2) Liv. II. {M.)