CHAPITRE XIII. ~ DES OBSTACLES A LA POPULATION CHEZ LES GRECS
C'est une chose reconnue et incontestable, que les Grecs et les Romains, au premier période de leur existence, ont été placés dans des circonstances très-propres à encourager la population. La propriété était divisée avec assez d'égalité, et le travail se dirigeait principalement vers Tagriculture. L'agriculture n est pas seulement, comme le dit Hume (1), Tespèce de travail la plus nécessaire pour faire subsister une nation nombreuse ; c'est le seul travail par lequel une nation nombreuse puisse exister. Les arts et les manufactures, qui, dans les temps modernes, semblent faire subsister tant de gens, n'ont pas la moindre influence sur la population; si ce n'est comme tendant à accrottre la quantité des produits de Tagriculture et à en faciliter la distribution (2).
Dans les pays où, par l'influence de diverses causes, la propriété du sol est divisée en de très-grandes portions, les arts et les manufactures sont absolument requis pour obtenir une grande population. Sans ces arts, l'Europe serait dépeuplée. Mais là où la propriété est divisée en petites portions, ils ne paraissent pas également nécessaires. La division suffit seule pour atteindre immédiatement un important objet, qui est la distribution. Si, en ce cas, la demande d'hommes est toujours la même, pour la guerre et la défense de l'Etat, ce motif, joint à l'amour de sa famille, doit suffire pour engager chaque propriétaire à cultiver de son mieux la portion de terre qu'il possède, afin de pouvoir nourrir une nombreuse postérité.
La division des peuples en plusieurs petits Etats, au premier période de l'existence des Grecs et des Romains, donnait à ce motif une nouvelle force. Dans un Etat où le nombre des citoyens libres n'excédait pas dix ou vingt mille, chacun d'eux devait sentir l'importance de son travail pour la communauté. Sachant que l'Etat dont il était membre était entouré de voisins jaloux, et qu'il ne pouvait compter pour sa défense que sur sa force intérieure, il aurait cru manquer à son devoir de citoyen, s'il eût négligé de mettre ses terres en valeur. Ces causes firent donner beaucoup d'attention à l'agriculture, sans le concours des besoins artificiels qui tendent parmi nous à l'encourager. La population
(i) Essai XI, p. 467, in-4»; angL
(2) Ce raisoDDemenl est exact si Toq considère le monde dans son ensemble ou si Ton suppose que tous les états voisins ne produisent que les subsistances nécessaires à leur population. Mais qu'il y ait seulement excès de nourriture sur nn point du globe, et Ton pourra se procurer cet excès par la voix des échanges, c'eslk-dire qu'on pourra accroître la population par l'industrie et le commerce, ou autrement que par Taj^ricullure. {Jph. O.)
Bonrit Taccroissement des produits de la terre et fit même des progrès plus rapides ; lorsque la guerre n'en réprima pas Texcès, elle se répandit au dehors et forma de nombreuses colonies. La nécessité d*ayoir recours à cet expédient , jointe à la petitesse des Etats, qui rendait la chose sensible à tout homme capable de réfléchir, fit bientôt reconnaître aux législateurs et aux philosophes la tendance qu'a la population à s*accroltre au*delà des moyens de subsistance. Ils ne perdirent pas de Tue, comme font trop souyent les politiques modernes, un objet si immédiatement lié à la paix et au bonheur social. Quelque atroce que fut Texpédient qu'ils proposèrent, on doit avouer qu'ils ne manquèrent pas de pénétration, et quMls virent fort bien que la puissance de peupler, si on ne la contenait pas, renverserait bientôt leurs systèmes de bonheur et d'égalité républicaine.
La faculté de former des colonies est nécessairement limitée. Après un certain laps de temps, il devient extrêmement difficile, ou même impossible, à moins de circonstances très- particulières, de trouver un sol vacant. 11 fallut donc chercher quelque autre remède.
11 est probable que la pratique de l'infanticide avait prévalu en Grèce dès les premiers temps. Dans les parties de l'Amérique où on Va trouvée établie, elle paraît être née de la difficulté d'élever plusieurs enfants dans le cours d'une vie sauvage et vagabonde, exposée à des famines et à des guerres perpétuelles. On peut croire qu'elle eut la même origine chez les premiers ancêtres des Grecs ; et qu'en permettant l'exposition des enfants, Solon ne fit que sanctionner une coutume.
Ce législateur eut en cela deux objets en vue. Le premier, et le plus évident, fut de prévenir un excès de population, propre à produire la pauvreté et le mécontentement universel. Le second, d^élever la popula- , tion an niveau des subsistances que le pays pouvait produire, en écartant la crainte d'avoir une nombreuse famille, qui est le principal obstacle au mariage. L'effet de cette pratique en Chine fait voir qu'elle remplit le second de ces objets plus sûrement que le premier. Mais si le législateur ne sentait pas cette vérité, ou si une habitude invétérée faisait préférer aux parents le meurtre de leurs enfants à la pauvreté, une telle pratique dut paraître propre à remplir à la fois le double objet qu'on avait en Tue, de maintenir pleinement, et d'une manière constante, le juste rapport entre les vivres et les consommateurs.
L*importance de ce rapport, et les suites qu'entraîne le défaut ou l'excès de population, la faiblesse ou la pauvreté, ont été fortement senties parles politiques grecs, et ils ont imaginé divers plans pour maintetenir à cet égard un juste équilibre.
Platon, dao8 son Livre des lois^ veut que dans sa république le nombre des citoyens libres, ou celui des habitations, ne s'élève pas à plus de cinq mille quarante. Pour maintenir ce nombre, chaque chef de famille se choisira un successeur entre ses fils, et lui transmeltra la portion de terre qu'il possède. Il mariera ses filles conformément aux lois. Et quant à ses autres fils, il les donnera en adoption aux citoyens qui n'ont point d'enfants. Si le nombre des enfants est trop grand ou trop petit, le magistrat y pourvoira et veillera à ce que le nombre des familles ne s'éloigne jamais de celui qui a été déterminé. Il aura , selon Platon , plusieurs moyens pour cela. On peut réprimer ou encourager la procréation, selon le besoin, par l'honneur ou l'ignominie, et par des exhortations convenables aux circonstances (1).
Il entre dans de plus grands détails dans sa République philosophique (2) . Il propose de donner aux meilleurs citoyens les meilleures femmes ; aux citoyens d'un moindre mérite les femmes d'un moindre mérite; et de n'élever que les enfants issus des premiers. A certains jours de fête fixés par la loi, les fiancés des deux sexes deyront s'assembler pour être mariés avec beaucoup de solenm'té. Du reste, le magistrat déterminera le nombre des mariages; et prenant en considération les ravages causés par la guerre, les maladies et les autres causes, il fera en sorte de proportionner le nombre de citoyens aux ressources du pays et aux demandes de l'Etat. Les enfants nés des meilleurs citoyens seront confiés à des nourrices, habitant un quartier séparé ; les autres, et tous ceux qui naîtront mutilés et contrefaits, seront ensevelis dans quelque lieu obscur et ignoré.
Il passe ensuite à examiner l'âge auquel il convient de se marier. Il le fixe à vingt ans pour les femmes, et à trente pour les hommes. Une femme pourra donner des enfants à l'Etat de vingt ans jusqu'à quarante. Un homme, de trente à cinquante-cinq. Plus tôt ou plus tard, c'est un délit qui doit être assimilé à celui d'avoir des enfants hors du mariage, et par une incontinence vicieuse. Deux personnes de l'fige légal , qui ont des enfants sans avoir rempli les cérémonies légales , commettent un délit semblable; et leurs enfants ne sont point légitimes, mais désavoués parla loi, profanes et incestueux. Au-delà de l'âge prescrit, Platon accorde beaucoup de liberté dans le commerce des sexes, pourvu toute* fois qu'aucun enfant n'en soit le fruit ; car, en ce cas, il serait exposé, quel que fût le désir ou la situation des parents (3).
(1) Plalon, Lois, Uv. V. — (2) lUd., République, liv. V. (3) Jbid.
OBSTACLES k LA P(»HDLATION CHRZ LES GRECS. idd
Ces divers trails font voir que Platon connaissait pleinement la ien*> dance qu'a la population à croître au-delà des moyens de subsistance. Les expédients qu'il emploie pour la réprinoer sont sans doute exécrables ; mais ces expédients noémes, et remploi étendu qu il en fait , prouvent qu'il concevait bien la grandeur de la difficulté à vaincre. 11 n'a pu manquer d'envisager la guerre comme fort destructive, puisqu'il avait devant les yeux une très-petite république. Cependant il propose de détruire les enfants de tous les citoyens de moindre mérite : de détruire tous ceux qu'on a hors de Tâge et des formes prescrites ; de fixer l'âge 011 l'on peut se ndarier; et après toutes ces précautions prises, il veut encore que le magistrat règle le nombre des mariages. U faut que son expérience et ses raisonnements l'eussent bien fortement convaincu de la grande énergie de la puissance de peupler et de la nécessité d'y mettre obstacle.
Aristote paraît avoir vu cette nécessité d'une manière encore plus distincte. 11 fixe l'âge du mariage à trente-sept ans pour les hommes, et à dix-huit ans pour les femmes : c'était condamner au célibat un grand nombre de femmes. Quoiqu'il ait retardé si fort pour les hommes le moment du mariage, il craint encore qu'il n'y ait trop d'enfants, et il propose d'en régler le nombre dans chaque &milte. À cet efiet , si une femme devient ^iceinte après avoir atteint ce nombre limité , il (audra que son fruit soit détruit avant d'avoir vu le jour.
L'âge au-delà duquel on ne doit plus avoir d'enfants est, pour les hommes, cinquante-quatre ou cinquante-cinq ans; parce que les fils des vieillards, ainsi que ceux des hommes trop jeunes, sont imparfaits de corps et d'esprit. Après l'âge prescrit, les sexes peuvent vivre ensemble ; mais, comme dans la république de Platon, aucun des enfonts qui proviendraient de ce commerce ne peut être conservé (1).
En discutant les avantages de la république proposée par Platon dans son Traité des lois^ Aristote remarque que cet auteur n'a pas donné assez d'attention à ce qui concerne la population. 11 l'accuse d'inconséquence d'avoir établi l'égalité dans les propriétés , et de n'avoir point limité le nombre des enfants. Il faut, dit-il avec raison, plus de précision dans les lois, partout où l'égalité de propriété est admise. Dans les gouvernements ordinaires, un accroissement de population n'a d'autre effet que de subdiviser la propriété du sol. Mais dans une république où l'égalité serait établie, les surnuméraires tomberaient dans un abandon absolu, parce que les terres, étant divisées en parties égales et en
(4) Aristote, de la Républ.^ Uv. YII, ch. xvi.
140 UVRB I. — CHAPITRE XIII.
quelque sorte élémentaires, ne seraient pas susceptibles d'un nouveau partage (1).
Cet auteur observe ensuite que, dans tous les cas, il faut que le nombre des enfants soit limité. En posant cette limite, on aura égard aux morts et aux causes de stérilité. Si on laisse chacun libre , comme c est Tusage général, d'avoir autant d*enfants qu'il veut, la pauvreté ne peut manquer de régner. Et ce fléau engendre le vice et la sédition. Ca raisons engagèrent Pheidon de Corintbe, l'un des plus anciens écrivains politiques, à proposer une loi directement contraire à celle de Platon. Il limita la population et n'égalisa pas les propriétés (2).
A propos de Phaléas de Chalcédoine, qui avait proposé Fégalité des fortunes comme une mesure salutaire, il s'élève encore contre les institutions de Platon, et dit que ceux qui veulent ainsi régler les fortunes doivent savoir qu'il faut en même temps régler le nombre des enCemts. Car, ajoute-t-il, si les enfants se multiplient au-delà des moyens qu'on a de pourvoir à leur entretien, la loi sera nécessairement enfreinte, et plusieurs familles passeront subitement de Topulence à la misère, révolution toujours dangereuse pour la tranquillité publique (3).
Aristote a donc vu nettement que la forte tendance de la race hur maine à s*accroitredoit, si Ton n'y met obstacle, renverser tout système fondé sur Tégalité de propriété. Et on ne peut opposer de meilleurs arguments à de tels systèmes, que la nécessité qu'ils entraînent d'user des moyens proposés par Aristote.
Une remarque subséquente, relative à Sparte, montre encore plus clairement qu'il entendait très-bien le principe de population. L'imprévoyance, qui dans cet Etat avait présidé aux lois de successions, y avait fait tomber les terres aux mains d*un petit nombre ; et il en était résulté un grand affaiblissement de population. Pour parer à cet inconvénient et remplacer les hommes que la guerre enlevait journellement, les rois, prédécesseurs de Lycurgue, avaient adopté l'usage de naturaliser des étrangers. Il aurait été mieux , selon Aristote , d'avoir augmenté le nombre des citoyens, en rapprochant un peu de l'égalité la répartition des terres. Mais la loi relative aux enfants était directement opposée à cette amélioration. Le législateur, voulant avoir beaucoup de citoyens, avait encouragé la procréation par tous les moyens possibles : un homme qui avait trois fils était exempt de la garde de nuit : celui qui en avait quatre était libéré de toute charge publique. Mais il est évident, observe
(4) Aristote, Républ., Hy. Il, eh. vu, édition de GilHes, p. 82. («) lidd., vol. U, b. Il, p. 87. — (3) Ibid,, vol. H, b. H, p. ÎM.
à propos AristotC) que la Daissance d'un grand nombre d'enfants, tant que la division des terres ne changeait point, ne pouvait avoir d'autre effet que d'augmenter la pauvreté (1).
Cet auteur semble avoir bien vu Terreur où, depuis Lycurgue, plusieurs autres législateurs sont tombés. Il parait avoir senti , qu'encourager la naissance des enfants, sans pourvoir à leur entretien, c'est obtenir un très-petit accroissement de population au prix d'un très-grand accroissement de misère et de souffrance.
Le l^islateur de Crète (2), aussi bien que Solon, Pheidon, Platon et Âristote, vit la nécessité de réprimer la population pour prévenir la pauvreté générale. 11 y a lieu de croire que l'opinion de ces hommes-la, et les lois faites en conséquence, eurent beaucoup d'influence. Et par là même il paraît que l'obstacle privatif, provenant du retard des mariages et d'autres causes, agit efficacement dans les Etats libres de la Grèce pour diminuer la population.
Quant à l'obstacle destructif, il suftit de jeter les yeux sur l'histoire de leurs guerres pour s'en faire une idée. Mais la peste se joignait à ce 6éau, du moins une fois à Athènes. Et Platon, comme nous l'avons vu» suppose que, dans sa république, les maladies pouvaient diminuer la population (3). Les guerres de ces peuples étaient non-seulement continuelles, mais sanglantes. Dans leurs petites armées, qui combattaient probablement corps à corps, il y avait bien plus de morts, en proportion, que dans les grandes armées modernes, dont souvent la plus grande partie demeure saine et sauve(4). De plus, comme tous lescitoyens de ces petites républiques libres étaient militaires , et servaient dans toutes les guerres qu'elles avaient à soutenir, on devait sentir vivement les pertes qu'elles occasionnaient ; et ces pertes devaient paraître difficiles à réparer.
' Les ravages de la guerre dans les petits États d'Italie , pendant les premiers efforts des Romains pour acquérir la prépondérance, semblent avoir été plus grands que dans les petits Etats de la Grèce. Wallace, dans sa Dissertation sur le nombre des hommes, dit «qu'en suivant attentivement l'histoire de l'Ilalie à cette époque, on s'étonne qu'on ait pu y lever tant de corps de troupes, qui firent la guerre sans interrup-
(1) Arislole, RépubL, liv. 11. ch, ik. — (2 Ibid., liv. H, eh. x. (3) Ibid., des lois, liv. V. — (4) Hume, Essai XI, p- A^i.
142 UVRE h — CHAMTRE XIV.
tioD« jusqu'au moment où Flttlie fut entièrement subjuguée (1). Ute- Live témoigne sa surprise de ce que les Éques et les Volsques, si souvent vaincus, se trouvaient toujours en état de tenir la campagne avec de nouvelles armées (2). Ces merveilles s^expliquent en supposant, comme il est probable, que les pertes constantes occasionnées par la guerre avaient fait naître Thabitude de n'assujettir presque le principe de population à aucune gène; et qu'en conséquence le nombre de jeunes gens qui arrivaient à l'âge de porter les armes était beaucoup plus grand, par rapport à la population totale, qu'il ne Test dans des Etats moins belliqueux. Cette rapide succession de jeunes gens fut, sans contredit, ce qui mit ces peuples en état de faire, ainsi que les Germains , succéder de nouvelles armées à leurs armées détruites, sans parattre jamais s'épuiser. f II y a pourtant lieu de croire que dans les premiers temps, la pratique de l'infanticide fut établie en Italie comme en Grèce. Une loi de Romulus défendait d'exposer les enfants avant l'âge de trois ans accomplis (3) ; ce qui prouve qu'auparavant on les exposait souvent dès la naissance. Mais on n'eut dès lors recours à cette pratique, que lorsque les pertes occasionnées par la guerre n'étaient pas suffisantes pour faire place à la génération nouvelle. Ainsi, quoiqu'elle puisse être considérée comme l'un des obstacles destructifs qui empêchaient la population de recevoir soa plein accroissement, on peut dire que, dans l'état des choses existant alors, elle contribua plus à la favoriser qu'à l'arrêter dans son progrès.
Chez les Romains, en particulier, qui, dès le commencement de la république, eurent à soutenir des guerres continuelles et sanglantes, cette espèce d'obstacle destructif dut agir avec une force prodigieuse. Mais cette cause, quelque active qu'on la suppose, n'aurait jamais produit, sans le concours de quelques autres causes plus actives encore, ce besoin d'hommes qui se fit sentir sous les empereurs, et qui engagea Auguste et Trajan à faire diverses lois pour encourager le mariage et les familles nombreuses.
Lorsque l'égalité de propriété, établie primitivement sur le territoire romain, eût été insensiblement détruite, et que les terres eurent été réparties à un petit nombre de grands propriétaires, les citoyens, privés par ce changement de leurs moyens de subsistance , n'eurent d'autre ressource à leur portée, pour s'empêcher de mourir de faim , que de vendre aux riches leur travail, comme cela se voit dans les Etats mo-
(i) Dissertation, p. 52, in-8«, Édinburg, 1765. — (2) Lit. VI eh. xii. (5) Dejuys d'Halicarnasse, lit. II, 15.
deroes. Mais cette ressource leur fut enlevée par un nombre prodigieux dlesclaves, qui« croissant avec le luxe, suffirent à tons les emplois de Tagricultnre et des arts. Dans de telles circonstances , loin de s'étonner que les citoyens libres devinssent moins nombreux, on a peine à comprendre qu*il en restât encore quelques-uns outre les propriétaires. Et véritablement , plusieurs n'existaient qu'à la faveur d'une coutume étrange que fit naître la situation forcée de cette société politique ; je parle de Fusage de distribuer aux pauvres citoyens de grandes provisions de blé en pur don. Sous Augdste, deux cent mille eurent part à ces largesses. Il est extrêmement probable qu'un très-grand nombre d'entr eux avaient peu d'autres ressources. On croit qu'on faisait ces distributions à tous ceux qui avaient atteint l'Age d'homme; mais il n'y en avait pas assez pour une famille» et il y en avait trop pour un indi^ vidu (1). Cela ne suffisait donc pas pour mettre les pauvres citoyens en. état de se multiplier. D'après la manière dont Pluiarque parle de Tusage d'exposer les enfants, tel qu'il était établi parmi les pauvres (2), il y a lieu de croire qu'on en faisait périr plusieurs, malgré les faveurs ac^ cordées aux pères de trois enfants (3). Le passage <m Tacite, en parlant des Germains, fait allusion à cette coutume romaine, paraît autoriser la même conclusion (4). Et véritablement pouvait-on attendre d'une telle loi, chez un peuple privé de toute autre ressource que de celles de la charité ; composé d'individus incapables de pourvoir à leurs propres besoins, et bien plus encore d'entretenir une femme et deux ou trois enfants? Si l'on eût envoyé hors du pays la moitié des esclaves et qu'en conséquence le peuple romain eût pu s'appliquer aux arts et à l'agricoUure, le nombre des citoyens se serait accru rapidement ; et cet encouragement eût été plus efficace que tous ceux que pouvaient offrir les lois.
11 se peut que les droits accordés aux pères de trois enfants (5), et
(i) Hume, Essai XI, p. 488. — (2) Plut., De ramour des parents pour leurs enfants. — (3) Jus trium liberorum,
(4) De moribus Germanorum, 19. On voit à quel point les lois faites pour encourager le mariage et le nombre (Tenfants étaient méprisées, par un discours de Minutius Félix dans son dialogue d'Octave, ch. 30. Fos enim video procreatos, liheroê nuncferis et avUms expomere^ numc adstrcmgulatos misero mortis génère eUdere ; sunt quœ in ipsis visceribus, medicaminibus epoUs, originem futuri hominis extinguant, et parricidium faciant antequam pariant.
Ce crime était si commun à Rome, que Pline même entreprend de le justifier : Quoniam aliquarum fecundUas plena Uberis taU venia indiget» Lib. XXIX, ch. IV. {M.)
(5) Jus trium liberorum.
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quelques autres lois pareilles, aient eu quelques petits efiets parmi les classes supérieures de citoyens romains; et yéritablement la nature même de ces lois, consistant presque toutes en privilèges, semble indiquer qu'elles furent principalement faites pour ces classes-là. Mais des habitudes vicieuses de tout genre, propres à prévenir l'accroissement de la population (1), paraissent avoir été tellement dominantes à celte époque, qu'aucune loi n'a dû suffire à les corriger. Montesquieu observe avec raison « que la corruption des mœurs détruisit la censure, étaUie elle-même pour détruire la corruption des mœurs; mais, ajoute-t-il, lorsque cettecorruption devient générale, la censure n*a plus de force (2;.i> Trente-quatre ans après la promulgation de la loi d'Auguste sur le mariage, les chevaliers romains demandèrent qu'elle fut révoquée. En taisant le recensement des mariés et des non-mariés, on vit que ceux-ci étaient de beaucoup les plus nombreux ; preuve frappante de l'inefficacité de la loi (3).
En pinceurs pays, les habitudes vicieuses qui préviennent Taccroissèment de h population paraissent moins la cause, que Teffet de la rareté des mariages. Mais à Rome, la dépravation des mœurs semble avoir agi directement pour prévenir le mariage, du moins dans les classes supérieures. On ne peut lire le discours tenu par Métellus Numidicus dans sa censure, sans éprouver un sentiment d*indignation et de dégoût, a Si nous pouvions n'avoir point de femmes, disait ce ma* gistrat, aucun de nous ne resterait chargé d'un fardeau si incommode. Mais puisque tel est l'ordre de la nature, qu'avec elles on ne peut pas vivre commodément, et que sans elles on ne peut point vivre du tout, songeons plutôt à ce qui fait notre salut permanent, qu'à un OHirt plaisir (4). v>
Des lois positives pour encourager le mariage et la population, por^ tées au moment où le besoin se fait sentir, et qui ne sont pas secondées, comme en Chine et ailleurs, par l'influence de la religion, répondent rarement au but pour lequel on les fait, et trahissent par conséquent l'ignorance du législateur. Mais le besoin apparent de ces lois indique presque toujours une grande dépravation morale et politique; et dans les pays où on en presse l'exécution, on peut être persuadé qu'indépendamment des habitudes vicieuses qui j sont dominantes, U y a des ins-
(1) Sed jacet aurato tjx ulla puerpera leclo,
Tanlum artes hujus, laolum medicamina possunt, Quee stériles facil, atque homines in ventre necandos Gonducit. (Jiwenal, sat. VI, 593.)
(2) EsprU des lois, li v. XXUI, ch. xxu — (3) Ifrid. — (4) Aulu-Gelle, liv. I, eh. vi.
tUatîoDs poUtiqiiee défevoraUes au travail et à rindastrie, et par là même à la population.
Par cette raison, je pense, avec Wallace (1) que Hume s'est trompé, quand il a cru que l'univers soumis aux Romains ne fut jamais plus peuplé que pendant la longue paix dont il jouit sous Trajan et les AntonÎDS (2). On sait fort bien que les guerres ne dépeuplent pas beaucoup un pays où le travail et Tindustrie continuent d'être en vigueur, et que la paix ne peut accroître la population d'un peuple qui ne sait où trouver des moyens de subsistance. Le renouvellement des lois relatives au mariage, sous le règne de Trajan, est un indice de la contmuation des habitudes vicieuses et de la langueur de l'industrie; elles semblent donc absolument incompatibles avec la supposition d'un accroissement de population considérable.
On dira peut-être que la grande quantité d'esclaves compensait le petit nombre de citoyens romains ; mais il parait que le travail de ces esclaves n'était pas dirigé vers l'agriculture avec assez de force pour avoir pu suffire à l'entretien d'une très-grande population. Quel que pût être l'état des autres provinces, on reconnaît généralement qu'en Italie Tagriculture tomba dans la décadence; la pernicieuse coutume d'y importer des blés en grande quantité, pour les distribuer au peuple, porta une atteinte à cet art dont il se ressentit toujours. Hume remarque que «lorsque les auteurs romains se plaignent de ce que ritalie, qui une fois exportait du blé, était devenue de leur temps dépendante des provinces pour ce premier des aliments, ils n'attri*hn&cki jamais ce changement à un accroissement de population, mais à l'abandon du labourage et de l'agriculture (3). » U dit encore ailleurs : «Tous les anciens attestent qull y avait une perpétuelle affluence d'esclaves en Italie, où on les envoyait des provinces les plus éloignées; en particulier de la Syrie, de la Cilicie, de la Cappadoce, de TAsie-Mineure, de la Tbrace et de l'Egypte. Et cependant le nombre des habitants de l'Italie n'augmentait pas; et les auteurs du temps se plaignent sans cesse de la décadence de Tagriculture et de l'industrie (4). U n'est pas probable que la paix, sous Trajan et les Antonins, ait pu agir sur les habitudes du peuple, au point de changer tout à fait cet ordre de choses.
On peut observer à ce propos, que cette afQuence continuelle d'esclaves est la plus forte preuve que l'on puisse alléguer, pour montrer
(i) Dissertation, Appendice, p. 247. — (2) Essai, XI, p. 505. (5) ïàid., p. 504. — (4) Ibid,, p. 453.
"ir ÉDITIOR. I^>
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que resdavage est défavorable -à la propagation de Tespèce. Le besoin de celte affluence est une réfutation suffisante de Tobservation de Wallaoe« qui prétend que, chez les anciens, les esclaves contribuaient plus à accroître la population^ que ne font chez les peuples modernes les classes inférieures du peuple (1). Il est certain, comme le dit cet auteur, que tous nos manouvriers ne se marient pas, cpi^un grand nombre de leurs enfants meurent ou deviennent malades et inutiles, par la misère et la négligence de leurs parents (2) ; mais, malgré tant d^obstacles, je ne sais si Ton pourrait citer un seul cas où les classes inférieures, laissées libres, n'aient pas peuplé autant que le permettait la demande que Ton faisait de leur travail.
Pour bien compr^odre les obstacles à la population qui sont propres à l'esclavage, et qui forcent à recruter sans cesse ceux qui y sont soumis, il fout user de la comparaison qu'emploient Wallace et Hume ; Tun, pour montrer qu'il est de l'intérêt du mattre de prendre soin de ses esclaves et d'élever leurs enfants (3) ; Tautre, pour prouver que le maître a plus souvent intérêt à empêcher ses esclaves d'avoir des enfants, qu'à les y encourager (4). Si l'opinion de Wallace était fondée, les esclaves auraient dsément maintenu leur nombre par la seule naissance des enfonts. Mais il est bien connu qu'ils ne le maintinrent pas par ce moyen. Ainsi l'opinion de Hume doit être vraie, «cil en coûterait sans doute beaucoup plus pour élever un enfont à Londres, jusqu'à ce qu'on pût jouir de son service, que d'acheter un jeune homme d'âge pareU, pr» en Ecosse ou en Irlande, élevé dans une pauvre métairie, couvert de haillons, et nourri de gruau d'avoine et de pommes de terre. Les maîtres furent donc disposés, dans les pays riches et populeux, à décourager les femm^ esclaves à devenir mères, à prévenir leur grossesse ou leur accouchement, ou enfin à détruire leur ftmi (5). rt Wallace convient que le nombre des esclaves mâles surpassait beaucoup odui des femmes esclaves (6) ; circonstance qui a dû s'opposer encore à leur multiplication. Il parait donc que l'obstacle privatif a agi avec plus de force à Rome qu'en Grèce, pour diminuer la population des esclaves. Gomme ils étaient d'aillenrs traités durmient, peut-être mal àpurris, enfermés quelquefois en grand nombve dans des prisons ou maisons de travail et de correction (7) étroites et malsaines, il y a lieu de croire que l'obstacle destructif, provenant des maladies, agissait aussi avec force,
(1) Dissertation sur le nombre des hommes,% 91. — (2) Ibid.^ p. 88.
(3) Ibid,, p. 89. — (4). Hume, Essai, XI, p. 433. — (3) Ibid.
(6) Dissertation, Appendice, p. 182. — (7) Ergastula. Hume, Essai, Xf . p. 430r
OBSTACLES A LA POTOLATION CMSL LBS RONALNS. 147
ei que les épidémies causaient bien plus de ravages parmi les esclai^es que dans les autres classes de la société.
Ce n'est pas assez toutefois d'établir que TesdaYage est d^avorable à la propagation de Tespèûe dans les lieux où il est établi, pour prononcer sur la population absolue de ces lieux-là, ou pour décider la question plus compliquée de la population ancienne et moderne. On sait fort bien qi;i& certaines contrées peuvent fournir constamment des rs* crues d'esclaves, sans que leur population en soufifre. Si ces recrues étaient importées chez h. nation qui les reçoit, euctement en proportion de la demande de travail, la question relative à la population de cette nation-là se résoudrait précisément comme elle se résout lorsquHl s'agit des nations modernes; car eetle population se réglerait sur le nombre d*individus que peut employer et nourrir une telle nation. Ainai, dans les pays où 1 esclave^ domestique est établi, comme dans les autres, si Ton prend une étendue de territoire suffisante pour que l'importation et l'exportation soient comprises dans nos calculs, <m peut poser en priAcipe^ sous la réserve des petites variations dépen^ dant du luxe et des habitudes de frugalité, que la population est toujours proportionnée à la quantité de nourriture que l'on fait produire à la terre. Aucune cause physique ou morale , à moins qu'elle n'agisse avec une extrême violence et d'une manière inusitée (1), ne peut av'dt' sur la population im effet considérable et permanent, m ce n*esl par son influence sur la production et la distribution des moyens de subsistance.
C'est à quoi Ton n'a pas lait assez d'attention, en traitant la questitm de la population des nations anciennes et modernes. De part et d'autre on a lait valoir des causes physiques et morales, dont on ne pouvait tirer aucune ooaiséquence en faveur de Tune ou de l'autre q>inioD. On semble avdr oublié aussi, dans toute cette discussioD, que plus un pays est actuellement peuplé et productif» moins il est probable que sa population s acQro^4 En sorte que. les obstacles à cet accroissement y sont nécaseiliremeiitflus nombreux ou plus énergiques qu'ailleurs^ Ce sont ces obstacles qui y maintiennent la population dans un état sta-
(i ) La gcande ioçalubriié de Batavia, peut-éire encore la pesie qui règne en (faihtres conlrées, peuTent élre considérées comme des causes physiques qui agisseat avec une extrême violence. L'altachement extraordinaire des Romains à l'habitude d'un célibat vicieux, et le mélange confus des sexes à Otahiti, peuvent élre considérés comme des causes morales de même nature. Ces cas sioguliers, et quelques autres pent-écre qn'on pourrait citer, obligent de modifier, comme je Tai fait, la proposition générale du texte. (M.)
tionnaire, ou très-lentement progressif. Il suit de là que la découverte de plusieurs obstacles de cette nature, soit chez les nations anciennes, soit chez les modernes, ne prouve rien contre la grandeur de leur population. Par conséquent, la petite vérole et les autres maladies inconnues aux anciens, qui font aujourd'hui beaucoup de ravages, ne peuvent en aucune façon servir à prouver Finfériorité de la population moderne. On voit cependant que Hume (1) et Wallace (2) donnaient beaucoup de poids à cet argument.
Ds ont commis la même erreur à Fégard des causes morales. Wallace allègue les encouragements directs donnés au mariage chez les anciens, comme une des causes principales de la plus grande population de Panden monde (3). Cependant le besoin de lois positives pour encourager le mariage indique plutôt un défaut qu'un excès de population. A Sparte, en particulier» il parait, par un passage d'Aristote cité au chapitre précédent, que les lois pour encourager le mariage , sur lesquelles Wallace insiste plus que sur d'autres, furent faites expressément dans le but de porter remède à ce mal. Dans un pays très-peuplé, jamais un législateur ne songerait à promulguer des lois destinées à encourager d'une manière directe le mariage et la multiplication des enfants. En examinant les autres aliments de Wallace, on ne leur trouvera pas plus de force.
Quelques-unes'des causes indiquées par Hume ne sont pas plus satisfaisantes, et fourniraient plutôt quelques arguments contre lui. Le nombre des laquais, des femmes de chambre, et des autres personnes, qui, chez les nations modernes, vivent dans le célibat, lui parait fournir un argument contre la population supérieure de ces nations-là (4). Mais si Ton doit tirer quelque conséquence de ce fait, c'est bien plutôt le contraire de celle que Pauteur en tire. Quand la difficulté d'élever une famille est si grande, que plusieurs personnes des deux sexes renoncent au mariage, il est naturel de supposer que la population est stationnaire; mais on ne peut point en inférer qu'elle n'est pas grande, en parlant d'une manière absolue. En effet, la difficulté d'élever une famille peut provenir précisément de cette circonstance que la population absolue est très-grande, et qu'en conséquence tous les canaux de subsistance sont obstrués : quoiqu'il puisse bien arriver aussi que cette même difficulté se fasse sentir dans un pays faiblement peuplé, qui se trouve également réduit à l'état stationnaire. Le rapport du nombre des
(1) Essai, XI, p. 4Î5. — (2) Dissertation, p. ÔO. — (3) /Wd., p. 95. (4) Essaiy Xr.
célibataires au nombre total des habitants est une espèce dMndice par lequel on peut juger si la population est stationnaire, progressive ou rétrograde ; mais ce rapport ne fournit aucune lumière sur Tétat absolu de la population. Et même sous le premier aspect, cet indice peut être trompeur. Dans quelques pays méridionaux, on se marie en général de bonne heure ; on voit peu de filles célibataires, et cependant non-seulement la population est faible, mais elle ne croit pas. C'est qu*en ce cas TeCfet de Tobstacle privatif est suppléé par la grande énergie de l'obstacle destructif. La somme de tous les obstacles qu'on peut ranger sous ces deux chefs est sans contre dit la cause immédiate qui réprime la population. Mais, en aucun pays, on ne peut espérer d'obtenir exactement cette somme. Et Testimation de deux ou trois obstacles isolés ne donne aucune conclusion, parce qu*ii arrive souvent que Texcès d'action d'nn obstacle est balancé par le défaut d'action de quelque autre. Les causes qui aSectent le nombre des naissances ou des morts affectent ou n^affectent pas la population moyenne, selon les circonstances. Mais les causes qui aSectent la production et la distribution des moyens de subsistance affectent nécessairement la population. C'est donc uniquement ces causes qui peuvent nous donner à cet égard des résultats assurés, dans les cas où l'on n'a pas recours à un exact dénombrement.
Tous les obstacles à la population, qui ont été pris en considération dans ce tableau rapide de la société, peuvent manifestement se ranger sous les chefs suivants, la contrainte morale (1), le vice et le malheur.
L'obstacle privatif, que j'ai désigné par le mot de contrainte morale, a pu agir sans doute, et il serait téméraire d'affirmer qu'il n'a point eu
(i) Ce mot est pris ici dans une acception un peu générale et comprend, à ce qu'il semble, la contrainte de pure prudence, c'est-à-dire celle qui n'est pas accompagnée d'une rigoureuse chasteté, et qui est par conséquent mêlée de vice, sans être elle-même vicieuse. {G. et P. P.)
(Test là le sens que le public attache aux mots : contrainte morale. C'est celte signification que l'on a reprochée à Malthus ; mais rien ne prouve d'abord, que l'illustre écrivain ait entendu le mot comme semble l'indiquer la note de MM. les traducteurs. Au contraire, on a dû remarquer qu'il a affecté de dire jusqu'à présent contrainte morale et vertueuse. En second lieu, il n'esl pas encore prouvé que celte variété d'abstinence qui prévient la misère, sans méconnaître les lois de la physiologie soit immorale.
Celle dernière phrase a été l'objet d'une critique fort vive de la part de M.Proudhon, dans ses Contradictions économiques, Voyez ce qui en est dit dans une note finale consacrée aux allaques rérentes dont Malthus a été l'objet. (Jph, G,)
i50 LIVRE 1. — CHAPITRE XIV.
de part à Feffet général de contenir le principe de population : mais il faut convenir qu'il parait avoir agi faiblement en comparaison des autres obstacles (1). Entre ceux-ci, les obstacles privatifs qui appartien*nent au vice ont eu un efifet considérable chez les anciens Romains peu* dant les derniers temps de leur existence, et chez quelques autres peuples. Cependant Taction des obstacles de cette espèce paraît avoir été moindre que celle des obstacles destructifs. Le principe de population semble donc s'être déployé avec beaucoup de force, et le superflu de production qui en est résulté a été détruit par des causes violentes. Au nombre de ces causes, il faut d'abord compter la guerre, qui domine sur toutes les autres et se présente sous un aspect plus frappant. Immédiatement après viennent la famine et les maladies funestes. Dans la plupart des contrées que nous avons parcourues, la population semble s*être rarement réglée avec précision sur le taux moyen et permanent des subsistances. En général on la voit exécuter des oscillaticms entre deux point extrêmes. En conséquence, les oscillations entre la disette et l'abondance ont paru très-fortement marquées ; et c'est aussi ce que nous avions lieu d'attendre en faisant le tableau de l'état des nations les moins avancées dans la civilisation.
(i) Il faut excepter le Tibet où il parait que raction de la contrainte morale, même dans le sens rigoureux de ce mot, est considérable. Yoyer. le chap. XI. (G. et P. P.)