AVANT-PROPOS
IHJUSTES KSPROCHBS ADRESSÉS À MALTH€S. — SON PASSAGE LE PLUS CRITIQUÉ. — ■ONSTRU08ITÉS DONT IL n'eST PAS SOLIDAIRE : MARCUS , ETC. — REMÈDES PROPOSÉS CONTRE l'bXCÈS DE LA POPULATION PAR LES ÉCOLES SOCIALISTES : FOURIER, MM. P. LEROUX, PROUDHON, ETC. — THÉORIES DE MM. LOUDON ET DOURLBDAT. — APPRÉQATION DE MM. RLANQUI ET DE YILLENEUYE-BARGEMONT, HISTORIBNS DE l'économie POLITIQUE.— DOCTRINE DEM. CARET. — CRITIQUE DE FRÉDÉRIC BASTUT.
VEssai sur le principe de population de Malthus comprend cinq divisions.
Dans les deux premiers livres, Tauteur expose comment ont a^ les obstacles qui ont empêché l'accroissement de la population chez les peuples anciens et modernes ; cette première partie de son ouvrage est un excellent travail de statistique et d'histoire. Malthus y est remarquable par rétendue de ses vues, par la facilité avec laquelle il discute les documents numériques qu'il a eus à sa disposition, par la clarté des conséquences qu'il en déduit, par la portée des problèmes qu'il pose aux statisticiens modernes, et par la nouveauté des aperçus qu'il ouvre aux historiens.
Dans le troisième livre, Malthus examine, au point de vue de leur influence sur le principe de population comme obstacles ou remèdes à la Misère, les diverses théories sociales déjà proposées de son temps et fort analogues à celles que nous avons vues surgir depuis, ainsr que divers systèmes économiques touchant Tagriculture et le commerce des grains. Dans le quatrième livre, il expose son opinion sur la Contrainte morale^ la (Siarité, la Taxe des pauvres; il analyse et combat divers plans pour améliorer le sort de ces derniers. — Dans un appendice, il résume ses idées, réfute de nouvelles objections et de nouvelles théories, notamment celle du Droit des pauvres à être nourris ; et il établit que la doctrine de la contrainte morale, loin de contredire les lois de la nature, tend à obtenir une population saine et vigoureuse, et un accroissement qui n'entraîne pas le Vice et la Misère.
n est imposable de ne pas recourir à l'ouvrage de Malthus lorsqu'on veut étudier sérieusement les principaux éléments de solution pour les nombreuses questions auxquelles donnent lieu le principe de Population et le vaste problème de la Misère, ou, ce qui revient au même, le problème de l'amélioration physique et morale de la classe de citoyens la plus nombreuse et la plus pauvre. Or, c'est ce qu'ont négligé de faire jus-
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qu'ici, nous ne craignons pas de ie dire^ ia plupart de ceux qui ont abordé ces sujets délicats dans la presse, à la tribune, dans la chaire évangélique ou dans l'administration.
Il y a plus ; non-seulement Halthus n'est pas connu, non-seulement il est ignoré , mais on est parvenu à créer dans l'opinion publique un Mahhus qui n'a jamais existé, un Halthus fantastique, auquel on attribue les plus étranges propositions et auquel on adresse bien gratuitement de durs reproches ou de véhémentes imprécations.
Il faut attribuer ce singulier phénomène à diverses causes et notanmient à celles-ci : la plupart de ceux qui ont parlé de Halthus en ont parlé sans le connaître ; ils ont ainsi causé à son égard la plus déplorable confusion ; ils lui ont supposé des idées qu'il n*a jamais eues ; ils ont fait du philanthrope, préoccupé du sort des pauvres, un théoricien favorable à Taristocralie; ils ont exagéré ce qu'il a dit, et ont été même jusqu'à le rendre responsable de sentiments et d'erreurs appartenant à ses propres adversaires, ou bien encore, de propositions absurdes mises en avant par des esprits maladifs. •— D'autres n'ont lu que Godwin , et c'est d'après les citations plus ou moins incomplètes qu'il a faites de la seconde édition de Halthus, qu'ils ont parlé à leur tour de la doctrine de Y Essai sur le principe de population, sans tenir compte des réflexions qui ont amené ces passages si amèrement critiqués. — D'autres, n'ayant point assez réfléchi sur la question du droit à l'assistance et au travail, agitée dans les premières assemblées de la France et ravivée dans ces derniers temps par les écoles socialistes , ont fait chorus avec ses adversaires , sauf plus tard , lorsqu'ils ont pu comprendre la portée de ces prétendus droits, à se ranger derrière ses propres arguments, tout en le sacrifiant à l'opinion égarée •. — Enfin, il faut Tavouer, Halthus est lui-même un peu cause de ce qui lui est arrivé ; car les diverses parties de son livre ne sont pas logiquement fondues; ses raisons éparses ne se présentent point en faisceau, et n'appuient point assez méthodiquement le principe ; son style, en outre, n'a rien de saisissant, et bien, certainement, les grandes vérités qu'il a exposées sur la population se seraient vulgarisées hien davantage s'il eût écrit comme Rousseau ou H. Lamennais, ou bien encore avec cette vivacité de pamphlétaire qu'on trouve chez Godwin et chez H. Proudhon.
Deux passages de l'édition de 1803 rapportés par Godwin ont surtout excité la verve de ce dernier et défrayé tous ceux qui ont marché sur les traces de ses critiques. Voici le plus répété et le plus connu.
(f Un homme qui naît dans un monde déjà occupé , si sa famille ne peut plus le nourrir, ou si la société ne peut utiliser son travail, n'a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture, et il est réellement de trop sur la terre.— Au grand banquet de la nature, il n'y a point de couvert mis pour lui.— La nature lui commande de s'en aller, et elle ne tarde pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. »
* Voyez ce que disait, il y a quinze ans, Charles Comte, p. xxii ei xxxiii.
AVANT-PROPOS. ix
La première phrase nie simplement le droit au travail et à Tassistanoe. Ce n'est pas celle qu'on a le plus critiquée.
La seconde est une figure de rhétorique assez prétentieuse et assez inutile, puisque l'idée qu'elle renferme, se retrouve dans la troisième; et celle-ci n'était, il faut l'avouer, ni exacte ni conforme (Tailleurs à la pensée de l'excellent Halthus.
Halthus ne voulait pas dire à celui qui n'a pas de famille capable de le nourrir, ou dont le travail ne peut être utilisé par la société, de s'en aller ; mais lui affirmer de la manière la plus positive, la plus péremptoire, la plus franche et la plus vraie, qu'il n'a rien à attendre si ce n'est du bon cœur de ses semblables, envers lesquels il n'a aucun droit à faire valoir, desquels il n'a rien à exiger, sous peine de dissolution sociale *. 11 voulait dire aux pères de famille et à tous ceux qui coopèrent à la multipli- * cation des hommes, que la charité a des limites très-restreintes, et que la misère et les souffrances ne tardent pas à abréger les jours de ceux dont la société ne peut acheter les services.
Nous ne voulons pas dire que cette assertion ne soit vraiment pénible ; et qu*elle ne doive même étonner ceux qui n'ont jamais réfléchi à cette grave question ou qui ont vécu dans Tillusion que, moyennant l'émigration, la culture des terres incultes, la vulgarisation de la pomme de terre, l'usage des soupes économiques ou tout autre moyen de banale philanthropie, ou de crédule politique, on pouvait ne pas s'inquiéter de la multiplication des misérables. Mais ce qu'il faut bien reconnaître , c'est que si ce qu'on vient de lire est eflûrayant, Halthus ne l'invente, ni ne le conseille ; il le constate seulement et en avertit le père de famille et ceux qui coopèrent à la multiplication des hommes, hors des proportions avec les moyens de travail.
C'est la nature, et non Halthus, qui a mis un précipice sous les pas de Thumanité; et pourtant c'est ce pauvre savant que Ton rend responsable ; comme s'il fallait punir une sentinelle de son cri d'alaime et des avis qu'elle donne pour éviter le danger.
Mais, dit-on, il n'y a pas de précipice à éviter et Malthus affirme une erreur. Ici le reproche change d'aspect, et notre philosophe n'est plus qu'un visionnaire. Hélas ! nous le voudrions bien ; mais l'expérience de tous les jours nous confirme que malheureusement Malthus a bien observé ; et que les hommes doivent faire appel, comme le dit M. Rossi (p. lu), à un travail incessant, à une haute moralité, à une inébranlable prudence, pour ne pas tomber dans les maux sur lesquels le philosophe anglais a appelé l'attention de son siècle.
Nous avons voulu reproduire ce passage parce qu'il a un intérêt scientifique et historique, et parce qu'on a dit que Halthus avait reculé devant son œuvre. Halthus s'est si peu démenti, qu'il reproduit la même pensée dans un autre passage de sa dernière édition (v. p. 51 6), à propos de la liberté
* Ce sujet a été traité dans le couraiH du livre. — Voy. Ls droii au travaH à tAssemblée nationale; recueU d9 âiscaun, etc. Paris, chez Guillaumin, 1 vol. lD-8^ 1848.
X AYABrr^PEOPOs.
qu'il v$|it laisser au père de famille, h ses risques et périls. C'est la même proposition fondamentale, moins ses malheureuses figures de rhétorique tant reprochées. Ce sur quoi Malthus s'est toujours montré de fort bonne composition c'est la forme de ses écrits*, mais sans se laisser en rien détourner, pas même par Tinjure, de ce qu'il a cru être la vérité ^ car son calme, son sang-froid, son aménité à l'égard d'adversaires qui étaient loin de le payer de retour, sont vraiment remarquables.
Après le reproche de dureté est venu celui d'immoralité, relativement à la contrainte morale. Nous ne nous arrêterons pas ici sur ce siyet, nous bornant à renvoyer aux divers passages du livre où il est traité de cette question délicate, et à la belle introduction de H. Rossi qui a réduit ce genre d'attaque à sa juste valeur.
Enfin, la critique s'est vivement exercée contre les deux propositions qui sont en tête du livre et relatives, l'une à l'accroissement des subsistances, et l'autre à l'accroissement plus rapide de la population. Il ejst bien certain qu'en théorie et en fait cette critique a eu tort, et nous renvoyons encore à M. Rossi, aux notes finales des traducteurs, et à une note que nous avons ajoutée nous-même sur les recensements des Etats-Unis, point de départ des assertions de Malthus.
On a rendu Malthus responsable de quelques monstruosités écrites au sujet du principe de population. A cela, il n'y a rien à répondre si ce n'est qu'on calomnie à la fois son cœur et sa raison. Que le lecteur en juge.
Un écrivain allemand, M. Weinhold, conseiller de régence en Saxe, proposait, comme remède à l'excès de population, le moyen employé par l'Eglise pour obtenir certaines voix et par les Turcs pour donner de fidèles gardiens à la vertu de leurs femmes *.
Un autre écrivain, Anglais d'une haute célébrité, au dire de M. Rossi, et dont nous n'osons citer le nom puisqu'il n'a pas voulu le dire lui-même, a proposé, dans une publication sous le pseudonyme de Marcus, de prévenir l'excès dépopulation en soumettant les nouveau-nés à une asphyxie sans douleur (painkss extinction), au moyen de je ne sais quel procédé à l'acide carbonique. Cet écrit était-il l'oeuvre d'une intelligence égarée en ce point? avait-il pour but de caricaturer le livre de Malthus? C'est ce qu'il nous serait diflicile de dire ; car le ton et la forme en sont sérieux. Quoi qu'il en soit, les détracteurs de Malthus s'en sont emparés et ont de nouveau, à la feveur de l'analogie des deux noms, jeté de la confusion sur les doctrines de l'auteur de V Essai du principe de population , auquel les ignorants ont attribué la parodie de Marcus '.
* Voir sa déclaration, p. 683.
* D$ V^xcès de population dans V Europe centrale. Halle, 18S7.
' Cel écrit n*a pas été traduit en français. M. Godefroy Cavaignac en a doiuié une