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CHAPITRE PREMIER.— des systèmes d'égalhé (i) : Wallacb; — Gondorcet

En contemplant, comme nous venons de le faire, Tétat passé et présent du genre humain, sous un point de vue relatif à notre sujétion ne peut s'empécber d*étre surpris que les écrivains qui ont traité de la per* fectibilité de Thomme ou de Pétat social, et qui ont pris en considéra* lion la force du principe de population» n'aient donné à ses effets qu'une attention légère, et se soient accordés à envisager les maux qu'il entraine comme placés à une distance presque infinie. M. Wailace même (2), à qui Targument tiré de ces maux paraissait assez fort pour renverser son système d'égalité, semble n'avoir pas cru qu'il pût nattre aucune difficulté de celte source, jusqu'à ce que la terre entière fût cultivée comme un jardin, et qu'il devînt en conséquence impossible de rien ajouter à ses produits. Si tel était l'état des choses, et si, sous d'autres rapports, un beau système d'égalité était susceptible d'être réalisé, je ne pense pas que la perspective d'une difficulté si éloignée dût refroidir notre zèle pour Texécution d'un plan utile. On pourrait, sans témérité, confier aux soins de la Providence le remède à des maux placés à une si grande distance de nous. Mais le fait est, si ce qui précède a quelque vérité, que le danger dont il s'agit n'est pas éloigné, qu'il est au contraire prochain et imminent. A toute époque, pendant que la culture

(1 ) La pensée générale de Mallhus eûl été mieux exprimée par le mol Cùmmunauté. Il ne s*agit pas, en effet, de régalilé des citoyens devant les lois du pays; mais des systèmes d'égalité de condition et de fortune. {Jph. G,)

(2) Wailace, Dissertation on population... Cet ouvrage a été traduit en français, sous le titre : Dissertation historique et politique sur la population des anciens temps comparée à celle du tkJ/r^, dans laquelle on prouve qu'elle a été plus grande autrefois que de nos jours. Traduit par M. E. ; i vol. in-8% i769. On y trouve des renseignements sur les dépenses domestiques des anciens. [Jph, G.)

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fait OU fera des progrès, depuis le moment présent jusqu'au temps où la terre sera changée en un vaste jardin, si Tégalité était établie, le manque de nourriture ne cesserait point de se faire sentir parmi les hommes. En vain chaque année les produits iraient en croissant : la population croîtrait selon une progression beaucoup plus rapide^ et il faudrait bien que l'excès en fût réprimé par l'action constante ou périodique de la contrainte morale, du vice ou du malheur.

L'ouvrage de Gondorcet, intitulé Esquisse d'un tableau historique des progrès de C esprit humain (1), a été composé, dit-on, sous le poids de la proscription à laquelle l'auteur a finalement succombé. Si cet écrivain n était point animé de Tespérance de voir son ouvrage connu et publié de son vivant^ s'il ne se flattait point par là d'intéresser la France en sa faveur, c'est un exemple remarquable de rattachement qu'un homme peut vouer à des principes démentis par l'expérience de chaque jour, et dont il est lui-même la victime. La dégradation de l'esprit humain, au milieu d'une nation célèbre par ses lumières; les passions furieuses qui l'avaient opérée; la crainte, la cruauté, la malice, la vengeance, Fambition, la rage, la démence; des excès dont un peuple sauvage aurait rougi : ces excès, ces passions, cet abaissement, durent ébranler sans doute le système que l'auteur avait adopté sur les progrès constants, nécessaires, inévitables, de l'esprit humain ; et rien que la plus ferme conviction de la bonté de ses principes n'a pu le mettre en état de résister à l'impression que faisaient sans doute sur lui des apparences si défavorables à ses opinions.

Cet ouvrage posthume n'est que l'esquisse d'un plus grand, qu'il souhaitait de voir entreprendre. Il manque donc nécessairement des développements et des applications qui sont indispensables pour rétablissement complet d'une nouvelle théorie. Mais il suffit d'un très-petit nombre d'observations pour faire voir combien cette théorie est fausse, dès qu'on veut l'appliquer aux objets réels et non à un état de choses purement imaginaire.

Dans la dernière partie de son ouvrage, Gondorcet traite des progrès futurs de l'homme vers la perfection. 11 dit qu'en comparant chez les différentes nations civilisées de l'Europe la population à l'étendue de leur territoire, et en considérant quels sont chez elles l'état de la culture

(i) Ce iravail forme le VIU« volume des Œuvres complètes de Gondorcet^ publiées en 1804 par Garai et Cabanis. Dans un dernier fragment sur VMlantidetCei homme de bien, guidé par le secret pressentiment des rigueurs de sa desUnée, se hâta de formuler un projet d'établissement d'une société perpétuelle pour le progrès des sciences {Jphé G.)

DES SYSTÈMES D'ÉGVLITÉ. di9

eldeTindustrie, la diyision du travail, et les moyens de subsistance, on s'assure qu'il serait impossible de conserver ces mêmes moyens de subsistance et par conséquent la même population, sans un grand nombre d'individus qui n'ont que leur industrie pour pourvoir à leurs besoins.

Il reconnaît donc la nécessité de cette classe d'bommes. Et bientôt, remarquant combien est précaire le revenu de tant de familles, qui dépendent entièrement pour leur subsistance de la vie et de la santé de leur chef, il dit avec raison (1) : « 11 existe donc une cause nécessaire d'inégalité, de dépendance, et même de misère, qui menace sans cesse la classe la plus nombreuse et la plus active de nos sociétés. » La difGcultc est réelle et bien présentée ; mais la manière dont Tauteur la résout paraîtra, je crois, peu satisfaisante.

En appliquant à ce cas les calculs sur la probabilité de vie et sur rintérét de l'argent, il propose d'établir on fonds qui assure aux vieillards une assistance, provenant en partie de leurs propres épargnes, et en partie des épargnes d'individus morts avant d'avoir pu recueillir le fruit de leurs sacriGces« Le même fonds , ou un fonds analogue, serait destiné à assister les veuves et les orphelins, et à fournir un capital à ceux de ces derniers qui seraient en âge de fonder une nouvelle famille, de manière à les mettre en état de développer leurs talents et d'exercer leur industrie. Ces établissements, dit-il, devraient être faits au nom et sous la protection de la société. 11 va plus loin, et soutient que, par une juste application des calculs connus , on pourrait trouver le moyen de maintenir une égalité plus complète, en faisant en sorte que le crédit ne fût point un privilège exclusif de la fortune, en lui donnant toutefois une base également solide, et en rendant les progrès de l'industrie et l'activité du commerce moins dépendants des grands capitalistes.

De tels établissements et de tels calculs peuvent promettre beaucoup sur le papier ; mais appliqués à la vie réelle, ils paraissent vains et puérils. Condorcet convient qu'il est indi8[)ensable que, dans tout Etat, il y ait une classe d'hommes qui vivent uniquement de leur travail. Quelle raison le lui persuade, et l'oblige à cet aveu ? On n'en peut imaginer qu'une seule. 11 sentait que, pour suffire à l'entretien d'une population nombreuse, il fallait une quantité de travail que rien ne pouvait faire entreprendre, si ce n'est l'aiguillon de la nécessité. Mais si des établis-

(1) Pour épargner le temps et éviter de longues citations, je donnerai la substance des pensées de Condorcet, et j'espère que je ne les présenterai pas sous un faux jour. Du reâle, je renvoie le lecteur èi rouvmge même, qui pourra peut-être Tinléresser, s'il ne réussit pas à le convaincre. (M.)

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sements du genre de ceux qu'il propose en viennent émousser la pointe ; si les paresseux et les négligents jouissent du même crédit, de la même sécurité relativement à Tentretien de leurs familles, que les hommes laborieux et vigilants, doit- on s'attendre à voir chaque individu déployer, pour améliorer sa situation, cette inratigable activité, qui est le principal ressort de la prospérité des Etats ? Que si l'on prétendait établir nn tribunal d'enquête, pour examiner les droits que chaque individu ferait valoir, et décider si cet individu a fait ou n*a pas fait tous ses efforts pour vivre de son travail, afin d'accorder ou de refuser en conséquence les assistances demandées, ce serait à peu près admettre, sous une forme nouvelle et plus étendue, le système des lois anglaises sur les pauvres, et fouler aux pieds les vrais principes de la liberté et de VégalUé (1).

Mais indépendamment de cette grande objection contre rétablissement proposé, et en supposant un.instant que de tels établissements ne portent point atteinte à la production , il resterait encore à résoudre la difficulté principale.

Si tout homme élait assuré d'avoir de quoi entretenir convenablement une famille, bientôt presque tous les hommes en auraient une. Et si la génération naissante était à Tabri des maux qu*engendre la misère, la population croîtrait avec une rapidité sans exemple. Condorcet parait Tavoir bien senti, car voici comment il s'exprime après avoir parlé de quelques autres perfectionnements :

« Mais dans ces progrès de l'industrie et du bien-être, d'où il résulte une proportion plus avantageuse entre les facultés de l'homme et ses besoins, chaque génération, soit par ses progrès, soit par la conservalion d'une industrie antérieure, est appelée à des jouissances plus étendues; et dès lors, par une suite de la constitution physique de l'espèce humaine, à un accroissement dans le nombre des individus ; alors, ne doit-il pas arriver un terme où ce^ois, également nécessaires, viendraient à se contrarier ? où l'augmentation du nombre des hommes surpassant celle de leurs moyens, il en résulterait nécessairement, sinon une diminution continue de bien-être et de population, une marche vraiment rétrograde, du moins une sorte d'oscillation entre le bien et le mal ? Celte oscillation, dans les sociétés arrivées à ce terme, ne seraitelle pas une cause toujours subsistante de misère en quelque sorte périodique ? Ne marquerait-elle pas la limite où toute amélioration deviendrait impossible ; et à la perfectibilité de l'espèce humaine, le terme

(1) Ceci confirme notre note, p. 317. (Jph. G.)

qu'elle atteindrait dans riromensité des siècles, sans pouvoir jamais le passer?»

Après quoi, il ajoute :

« Il n'est personne qui ne voie sans doute combien ce temps est éloigné de nous ; mais devons-nous y parvenir un jour ? Il est égaJement impossible de prononcer pour ou contre la réalité future d'un événement qui ne se réaliserait qu'à une époque où l'espèce humaine aurait nécessairement acquis des lumières dont nous pouvons à peine nous faire une idée. »

Le tableau que trace ici Condorcet des effets que doit produire Taugmentation du nombre des hommes, à Tépoque où ce nombre viendrait à surpasser le niveau des moyens de subsistance, est tracé avec beaucoup de vérité. L'oscillation dont il y parle doit nécessairement avoir lieu en pareil cas, et doit être sans doute une source permanente de misère périodique. Le seul point dans lequel je diffère de Condorcet à cet égard est l'époque à laquelle ce tableau devient applicable. Condorcet croit qu'il n*est pas impossible que cette époque arrive enfin dans la suite des siècles, mais que ce ne peut être que dans des temps fbrt éloignés de nous. Si le rapport de la population aux subsistances est tel que je Fai établi et que le présente la société à toutes les périodes de son existence, on peut bien dire, au contraire, que l'époque en question est depuis longtemps arrivée ; que l'oscillation inévitable , (|ui doit produire des retours périodiques de misère, a eu lieu depuis les premiers temps auxquels remonte Thistoire ; et qu'au moment même où nous parlons elle continue en divers lieux à faire sentir ses secousses.

Condorcet toutefois continue, et dit que si jamais cette époque, qui lui parait placée à une distance comme infinie, venait à atteindre la race humaine, les défenseurs du système de la perfectibilité ne doivent point s'en alarmer. Il propose donc une solution de cette difficulté. Mais cette solution est telle, que je dois avouer franchement qu'il m'est absolument impossible de la comprendre. Il fait d'abord remarquer qu'à l'époque dont il s'agit les ridicules préjugés de la superstition auront cessé de corrompre la morale par une austérité qui dégrade notre nature. Puis il fait allusion à quelque remède au mal qu'il craint. Et ce remède semble être une espèce de concubinage ou un mélange des sexes exempt de toute gêne, qui préviendrait la fécondité, ou je ne sais quel autre moyen d'obtenir la même fin, qui ne serait pas moins contraire à tout ce que nous prescrit la nature. Prétendre résoudre la difficulté par de tels moyens, c'est renoncer à la vertu et à la pureté des

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mœurs , que les défenseurs de Tégalité et de la perfectibilité font profession d*envisager comme le but vers lequel ils tendent.

La dernière question queCondorcet discute est la perfectibilité or ganiquede Thomme. Si les arguments présentés ci-dessus « dit-il, et qui acquerraient plus de force en les développant, suffisent à établir la perfectibilité indéfinie de Thomme, dans la supposition que ses facultés et son organisation actuelles ne changent point, quelle sera la certitude et rétendue de nos espérances, si cette organisation et ces facultés naturelles sont elles-mêmes susceptibles d^amélioration ?

Des progrès de la médecine ; une nourriture et des habitations plus salubres ; une manière de vivre propre à développer les forces par Texercice, sans leur nuire par des excès; la suppression des deux grandes causes de dégradation chez Thomme , Textréme misère et les grandes richesses ; la destruction graduelle des maladies héréditaires et contagieuses, par les progrès des lumières, que ceux de la raison et de Tordre social rendront plus efficaces : toutes ces considérations le portent à conclure que Thomme, sans devenir absolument immortel, jouira d'une vie naturelle dont le terme se prolongera sans cesse, et qui pourra être proprement appelée indéfinie, mot quMl explique et par lequel il entend un constant acheminement vers une durée illimitée sans jamais Tatteindre ; ou un accroissement de vie, qui s'étend dans Timmensité des siècles jusqu'à un nombre plus grand qu'aucune quantité assignable.

Mais assurément, Tapplication de cette expression (quel que soit le sens dans lequel on la prenne), à la durée de la vie humaine est tout à fait contraire aux principes d'une saine philosophie, et rien dans les lois de la nature ne peut la justifier. Des variations produites par diOerentes causes sont essentiellement distinctes d'un accroissement régulier et constamment progressif. La durée moyenne de la vie humaine variera sans doute à un certain point par Tinfluence du climat, de la nourriture plus ou moins salubre , des mœurs bonnes ou mauvaises , et par d'autres causes ; mais on peut légitimement douter que, depuis l'époque où rhistoire nous a transmis à cet égard des documents authentiques, il y ait eu aucun progrès, aucun accroissement de la vie naturelle de rhomme. Les préjugés de tous les siècles ont établi la doctrine inverse; et, sans y donner confiance, on trouvera peut être qu'ils ont quelque tendance à prouver qu'il n'y a pas eu de progrès marqué en sens contraire.

On dira peut-être que le monde est si jeune, tellement dans l'en-

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lance même, qu'il n j a pas lieu de s'attendre à pouvoir sitôt saisir une difiTérence de cette nature.

S'il en est ainsi, toute la science humaine périt, tous les raisonnements des effets aux causes tombent ; il faut fermer les yeux au livre de la nature, car la lecture en est désormais inutile. Les conjectures les plus étranges et les plus improbables peuvent être produites avec autant de confiance que les théories les plus justes et les plus sublimes, fondées sur des expériences exactes et souvent répétées. 11 faut revenir à Pancienne école de philosophie et plier les faits pour les accommoder aux systèmes, au lieu de fonder les sytèmes sur les faits. La théorie de Newton, si grande et si bien d'accord dans toutes ses parties, sera mise au niveau des hypothèses vaines et fantastiques de Descartes. En un mot, si les lois de la nature sont inconstantes et capricieuses; si Ton peut croire et affirmer qu'elles changent, après s'être montrées immuables pendant une longue suite de siècles, Tesprit humain n'a plus de motifs pour se livrer à de laborieuses recherches ; il n'a plus qu'à languir dans Tinaction, ou à s'amuser de ses rêveries et de ses folles imaginations.

La constance des lois de la nature et du rapport des effets aux causes est le fondement de toutes les connaissances humaines. Si, sans aucun indice préalable de changement, nous pouvons affirmer qu'un changement aura lieu, U n'est aucune proposition que Ton ne puisse soutenir ; et nous n'avons pas plus droit de nier que la lune va se mettre en contact avec la terre, que d'affirmer le prochain lever du soleil.

Quant à la durée de la vie humaine, il ne parait pas y avoir eu, depuis les premiers âges du monde jusqu'à ce jour, le moindre signe ou le plus léger indice permanent d'un accroissement. Les effets observables du climat, des habitudes, du régime, et d'autres causes, sur la longueur de la vie, ont servi de prétexte pour lui attribuer une durée indéfinie : tel est le fragile fondement sur lequel repose l'argument en faveuAde cette durée. De ce que la limite de la vie humaine n'est pas rigoureusement fixée, de ce que l'on ne peut pas en marquer le terme précis, et dire elle irajusque-là, mais pas plus loin, on croit pouvoir in* férer que sa durée croîtra sans fin, et qu elle peut être dite indéfinie et illimitée* Mais pour dévoiler le sophisme et démasquer l'absurdité, il suffit du plus léger examen de ce que Condorcet appelle la perfectibiUté organique des plantes et des animaux, et qu'il envisage comme une loi générale de la nature.

J*ai ouï dire que c'est une maxime établie parmi ceux qui s'appliquent à améliorer leurs troupeaux^ que l'on peut les perfectionner au-

tant qu'on le veut ; et ils fondent cette maxime sur une autre, savoir, qu'il doit toujours arriver que quelques individus posséderont les qualités que Ton désire, à un degré supérieur à celui auquel les possédaient leurs pères ou leurs mères. Dans la fameuse bergerie du comte de Leicester, on s'est proposé d'obtenir des moutons à petite tête et à jambes courtes. D'après les maximes que nous venons d'énoncer, il est clair qu*en avançant on devrait arriver à avoir enfin des moutons dont la tète et les jambes ne seraient plus que des quantités fantastiques. Cette conséquence absurde prouve incontestablement la fausseté des prémisses, et montre qu*il y a, en ces sortes de modifications, une limite qu'on ne peut franchir, bien qu*on ne la voie pas distinctement etqu'on ne puisse dire précisément où elle est. Le plus haut degré d'améliora* tion, ou la plus petite dimension des jambes et de la tête, peut en ce sens être dite indéfinie ; mais c*est tout autre chose que de dire qu'elle est illimitée, ou indéfinie au sens de Condorcet. Bien que je nepuisse marquer la limite à laquelle le perfectionnement s'arrêtera, je puis trèsaisément dire le point auquel il n'arrivera pas. Je ne craindrais pas d'affirmer que, même en continuant d'élever toujours les moutons dans le même but, on ne parviendra jamais à faire que leurs tètes et leurs jambes soient aussi petites que celles des rats.

Il n'est donc pas vrai que si, parmi les animaux, il se trouve toujours quelques individus qui possèdent les qualités que Ton recherche, à un plus haut degré que leurs pères ou leurs mères, ces animaux soient indéfiniment perfectibles.

Le progrès d'une plante, qui passe de Fétat sauvage à celui d'une fleur de jardin, est plus frappant peut-être qu'aucun progrès que l'on observe chez les animaux. L'un des traits les plus marqués de ce progrès est l'augmentation de grandeur. La fleur, par l'eflet de la culture, s'est agrandie par degrés. Si ce progrès n'avait point de limite, il irait à l'infini. Mais c'est avancer une absurdité si palpable, que nous pouvons nous tenir pour assurés de l'existence d'une limite à l'amélioration des plantes comme à celle des animaux, quoique nous ne puissions pas l'indiquer avec précision. Il est probable que les jardiniers, qui luttent entre eux pour obtenir des prix, ont essayé plus d'une fois sans succès d'employer, dans la culture des fleurs, des soins plus recherchés et des engrais plus efficaces. Il serait téméraire toutefois, de la part d'un homme, quel qu'il soit, d^avancer qu'il a vu l'œillet le plus grand, l'anémone la plus belle que jamais on puisse produire. Mais tout homme peut bien assurer, sans crainte que le fait ne le contredise dans la suite, que jamais un œillet ni une .^uiémone ne seront grossis au point d'avoir

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les dimensions d'un très-grand chou, et cependant il y a des quantités assignables pins grandes que celle-là. Personne ne peut dire qu'il a vu le plus gros épi de froment ou le plus grand chêne qui puisse jamais croître; mais il pourrait aisément, et avec pleine certitude, marquer un degré de grandeur auquel ils n'arriveront point. Dans tous ces cas, donc, il faut soigneusement distinguer un progrès illimité d'un progrès dont la limite est indéfinie.

On dira peut-être que si les plantes et les animaux ne croissent pas indéfiniment, c'est qu'ils succomberaient sous leur propre poids. Je réponds à cela : Comment le savons-nous, si ce n'est par la voie de l'expérience? Ces! Texpérience qui nous a fait connaître la force de résistance de ces corps. Je sais qu^un œillet, longtemps avant d^être gros comme un chou, ne serait plus porté par sa tige; mais cela même ne m'est connu que parce que mon expérience m'a fait voir la faiblesse et le peu de ténacité des matériaux de cette tige. 11 pourrait y avoir des substances de même épaisseur qui porteraient une tête de chou.

Les causes de la mortalité des plantes nous sont encore inconnues. Personne ne peut dire pourquoi telle plante est annuelle, telle autre bisannuelle, tandis que d'autres vivent plusieurs siècles. Dans les plantes, dans les animaux et dans la race humaine, rien n'est connu que par expérience: si je dis que l'homme est mortel, c^est qu'une expérience invariable de tous les temps a prouvé la mortalité de la substance organisée dont est fait son corps visible. Nous ne pouvons raisonner que d'après ce que nous connaissons {what can toe renson but from tohal toe knou)).

Une saine philosophie ne me permet pas de rejeter cette opinion de la mortalité de Thomme sur la terre, jusqu'à ce qu'on m'ait prouvé clairement que la race humaine a fait et fait encore des progrès vers une durée illimitée de vie. Et la principale raison pour laquelle j'ai mis en avant deux exemples particuliers, tirés des plantes et des animaux, était le désir d'exposer et de faire sentir le vice de cet argument, qui infère un progrès illimité d'un progrès partiel dont on ne peut marquer avec précision la limite.

La capacité de s'améliorer, tant dans les animaux que dans les plantes, ne peut être révoquée en doute. Un progrès décidé et manifeste s'est opéré; et toutefois il est assez prouvé, je pense, qu'il serait absurde de dire que ce progrès ne reconnaît aucune borne. Quant à la vie humaine, malgré les grandes variations auxquelles elle est sujette par diverses causes, il est permis de douter que, depuis que le monde existe, il se soit opéré aucune amélioration organique dans la constitution de notre

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corps. Ainsi, la base sur laquelle reposent les arguments en faveur de la perfectibilité organique de rbomme est singulièrement faible et se réduit à de simples conjectures. On ne peut néanmoins dire qu^ilsoit impossible d'obtenir, par l'attention donnée à la formation des races, quelque amélioration analogue à celle que Ton observe chez les animaux. Il y a lieu de douter que les facultés de Tintelligence pussent ainsi se propager; mais la taille, la beauté, la couleur, et peut-être la longévité, sont à un certain point héréditaires. L'erreur n'est pas de supposer pos^ sible un petit degré d'amélioration, mais de confondre ce petit degré, dont on ne peut bien déterminer la limite, avec un degré réellement illimité. Du reste, comme la race humaine ne pourrait être améliorée par celte voie, sans condamner au célibat tous les individus moins parfaits, il n'est pas probable que ce moyen de former de bonnes races devienne jamais général ; et véritablement je n'ai ouï parler d'aucune tentative bien dirigée en ce genre, autre que celle de l'ancienne famille des Bickerstalf, qui avaient, dit-on, fort bien réussi à blanchir leur peau et hausser leur taille par de prudents mariages, en particulier par le judicieux croisement avec la laitière Maud, qui corrigea quelques défauts essentiels de leur constitution.

11 n'est pas nécessaire, je pense, pour montrer l'improbabilité devoir jamais l'homme approcher de l'immortalité sur cette terre, de faire remarquer le poids que cette augmentation de durée ajouterait à nos raisonnements sur la population.

Le livre de Condorcel peut être considéré comme contenant non-seulement l'esquisse des opinions d'un homme célèbre, mais de celles de plusieurs hommes de lettres en France à Tépoque de la révolution. Et sous ce point de vue, quoique ce soit une simple esquisse, il semble digne de quelque attention (1).

Bien des gens trouveront, je n'en doute pas, qu'entreprendre de réfuter un paradoxe aussi absurde que celui de l'immortalité de l'homme sur la terre, ou même de la perfectibilité de l'homme et de la société, est perdre son temps et ses paroles; et que la meilleure réponse à des conjectures dénuées de toute espèce de fondement est le silence. Je ne partage pas cette opinion. Quand de tels paradoxes sont avancés par des hommes habiles et ingénieux, le silence ne tend point à les con-

(1) II est assez curieux de trouver dans le livre deCoodorcet une partie des assenions des socialistes modernes , et notamment de Fourier. Condorcet semble, surtout, avoir devancé ce dernier pour les mœurs phanérogames et Telixir de longue vie. (Jph, G,)

vaincre d'erreur. Tirant vanité de leurs systèmes, qu'ils envisagent comme une preuve de la haute portée de leur intelligence et de la grandeur de leurs vues, ils regardent le silence comme Pindice d'un esprit pauvre et d^une conception étroite chez leurs contemporains, et en infèrent seulement que le monde n'est pas encore préparé à recevoir les sublimes vérités qu'ils ont mises au jour.

Au contraire, une recherche faite avec candeur, jointe à une disposition à adopter toute théorie fondée sur les principes d'une saine philosophie, peut servir à convaincre les auteurs de ces paradoxes, qu'en forgeant des hypothèses improbables et dénuées de fondement, loin d'étendre le domaine de la science, ils en rétrécissent l'enceinte ; loin de favoriser les progrès de Tesprit humain, ils les contrarient ; ils nous ramènent à Tenfance de l'art, et ébranlent les fondements de cette philosophie sous les auspices de laquelle la science a crû si rapidement. La passion qui s'est manifestée dans ces derniers temps pour des spéculations affranchies de tout frein semble avoir eu le caractère d'une sorte d'ivresse, et doit peut-être son origine à cette multitude de découvertes aussi grandes qu'inattendues, qui ont été faites en diverses branches des sciences. Aux yeux des hommes animés et comme étourdis par de tels succès, rien n'a paru au-dessus des forces humaines ; et sous l'empire de cette illusion, ils ont confondu les sujets où aucun progrès n'était prouvé avec ceux où ils étaient incontestables. Si l'on pouvait les engager à adopter une manière de raisonner plus calme et plus sage, ils reconnaîtraient que la cause de la vérité et de la saine philosophie ne peut manquer de souffrir de la substitution de ces élans d'imagination et de ces téméraires assertions à une patiente recherche et à de solides arguments (1).

(i) M. Mallbus croit que le livre de Gondorcet ne contient pas seulement l'esquisse de ses opinions, mais de celles de plusieurs hommes de lettres k Tépoque de la révolution. Nous croyons que cela est vrai d^une partie de ces opinions, mais nullement du paradoxe que notre auteur a pris à lâche de réfuter. Nous n'avons au^ cun souvenir de Tavoir vu ou entendu soutenir à aucun autre. El en réfléchissant sur les circonstances où ce dernier écrit de Gondorcet fut composé, nous le jugeons digne de quelque indulgence.

Nous avions cru (dans la première édition de cette traduction) devoir supprimer une discussion qui nous semblait alors inutile. Ici nous faisons céder notre opinion à celle de Pauleur, et nous suivons strictement le plan que nous avons adopté de ne nous permettre aucun retranchement. Si quelque sectateur de la doctrine de Gondorcet sur la perfectibilité organique de Thomme et son immortalité dans cette vie existe en France en ce moment, nous ne doutons pas que les arguments de l'auteur ne fassent impression sur lui ; mais nous doutons encore, qu'il s'en rencontre un seul, en France ou ailleurs. {G. et P. P.)

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