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CHAPITRE II. — DES SYSTÈMES d'égalité : G0D>MN

En lisant l'ouvrage ingénieux de M. Godwin sur la justice politique (i), on est frappé de la vivacité et de Ténergie de son style, de la force et de la précision de quelques-uns de ses raisonnements, de la chaleur avec laquelle il les présente, surtout du ton de persuasion qui y règne et qui y répand une grande apparence de vérité. Il faut avouer en même temps qu'il n*a pas suivi dans ses recherches la marche prudente que la philosophie prescrit. Souvent ses conclusions vont au delà de ses prémisses. II ne réussit pas toujours à réfuter les objections qu'il se propose. Il se repose avec trop de confiance sur des propositions abstraites et générales, qui quelquefois sont absolument inapplicables; et quelques-unes de ses conjectures s*éloignent beaucoup de la simplicité de la nature.

Le système d'égalité que propose M. Godvnn est, au premier coup d'œil, le plus beau et le plus séduisant qui ait jamais paru. Une amélioration de la société , due à la raison seule et à la conviction qu'elle opère, promet plus de constance et de stabilité que tout ce qu'on pourrait obtenir par la force. L'exercice illimité de la raison individuelle est une doctrine imposante, qui semble l'emporter de beaucoup sur celles qui soumettent Tindividu à servir le public en esclave. Le principe de la bienveillance, employé comme ressort principal de toutes les institutions sociales, et substitué à celui de Tamour de soi et de l'intérêt personnel, parait au premier aspect un perfectionnement vers lequel doivent se diriger tous nos vœux. Il est impossible, en un mot, de contempler l'ensemble de ce magnifique tableau, sans éprouver des émotions d'admiration et de plaisir, et sans concevoir le désir de le voir réaliser. Mais, hélas! il ne se réalisera point. Car tous ces aperças de bonheur ne peuvent guère être envisagés autrement que comme un rêve et un fantôme brillant produits par Timagination. Ce séjour de félicité, ce concert d'hommages à la vérité et à la vertu, disparaissent à la lumière du jour, et font place au spectacle des peines réelles de la vie, ou plutôt de ce mélange de biens et de maux dont elle est toujours composée.

M. Godwin, vers la fin du troisième chapitre de son huitième livre, dit, en parlant de la population : « Il y a, dans la société humaine, un principe par lequel la population est perpétuellement maintenue au niveau des moyens de subsistance. Ainsi, chez les tribus errantes d'Asie

(i) An enquiry conceming polUiccU justice, 2 vol. iD-4«. Londres', 4793. V. la notice de Charles Comte, au commencement de TouvraKc {Jph. G.)

et d'Amérique^ on ne voit en aucun temps, dans la suite des siècles, que la population se soit accrue au point de rendre la culture de la terre nécessaire (t). » Ce principe ou cette force, dont M. Godwin parle comme d*une cause occulte, mystérieuse, dont il ne sonde point la nature, n'est autre chose, d'après tout ce que nos recherches ont pu nous fournir, que la dure loi de la nécessité, le malheur [misery) et la crainte du malheur.

La grande erreur de M. Godwin, et qui domine dans tout le cours de son ouvrage, est d'attribuer aux institutions humaines tous les vices et toutes les calamités qui troublent la société. Les lois politiques et celles qui se rapportent à la propriété lui paraissent les sources de tous les maux et de tous les crimes. Si ce système était fondé, on ne devrait pas envisager comme entièrement désespérée l'entreprise de bannir entièrement le mal du monde que nous habitons; et la raison serait en effet l'instrument par lequel on pourrait se flatter d'opérer une si heureuse réforme. Mais le fait est que les maux causés par les institutions humaines, dont quelques-uns ne sont que trop réels, peuvent être envisagés comme légers et superficiels , en comparaispn de ceux qui ont leur source dans les lois de la nature et dans les passions des hommes.

Dans un chapitre destiné à faire voir les grands avantages d'un système d*égalité, M. Godwin s'exprime ainsi : «c L'esprit d'oppression, Tesprit de servitude et Tesprit de fraude, tels sont les fruits immédiats des lois sur la propriété. Ces dispositions sont toutes également contraires au perfectionnement de l'intelligence. Elles engendrent d'autres vices, l'envie, la malice, la vengeance. Dans un état de société où tous les hommes vivraient dans l'abondance, où tous participeraient également aux bienfaits de la nature, ces sentiments dépravés seraient nécessairement étouffés. Le principe étroit de l'égoïsme disparaîtrait. Nul n'étant réduit à garder soigneusement sa petite portion de biens, ou à pourvoir à ses besoins avec anxiété, chacun perdrait de vue son intérêt individuel pour ne s'occuper que du bien commun. Personne ne serait Tennemi de son prochain, car il n'y aurait plus de sujet de dispute ; bientôt, en conséquence, l'amour des hommes reprendrait l'empire que lui assigne la raison. L'esprit, débarrassé des soins du corps, se livrerait librement à de plus hautes pensées, et reprendrait ainsi ses habitudes naturelles. Chacun s'empresserait à aider les autres dans leurs recherches (2). »

Voilà sans doute l'image du bonheur. Mais c'est un tableau purement

(1) ln-8o, ^ édil., p. 460. — (2) B. VIII, ch. m, p. 458.

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imaginaire ; et je ne crois pas qu'il soit besoin de beaucoup insister pour le faire sentir.

Les hommes ne peuvent pas vivre au sein de Vabondance. Il est impossible que tous partagent également les bienfaits de la nature. S*il n^y avait point de lois sur la propriété, chaque homme serait obligé de garder par la force sa petite portion de biens. Uégoïsme serait dominant. Les sujets de dispute se renouvelleraient sans cesse. Chaque individu serait tout occupé des soins du corps ; il n'y en aurait pas un seul dontPesprit pût se livrer à de plus hautes pensées.

Pour juger combien peu M. Godwin a étudié l'état réel de la société, il suffit de voir comment il résout la difficulté que fait naître Paccroissement illimité de la population, a La réponse à cette objection, dit-il, est manifestement, que raisonner de la sorte, c'est prévoir des difficultés placées à une grande distance. Les trois quarts du globe habitable sont encore incultes. Les parties cultivées sont susceptibles d'améliorations sans fin. La population peut croître pendant des myriades de siècles, sans que la terre cesse de suffire à la subsistance de ses habitants (1). » J'ai déjà fait voir quelle est Terreur de ceux qui s'imaginent qu'une population excédante ne peut causer la misère et la détresse, tant que la terre ne refuse pas de donner des produits croissants. Mais livronsnous quelques instants, avec M. Godv^in, à la pensée que son système d'égalité pourrait être réalisé pleinement ; et voyons si la difficulté qu'il s'est flatté d'écarter ne se ferait point sentir dans une forme de société si parfaite. Une théorie qui ne pourrait supporter aucune espèce d'application devrait sans doute être rejetée.

Supposons que dans l'ile de la Grande-Bretagne on pût réussir à écarter toutes les causes de vice et de malheur. La guerre et les querelles ont pris fin. Plus de fabriques et de travaux malsains. Les hommes ne s'entassent plus dans les villes pour se livrer à l'intrigue, au commerce, à des plaisirs illicites. Des amusements simples, raisonnables, salutaires, ont remplacé le jeu, le vin, la débauche. Les villes sont circonscrites dans une enceinte d'une juste étendue, qui ne peut avoir sur la santé de ceux qui les habitent aucune pernicieuse influence. Le plus grand nombre de ceux qui vivent dans ce paradis terrestre se trouvent répandus dans des villages et dans des fermes dispersées par tout le pays. Tous les hommes sont égaux. Les travaux relatifs aux objets de luxe ont cessé, ceux de l'agriculture sont répartis entre tous de ma- Uière à ne charger personne. Nous supposerons que le nombre des hall) PolUicaljustice, eh. ix, p. 510.

hitants et la quantité des jproduits sont dans celle ile les mêmes qah présent. L'esprit de bienveillance qui y règne, guidé par la plus impartiale justice, fera la répartition du produit entre tous les membres de la société, de manière que chacun en ait selon ses besoins. 11 serait impossible, à la vérité, que tous eussent chaque jour de la nourriture animale ; mais la nourriture végétale, mêlée de temps en temps d*une ration convenable de viande, suffirait pleinement aux désirs d'un peuple frugal, et maintiendrait chez tous les individus qui le composent la santé, la vigueur et la gaieté.

M. Godwin considère le mariage comme une fraude et un monopole (1 ). Nous supposerons donc le commerce entre les sexes établi sur le principe de la plus parfaite liberté. M. Godwin ne croit pas que cette liberté conduisit au mélange confus des liaisons. Et à cet égard je pense entièrement comme lui. Le goût de la variété est un goût vicieux, dépravé, contraire à la nature; il ne saurait s'établir et s^étendre dans un état de la société à la fois simple et vertueux. Probablement chaque homme se choisirait une compagne, et son union avec elle subsisterait aussi longtemps quUls se conviendraient mutuellement. Il importerait peu, selon M. Godwin, de savoir combien d*enfants aurait une femme, ou à qui ils appartiendraient. Les subsistances et tous les secours se porteraient d'eux-mêmes du lieu où ils abonderaient vers le lieu oi!i le besoin s'en ferait sentir (2). Et chaque homme serait tout prêt à fournir, selon sa capacité, l'instruction nécessaire à la génération naissante.

Certes, je ne saurais concevoir une forme de société plus favorable à la population. L*indissolubilité du mariage, tel qu'il est actuellement établi, détourne incontestablement bien des personnes de s'engager dans ses liens. Un commerce exempt de toute contrainte n'inspirerait pas les mêmes craintes et donnerait lieu de former de très-bonne heure des liaisons de cette nature. Et comme nous avons supposé qu'en les formant on serait sans inquiétude pour l'entretien de ses enfants, sur cent personnes du sexe féminin, il n'y en aurait pas une, je pense, qui à Tâge de vingt-trois ans ne fût devenue mère de famille.

De tels encouragements donnés à la population, joints à la suppression de toutes les grandes causes de dépopulation, en vertu des suppositions précédentes, feraient croître le nombre des habitants avec une rapidité sans exemple. J'ai eu occasion de dire que les habitants des établissements intérieurs de F Amérique doublent leur population dans l'espace de quinze ans. Gwtainement l'Angleterre est un pays plus sa- / , , , — ■

(i) PolU. JusHce, b. YllI, eb. vui, p. 498 et suiv. — (S) Ibid., p. 504.

lubre que ne sont ces établissements dans rintérieur des terres en Amérique. Et comme nous avons supposé que toutes les maisons de rile seraient aérées et saines, et que les encouragements à la population y seraient encore plus grands qu*en Amérique* on ne voit pas déraison pour que le nombre des habitants n'y doublât pas, si cela est possible, en moins de quinze années. Mais pour être sûrs de rester dans notre estimation en deçà de la limite réelle, nous fixerons cette période de doublement à vingt-cinq ans, période plus lente que celle que Ton sait avoir eu lieu dans les Etats-Unis de T Amérique.

On ne peut douter que Pégalité établie entre les propriétés, jointe à la direction du travail vers Tagriculture, conformément à nos suppositions, n^augmentât beaucoup le produit du pays. Il ne faut pas croire néanmoins que, pour satisfaire aux demandes d^une population douée d'un accroissement si rapide, la demi-heure de travail par jour, déterminée par les calculs de M. Godwin, pût suffire. 11 est probable que la moitié du temps de cliaque homme y devrait être employée. Mais même avec ce travail ou un travail plus grand, toute personne au fait de la nature du sol, du degré de fertilité des terres cultivées et de stérilité des terres incultes, aura quelque peine à croire qu'en vingt-cinq ans on pût en doubler le produit. Le seul moyen possible serait de faire passer la charrue sur les terres en prés ou en pâturages, et de renoncer presqueabsolument à toute nourriture animale (1). Mais probablement an tel plan se détruirait lui-même. En efiTet, le terrain en Angleterre a besoin d*engrais pour donner de grands produits ; et les bestiaux semblent

(i) Selon un calcul de M. Mackie, pour nourrir la population de la Grande-Bretagne avec des végétaux, il suffirait de 2,412,746 acres de bonnes terres, tandis que pour la nourriture avec des aliments tirés du règne animal il en faudrait 44,475,478.

Sur quoi Ton peut observer que la population réelle de la Grande-Bretagne, se nourrissant d'aliments mêlés et principalement de végétaux, doit employer à cet usage un nombre diacres intermédiaire plus voisin du premier nombre que du second.

M. Benj. Bell estime k 62 millions d'acres toutes les terres de la Grande-Bretagne. Déduisant de ce nombre les terres inutiles à la culture, il en reste 32 millions pour toute espèce de productions. Et tel est, selon cet auteur, Tétat imparfait de Tagricullure anglaise, que de toute cette étendue de terrain, il n'y a que trois millions d'acres qui, étant semés en grains, soient cultivés d'une manière convenable : tellement que ces trois millions d'acres produisent seuls de quoi pourvoir k peu près k la moitié de la consommation totale que l'tle fait en graihs, puisqu'ils rendent 22,500,000 quarters. Ces trois millions d'acres font environ la neuvième partie de toutes les terres qui, dans la Grande-Bretagne, sont destinées au labou • rage. De la disette^ par Bbmj. Bell, à Genève^ J. /. Pa^choud^ 1804. (M.)

nécessaires pour donner Tespèce d'engrais qui cornaient le mieux à ce sol.

Quelque difficile qu'il soit d*opérer ce doublement de produit en vingt-cinq ans« supposons toutefois qu'on y soit parvenu. A la fin de cette période, la nourriture, quoique presqueentièrementvégétale, serait du moins suffisante pour entretenir en élat de bonne santé la population doublée et portée au nombre de 22,000,000.

Mais durant la période suivante, où trouvera-t-on de la nourriture pour satisfaire aux importunes demandes d'un nombre d*habitants toujours croissant ? Ou ira-t-on chercher de nouvelles terres à défricher? Où prendra-t-on les engrais nécessaires pous améliorer celles qui sont en culture? Certainement, parmi ceux qui ont en ce genre quelques connaissances, on n*en trouvera pas qui croient possible d'accrottre le produit, pendant cette seconde période, d'une quantité égale à celle dont il a crû dans le cours de la première. Nous admettrons cependant cette loi d'accroissement du produit, tout improbable qu'elle soit. La force de l'argument que je pose permet de faire des concessions presque illimitées. Mais après cette concession, il resterait encore, à l'expiration du second terme, 11,000,000 d'individus dépourvus de toutes ressources. Une quantité de produits suffisante pour nourrir sobrement 33,000,000 devrait à cette époque être répartie à 44,000,000.

Que devient, hélas! ce tableau où l'on nous peignait les hommes vivant au sein de l'abondance, sans qu'aucun d'eux eût besoin de s'occuper avec anxiété de ses moyens de subsistance ; étrangers au principe étroit de Tégoïsme, libres d'exercer leur intelligence sans s'abaisser aux soins du corps ? Ce brillant ouvrage de l'imagination s'évanouit au flambeau de la vérité. L'esprit de bienveillance, que l'abondance fait éclore et alimente, est comprimé par le sentiment du besoin. Les passions basses reparaissent. L'instinct, qui dans chaque individu veille à sa propre conservation, étoufie les émotions plus nobles et plus douces Les tentations sont trop fortes pour être vaincues. Le blé est cueilli avant sa maturité ; on en amasse secrètement au delà de la portion légitime. Bientôt tous les vices qu'engendre la fausseté naissent et marchent à sa suite. Les subsistances ne vont plus d'elles-mêmes cherdier les mères chargées d'une nombreuse famille. Les enfants souffrent, faute de nourriture. Les vives couleurs de la santé font place à la pâleur livide. En vain la bienveillance jette encore quelques étincelles mourantes ; l'amour de soi, l'intérêt personnel, étouffe tout autre principe et exerce dans le monde un empire absolu.

U n'y a, en tout ceci, aucune de ces institutions humaines auxqudles

M. Godwio attribue tous lesvîces des cœurs dépraTés (1). Ces institutions ne sont point venues mettre en opposition le bien public et le bien particulier. 11 n^a été créé aucun monopole qui ait réservé à un petit nombre des avantages que la raison prescrit de rendre communs à tous. On ne peut point dire qu'aucun bomnie ait été excité par d'injustes lois à violer Tordre. La bienveillance régnait dans tous les cœurs. Et voilà cependant qu'après une courte période de cinquante ans la violence, Poppression, la fraude, la misère, les vices les plus odieux, qui troublent et déshonorent la société actuelle, se sont manifestés de nouveau, et paraissent avoir été engendrés par les lois mêmes de notre nature, sans qu^aucun r^lement humain ait exercé ici son influence.

Si nous ne sommes pas encore convaincus, passons à la troisième période de vingt-cinq ans, et nous verrons 44 ,000,000 d'individus sans ressource. A la fin du premier siècle, la population s'élèvera à 176,000,000, tandis qu il n y aura de nourriture que pour 55,000,000 : en sorte que 121,000,000 n'auront aucun moyen de subsister. A cette époque, le besoin se ferait sentir partout ; la rapine et le meurtre seraient dominants. Et cependant nous avons supposé un accroissement illimité du produit annuel, tel même que le plus hardi spéculateur nV serait jamais Tespérer.

Cet aspect, sous lequel s'offre à nous la difficulté que le principe de population a fait naître, est bien différent sans doute de celui que présente cette expression de M. Godwin : a La population peut croître pendant des myriades de siècles, sans que la terre cesse de suffire à la subsistance de ses habitants. »

Je sais fort bien que les millions excédants dont j'ai parlé n*auraient jamais existé. C'est une observation parfaitement juste de M. Godwin, a qu'il y a, dans la société humaine, un principe par lequel la population est perpétuellement maintenue au niveau des moyens de subsistance. y> La seule question qui reste à résoudre est celle-ci : Quel est ce principe? Est-ce une cause obscure et cachée ? Est-ce une intervention mystérieuse du ciel, qui, à certaines époques réglées, vient frapper les hommes d'impuissance et les femmes de stérilité ? Ou est-ce une cause à notre portée, ouverte à nos recherches ; une cause qui agit constamment sous nos yeux, quoique avec divers degrés de force, dans toutes les situations où l'homme se trouve placé? N'est-ce pas le malheur, ou la crainte du malheur, inévitables résultats des lois de la na-

(i ) PolU. Justice, b. VUI, ch. ui, p. 540.

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lure, que les institutions humaines adoucissent, loin de les aggraver, bien qu'elles n'aient pas réussi à les prévenir ?

11 peut être intéressant d'observer comment, dans le cas que nous venons de supposer, quelques-unes des principales lois qui jusqu'ici ont gouverné la société seraient successivement dictées par la plus absolue nécessité. L'homme, selon M. Godwin, est le produit des impressions quHl éprouve. L'aiguillon du besoin ne se ferait donc pas sentir longtemps, sans qu'il en résultât quelques violations des fonds réservés soit au public, soit aux particuliers. Lorsque ces violations sâ multiplieraient et deviendraient considérables par leur objet, les esprits les plus actifs et les plus étendus ne manqueraient pas de s'apercevoir qu'avec un accroissement rapide de population, le produit annuel commencerait bientôt à diminuer. L'urgence du cas ferait sentir la nécessité de prendre sans délai quelques mesures de sûreté. On convoquerait une assemblée 011 Ton exposerait les dangers de la situation actuelle. Tant que nous avons vécu dans Tabondance, dirait-on, il était peu important que quelques-uns travaillassent moins que d'autres, et que les parts de chacun ne fussent pas exactement égales; car chacun de nous était disposé à subvenir aux besoins de son prochain. Maintenant il ne s'agit plus de savoir si chacun est prêt à donner ce qui lui est inutile, mais ce qui lui est, nécessaire pour vivre. Les besoins, ajouterait-on, surpassent beaucoup les moyens d'y satisfaire. Us se sont fait sentir d'une manière si pressante, à cause de l'insuffisance du produit, qu'il en est résulté de graves violations de la justice. Ces violations ont déjà arrêté l'accroissement des subsistances ; et si on n'y porte remède, elles jetteront le trouble dans la communauté. En conséquence, une impérieuse nécessité nous force d'accroître à tout prix nos produits annuels. Pour cet effet, il est inévitable de faire une division plus complète des terres, et de protéger par les sanctions les plus fortes la propriété de chacun de nous contre les violations à venir.

On opposerait peut-être à ce discours, que l'accroissement de fertilité sur certains sols et d'autres accidents pourraient à la longue rendre quelques portions plus que suffisantes à l'entretien du propriétaire; et que, si le règne de ranu)ur de soi, ou de l'intérêt personnel, venait une fois à s'établir, ces riches refuseraient de céder leur superflu à leurs frères autrement que par voie d'échange. On leur répondrait en déplorant avec eux cette suite inévitable du nouvel ordre de choses, mais en leur faisant observer combien un tel mal est préférable à ceux qu'entraîne le défaut de sûreté dans la propriété. La quantité de nourriture qu'un homme peut consommer, leur dirait-on, est nécessairement 11-

mitée par l'étroite capacité de son estomac. U n'y a pas lieu de croire qu'après avoir contenté sa faim, celui qui aura du superflu le jette sans en faire usage. Il l'échangera donc contre le travail des autres membres de la société, pour qui un tel marché vaut mieux que de succomber au besoin.

Il parait donc bien probable qu'on en viendrait à établir des lois sur la propriété, assez semblables à celles qui ont été adoptées par tous les peuples civilisés ; et qu'on les envisagerait comme un moyen, insuffisant sans doute, mais enfin le meilleur qui soit à notre portée, de remédier aux maux de la société.

A la suite de cette discussion, il en naîtrait une autre qui lui est intimement liée. On traiterait la question du commerce des sexes. Ceux (]iii auraient reconnu la vraie cause de la détresse générale représenteraient que la certitude acquise à chaque père de famille de voir tous ses enfants entretenus parla bienveillance sociale rendait absolument impossible de faire produire à la terre de quoi nourrir toute cette population croissante. Lors même, diraient-ils, que toute l'attention, tout le travail, dont tous les individus de la société sont capables, se dirigeraient vers ce seul objet; lors même que la propriété serait mise audessus de toute atteinte ; lors même que, par ce moyen et par tous les encouragements imaginables, on parviendrait à obtenir le plus grand produit annuel auquel on puisse raisonnablement aspirer : toutefois l'accroissement de la nourriture n'atteindrait point celui de la popula- (ion, qui est infiniment plus rapide. Il faut donc absolument opposer à la population quelque obstacle. Le plus simple et le plus naturel de tous semble être d'obliger chaque père à nourrir ses enfants. Cette loi servira de règle et de frein à la population; car enfin Ton doit croire qu'aucun homme ne voudra donner le jour à des êtres infortunés qu'il se sentira incapable de nourrir ; mais s'il s'en trouve qui commettent une telle faute, il est juste que chacun d'eux supporte individuellement les maux qui en seront la suite et auxquels il se sera volontairement exposé.

L'institution du mariage, ou du moins l'obligation expresse ou tacite de nourrir ses enfants, semble devoir être le résultat naturel de cette discussion, au sein d'une communauté pressée par le sentiment du besoin.

Le spectacle qu'une telle communauté nous ofi're laisse apercevoir une raison bien naturelle de la différence que l'opinion met entre les deux sexes relativement à la chasteté. Il n'y a pas lieu en général de supposer qu'une femme puisse suffire par elle-même à l'entretien de sa

famille. Ainsi, lorsqu'une femme consent à vivre avec un honnne, sans aucun engagement préalable pour l'entretien de leurs enfants; et que cet homme, inquiet pour lui-même, l'abandonne, les enfants relombent à la charge de la société, ou périssent. Afin donc de prévenir le retour fréquent d'une faute qu'il semblait dur de réprimer par des peines afflictives, on la punit parle mépris. Il faut remarquer en outre que, chez une femme, ce genre de délit est plus manifeste, et que l'on peut moins s'y méprendre. On ne connaît pas toujours le père d'un enfant; il est bien rare qu'on ait le même doute sur sa mère. On répandit donc plus fortement le blâme sur la personne dont la faute était à la fois plus pleinement prouvée et plus nuisible 4.1^ société. La société imposa à chaque homme, par des lois positives, Tobligalion de nourrir ses enfanls. Du reste, les inquiétudes et le travail, qui sont le partage de ceux qui ont une famille, joints à cette espèce de blâme qu'encourt celui qui fait le malheur d'un autre, parurent être pour l'homme coupable une peine suffisante.

Que de nos jours une femme soit presque bannie de la société pour une faute qui chez les hommes reste presque impunie, c'est sans doute une espèce d'injustice. Mais si l'origine de cet inégal traitement ne peut entièrement le justifier, elle en fournit du moins une explication naturelle, puisque c'était le moyen le plus simple et le plus efficace de prévenir le fréquent retour d'une faute qui avait pour la société les suites les plus graves. Le souvenir de cette origine se perd maintenant dans la nouvelle suite d'idées que la coutume a introduite. Un usage né du besoin est maintenu par la délicatesse; et il est surtout consacré dans la partie de la société qui est le moins exposée au besoin.

Ainsi s'établirent dans le monde tes deux lois fondamentales de la société : le maintien de la propriété, et l'institution du mariage; et dès lors, on vit naître l'inégalité des conditions. Ceux qui vinrent au monde après l'époque de la répartition des propriétés trouvèrent la terre occupée. Si leurs parents, chargés de famille, refusaient de pourvoir à leur entretien, à qui pouvaient-ils avoir recours? On avait éprouvé les inconvénients de l'égalité, qui donnait à chaque homme le droit de répéter sa part des produits de la terre. Les membres d'une famille nombreuse ne pouvaient donc plus se flatter d'obtenir, comme une dette, quelque portion de l'excédant de ces produits. Les lois de la nature humaine condamnaient ainsi quelques individus à sentir le besoin; et bientôt le nombre de ces individus se multiplia tellement, que Texcédant du produit n'y pouvait même plus suffire. Pour répartir cet excédant proportionnellement au mérite de chacun, il aurait fallu prononcer 2« ÉDiTioK. 2:2

des jugements d^une extrême délicatesse. Les propriétaires durent s'attacher dans leur choix à quelque marque disiinctiye plus sûre et plus évidente. 11 parut juste et naturel, qu*à Texception de quelques cas trèsparticuliers ce choix tombât sur ceux qui auraient les moyens et la volonté d'augmenter par leur travail le produit auquel ils voulaient participer, puisqu'il devait en résulter pour la communauté même un avantage manifeste, et que les propriétaires devaient être mis en état, par ce nouvel arrangement, de fournir des aliments à un plus grand nombre de personnes. Voilà donc tous les hommes que presse le besoin obligés d^oiïrir leur travail en échange de leur nourriture. Le fonds destiné à mettre le travail en activité est donc la quantité de nourriture possédée en somme par les propriétaires de terre, au delà de ce qui sufRt à leur propre consommation. Quand les demandes faites sur ce fonds étaient grandes et multipliées, il arrivait naturellement qu*on le répartissait en portions très-petites. Le travail était mal payé. Les hommes offraient leur travail pour le plus étroit nécessaire; Faccroissement des familles était arrêté par les maladies et par la misère. Si au contraire le fonds croissait rapidement, s*il était considérable en comparaison des demandes, les portions dans lesquelles on le divisait étaient plus grandes. Nul homme ne consentait à travailler, si on ne lui donnait en échange une assez ample provision de nourriture. Les ouvriers vivaient à leur aise, et se trouvaient en état d'élever des enfants nombreux et bien portants.

C'est principalement de l'état de ce fonds que dépend de nos jours, en tout pays, le bonheur ou le malheur du peuple. Et c'est du bonheur ou du malheur du peuple que dépend principalement Tétat progressif» station naire ou rétrograde de la population.

Il parait donc qu'une société, fondée sur le plan le plus beau que Timagination puisse concevoir, animée par le principe de la bienveillance et non par celui de Tamour de soi ou de l'intérêt personnel, dans laquelle toutes les dispositions vicieuses seraient corrigées par la raison et non par la force, dégénérerait très-vite, par une suite des lois inévitables de la nature, et nullement parla méchanceté primitive de T homme ou par Teffet des institutions humaines; qu'elle retomberait dans une forme de société peu différente de celle qui existe actuellement sous nos yeux; qu'elle offrirait, comme celle-ci, une classe d'ouvriers et une classe de propriétaires; et que le ressort mouvant de la grande machine sociale serait, pour Tune comme pour Tautre, Famour de soi ou l'intérêt personnel.

Dans la supposition dont j'ai usé, Faccroissement de la population

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esl incontestablement moindre, et l'accroissement du produit incontestablement plus grand que dans la réalité. Il y a tout lieu de croire que, dans les circonstances que nous avons feintes, la population croîtrait plus rapidement qu'on ne l'a jamais vue croître. Si donc nous adoptons pour la période dédoublement 15 années au lieu de 25, et si nous réfléchissons au travail nécessaire pour doubler, s'il est possible, le produit annuel dans un temps aussi court, nous n'hésiterons pas à prononcer qu'eu supposant le plan d'égalité de M. Godwin établi et porté au plus haut point de perfection, il serait infailliblement détruit par le principe de population en moins de 30 années.

Je n'ai point en tout ceci fait entrer Témigration en ligne de compte, par une raison fort simple. Si l'on établissait des sociétés sur le même plan d'égalité dans toute l'Europe, il est évident que dans toutes les contrées de cette partie du monde les mêmes effets se feraient sentir ; et qu'étant surchargées de population, elles ne pourraient offrir une retraite à de nouveaux habitants. Si ce magnifique plan n'était réalisé que dans une seule île, certainement il faudrait que rétablissement eût fort dégénéré, ou que le bonheur, qui devait en être la suite, fût fort inférieur à notre attente,^pour que ceux qui en jouiraient consentissent à y renoncer, et à se soumettre aux gouvernements imparfaits du reste du monde ou aux difGcultés inséparables d'un nouvel établissement.

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