CHAPITRE 111. — DES SYSTÈMES D*É6AUTÉ : OWEN
Des personnes dont j'honore le jugement m'ont fait remarquer, il y a déjà quelques années, qu'il pourrait convenir, dans une nouvelle édition, d'écarter la discushion des systèmes d'égalité de Wallace, Condorcet et Godwin, comme ayant beaucoup perdu de son intérêt, et comme n'étant pas très-étroitement liée à l'objet principal de cet Essaie qui est d'expliquer et d'éclaircir la théorie de la population. Mais indépendamment de l'espèce d'attachement que je dois avoir naturellement pour celle partie de mon ouvrage, qui m'a conduit à en développer le sujet principal, je crois fermement qu'il fallait consigner quelque part une réponse à ces systèmes d'égalité qui fût fondée sur le principe de population; et peut-être une telle réponse doit avoir autant d'effet, lorsqu'elle se trouve placée parmi les éclaircissements et les applications du principe de population, que partout ailleurs.
Dans toutes les sociétés humaines, et surtout dans celles oii la civi-
3i0 UVRE III. — CHAPITRE III.
lisalion a fait le plus de progrès et dont Tétat est le plus amélioré, les premières apparences sont de nature à persuader, aux observateurs superficiels, que Ton pourrait obtenir un grand changement en mieux par rétablissement d'un système d'égalité et de propriété commune. Ils voient d'un côté Tabondance, de l'autre le besoin ; il leur paraît que le remède naturel et manifeste serait une égale répartition des produits. Ils voient une prodigieuse quantité de travail se perdre sur des objets mesquins, inutiles, quelquefois même nuisibles, tandis que l'on pourrait l'épargner en entier ou l'employer d'une manière plus satisfaisante. Ils voient les inventions se succéder dans la construction des machines, dont l'effet devrait être, à ce qu'il semble, de diminuer considérablement la somme des travaux. Et toutefois, avec ces moyens apparents de répandre de toutes parts l'abondance, le loisir et le bonheur, ils Yoient que les travaux des hommes qui forment la grande masse de !a société ne diminuent point, et que leur sort, s'il n'empire pas, ne s'améliore pas, du moins d'une manière sensible.
Dans de telles circonstances, il n'y a pas lieu de s'étonner si l'on voit se renouveler sans cesse des propositions tendant à établir quelque système d'égalité. A certaines époques, à la vérité, auxquelles le sujet a été discuté à fond, ou à la suite de quelque grande tentative en ce genre qui a complètement échoué, il doit arriver que la question reste quelque temps dormante, et que les opinions des partisans de l'égalité soient rangées parmi ces erreurs dont le règne a pris fin et dont on suppose que l'on n'entendra plus parler. Mais il est probable que si le monde durait encore plusieurs milliers d'années, les systèmes d'égalité seraient au nombre de ces erreurs dont parle Dugald Stewart (1), qui, comme les airs d'un orgue ambulant, reparaissent d'époque en époque.
Je suis porté à faire ces remarques, et à ajouter quelque chose à ce que j*ai dit sur les systèmes d'égalité, au lieu d'en abandonner la discussion, parce qu'il y a en ce moment une tendance à faire revivre de tels systèmes.
Un homme pour qui j'ai un vrai respect, M. Owen, de Lanark, a publié dernièrement un ouvrage intitulé : Nouvel aspect de la société (2), qui a pour but de préparer le public à l'introduction d'un système de communauté de travail et de biens. On sait aussi que l'opinion s'est
(1) Preliminary dissertation ta supplément ta the Encyclopœdia Britanmea^ p. 121.
(2) A new view of Society,
répandue parmi les classes inférieunîs de la société, que le sol est la propriété du peuple; que la rente qui en provient doit être également répartie entre tous ; que c'est par l'injustice et l'oppression des propriétaires ou des régisseurs de son bien que le peuple a été dépouillé des bénéfices auxquels il avait droit et qui étaient son légitime héritage.
M. Owen est, à ce que je crois, un homme réellement bienveillant et qui a fait beaucoup de bien. Tout ami de Thumanité doit désirer du fond du cœur le succès de ses efforts pour obtenir un acte du parlement qui limite les heures du travail des enfants employés dans les fabriques de coton , et pour empêcher qu'on ne les y emploie à un âge trop tendre. 11 a droit à être écouté dans tout ce qui a rapport à l'éducation, par Texpérience et les lumières qu'il ne peut manquer d'avoir acquises en suivant, pendant plusieurs années, deux mille ouvriers de fabrique, et par le succès que ses méthodes ont, dit-on, oblenu. Une théorie qui s'annonce comme fondée sur une pareille expérience est digne sans doute de plus d'attention que celles qui sont le fruit de la simple méditation du cabinet.
Quant aux opinions sur les terres, elles reposent sur des bases fragiles, et décèlent beaucoup d'ignorance. Mais les erreurs de la classe ouvrière doivent être traitées avec indulgence et même avec égards. Elles sont le résultat naturel et excusable de la situation et des lumières bornées des ouvriers, qui les exposent à être déçus par les apparences, et par les artifices de quelques intrigants. A Texception d'un petit nombre de cas, ce doit être toujours le vœu de ceux qui ont plus d'in- ' siruction qu'eux, de les voir ramenés à la connaissance de la vérité par la patience et par l'éducation plus généralement répandue, plutôt que par des moyens plus sévères.
Après ce qui a été dit, dans les chapitres précédents, sur les systèmes d'égalité, il me parait pou nécessaire d'en entreprendre une réfutation régulière. Je ne veux que présenter un motif nouveau de consigner par écrit une réponse à ces systèmes, fondée sur le principe de population, et donner à celte réponse une forme concise et facilement applicable.
On peut opposer deux arguments décisifs à de tels systèmes. L'un est que, soit en pratique, soit en théorie, un état d'égalité ne peut offrir des motifs d'activité suffisants pour vaincre la paresse naturelle de l'homme, pour l'engager à donner à la terre la meilleure culture, pour se livrer au travail des fabriques et produire les divers objets^ de consommation qui embellissent son existence.
L'autre est fondé sur l'inévitable pauvreté où doit très-vite aboutir
faire une réponse raisonnable, du moins en théorie. Mais même en théorie, je n'ai jama^ ouï faire une telle réponse ni rien qui en approchât.
On a fait là-dessus une observation bien superGcielle. Il y a contradiction, a-t-on dit, à compter sur Tefficacité de la contrainte morale dans une société avancée et progressive soumise au système actuel, et de ne pas compter sur son efficacité dans un système d'égalité, tandis que ce dernier système suppose Tinstruction fort généralement répandue, et un grand progrès de Tesprit humain. Ceux qui raisonnent ainsi ne voient donc pas que les encouragements et les motifs à la pratique de la contrainte morale sont détruits dans le système d'égalité et de communauté.
Supposons que dans un tel système, malgré beaucoup d'efforts pour produire des aliments, la population tende fortement à passer la limite des subsistances, et qu'ainsi la pauvreté devienne universelle. 11 est évident que dans de telles circonstances, pour prévenir la plus dure famine, il faut que le taux d'accroissement de la population diminue. Mais qui sont ceux qui exerceront la vertu prescrite en ce cas, et qui relarderont Tépoque de leur mariage, ou ne se marieront point du tout? Il ne parait pas que ce soit une suite nécessaire de rétablissement d'un système d'égalité, que toutes les passions humaines soient subitement amorties. Mais si elles doivent subsister, les personnes qui auraient le désir de se marier trouveraient dur d'être du nombre de ceux qui résistent à leurs penchants. Tous étant égaux et placés dans des circonstances semblables, on ne saurait voir pourquoi un individu se croirait obligé à la pratique d'un devoir que d'autres dédaigneraient d'observer. n faudrait pourtant que cela se fit, sous peine pour tous de la plus cruelle souffrance. Dans l'état d'égalité, une telle gêne ne pourrait être obtenue que par une loi. Mais qui la ferait exécuter, el comment en punirait-on la violation? Infligerait-on une flétrissure, montrerait-on au doigt tout homme qui contracterait un mariage précoce? Lui ferait-on subir la peine du fouet ? Le condamnerait-on à plusieurs années de prison ? Exposerait-on ses enfants? Tous les châtiments que l'on pourrait inventer pour un délit de cette espèce ne sont-ils pas révoltants, contraires à la nature? Et cependant, s'il est absolument nécessaire, pour prévenir la plus affreuse misère, de réprimer de quelque manière la tendance aux mariages précoces lorsque le pays ne peut nourrir qu'une population lenle dans son progrès, l'imagination la plus fertile peut-elle concevoir un expédient plus naturel, plus juste, plus conforme aux lois dîvino? el aux lois humaines tracées par les génies les plus
DES SYSTÈMES D*ËG\LITË. j ^^
éclairés, que de rendre chaque individu responsal^l^ ses enfants, c'est-à-dire, de faire^m sorte qu il soit/ inconvénients, à tous les embarras qui résultent nati cilité à suivre ses goûts, sans jamais être exposé, à la peine des faiblesses d'autrui ?
Que le sentiment de la difficulté d'éleyer une nombreuse famille ait dans toutes les classes beaucoup d'influence pour prévenir les mariages précoces au sein d'une société civilisée ; que cette influence doive s'accroître dans les classes inférieures, à mesure qu'elles croîtront en prudence et en lumières, c'est ce dont personne ne peut douter. Biais l'opération de cet obstacle naturel dépend exclusivement de Texistencc des lois de la propriété et des successions; et dans un état d'égalité et de communauté des biens, il ne pourrait être remplacé que par un règlement artificiel d^n tout autre caractère et tout autrement contraire à la nature. C'est ce que M. Owen a très-bien senti, et il a mis à con- Iribution toutes ses facultés inventives pour trouver quelque moyen de se soustraire aux difficultés que doit faire naître le progrès de la population, dans l'état social auquel il aspire. L'impossibilité absolue où il s'est vu d'en offrir aucun qui ne fût ou contraire à la nature, ou immoral, ou cruel au plus haut degré, jointe au nombre de ceux qui, chez les anciens (1) et chez les modernes, ont également échoué dans cette recherche, semble prouver assez que le second argument contre tout système d'égalité, cet argument qui se fonde sur le principe de population, n'admet aucune réponse plausible, même en théorie. Le fait que la population tend à croître au delà des moyens de subsistance peut être vérifié dans presque tous les registres des paroisses de campagne de l'Angleterre. L'effet inévitable d'une telle tendance pour plonger le corps entier du peuple dans le besoin et dans la détresse, à moins que, de manière ou d'autre, le progrès de la population n'éprouve quelque retard, n'est pas moins manifeste; et l'impossibilité d'opérer ce retard dans un état d'égalité, sans quelque règlement contraire à la nature, immoral ou cruel, présente un argument qui s'applique avec une égale force contre tout système de ce genre (2).
(1) Od a déjà tu, chap. xiii du Ht. I, les détestables moyens de conlenir la populalion , qui ont été proposés par quelques anciens législateurs, dans le but de défendre et de maintenir leur système d'égalité. (M.)
(2j Nous Tavons dit au commencement du liv. III, les arguments de Malthus sont dirigés contre la communauté, plutôt que contre Tégalité, qu'il invoque quelquefois, et qui est un corollaire inévitable des doctrines chrétiennes, de la révolution de
, . LIVRE 111. — CHAPITRE tV.
-.^ ' Chapitre iv. — de l'émigration.
• V **...*** ^''^- Je plan imaginaire que nous venons de discuter, Té- *•-'* - ^*'.^^ >faticable, il faut examiner les ressources qu'elle peut oârir dans la réalité. Il n'est pas probable, sans doute, que Tindustrie soit parfaitement dirigée partout à la fois sur la surface de la terre. Si donc, dans les pays bien cultivés, la population devient incommode, il semble que la nature offre à ce mal un remède bien simple, en ouvrant la voie de Témigration à ces peuplades surchargées, et en les invitant en quelque sorte à se transporter dans les lieux déserts ou moins habités. Et comme ces pays sont d'une étendue immense, cette ressource semble inépuisable, et parfaitement suffisante pour calmer toute espèce d'inquiétudes à ce sujet, ou du moins pour les rejeter sur un avenir fort éloigné. Mais si nous consultons Pexpérience, et que nous jetions les yeux sur les parties du globe où la civilisation n'a pas pénétré, ce prétendu remède ne paraîtra qu'un faible palliatif.
Les relations les plus certaines des établissements formés dans de nouvelles contrées nous présentent ces tentatives comme étant accompagnées de dangers et de difficultés plus graves que n'en auraient pu éprouver, dans leur ancienne patrie, ceux qui ont entrepris de la quitter. Le désir de se dérober an malheur qui résulte en Europe de la difficulté de pourvoir à Tentretien d'une famille aurait laissé longtemps l'Amérique déserte, si des passions plus actives, telles que la soif de Tor, le goût des aventures, Tenthousiasme religieux, n'y avaient jeté de nombreux colons, et ne leur avaient fait surmonter les obstacles de
89 et des grandes lois de Féconomie politique. Les sociétés moderoes marcbeDt, par la triple irnpulsioQ de la religion, de la politique et de la scieuce, vers une organisation égalitairequeles générations actuelles cherchent à formuler. Un grand travail semble déjà s'éire fait dans les bons esprits : c^est la séparation de Tégalité et du communisme, dans lequel M. Ôwen, par exemple, est conduit k Tirresponsabilité humaine, et qui porte dans son sein Tinsoluble problème de la paresse.
Il est à regretter que lialtbus n^ait pas eu sous la nouiin les autres systèmes publiés de nos jours. Ils eussent été pour lui l'objet d*un examen consciencieux. Mais complet ou non, ce passage de Fessai de Malthus est une des plus fortes critiques qui aient été faites de ces idées, dont quelques-unes, prétendues nouvelles, remontent à Platon.
Nous faisions ces réflexions, il y a sept ans. Depuis, les agitations sociales qui ont suivi les événements politiques de 4848, ont prouvé combien il y avait encore de confusion dans les esprits au sujet de Tégaliié et de la communauté. Mais il semble déjà que cette dure épreuve et celle exposition au grand jour de tant de doctrines fallacieuses , ont fait faire un grand pas au l>on sens de toutes les classes. (Jph. G.)
loulfi espèce qui s'opposaient à leur établissemenl. Souvent même ces expéditions furent accompagnées de circonstances qui font frémir l'humanité, et qui étaient en opposition directe avec la (in vers laquelle rémigration doit tendre. Quoi qu'on doive penser des habitants actuels du Mexique et du Pérou, on ne peut lire le récit de la conquête de ces deux pays sans être frappé de celte triste pensée, que la race des peuples détruits était supérieure, en vertu aussi bien qu'en nombre, à celle du peuple destructeur.
Les parties de l'Amérique où les Anglais s'établirent, étant très-peu peuplées, semblaient plus propres à l'établissement des nouvelles colonies. Celles ci cependant éprouvèrent les plus grandes difficultés. A la Virginie, où W. Raleigh commença, et où lord Delaware acheva un établissement de ce genre, trois tentatives successives échouèrent complètement. La moitié à peu près de la première colonie fut exterminée par les sauvages ; le reste, harassé, en proie à la famine, abandonna le pays et revint dans son ancienne patrie sans ressource et sans espérance. La seconde colonie périt d'une manière inconnue : on croit que les indigènes égorgèrent toute cette peuplade, dont on n'a jamais eu de nouvelles. La troisième eut le même sort. La quatrième enOn fut réduite, par la faim et la maladie, dans l'espace de six mois, de 500 à 60, et retournait en Angleterre dans le plus déplorable état, lorsqu'elle fut rencontrée, à l'ouverture de la baie de Chesapeak, par lord Delaware, qui avait avec lui des provisions et toutes sortes de moyens de défense et de secours (1).
Les premiers colons puritains qui s'établirent dans la Nouvelle- Angleterre, étaient en très-petit nombre. Ils y abordèrent dans une mauvaise saison, et vécurent entièrement des provisions qu'ils y avaient apportées. L'hiver fut prématuré et rigoureux. Le pays était couvert de bois, et fournissait fort peu de productions propres à servir de rafraîchissements à des hommes fatigués d'une si longue traversée, et de moyens de subsistance à un peuple naissant. Le scorbut, le besoin, la rigueur du climat, en firent périr à peu près la moitié. Ceux qui survécurent ne furent point abattus. Soutenus par leur courage et par la satisfaction de se voir soustraits à l'autorité dans les affaires spirituelles, ils forcèrent enfin cette terre sauvage à les nourrir (2).
La colonie même de la Barbade, qui s'accrut ensuite avec tant de rapidité, rencontra les plus grands obstacles à son établissement. Au
(i) Burke's America^ vol. II, p. 219. — Robertson, liv. lY, p. 85, 86. Ançl. (2) Burke*8 j4fnerica, vol. H, p. 144.
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sein d'un pays désolé, privée de vivres» obligée d*abattre des forêts dont les arbres étaient d'une grandeur et d'une dureté extraordinaires, elle fit d abord les plus chétives récoltes, et ne subsista que des secours précaires qu'elle reçut de la mère patrie (1).
Les tentatives des Français, en 1663, pour faire à la Guyane un puissant établissement, eurent les plus fatales suites. Douze mille hommes furent débarqués dans la saison des pluies et mis sous des tentes. Là, dans l'inaction et le besoin, livrés à tous les ravages de la contagion et h tous les désordres qu'entraîne la paresse, presque tous périrent dans le désespoir. Deux mille d'entre eux, que la force de leur constitution avait fait résister à tant de maux, furent ramenés en France ; et les 26 millions qui avaient été consacrés à cette expédition furent perdus sans ressource (2).
L'établissement récent de Port-Jackson, dans la Nouvelle-Hollande, a présenté pendant plusieurs années, au rapport de M. Collins, Faspect le plus triste; et cette colonie a eu à lutter contre des difficultés de tout genre pour atteindre l'époque où ses produits ont pu suffire à sa consommation. Il faut convenir qu'elles étaient aggravées par le caractère des colons. Mais celles qui dépendaient de l'insalubrité d'un sol nouvellement défriché, de la perle des premières récoltes, de l'incertitude des secours envoyés par la mère patrie, suffisaient pour répandre le découragement. Dételles difficultés font assez sentir combien, pour établir une colonie dans des contrées sauvages, il faut de ressources et d'appui, et quelle indomptable constance doit se joindre à tous les moyens de succès.
Il en faut encore plus pour réussir dans de pareilles entreprises, au milieu des pays mal peuplés d'Europe et d'Asie ; car là le caractère guerrier des habitants et leur puissance nécessitent l'emploi d'une grande force militaire, pour se mettre^à l'abri d'une entière et prompte destruction. Les plus puissants empires ont peine à couvrir leurs frontières et à défendre le cultivateur des attaques de quelques voisins turbulents. L'impératrice de Russie Catherine II se vit contrainte de protéger, par des forteresses régulières, les colonies qu'elle avait établies près du Volga. Les calamités auxquelles ses sujets furent exposés par les incursions des Tatars de la Crimée lui fournirent un prétexte, juste peut-être, de prendre possession de cette presqu'île, d'en chasser une partie de ces peuples inquiets, et d'assujettir le reste à un genre de vie paisible.
(i) Burke's America, vol. Il, p. 85.
(2) Raynal, HUL des Indes, l. VII, liv. Xïll, p. 43; 10 vol. in-8s 1795.
Les difficullés que présente un nouvel établissement, et qui dépendent du sol, du climat, de la privation de toutes les commodités babituelles de la vie, sont à peu près les mêmes dans ces contrées qu^elles peuvent être en Amérique. M. Elon, dans sa description de l'empire ottoman (1), raconte que 75,000 chrétiens furent contraints par le gouvernement russe d'émigrer de Crimée, pour aller habiter le pays abandonné par les Tatars Nogaïs. Ubiver étant venu avant que les maisons qui leur étaient destinées fussent achevées, un grand nombre d'entre eux n*eurent d'autre abri contre le froid que des fosses pratiquées dans la terre et recouvertes de tout ce qui s'offrit à eux de propre à cet usage. La plupart périrent. Peu d'années après, il n'en restait plus que 7,000. Le même auteur rapporte qu'une autre colonie venue d'Italie sur les bords du Borysthène u eut pas un meilleur sort, par la faute des commissaires chargés de pourvoir à tous ses besoins.
Il est inutile de multiplier les exemples ; car tous les récits des nou> veaux établissements se ressemblent, et offrent partout le tableau des mêmes difficultés. Un correspondant du docteur Franklin remarque avec raison qu'une des causes qui ont fait échouer tant d'entreprises de colonies, faites à grands frais par le public et les particuliers de diverses nations puissantes de l'Europe, est que les habitudes, tant morales que mécaniques, qui conviennent à la mère patrie ne conviennent souvent en aucune façon h de nouveaux établissements et aux circonstances imprévues dans lesquelles ils se trouvent placés. Il ajoute que jamais aucune des colonies anglaises n'est parvenue à un certain degré de prospérité, avant d'avoir acquis les mœurs propres au pays dans lequel elle avait été transportée. Pallas insiste sur ce point relativement aux colonies russes ; il remarque qu'elles n'ont pas les habitudes qui conviennent à leur situation, et que c'est une des clauses qui les ont empêchées de faire les prc^rès qu'on avait droit d'en attendre.
Il faut ajouter à cela que le premier établissement d'une colonie nouvelle offre l'exemple d'un pays peuplé beaucoup plus que ne le comporte son produit annuel. La conséquence naturelle de cet état de choses est que la colonie, à moins qu'elle ne reçoive d'abondants secours de sa mère patrie, doit diminuer rapidement, jusqu'à ce qu'elle soit au niveau des faibles moyens de subsistance qui sont à sa portée ; et qu^elle ne peut commencera croître d'une manière permanente qu'à l'époque où ceux qui restent ont assez cultivé le sol pour produire plus de nourriture qu'il n'en faut pour eux-mêmes, et avoir ainsi un excé-
(i) Account o/theTurkish Empire.
350 LIVRE m. — CHAPITRE IV.
daot qu'ils puissent répartir entre leurs enfants. La chulesi fréquente des nouveaux établissements de colonies est propre à faire voir combien il est nécessaire que les moyens de subsistance précèdent la population.
Après avoir reconnu la difficulté de faire réussir ces entreprises au dehors, il faut dire encore, que la partie du peuple qui, dans les pays anciens, a le plus à souffrir de Texcès de la population, ne pourrait pas, par ses propres moyens, songer à former au loin de nouvelles colonies. Ces hommes, privés de toute ressource, ne peuvent s'expatrier de la sorte qu'en se mettant sous la protection d*un chef d*une classe plus élevée, qu*animent la cupidité, Tesprit d'entreprise, quelques mécontentements politiques ou religieux, ou à qui le gouvernement accordç secours et protection. Quelle que soitd^ailleurs la détresse où ils sont réduits, par le défaut de subsistances, dans leur ancienne patrie, ils sont, par eux-mêmes, dans Timpuis^ance absolue de prendre possession des pays incultes qui occupent une partie si considérable de la surface du globe.
Quand les colonies nouvelles sont établies et mises en état de sûreté, la difficulté d'émigrer en s'y transportant est sans doute fort diminuée. Alors même cependant il faut quelques moyens d'équiper des vaisseaux pour le voyage, de fournir aux besoins des émigrants, en attendant qu'ils puissent se suffire à eux-mêmes et trouver de l'occupation dans leur patrie adoptive. Jusqu'à quel point le gouvernement est-il tenu de suppléer aux ressources qui peuvent leur manquer? C'est une question qui n'est pas bien décidée. Mais quel que soit son devoir à cet égard, c'est trop en attendre peut-être que d'espérer de grands secours de sa part en faveur des émigrants, à moins qu'il n'ait en vue quelques avantages particuliers dépendants des liaisons de l'Etat avec ses colonies.
Souvent, il est vrai, les moyens de transport et de subsistance ont été fournis aux émigrants par des particuliers ou par des compagnies privées. Pendant plusieurs années avant la guerre d'Amérique et quelques années après, il y a eu une grande facilité d'émigrer dans ce nouveau monde, qui offrait d'ailleurs aux émigrants des avantages considérables en perspective. C'est incontestablement une circonstance fort heureuse pour un pays, quel qu'il soit, d'avoir un si doux asile ouvert à sa population excédante. Mais, même pendant le cours de ces années d'émigration, je demanderai si, en Angleterre, le peuple a ce,ssé d'être en proie au besoin; si tout homme a pu s'y marier en pleine sécurité, avec l'assurance de pouvoir élever une nombreuse famille sans recourir à l'assistance de sa paroisse. J'ai la douleur de penser que la réponse ne sera pas affirmative.
On dira pent-étre que c'est la faute de ceux qui, ayaot une occasion d'émigrer, préfèrent vivre où ils sont dans la gêne et le célilmt. Est-ce donc un tort d*aimer le sol qui nous a vus naître, ùos parents, nos amis et les compagnons de notre enfance? De ce qu on ne brise pas ces liens, faut-il conclure qu'on n'éprouve point de vraies souffrances ? Une telle séparation est quelquefois comprise dans les grandes vues de la Providence, mais elle n'en est pas moins douloureuse. Quoiqu'elle fasse le bien général, elle ne cesse pas pour cela d'être un mal individuel. D'ailleurs un établissement étranger présente toujours, surtout aux bommes des dernières classes, une apparence de difficulté et d'incertitude. Ils entrent en quelque défiance sur tout ce qu'on leur dit du haut prix du travail et du bas prix des terres. Ils craignent de se mettre à la merci d'entrepreneurs intéressés. La nier qu'il faut traverser semble opposer à leur retour une barrière insurmontable, parce qu'ils sentent qu'ils ne trouveront pas des gens empressés à les défrayer. Si Tesprit d'entreprise ne vient pas se joindre aux angoisses de la misère, ils aimeront mieux, et Ton n'a pas droit de s'en étonner, souffrir où ils sont, que chercher au loin des maux inconnus.
Il en serait bien autrement si un nouveau sol était ajouté au sol de l'Angleterre, par exemple, et qu'il fût divisé en petites fermes. On verrait bientôt hausser le prix du travail, et les riches s'en plaindre, comme on dit qu'ils font en Amérique.
Même dans cette supposition, ou dans toute autre qui pourrait être aussi favorable au système de l'émigration, le secours qu'on pourrait tirer de cette pratique serait de très-courte durée. A peine trouverait-on en Europe un pays, si l'on excepte la Russie, où les habitants ne cherchent pas souvent à améliorer leur sort en s'établissant hors de chez eux. Ces pays ayant, à ce qu'il parait, plutôt trop que trop peu d'habitants, en proportion de leur produit, ne peuvent s'offrir mutuellement des ressources d'émigration. Supposons pour un moment que, dans celte partie du globe qui est la plus éclairée, l'économie intérieure de chaque Etat soit si admirablement ordonnée, que la population n'y éprouve aucun obstacle, et que les gouvernements y accordent à l'émigration toutes sortes de facilités. Admettons que la population de l'Europe, sans la Russie, s'élève à cent millions. Accordons encore, que l'accroissement du produit y soit partout beaucoup plus considérable qu'il ne peut être réellement. Toutes ces suppositions étant admises, l'excès de la population de cette grande mère patrie serait, au bout d'un siècle, de onze cent millions. Ce nombre, ajouté à l'accroissement naturel des colonies elles-mêmes pendant le même espace de temps.
fait plus que le double de la population actuelle de la terre entière.
Peut-on croire que, dans les parties incultes de TAsie, de l'Afrique ou de rAmérique, les efforts les mieux dirigés doivent suffire, dans une si courte période, pour amender et préparer autant de terres qu'en requerrait Tentretien d*une semblable population? Si quelqu'un en concevait Fespérance, je le prierais d'ajouter à ces cent années vingt-cinq ou trente autres encore ; et il ne serait plus possible d'avoir la-dessus deui opinions.
Si donc on pense encore, que l'émigration peut servir de remède à la population excédante, ce ne peut être que parce que la répugnance qu'éprouvent tous les hommes à quitter leur pays natal, jointe à la difficulté de défricher et d'amender un sol nouveau, n'a jamais permis d'adopter cette mesure d'une manière générale. Si ce remède était efficace et pouvait apporter quelque soulagement aux maux que le vice ou l'infortune produit dans les Etats anciens ; s'il pouvait en quelque sorte les rajeunir et les mettre dans la situation où se trouvent les colonies nouvelles, il y a longtemps qu'on aurait épuisé cette coupe salutaire, et qu'après y avoir eu recours à chaque époque où les maux auraient recommencé à se faire sentir, on aurait vu se fermer pour jamais cette source de bonheur et d'espérance.
Il est donc certain que rémigration est absolument insuffisante pour faire place à une population qui croit sans limite. Mais envisagée comme un expédient partiel et à temps, propre à étendre la civilisation et la culture sur la face de la terre, Vémigration parait utile et convenable. Et si, d'un côté, on ne peut démontrer que les gouvernements sont tenus de l'encourager d'une manière active ; de l'autre, c'est non-seulement de leur part une criante injustice, mais encore une mesure fort impolitique, de la défendre ou de la prévenir. Nulle crainte moins fondée que celle de la dépopulation dont l'émigration pourrait être la cause. La force d'inertie qui fixe la masse du peuple au lieu où il est né, les liens d'affection qui attachent les hommes à leurs foyers, ont tant de force et de puissance, qu'on peut être bien assuré qu'ils ne songeront point à émigrer, à moins que des mécontentements politiques ou la plus dure pauvreté ne les réduisent à ce parti extrême ; et en ce cas, il est fort utile à leur patrie même qu'ils s'en éloignent. Mais de toutes les plaintes qu'occasionne l'émigration, la plus déraisonnable sans doute, et celle à laquelle on devrait le moins s'attendre, est le reproche qu'on fait à cette pratique de faire hausser le prix des salaires. Si le prix du travail est tel, dans un pays quelconque, qu'il mette les basses classes en état de vivre sans souffrir, nous pouvons être sûrs
LOIS SUR LKS PAIVRKS. 353
que ceux qui les composent ne songeront point à émigrer. Et si ce prix n'est pas suffisant, il est cruel et injuste de s'opposer à Témigration.