CHAPITRE V. — DES LOIS sur les pauvres
En Angleterre, on a fait des lois pour établir en faveur des pauvres un système général de secours (1) ; mais il est probable qu'en diminuant un peu les maux individuels on a répandu la souffrance sur une surface beaucoup plus étendue.
On s'étonne dans ce pays-là que, malgré des sommes immenses consacrées annuellement au soulagement des pauvres, leurs peines ne semblent pas adoucies. Les uns soupçonnent que Ton détourne à d'autres usages les deniers destinés à cet emploi ; d'autres accusent les inspecteurs de rétablissement de consumer en vains repas le bien des pauvres. Tous s'accordent à penser que l'administration de ce bien est vicieuse. C'est un fait certain que, même avant la cherté excessive qui s'est fait sentir en dernier lieu, on levait annuellement trois millions sterling pour les pauvres, sans qu'on s'aperçût d'un changement dans leur état. Ce fait est un objet d*étonnement pour le public. Mais, pour peu qu'on pénètre au delà des premières apparences, bien loin d'être
(1) Ces lois sont aDciennes^le premfer statut étant de 1563, et la taxe foncière qu^elles établissent a été anciennement réglée, ainsi que la taxe des terres; d'où il est résulté, pour Tune comme pour Taulre, d'assez grandes anomalies. Certaines terres ne payent point la taxe , parce qu'elles n'avaient pas été mises en propriété individuelle à l'époque où s'est fait le cadastre ou registre de répartition. Presque toutes les terres s'étant beaucoup bonifiées , et la taxe se payant toujours sur la première estimation, il en résulte que le taux de la taxe, d'après son énoncé, parait généralement beaucoup plus haut qu'il n'est réellement; et cette différence varie selon les bonifications quelles ont éprouvées. Il n'est, du reste, nullement question du revenu total de chaque propriétaire. Ainsi, lorsqu'on parle de la taxe à 4 schellings par livre, qui en 1801 s'est élevée à 18 schellings, cela indique bien que la taxe a été plus que quadruplée ; mais on n'en peut point conclure le rapport de la taxe à tout le revenu. Si on voulait apprécier ce rapport , il faudrait avoir égard, d'un côté, à la totalité du revenu; de l'autre, k la somme absolue à laquelle monte la taxe totale. Cetle taxe des pauvres s'élève à deux ou trois millions sterling en temps ordinaire. (En 1776, elle s'est élevée à 1,720,516 livres sterling; en 4 785,k 2,167,749; et en 1803, à 5,548,205.) Elle est réglée et assise annuellement dans chaque paroisse par le vestry (la sacristie) de la paroisse ; les inspecteurs (ùverseers) dirigent l'emploi, soit à domicile, soit dans les maisons do travail [toorkhouses), etc. (G. et P. P.) Voy. plus loin une note finale de l'éditeur.
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surpris de ce phénomène, on Tenvisage comme fort naturel, et Ton sent bientôt qu'on devrait^ au contraire, s'étonner si les choses allaient autrement. Si même, au lieu de quatre sous par livre, on en appliquait dix-huit à cet usage, il n'y a pas lieu de croire qu il en résultât aucun changement essentiel.
Je suppose que, par une souscription des hommes riches, on fît en sorte que Touvrier, au lieu de recevoir, comme à présent, deux schellings par jour pour prix de son travail, en reçût cinq (1). Quelques personnes croiraient peut-être qu'au moyen de cette augmentation tous les ouvriers se trouveraient à Taise et pourraient se procurer un morceau de viande pour leur diner. Mais elles seraient trompées dans leurs espérances. L'acte par lequel on transporterait à chaque ouvrier la propriété additionnelle de trois schellings par jour n'augmenterait pas la quantité de viande qui existe dans le pays. Or, dans Tétat actuel, il n'y en a pas assez pour que chacun de ses habitants en ait une petite portion à sa table. Qu'arriverait- il ? La concurrence des acheteurs au marché élèverait bientôt le prix de cette marchandise. Et tandis qu'à présent la livre de viande coûte un peu moins d'un demi-schelling, elle en coûterait deux ou trois ; en sorte que tout ce que le pays en peut fournir ne se partagerait pas entre un nombre de personnes beaucoup plus grand que dans l'état actuel des choses. Quand une marchandise est rare, et ne peut être distribuée à tous, elle va à celui qui produit le titre le plus valide, c'est-à-dire à celui qui peut en offrir le plus d'argent. Si la concurrence pour la viande se soutenait parmi les acheteurs assez longtemps pour déterminer les fermiers à augmenter leurs troupeaux et à faire chaque année de nombreux élèves, ce ne pourrait être qu'au préjudice de la récolte du grain. Cet échange serait désavantageux. On sait très bien que le pays ne pourrait plus nourrir la même population. Or, quand les subsistances sont rares par comparaison au nombre des habitants du pays, il est assez indiffèrent que ceux qui composent les classes inférieures aient deux schellings par jour ou qu'ils en aient cinq. Quelle que soit leur condition à cet égard, ils n'en seront pas moins réduits à se contenter de la plus petite portion d'aliments. On dira peut-être que l'accroissement du nombre des acheteurs en tout genre donnerait, dans notre supposition, une nouvelle activité au travail et à l'industrie, et ferait croître le produit total du pays. Mais cette augmentation d'activité serait plus que compensée par l'encoura*
^1) La livre sterling \alanl ( xaricment 25 francs 22 centimes, k bchelling vaut le 20% ou 4 franc ïf» cenfim»-. {Jph, G.)
LOIS SUH LES PAUVHES. 3.m
gement que donneraient à la population ces richesses imaginaires; le produit se répartirait entre plus de personnes, et le nombre de celles-ci se trouverait avoir crû beaucoup plus que dans le simple rapport du produit.
Une collecte ou levée de deniers, faite en faveur des pauvres et distribuée de la manière la plus judicieuse, pour laquelle les riches contribueraient sur leur revenu annuel dans le rapport de dix-huit schellings par livre, aurait précisément le même effet que la souscription que je viens de feindre. Aucun sacrifice, surtout en argent, de la part des riches, ne peut prévenir d'une manière un peu durable le retour de la détresse parmi les membres des classes inférieures du peuple. On peut effectuer de grands changements dans les fortunes. Les riches peuvent devenir pauvres, et quelques pauvres devenir riches; mais tant que le rapport des subsistances à la population reste le même, il arrivera nécessairement qu'une partie des habitants auront beaucoup de peine à se nourrir eux et leurs familles. Or, ce sera toujours les plus pauvres qui seront dans ce cas.
Il peut paraître étrange qu'avec de l'argent on ne puisse pas améliorer la condition du pauvre sans abaisser d'autant celle du reste de la société. Mais quelque étrange que cela puisse paraître, je crois que c'est la vérité. Si je fais un retranchement sur la nourriture de ma famille, et que je donne à un pauvre ce dont je me prive ; en le mettant à l'aise, je n'impose de privation qu'à moi-même ou aux miens j et peut-être sommes-nous en état de la supporter aisément. Si je défriche un terrain inculte, et que j'en donne à ce pauvre tout le produit , je fais à la fois son bien et celui de la société, parce que tout ce que ce pauvre consommait rentre dans le fonds commun, ainsi que, probablement, une partie du nouveau produit que j'ai obtenu. Mais si je donne à ce pauvre de l'argent, en supposant que le produit du pays ne change point, c'est un titre que je lui donne pour obtenir une portion de ce produit plus grande que ci-devant. Or, il est évidemment impossible qu'il reçoive cette augmentation sans diminuer la portion des autres. On sent bien que la diminution qu'opère un tel don fait à un seul individu est absolument insensible; mais l'effet n'en est pas moins certain. C'est ainsi que l'air est peuplé d'insectes qui échappent à nos sens, mais dont pour cela on ne saurait contester l'existence.
Si, dans un pays quelconque, la quantité de nourriture reste la même pendant plusieurs années consécutives, elle sera ré|)arlie à chaque homme selon la valeur du titre qu'H présentera, c'est-à-dire selon la somme d'argent qu'il sera eu état d'offrir pour celte marchandise si
universellement demandée. 11 est donc bien démontré qu'on ne peut accroître pour les uns la valeur du litre sans qu'elle diminue aussitôt pour les autres (1). Si les riches, sans rien retrancher à leur table, faisaient une souscription en faveur de cinq cent mille hommes, par laquelle ils s* engageassent à donner à chacun d'eux cinq schellings (six francs) par jour, ceux-ci, se trouvant plus à leur aise, consommeraient plus d'aliments ; ainsi il en resterait moins à distribuer aux autres. Le titre de chacun d'eux diminuerait de valeur, ou, en d'autres termes, un même nombre de pièces d*argent achèterait une moindre quantité d'aliments, et par conséquent le prix des subsistances se trouverait universellement haussé.
On a vu récemment cette théorie bien confirmée par les faits dans la disette à laquelle l'Angleterre a été exposée (2). La supposition d*une collecte ou levée de deniers pour les pauvres, à raison de dix-huit schellings par livre, s'est presque réalisée; et l'effet a été tel qu'on pouvait l'attendre. Une telle distribution, même en temps ordinaire, aurait fait beaucoup hausser le prix des vivres; mais à l'époque d'une disette cette cause a dû agir bien plus puissamment encore. Aujourd'hui que la viande est rare, si on ajoutait trois schellings par jour au gain ordinaire de chaque ouvrier pour qu'il les employât à acheter de la viande, on ne peut douter que le prix de celte denrée ne s'élevât fort haut tout à coup. 11 n'en est pas autrement du blé en temps de disette. Tandis qu'il est impossible que tous en aient leur portion accoutumée si l'on donne à chaque membre de la communauté de quoi prétendre à cette portion entière, le renchérissement doit être aussi rapide que pourrait l'être celui de la viande dans le cas que je viens de feindre.
On n'a pas assez senti , à ce qu'il me semble, que le prix du blé en temps dé disette dépend beaucoup moins de la rareté de cette denrée que de l'obstination avec laquelle chacun persiste à en consommer la quantité qu'il a contracté l'habitude d'employer à son usage. Un déficit de la moitié de la récolte, si chacun consentait à réduire immédiatement sa consommation de moitié, aurait peu d'effet sur le prix du blé, ou même n'en aurait absolument aucun. Au contraire, si pendant onze ou douze mois chacun continue à en .faire la même consommation, un déficit
(1) II s'agit d'augmentation faite en faveur des pauvres; pour les gens opulents, qui recevaient un accroissement de fortune, comme leur titre élaildéjà pleinemeol suffisant, raccroissement ne domierait lieu à aucune consommation nouvelle de leur part. Mais celle espèce d'exception est inutile à discuter. (G. et P. P.)
(2) La diselte ou rareté dont ii est question ici est celle des années 1800 et 180i. (.1/.)
d^QD douzième suffira pour élever le prix du blé presque sans aucune limite. Plus on fait de distributions dans les paroisses à titre d*assistance, plus on encourage chacun à persister dans sa consommation habituelle; par conséquent, eu vertu de cette mesure, il faut, pour qu'enfin on consente à diminuer cette consommation, que le prix du blé 8*élève beaucoup plus quMl n'aurait été nécessaire sans cela pour obtenir le même effet.
Il semble que l'on n'ait pas assez fait attention à une cause particulière de cherté. Le prix du blé en temps de rareté dépend beaucoup moins du déGcit réel que de Fespèce d'obstination avec laquelle on persiste à vouloir en soutenir la consommation au même degré. Un déficit de la moitié de la récolte, si tous consentaient immédiatement à se réduire à la moitié de leur consommation habituelle, aurait peu d'effet sur le prix du blé ou même n'en aurait point. Un déficit d'un douzième, si pendant dix ou onze mois on continue la même consommation, peut élever le prix du blé presque sans limite. Plus on donne en assistances paroissiales, plus on augmente la faculté de soutenir la consommation habituelle; et plus aussi doit s'élever le prix, avant que s'effectue la diminution de consommation qui seule peut le faire baisser.
11 a été affirmé par quelques personnes que les hauts prix ne diminuent pas la consommation. S'il en était ainsi, nous verrions le prix du bushel (1) de blé s'élever à cent livres sterling ou davantage à chaque déficit auquel l'importation ne pourrait pas pleinement suppléer.
Le fait est que les hauts prix finissent toujours par diminuer la consommation. Mais, par la richesse du pays, par la répugnance du peuple à se contenter d'aliments substitués à sa nourriture ordinaire, par les immenses sommes distribuées aux paroisses, cette diminution ne peut être obtenue que lorsque les prix, devenus excessifs, forcent même les classes moyennes , tout au moins celles qui sont immédiatement audessus de la pauvreté, d'épargner sur le pain, par l'impossibilité où de tels prix les mettent d'en acheter autant qu'ils ont coutume de faire. Les pauvres, assistés par leurs paroisses, n'ont aucune raison de se plaindre du renchérissement, puisque c'est le prix excessif qui a forcé l'épargne et a laissé par là plus de blé aux classes inférieures, dont l'assistance paroissiale les a mises en possession. Les classes les plus souffrantes dans la disette sont incontestablement celles qui sont immédiatement au-dessus de la pauvreté * elles ont été abaissées d'une ma-
(i) Bushel, boisseau; c'est le huitième du qnarler et vaut 3, 65 hectolitres. (Jph. G.)
nière marquée par les excessives largesses faites aux classes placées au* dessous d'elles. La pauvreté est presque toujours relative; et si l'on eût pris aux persounes dont je parle une somme équivalente à la moitié des largesses faites de la sorte aux classes inférieures à elles, je doute fort qu'on les eût rendues aussi pauvres qu elles le sont devenues par l'effet des distributions d'argent qui ont eu réellement lieu (1). Ces distributions donnent aux classes pauvres le droit de commander beaucoup plus de denrées alimentaires que leur travail et leur habileté ne leur permettaient d'espérer dans l'état actuel du pays. La faculté d'en commander est diminuée d'autant pour les classes supérieures; elles ne peuvent plus, par leur travail et leur habileté plus productifs, obtenir la même part des objets de première nécessité qu'elles obtenaient auparavant. 11 s'agit de comparer les avantage? de l'assistance avec les maux qu'elle entraine. Elle empêche les pauvres d'user d'aliments substitués au pain, comme partout ailleurs la loi impérieuse de la nécessité enseigne à faire; mai§ en faisant hausser les prix, elle met une grande partie du peuple dans la détresse, et force à recourir aux dons des paroisses un grand nombre de personnes qui se croyaient au-dessus du besoin.
Si l'on doublait tout à coup la fortune de tous ceux qui ont cent iivres sterling de revenu annuel, l'effet qui en résulterait sur le prix des grains serait lent et peu considérable ; mais si, dans tout le royaume, le prix du travail était doublé, l'effet pour hausser le prix des grains serait grand et rapide. Les principes généraux en cette matière ne peuvent être contestés, et l'on ne doutera pas que les distributions dont nous nous occupons n'aient agi puissamment en ce sens lorsqu'on se rappellera qu'avant la dernière disette la somme levée pour les pauvres était estimée de trois millions sterling, et qu'en 1801 elle ?l été, à ce qu'on assure, de dix millions sterling. Un poids additionnel des sept
(1) Supposons que les classes inférieures gagnent, par une moyenne, dix schellings par semaine, et que les classes imm('îdialemenl au-dessus en gagnent vingl: on ne peut douter qu'en temps de disette dix scbellings par semaine distribués aux premières n'enlevassent aux dernières une portion plus grande du pouvoir qu'elles ont de commander les choses de nécessité que n'aurait pu faire la sousiraclion de cinq scbellings par semaine de leur propre gain. Dans le premier cas, toutes ces classes se trouvent réduites au même niveau ; le prix des subsistances croit, par le concours des demandes, d'une manière extraordinaire; tous sont soumis h une même gêne pour les subsistances.Dans le second cas, les classes au-dessus de la pauvreté conservent encore une assez grande supériorité : le prix des subsistances ne s'élève pas au mêmedegré, et les quinze scbellings restants acbètent beaucoup plus que ne pouvaienl faire l<s vingt dans le premier cas. (M,)
millions sterling mis dans la balance (i) et appliqué exclusivement aux objets de subsistance, joint à une grande augmentation dans le prix des salaires en diverses parties du royaume, augmenté d'ailleurs par d'énormes sommes de charités volontaires, doit avoir eu un puissant effet sur le prix des objets de première nécessité, si l'on peut donner confiance aux principes les plus clairs que confirment toutes les apparences. Un homme et sa famille ont reçu, à ma connaissance, quatorze schellings par semaine de leur paroisse.. Leur gain ordinaire était de vingt schellings par semaine, et par conséquent leur revenu pour le même temps était de trente-quatre schellings. Avant la disette, il avait coutume d'acheter chaque semaine un bushel de farine, peut-être au prix de huit schellings; il avait ainsi deux schellings de reste pour d autres emplois. Pendant la disette, il faisait la même provision à un prix triple. 11 payait trente-deux schellings pour son bushel de farine, et avait, comme ci-devant, deux schellings de reste. Des cas pareils n'auraient pas pu devenir universels sans élever le prix du froment beaucoup au delà de la limite qu*il a atteinte dans la cherté. Mais ces cas n'étaient pas rares , et le système de régler les secours sur le prix des grains était général.
Si la circulation du pays s'était toute faite en espèces, dont la masse n'aurait pu être subitement accrue, il aurait été impossible de distribuer aux pauvres une somme additionnelle de sept millions sterling sans entraver les opérations du commerce. Ainsi, dès le commencement de celle assistance démesurée, qui ne pouvait manquer d*occasionner, dans tous les rangs de la société, une dépense proportionnelle en denrées, il se serait élevé une grande demande de Tinstrument commun de circulation. Mais r instrument de circulation en usage se trouvait être de nature à se multiplier immédiatement sur la demande qu on en faisait. Il parait, par les comptes de la banque mis sous les yeux du parlement, que ce n'est pas de là que partirent les grandes émissions additionnelles de papier. Les trois millions et demi, ajoutés à ses précédentes émissions moyennes, n'étaient probablement pas fort au-dessus de la somme
(\) Voyez une brochure publiée en novembre 4S00, sous ce litre : Jn investiga^ tûm, elc. Recherche de la cause du haut prix actuel des denrées. On a cru que c^élait une recherche sur les causes de la diseUe. Sous ce point de vue, cet écrit a dû paraître incomplet, puisqu'il ne traite que d'une seule cause. Mais le seul but qu'on s'y est proposé est d'indiquer la principale raison du haut prrx des denrées, comparé au degré de leur rarelé, en admettant le déflcit d'un quart, comme il est établi dans la lettre du duc de Portland ; estiroalion que je suis porté k envisager comme Irès-rapprochée de la vérité. {M.)
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nécessaire pour remplacer les espèces métalliques retirées de la circulation . L*or en ce temps se montrait en si petite quantité, que cette conjecture acquiert beaucoup de poids. En Tadoplant, on sera porté à croire que la partie de la circulation dé|>endante de la banque, bien que changée dans sa nature, n'avait pas été fort accrue ; et du reste, quant à Feffet de Tinstrument de circulation sur le prix des marchandises, on ne peut douter qu*il ne soit le même lorsqu'il consiste principalement en guinées que lorsquMl se compose de billets de banque ou de schellings qui remplacent les guinées, et sont reçus comme monnaie courante.
Ainsi, ce fut principalement aux banques de province que fut laissé le soin d'accroître le fonds destiné à servir d'instrument de circulation ; et Ton pouvait bien s'attendre à les voir saisir avec empressement cette occasion de s'enrichir. Les émissions des banques de province doivent se régler sur la quantité de leurs billets qui restent en circulation ; or, en supposant la confiance bien établie, cette quantité dépend de la somme nécessaire pour les affaires du voisinage qui se résolvent en argent. Le haut prix des denrées rendait ces opérations plus chères. Dans le seul article du payement hebdomadaire des salaires, en y comprenant les assistances paroissiales, il est de toute évidence qu*on éprouvait le besoin d'une très-grande addition à la somme servant d'instrument de circulation dans chaque arrondissement. Si les banques de province avaient tenté d'émettre une aussi grande quantité de papier sans y être acheminées par de nouvelles demandes, elles auraient bientôt été averties de leur erreur par la rentrée urgente et rapide de leurs billets ; mais à cette époque on manquait de monnaie pour l'usage immédiat et journalier, et le papier qui en faisait office était avidement absorbé dans la circulation.
On peut même mettre en question si, dans de telles circonstances, les banques de province n'auraient pas fait à peu près d'aussi fortes émissions, lors même que la banque d'Angleterre n'aurait pas été autorisée à suspendre les payements en espèces. Avant cette suspension, les émissions des banques de province étaient réglées par la quantité de billets que la circulation pouvait employer ; et après, comme avant, elles étaient obligées de payer les billets qui revenaient sur elles en papier de circulation de la banque d'Angleterre. La principale différence entre les deux cas provient de la pernicieuse coutume, adoptée depuis la suspension, d'émettre des billets d'une et deux livres sterling, ainsi que de la petite préférence qui pouvait porter plusieurs personnes à rechercher, faute d'or, un papier plutôt que l'antre, et à mettre entre les
billets de la banque d'Angleterre et ceux des banques de province une nuance d'estime.
La très-grande masse de papier émis par les banques de province dans le cours des années 1800 et 1801 fut donc évidemment, dans l'originct Teffet plutôt que la cause des hauts prix des denrées alimentaires; maïs une fois absorbée dans la circulation, elle ne put manquer d'afiecter les prix de toutes les marchandises, et d*opposer beaucoup d'obstacles au relour des bas prix. C'est là le grand mal produit par ce système. Pendant la disette, on ne peut douter que l'accroissement de circulation, en prévenant les embarras du commerce, n'ait mis le pays en état de poursuivre plus constamment ses diverties occupations industrieuses et d'importer plus de grains qu'il n'aurait fait sans cela ; mais œs avantages à temps ont été achetés au prix d'un mal durable, et la difficulté de réabsorber cette circulation accrue peut rendre permanents les prix d'une disette passagère.
Sous ce rapport toutefois, il est heureux que la grande émission de papier soit venue des banques de province plutôt que de la banque d'Angleterre. Tant que dure la suspension des payements en espèces, si les billets de banque deviennent surabondants, il n'y a aucun moyen de forcer la banque à les reprendre. Mais il n'en est pas de même des banques de province : dès que la circulation n'a pas besoin de leurs billets, on les leur rapporte ; et dans ce cas, si les billets de la banque d'Angleterre ne sont pas multipliés, la somme destinée à la circulation se trouve diminuée.
C'est un bonheur pour PAngleterre que les deux années de disette aient été suivies de deux événements les plus propres à rétablir l'abondance et les bas prix : une riche récolte et la paix. Ces deux événements produisirent une conviction générale d'abondance dans l'esprit des Tendeurs et des acheteurs ; les uns devinrent lents à acheter, les autres empressés à vendre ; le marché regorgea, et les prix tombèrent rapidement. Cela mit les paroisses en état de retirer leurs assistances, et de prévenir par là le retour des hauts prix, à l'époque où les vendeurs furent rassurés.
Si aux deux années de disette avaient succédé seulement des années communes, je suis fortement porté à croire que, comme le marché n'aurait point regorgé, le prix des grains ne serait tombé que d'une assez petite quantité ; qu'en conséquence les paroisses n'auraient pas pu retirer leurs assistances, que l'augmentation du papier aurait continué d'être nécessaire, et que finalement les prix de toutes les mar-
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chandises se seraient peu h peu réglés sur cet accroissement du moyen de circulation.
Si les paroisses» au lieu de donner une assistance à temps, susceptible d'être retirée à la première baisse, avaient élevé partout les salaires, il est évident que les obstacles à une diminution de circulation et au retour des bas prix auraient été bien plus accrus. Lie haut prix du travail serait devenu permanent, sans aucun avantage pour Fouvrier.
Personne ne désire avec plus d'ardeur que moi de voir s élever le prix réel du travail. Mais la tentative d'opérer cet effet en élevant forcément le salaire nominal, comme on.l'a fait à un certain point, comme on l'a presque universellement recommandé dans ces dernières disettes, est une mesure que tout homme réfléchi doit réprouver comme puérile et absolument inefûcace.
Le prix du travail, quand on lui laisse prendre son niveau naturel, est un baromètre politique de la plus haute importance : il exprime le rapport des moyens de subsistance à la demande que Ton en fait ; de la quantité consommable au nombre des consommateurs. Pris en moyenne et indépendamment de toute circonstance accidentelle, il indique en outre clairement le^ besoins de la société par rapporta la population; car, quel que soit le nombre des enfants pour chaque mariage qui peut suffire à maintenir la population actuelle à Fétat stationnaire, le prix du travail sera ou suffisant, ou supérieur ou inférieur à leur ehtretien, selon que les fonds destinés à payer le travail seront stationnaires, progressifs ou rétrogrades. Mais, au lieu de considérer les salaires sous ce point de vue, on se plaît à les envisager comme une valeur que nous pouvons hausser et baisser à plaisir, et qui dépend essentiellement de la décision des juges de paix. Lorsqu'une hausse dans le prix des denrées alimentaires indique une demande supérieure à l'offre, on veut mettre Touvrier dans la situation oii il était avant cette hausse, et à cet effet on élève le prix du travail, c'est-à-dire que Ton fait croître la demande ; après quoi Ton est fort surpris de voir hausser toujours plus le prix des denrées. Cestà peu près comme si le baromètre baissait jusqu'au mot tempête^ et que pour rétablir le beau temps nous fissions monter le mercure par quelque pression mécanique ; puis, que nous fussions étonnés de voir le mauvais temps continuer (1).
(1) Oq peut remarquer que la comparaison, loin d'être outrée, pèche plutôt en sens contraire ; car la hausse forcée des salaires fait erotlre la demande des denrées, et par conséquent augmente le mal. (G. et P. P.)
Smith a clairement fait voir que la tendance naturelle d^une année de disette est de priver de tout emploi un grand nombre d'ouvriers^ ou de les forcer à travailler pour un salaire réduit, à cause de Timpossibilité où sont les maîtres d employer le même nombre d'ouvriers au même prix qu'auparavant. Hausser les salaires, c est augmenter le nombre de ceux qui sont sans emploi; c'est prévenir, comme le dit cet auteur, les bons effets d'une disette modérée, qui tend à rendre le peuple plus laborieux, plus attentif et plus économe. Le nombre de domestiques sans place et d'ouvriers sans emploi, pendant les dernières disettes, fournit une preuve lamentable de la justesse de ces raisonnements. Si les salaires s'étaient élevés partout en proportion du prix des vivres, personne, à l'exception des fermiers et d'un petit nombre de gentlemen , n'aurait pu employer le même nombre d'ouvriers qu'il avait coutume d'entretenir. Une foule additionnelle de domestiques et d'ouvriers de manufacture auraient été renvoyés ; et de suite ceux qui l'ont été réellement n'auraient eu d'autre retuge que les paroisses. Dans l'ordre naturel des choses, une disette tend à faire baisser, et non hausser, le prix du travail.
Après qu'un ouvrage tel que celui d'Adam Smith a paru, après qu'il a été si généralement répandu, c'est pour moi, je l'avoue, une chose étrange de voir tant d'hommes, qui voudraient passer pour entendre l'économie politique, persister à croire qu'il dépend des juges de paix, ou même de la toute- puissance du parlement, de changer, par un acte de leur volonté, la totalité des circonstances où le pays se trouve placé ; et, lorsque la demande de vivres est plus grande que l'ofl^re, de faire, par la simple publication d'un édit, que l'offre subitement se trouve égaler la demande. Plusieurs hommes, qui reculeraient d'horreur à la proposition d'un maximum^ sont tout prêts à proposer que le prix du travail soit proportionné à celui des vivres, et ne semblent pas s'apercevoir que les deux propositions sont à très-peu près de même nature, et que l'une et l'autre tendent directement à la famine. 11 n'importe guère que nous met tiens l'ouvrier en état d'acheter la même quantité de vivres qu'il achetait auparavant, en en fixant le prix, ou en élevant en proportion le prix du travail. Le seul avantage de ce dernier procédé est que la hausse du prix des vivres, qu'il force nécessairement, encourage l'imporlalion. Mais si l'on fait abstraction de toute importation, que la guerre et d'autres circonstances peuvent en effet rendre impraticable, une hausse universelle des salaires en proportion du prix des vivres, favorisée par d'abondantes assistances paroissiales à tous ceux qui n'ont point d'ouvrage, aurait, pour prévenir l'épargne,
tout Peffet d'un maximum : elle ferait consommer en neuf mois une récolte qui aurait dû servir pour douze, et produirait en6n la famine.
N'oublions pas toutefois que Thumanité et une vraie politique requièrent impérieusement que, dans de telles circonstances, les pauvres reçoivent tous les secours que la nature des choses permet de leur donner. Si les denrées alimentaires se soutenaient au prix de disette, il faudrait bien que les salaires haussassent, ou que bientôt la maladie et la faim diminuassent le nombre des ouvriers. Il arriverait donc que l'offre du travail étant inférieure à la demande, son prix hausserait dans un plus grand rapport que celui des vivres. Mais même une ou deux années de disette, pendant lesquelles les pauvres seraient laissés à eux-mêmes pour se faire de nouvelles ressources, pourraient produire quelque effet de ce genre. Il est donc de notre intérêt, comme il est de notre devoir, de leur donner dans les années de détresse quelques secours temporaires. G*est dans ces occasions que les succédanés du pain d'un prix moins élevé, et tous les moyens d*épargner la nourriture, doivent être mis en usage. Et encore ne faut-il pas être si prompt à se plaindre du haut prix du blé, puisqu en encourageant Timportation il augmente nos moyens de subsistance et supplée h IMnsuffisanoe de nos provisions.
Gomme l'inefficacité des lois sur les pauvres et des tentatives faites pour élever forcément le prix du travail est plus sensible en temps de disette, j'ai cru qu'il m*étdit permis de m'arrêter à les considérer sous ce point de vue. Et comme ces causes de hausse ont reçu dans la dernière disette un grand accroissement de force par Taugmcntation des fonds destinés à la circulation, j espère que le petit nombre d'observations que j*ai faites sur ce sujet sera considéré comme une digression pardonnable.