CHAPITRE VIL — des lois sur les pauvres. {Suite
Les remarques faites dans le chapitre précédent sur la nature et les effets des lois sur les pauvres se sont confirmées de la manière la plus frappante par l'expérience des années 1815 « 1816, 1817. Pendant ces années, deux points de la plus haute importance ont été établis de manière à ne plus laisser de doute dans Tesprit de tout homme raisonnable.
Le premier de ces points est qu'en réalité le pays ne remplit pas la promesse qu'il fait aux pauvres dans ces lois de fournir constamment de l'occupation, à Taide de la taxe paroissiale, à ceux qui, faute d'ouvrage ou par toute autre cause, ne peuvent pourvoir à leurs besoins et à Pentretien de leurs familles. Le second point est qu'avec un très-grand accroissement de taxes paroissiales, aidées des contributions les plus généreuses et les plus louables de la charité volontaire, le pays a été tout à fait incapable de trouver une occupation suffisante pour les nombreux manouvriers et artisans qui peuvent et veulent travailler.
On ne peut plus soutenir que les lois sur les pauvres fassent réelle* ment ce qu'elles promettent, quand on sait que plusieurs familles, à Londres et dans d'autres grandes villes , ont été trouvées mourant presque de faim, parla crainte d'aller dans leurs paroisses, à cause de l'encombrement, de l'insalubrité et de l'horrible état des maisons de travail dans lesquelles elles auraient été reçues, si tant est même qu'elles eussent pu y être admises ; on ne peut plus le soutenir quand on sait que plusieurs paroisses ont été absolument incapables de lever les taxes nécessaires , dont l'accroissement selon les lois existantes n'a tendu qu'à surcharger de plus en plus la paroisse de personnes qu'elle doit nourrir, et à rendre le produit de la taxe toujours moins efficace ; quand on sait enfin qu'il y a eu un cri presque universel, d'une extrémité de
cun des trois nil le même salaire que chacun des deux. Toutes les organlsalions sociales du monde ne pourraient transformer deux unités en trois unités identiques. Cela nes^est vu qu'eaux noces de Cana, et c*esl un mystère
Nous faisions ces réflexions il y a six ans : depuis, et après les événements de 4848, ce prétendu droit au travail a été réclamé par loules les écoles socialistes et même par des nolabililés de tous les partis; il a été inscrit dans le premier projet de la Constitution française; mais, grâce à B1. Proudhon, qui, poussé par la logique, a avoué que le droit au travail lui apparaissait comme synonyme de droit à la propriété d'aulrui , l'Assemblée constituante a eu la sagesse de rejeter ce faux et dangereux principe. — Voir le recueil de discours et d'appi<';cialions que nous avons publié sous ce titre : Le Droit au travail à P Assemblée nationale ^ etc., in-8». 1848. Gnillaumin. {Jph, O.)
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TAngleterre à Tautre, pour que la charité volontaire vint à Faide des taxes paroissiales.
Ces forts indices de rinefGcacité des lois sur les pauvres peuvent être considérés non -seulement comme des preuves incontestables qu'elles ne font pas ce qu'elles promettent, mais aussi comme offrant la présomption la plus forte qu'elles ne peuvent pas le faire. La meilleure de toutes les raisons pour la violation d'une promesse est l'impossibilité absolue de Texécuter ; et certes c'est la seule excuse qui puisse être considérée comme valable. Mais, quoiqu'il puisse bien être pardonnable de ne pas exécuter quelque chose d'impossible, il est inexcusable de promettre sciemment ce qu'il n'est pas possible d'exécuter. Et si Pou pensait encore qu'il fût utile d'agir d'après ces statuts sur les pauvres, jusques au point où on peut le faire, il serait sûrement sage de changer les termes dans lesquels ils sont exprimés, ainsi que leur interprétation telle qu'on Ta fort généralement adoptée, afin de ne pas donner au pauvre une notion fausse de ce qui est et de ce qui n'est pas praticable.
De plus, on a reconnu en fait que de très-grandes contributions volontaires, combinées avec un fort accroissement des taxes paroissiales et aidées des efforts individuels les plus constants et les mieux dirigés, n'ont pu réussir à donner l'occupation nécessaire à ceux qui avaient été privés d'ouvrage par la chute soudaine de la demande survenue pendant ces deux ou trois dernières années.
Comme les grandes causes qui pour un certain temps rendent une nation progressive, stationnaire ou rétrograde dépendent peu des taxes paroissiales ou des contributions de charité, on aurait dû prévoir peutêtre d'avance que, dans un état stationnaire ou rétrograde, des effets de cette nature ne pourraient pas créer celte demande effective de travail qui n'appartient qu'à un état progressif. Ceux qui n'avaient pas encore reconnu cette vérité doivent. en avoir acquis une conviction insurmontable par la triste expérience de ces deux dernières années.
Il ne s'ensuit cependant en aucune manière que les efforts qui ont été faits pour adoucir les malheurs présents aient été mal dirigés. Au contraire, non -seulement ils ont été occasionnés par les motifs les plus louables, non-seulement ils ont rempli le grand devoir moral d^assister nos semblables dans le besoin, mais encore ils ont dans le fait produit un grand bien ou du moins prévenu un grand mal. Leur non-réussite partielle n'indique pas nécessairement ou un manque d'énergie, ou un manque d*habileté dans ceux qui ont dirigé ces efforts ; elle prouve seulement que ce qui avait été tenté n'était praticable qu'en partie.
Il est possible d'adoucir la violence et d'alléger le fardeau pesant de
la misère du moment» de manière à soutenir les malheureux jusques à des temps meilleurs, quoique cela même ne puisse jamais se faire qu'avec quelques sacriBœs, de la part des riches, et même de quelques classes de pauvres. Mais aucun effort, soit individuel, soit national, ne pourra rétahlir d^un seul coup cette vive demande de marchandises et de travail perdue par des événements qui, d'où qu'ils proviennent, ne laissent plus de prise au doute.
Ce sujet est environné de tous côtés des dirficultés les plus formidables; et dans aucun état de choses il n'est si nécessaire que dans celui-ci de se souvenir du mot de Daniel de Foë que nous avons déjà rapporté dans le chapitre précédent. Les manufacturiers de toute TAngleterre, et en particulier les tisserands de Spitalfield, sont dans la misère la plus profonde, occasionnée d'une manière immédiate et directe par le besoin de demande des produits de leur industrie, et par la nécessité qui s'ensuit pour les maîtres de renvoyer plusieurs de leurs ouvriers, afin de proportionner la quantité des marchandises au| demandes faites. H a été proposé cependant, par quelques personnes bienveillantes, de lever par souscription un fonds dans le but exprès de remettre à Touvrage ceux qui ont été renvoyés par leurs maîtres, ce qui ferait toujours plus regorger le marché, qui n'est déjà que trop largement fourni. Les maîtres s'y opposent ; cela est juste et naturel : car cette mesure les empêcherait de diminuer la quantité des marchandises offertes, et de prendre la seule qui pût provenir la destruction totale de leurs capitaux et la nécessité de renvoyer tous leurs ouvriers au lieu de n'en renvoyer qu'une partie.
D'un autre côté, quelques dasses de marchands et de manufacturiers demandent à grands cris la prohibition de toutes les marchandises étrangères qui peuvent entrer en concurrence avec les produits nationaux, et nuire selon eux à l'emploi de l'industrie britannique. Mais ce système est combattu tout naturellement et avec justice par d'autres classes très*nombreuses de nationaux occupées à préparer et à manufacturer les marchandises destinées à acheter celles que l'on importe de Tétranger. Et on doit reconnaître qu'un bal de cour auquel on n'admet que les étoBes de la Grande-Bretagne peut avoir l'effet de priver d'ouvrage, dans une partie du pays, exactement te même nombre de personnes que celui à qui il en procure dans une autre.
Cependant il serait désirable d'occuper, s'il était possible, ceux qui n'ont pas d'ouvrage, quand ce ne serait que pour éviter les mauvais effets moraux de l'oisiveté, et les mauvaises habitudes que peut engendrer la dure nécessité de vivre longtemps d'aumônes.
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Mais les difficultés que nous venons de signaler font assez voir que nous devons avancer dans cette partie de l'entreprise avec grande précaution, et que les espèces d^occupations qui doivent être choisies sont celles dont les résultats ne nuisent pas aux capitaux existants. Tels sont les travaux publics de toute sorte* les constructions et réparations des routes, des ponts, des rail-ways (1), des canaux, e(c., et peut-être à présent, depuis la grande perle qu'a souSerle le capital agricole, presque tous les divers genres de travaux relatifs à la terre qui peuvent être exécutés à Taide d'une souscription publique.
Cependant, même dans ce moyen d'occupation, le bénéfice qn il fait éprouver à quelques-uns doit porter avec lui des désavantages pour d*autres. La portion du revenu de chaque personne qui irait à des souscriptions de cette espèce serait nécessairement perdue pour les divers travaux qu'auraient payés ces mêmes sommes si elles avaient été appliquées à leurs emplois accoutumés ; et la diminution de la demande, occasionnée par là dan^ ces derniers emplois, ne peut manquer de produire la misère de quelques autres ouvriers , qui sans cela y auraient échappé. Mais c'est un effet que, dans de pareils cas, il est impossible d'éviter; et comme mesure temporaire, il est non-seulement charitable, mais il est juste de répandre le mal sur une plus grande surface , afin que sa violence sur quelques points particuliers puisse être mitigée do manière à être supportable par tous.
Le grand objet qu'il faut avoir en vue est d'entretenir le peuple, durant sa détresse présente, dans l'espérance (légitime, selon moi) de temps plus heureux. La difficulté est sans doute fort aggravée par le stimulant prodigieux qui a été donné à la population pendant ces dernières années, et dont les effets ne peuvent pas s'arrêter subitement. Mais on verra probablement , quand les prochains comptes rendus de la population seront publiés, que les mariages et les naissances ont diminué, et que les morts ont crû dans un degré encore plus grand qu'en 1800 et qu'en 1801 ; la continuation de cet effet retardera à un certain point, pendant quelques années, les progrès de la population. Cet effet toutefois devra se combiner avec les besoins croissants de l'Europe et de l'Amérique, qu'amènera l'accroissement de leurs richesses. En même temps, à l'intérieur les produits de l'industrie ne manqueront
(i) Nous supprimons ici une noie dans laquelle les traducteurs, qui écriTaieiii en 1823, croyaient devoir définir le raii-way, à peine connu de nom chez nous, 1 1 que Ton ne construisait encore en Angleterre que pour l'usage des mines ou di* quelques fabriques. (Jph.G.)
pas de s'adapter à la nouvelle distribution des richesses qu*a dû occasionner Taltération du moyen de circulation. Ces diverses causes redonneront de la vie et de Ténergie à toutes nos opérations commerciales et agricoles; elles rendront aux classes laborieuses une pleine occupation et de bons salaires.
Quant à la détresse des pauvres et en particulier à l'accroissement de leur nombre pendant ces dernières années, les opinions les plus erronées ont été avancées. Pendant la guerre* Taccroissement du nombre des personnes demandant Tassistance paroissiale a été attribué principalement au prix élevé des choses nécessaires à la vie. Nous avons vu ces choses nécessaires à la vie éprouver une baisse grande et soudaine, et cependant en même temps nous avons observé un nombre proportionnel encore plus grand d'individus recourant à l'assistance paroissiale.
On a dit que la taxe est la seule cause de leur détresse et de la stagnation extraordinaire dans la demande de travail ; cependant, je suis fermement convaincu que si les taxes disparaissaient en entier demain, cette stagnation, au lieu d'être à sa fin, serait aggravée. Un tel événement causerait une grande hausse générale dans la valeur du moyen de circulation* et apporterait avec lui ce découragement à l'industrie qui accompagne toujours une telle secousse. Si, comme on Ta dit* les classes laborieuses payent à présent en taxes plus que la moitié de ce qu'elles reçoivent, il faudrait être bien peu versé dans les principes sur lesquels se règlent les salaires, pour supposer que, si les marchandises à l'achat desquelles on les emploie baissaient de moitié par la suppression des taxes, ces salaires eux-mêmes pourraient encore continuer d'avoir la même valeur nominale. S'ils la conservaient, ne fût-ce que pour peu de temps, tandis que toutes les marchandises auraient baissé et que l'instrument de circulation aurait été réduit à proportion, on verrait promptement nombre d'ouvriers manquer à la fois d'occupation.
Les effets des taxes sont sans doute dans plusieurs cas pernicieux à un très-haut degré; mais on peut regarder comme une règle, soumise à peu d'exceptions, que le soulagement obtenu en supprimant une taxe n'est nullement égal au tort qu'on fait en l'imposant ; et généralement on peut dire que le mal propre à h taxe consiste dans l'obstacle qu'elle oppose à la production, plus que dans la diminution qu'elle occasionne dans la demande. Quant à toutes les marchandises, celles du moins dont la production a lieu ainsi que la demande à l'intérieur, il est certain que la conversion du capital en revenu (effet naturel des emprunts) accrott nécessairement le rapport de la demande à l'offre, et que la conversion du revenu des individus en revenu du gouvernement (l'etfet des
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taxes conveDablenaeni imposées), quelque dure qu^elle puisse être pour les iodividus ainsi taxés, ne peut avoir aucune tendance à diminuer le montant général de la demande. Elle diminuera nalurellement les demandes des personnes taxées en diminuant leurs pouvoirs d'acquérir ; mais les pouvoirs du gouvernement et de ses employés augmenteront au même degré que les pouvoirs des personnes taxées auront diminué. Si une terre de 5,000 livres sterling de rente est grevée d'une hypothèque de 2,000 livres sterling, deux familles. Tune et Taulre dans une très bonne situation pécuniaire, peuvent vivre sur la rente qu elle donne, et faire toutes deux de grandes demandes, pour des maisons, des meubles, des équipages, des draps, des étoffes de soie, de coton, etc. L'homme qui possède la terre est certainement beaucoup plus mal placé que si Tacte d'hypothèque avait été brûlé ; mais les manufacturiers et ouvriers qui fournissent les soies, les draps, les cotons, etc., seraient si loin de profiter de la combustion de cet acte, qu'il s'écoulerait un temps considérable avant que les nouveaux besoins et les nouveaux goûts du propriétaire enrichi eussent rétabli la première demande; et si celui-ci prenait la fantaisie de dépenser sa rente additionnelle en chevaux, en chiens et en gens de service, ce qui est probable, nonseulement les manufacturiers et les ouvriers qui avaient fourni auparavant leurs toiles, leurs draps et leurs cotons seraient privés d'occupation , mais aussi la demande substituée serait beaucoup moins favorable à Taccroissement du capital et des ressources générales du pays.
Cet exemple représente, de plus près qu'on ne serait porté à le crobre assez généralement, les effets d'une dette nationale sur les classes ouvrières, et fait sentir la grande erreur que Ton commet en envisageant exclusivement l'accroissement de demande que Textinclion de la dette produirait de la part d'une partie considérable de la communauté, comme si cet accroissement de demande n'était pas contre-balancé, et souvent plus que compensé par la perte de la demande des créanciers et du gouvernement.
Ces observations ne tendent point à faire entendre qu'une dette nationale ne puisse pas être augmentée au point de devenir très-préjudiciable à l'Etat. La division et la distribution de la propriété, qui est si avantageuse quand elle n'est portée qu'à un certain degré, est fatale à la production quand elle est poussée à l'extrême. La division d'une terre de 5,000 livres sterling de rente tendra généralement à accroître la demande, à exciter la production, et à améliorer Tétat de la société; tandis que la division d'une terre de 80 livres de rente sera suivie généralement d'effets directement contraires.
Mais mdépendamment de la probabilité que la divisioa de la propriété occasionnée par la dette nationale sera, dans plusieurs cas, portée trop loin» la division même s*opère par des moyens qui quelquefois embarrassent beaucoup la production. Cet embarras a lieu nécessairement à un certain point dans presque toute espèce de taxe ; mais, dans les circonstances favorables, il est surmonté par le stimulant donné à la demande. D'après Taccroissement prodigieux du produit et de la population pendant la dernière guerre, on peut bien présumer que le pouvoir de produire n'a pas été essentiellement arrêté malgré Ténorme montant de la contribution ; mais dans Tétat des choses depuis la paix, avec une baisse très-extraordinaire de la valeur échangeable des produits bruts de la terre, accompagnée d'une grande diminution du moyen de circulation, l'accroissement soudain du iardeau de la taxe doit beaucoup lyouter à Faction des autres causes qui découragent la production. Cet effet a été ressenti à un haut degré ; mais la détresse qui en est résultée s'est déjà fort adoucie ; et parmi les classes marchandes et manufacturières, où la plupart des individus sont sans occupation, le mal provient évidemment moins du besoin de capital et des moyens de production que du manque d*un marché pour les ouvrages faits à mesure de leur production ; privation pour laquelle Tabolition des taxes, quelque convenable et même nécessaire qu'elle puisse être comme mesure permanente, n'est certainement pas un remède ioûunédiat et spéciGque.
Les principales causes de Taccroissement de la pauvreté, indépendamment des crises présentes, sont : premièrement l'accroissement général du système manuCucturier et les variations inévitables du travail qui ep dépend ; secondement et plus particulièrement, la pratique, qui a été adoptée dans quelques provinces d'Angleterre, et qui actuellement se répand assez généralement dans tout le royaume, de payer par l'assistance paroissiale une partie considérable de ce qui serait naturellement dû à titre de salaire.
Pendant la guerre, quand la demande du travail était grande et croissante, une telle pratique était le seul moyen d'empêcher les salaires de suivre dans leur hausse celle des objets de première nécessité, à quelque prix que ceux-ci se fussent élevés par l'effet de la taxe. En conséquence, on a vu que dans les parties de la Grande-Bretagne où cette pratique a prévalu le moins, les salaires ont haussé le plus. C'est ce qui a eu lieu en Ecosse et dans quelques parties du nord de l'Angleterre , où l'amélioration de l'état des classes ouvrières, et l'accroissement de leurs moyens de commander les objets de première et de seconde nécessité.
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ont été singalièreraent remarquables. Si dans quelques autres parties do pays, où cette pratique ne s'est pas beaucoup propagée, et spécialement dans les villes, les salaires n*ont pas haussé dans le même rapport, cela a été dû à Taffluence et à la concurrence de la population élevée à peu de frais dans les provinces environnantes.
C'est une remarque fort juste d* Adam Smith, que les tentatives de la législature pour hausser la paye des pasteurs {curâtes) ont toujours été sans effet, à cause du nombre des sujets qui s'offrent pour remplir ces places et du bas prix dont ils se contentent; circonstances dues aux bourses ou gratifications accordées dans les universités aux jeunes élèves qui se livrent à Tétat ecclésiastique. 11 est également vrai qu*aucun effort humain ne pourra maintenir le salaire de Touvrier à un taux qui rende celui-ci capable de soutenir par son gain une famille médiocrement nombreuse, aussi longtemps que ceux qui ont plus de deux enfants seront considérés comme ayant droit à l'assistance paroissiale.
Si ce système devenait universel (et j'avoue que les lois sur les pauvres me semblent naturellement y conduire), il n'y a aucune raison pour que les secours de paroisse ne se donnent pas de jour en jour avec plus de facilité, et je n'hésite point à affirmer que si le gouvernement et la constitution du pays étaient à tout autre égard aussi parfaits que le visionnaire le plus confiant se flatterait de pouvoir les &ire; si les parlements étaient annuels ; si l'on établissait le suffrage universel ; s'il n*y avait ni guerres, ni taxe, ni pensions ; si la liste civile était réduite à 1 ,500 livres sterling par an, la grande masse de la société pourrait encore fort bien n'être qu'une communauté de pauvres (1).
On m'a accusé de proposer une loi pour défendre aux pauvres de se marier. Cela n'est pas vrai. Bien loin d'avoir proposé une telle loi, j'ai dit distinctement que, si un individu voulait se marier sans avoir une espérance légitime d'être en état d'entretenir sa famille, il devait avoir la plus pleine liberté de le faire; et toutes les fois que des propositions prohibitives m'ont été suggérées, comme convenables , par des pei^ sonnes qui avaient tiré de fausses conséquences de ce que j'avais dit, je les ai toutes fermement et uniformément réprouvées. Je suis en effet de la manière la plus décidée de l'opinion que toute loi positive pour limiter l'âge du mariage (2) serait injuste et immorale; et de toutes mes objections à un système de communauté et à celui des lois sur les
(1) Mallhus revieal souvenl à cel ordre d'idées. Voyez ce qu'il dit des sysli^mes de communau'é, liv. III. {Jph. G.)
(2) Enlre personnes nubiles? Cela est évidemment sons-enlend». (O, et P. P.)
LOIS SUR LES PAUVRES. 3Sl
pauvres (deux systèmes qui, bien que différents dans leur origine, sont de nature à produire les mêmes résultats), la plus grande est que la société dans laquelle on réussirait à les réaliser serait finalement réduite à la triste nécessité d'opter entre la détresse uniyerselle et la mise en vigueur de lois directes contre le mariage.
de que j*ai proposé est une mesure bien différente : c'est l'abolition graduelle, et même très-graduelle, des lois sur les pauYres(l). La raison pour laquelle j'ai hasardé une proposition de cette espèce est la ferme conviction où je suis que ces lois ont décidément fait baisser les salaires des classes ouvrières, et ont rendu généralement leur condition plus mauvaise qu'elle n'aurait été si ces lois n avaient jamais existé. Partout leur effet a été de déprimer ; mais il s'est fait sentir plus durement sur les classes ouvrières dans les grandes villes. Dans les paroisses de la campagne, les pauvres reçoivent dans la réalité quelque compensation à l'exiguïté de leurs salaires; leurs enfants, au delà d'un certain nombre, sont réellement entretenus par la paroisse ; et quoique^ce doive être un sentiment bien pénible pour on ouvrier de penser qu'il lui est presque impossible de se marier sans devenir père d'une famille de pauvres, s'il peut se faire à cette idée, il y a du moins pour lui quelque espèce de compensation. A Londres, au contraire, et dans toutes les grandes villes de l'Angleterre, le mal est supporté sans la compensation. La population, qui dans les campagnes est le fruit des sommes gratuitement répandues , reflue naturellement et nécessairement dans les villes, et tend de même naturellement et nécessairement à y faire baisser les salaires; tandis qu'au fait ceux qui se marient dans les villes, et qui ont de grandes familles, ne reçoivent aucun secours de leurs paroisses» à moins qu'ils ne soient dans la plus extrême détresse et prêts à mourir de foim; en somme, l'assistance que les classes manufacturières obtiennent pour le soutien de leurs familles, et qui doit suppléer à l'exiguïté de leurs salaires, est très-peu considérable.
Pour remédier aux effets de cette concurrence de la campagne , les artisans et les ouvriers des manufactures dans les villes ont été conduits à onnploter, dans le but de maintenir le prix des salaires et d'empêcher les ouvriers de travailler au-dessous d'un certain taux. Mais de tels complots ne sont pas seulement illégaux, ils sont déraisonnables et inefficaces ; et si l'offre d'ouvriers dans quelque branche particulière d'industrie est de nature à faire baisser les salaires, l'acte de les main-
(i) Assez gredaelle pour n'affecter aucun individu qui aoil actaeUomenl vivant, ou qui doive natlre dans les deux années prochaines. (M.)
:m LIVKE 111. — CHAPITRE VII.
teoir de force doit avoir l'eCTet de priver d* occupation un nombre d'ouvriers tel, que la dépense de leur entretien égale le gain produit par la hausse des salaires; en sorte que cette hausse demeure tout à fait vaine par rapport à la masse entière des ouvriers.
Il est de toute impossibilité que les différentes classes de la société soient en même temps bien payées et pleinement occupées, si en somme Toffre du travail excède la demande; et comme les lois sur les pauvres tendent de la manière la plus marquée à faire que Toffre du travail excède la demande qu'on en fait» leur effet doit être ou de faire baisser universellement tous les salaires, ou, si quelques-uns sont maintenus artificiellement, de priver d'occupation un grand nombre d^ouvriers, et ainsi d'accrottre constamment la pauvreté et la détresse des classes ouvrières.
Si tel est Tétat des choses (et je suis fermement convaincu qu'il est réellement tel), tous ceux qui s'intéressent au bonheur de la grande masse de la société doivent vivement regretter que les écrivains dont les ouvrages sont les plus répandus parmi le peuple aient marqué du sceau de la réprobation la conduite qui seule peut améliorer sa condition, et qu'ils aient donné leur approbation au système qui doit inévitablement le précipiter dans la pauvreté et la détresse.
A tous les individus dont le peuple se compose, on apprend qu'ils n*ont nulle raison d'imposer à leurs penchants la moindre contrainte, ou d*user de prudence à Tégard du mariage, parce que la paroisse est tenue de pourvoir aux besoins de tous ceux qui naissent. On leur apprend qu'ils ont tout aussi peu de raisons de contracter des habitudes d'économie et de profiter des ressources présentées par les caisses d'épargne, pour mettre à part leurs gains tant qu'ils sont célibataires, afin d'avoir une chaumière quand ils se marieront, de vivre honorablement et avec quelque degré d'aisance; parce que, apparemment, la paroisse est tenue de couvrir leur nudité et de leur trouver un lit et une chaise dans une maison de travail.
On leur apprend que toute tentative de la part des classes plus élevées de la société pour leur inculquer les devoirs de prudence et d'économie ne peut dériver que du désir d'épargner l'argent que ces classes payent pour la taxe des pauvres; quoiqu'il soit bien certain que le seul moyen conforme aux lois de la morale et de la religion qui puisse procurer aux pauvres la plus grande portion de la propriété du riche sans précipiter dans la misère la communauté tout entière est, de la part du pauvre, la prudence dans tout ce qui tient au mariage, et l'économie tant avant qu'après l'avoir contracté.
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On leur apprend qne Tordre du Créateur de croître et de multiplier est destiné à contredire ces lois que lui-même a données pour Taecroissement et la multiplication de la race humaine, et que c^est le devoir de toute personne de se marier de bonne heure, lors même que, par Timpos^ilité d'une addition suffisante à la nourriture du pays, ses enfants d^rvent pour la plupart mourir d'une mort prématurée, et ne contribuer en rien à la multiplication de l'espèce ; que, dans cet état de choses, son devoir est de se marier, tout aussi bien que si tous les enfants nés d*un tel mariage pouvaient être bien entretenus, et qu'il y eut de la place et de la nourriture pour un grand et rapide accroissement de population. «
On leur apprend qu'entre un pays tel que l'Angleterre, dès longtemps bien peuplé, où la terre inculte est comparativement stérile, et un pays tel que les Etats-Unis d'Amérique, où pour la moindre valeur on a des millions d acres d'une terre riche et fertile , il n'y a d'autre différence dans la condition des classes ouvrières que celle qui provient de la taxe.
On leur apprend en6n, 6 monstrueuse absurdité ! que la seule raison pour laquelle l'ouvrier des Etats-Unis gagne un dollar par jour, tandis que l'ouvrier de la Grande-Bretagne ne gagne que deux scbellings, est que celui-ci paye en taxe la plus grande partie de ces deux scbellings.
Quelques-unes de ces doctrines sont si grossièrement absurdes, que je ne doute pas qu'elles ne soient rejetées au premier abord par le sens commun d'un très-grand nombre d'ouvriers. Ils ne penvent manquer de reconnaître que, s'ils dépendent principalement de la paroisse pour l'entretien de leurs enfants, ils n'ont à attendre que la table de la paroisse, le vêtement, l'ameublement, la maison, le gouvernement de la paroisse; et ils doivent très-bien savoir que des personnes qui vivent de la sorte ne peuvent être dans un état de bonheur et de prospérité.
Il peut à peine échopper au plus simple artisan que, plus les ouvriers sont rares, plus aussi est grande la portion qu'ils retiennent sur la valeur de ce qu'ils produisent pour leurs maîtres; et il suit de là tout naturellement que la prudence à l'égard du mariage, qui est le seul moyen moral de prévenir l'excès de l'offre des ouvriers sur la demande , est anasi l'unique moyen de donner au pauvre, d'une manière permanente, une grande part aux produits du pays.
Un homme ordinaire qui a lu la Bible doit être convaincu qn'un ordre donné à un être raisonnable par un Dieu de miséricorde ne peut avoir eu le but que lui prête une interprétation tendante à produire la maladie et la mort, et non la multiplication de l'espèce. Le plus simple
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bon sens lui fera voir que si» dans un pays où il n'y a que peu ou point d'accroissement de nourriture à espérer, chaque homme se mariait à dixhuit ou vingt ans, époque où en général il y est le plus fortement enclin, ' il s'ensuivrait nécessairement un accroissement de pauvreté, de tsialadie et de mortalité* et non un accroissement de population ; aussi longtemps du moins qu'il continuera d'être vrai (ce dont cet homme de bon seas ne serait sans doute pas disposé à douter) qu'un nombre d'hommes additionnel ne peut pas vivre sans une nourriture additionnelle.
Un bon et solide jugement, sans être doué d'une pénétration extraordinaire, suffirait à l'ouvrier instruit de la nature du pays pour lui faire soupçonner qu'il doit y avoir quelque grande diflérence, tout à fait indépendante de la taxe, entre les Etats-Unis d'Amérique et l'Angleterre; c'estTà-dire entre un pays qui peut aisément être mis en état d'entretenir cinquante fois autant d'habitants qu'il en contient actuellement, et un pays qui ne pourrait sans des efforts extraordinaires être mis en état d'entretenir deux ou trois fois autant d'habitants qu'il en contient. Il verrait au moins, qu'il y a une différence prodigieuse dans le pouvoir d'entretenir un nombre additionnel de bestiaux, entre une petite ferme déjà bien peuplée et une très-grande ferme qui n'a pas la cinquantième partie de ce qu'elle est en état de nourrir. De plus, comme il saurait que les riches et les pauvres doivent également vivre des produits de la terre, aussi bien que les animaux, il serait disposé à conclure que ce qui est si évidemment vrai dans un cas ne peut être faux dans l'autre. Ces considérations devraient lui faire regarder comme naturelle et conforme à toute espèce de vraisemblance que, dans les pays où il y a un grand besoin d'hommes, les salaires soient de nature à encourager les mariages précoces et les familles nombreuses : et cela par la meilleure de toutes les raisons , c'est que dans un tel pays tous ceux qui naîtront pourront être entretenus avec facilité dans l'aisance ; tandis que dans les pays qui sont déjà presque pleins les salaires ne peuvent pas donner .le même encouragement aux mariages précoces, par une raison qui, certes, n'est guère plus mauvaise, c'est que les personnes ainsi venues au monde ne peuvent trouver un entretien suffisant.
11 est peu d'artisans et de manouvriers qui n'aient entendu parler du haut prix du pain, de la viande et du travail en Angleterre, en comparaison des prix du continent; et ils ont en même temps entendu dire très-généralement que ces hauts prix étaient dus principalement à la taxe ; qu'à la vérité la taxe a fait monter les salaires en argent comme les autres choses, mais qu'elle a fait plus de mal que de bien à l'ouvrier, parce qu'auparavant elle avait fait monter le prix du pain, de la
bière et des autres articles à Tachât desquels il emploie ce qu'il gagne. Avec ce petit nombre de connaissances acquises, Tintelligence la moins exercée se révolterait à Tidée que la même cause qui a maintenu le prix en argent du travail chez toutes les nations de TEurope à un taux beaucoup plus bas qu'en Angleterre, savoir Tabsence de taxe, est précisément celle qui Ta fait monter de plus du double dans les États-Unis d'Amérique. Ce simple ouvrier se convaincrait que, quelle que puisse être la cause du haut prix pécuniaire des salaires dans les Etats-Unis (cause qu'il a peut-être de la peine à pénétrer), il est au moins certain que cette cause ne peut être la simple absence de taxe, puisque cette circonstance ne pourrait avoir qu'un eCTet directement opposé.
Quant à ramélioration de l'état des classes inférieures en France depuis la révolution, amélioration sur laquelle on a beaucoup insisté, si Ton énumérait les circonstances qui l'ont accompagnée, elles établiraient de très-fortes présomptions contre les doctrines qu'on a voulu répandre récemment. L'amélioration de l'état des classes ouvrières en France depuis la révolution a été accompagnée d'une grande diminution dans le taux des naissances. Cette diminution a eu naturellement et nécessairement l'effet de donner à ces classes une plus grande part aux produits du pays, et a maintenu l'avantage provenant de la vente des biens du clergé et des autres domaines, nationaux, qui, sans cela, en peu de temps aurait été perdu. L'efiet de la révolution en France a été de rendre chacun plus dépendant de soi-même et moins dépendant des autres. Les classes ouvrières sont par là devenues plus actives, plus économes et plus prudentes en fait de mariage qu'auparavant, et il est très-sûr que, sans cela, la révolutionne leur aurait fait aucun bien. Une amélioration dans le gouvernement tend naturellement à produire ces effets, et par là même à améliorer la condition du pauvre. Mais un système très-étendu d'assistance paroissiale, et des doctrines telles que celles qui ont été dernièrement propagées, s'y opposent. Elles empêchent les classes ouvrières de contracter l'habitude de ne dépendre que de leur propre prudence et de leur propre industrie. Il en résulte qu' uneamélioration à d'autres égards devient comparativement d'une très faible importance ; et sous la meilleure des formes imaginables de gouvernement, il peut y avoir des milliers de gens sans ouvrage et à moitié morts de faim.
Si on enseigne au peuple que tous ceux qui naissent ont un droit à être entretenus (1) par le pays, quel que soit leur nombre, et qu'il n'y a
(i) Voyez ce qui est dit au liv. UI, ch. vi ; liv. IV, ch. vi, et appendice, liv. V, eh. II. (Jph. G.)
if^ ÉDITION. !25
386 LIVRE III. — CHAPITRE Vlll.
aucun besoin de faire usage de prudence dans ce qui concerne le mariage pour contenir ce nombre dans de justes limites, ceux à qui Ton aura tenu ce langage céderont inévitablement à des tentations si intimement liées à tous les penchants de la nature humaine, et ils tomberont de plus en plus dans la dépendance de Tassistance paroissiale. On ne peut donc être plus inconséquent, plus en contradiction avec soimême, que ne le sont ceux qui soutiennent de telles doctrines, et qui se plaignent du nombre des pauvres. Ces doctrines et une affluence de pauvres sont deux choses inévitablement unies; et aucune révolution, aucun changement de gouvernement, ne peut avoir le pouvoir de les séparer.