CONTRAINTE MORALE. INFLUENCE DE CETTE VERTU
que les individus des deux sexes passassent dans le célibat un assez grand nombre d'années, avant de songer à s'établir. Si cet usage devenait général, il y aurait place pour plus de mariages dans la suite : en sorte qu'à tout prendre on verrait moins de personnes forcées d'y renoncer pendant toute leur vie. Si la coutume de se marier tard pouvait enfin prévaloir, et si la violation des lois de la chasteté était envisagée comme également déshonorante pour les deux sexes, il pourrait se former entre eux sans danger des relations d'amitié plus intimes. Un ami et une amie, quoique jeunes, pourraient s^entretenir familièrement dans le sein de la confiance, sans qu'on en conclût aussitôt ou des vues matrimoniales ou quelque intrigue. Ainsi, de part et d'autre, on étudierait mieux ses penchants, et on aurait plus d'occasions de former des attachements durables, sans lesquels le mariage a moins de douceur que d'amertume. Les premières années de la vie ne seraient pas étrangères à l'amour, à un amour chaste et pur, qui, loin de s'éteindre par la sa* tiété, se soutiendrait avec constance pour briller avec plus d'éclat et ne finir qu'avec la vie. Le mariage ne serait pas envisagé comme un moyen de suivre avec plus de liberté ses goûts par une mutuelle tolérance; il paraîtrait la récompense du travail et de la vertu, le prix d'un attachement constant et sincère (1).
La passion de l'amour tend à former le caractère, et porte souvent aux actions nobles et généreuses ; mais ces heureux effets n'ont jamais lieu que lorsque cette passion se concentre sur un seul objet, et d'ordinaire que lorsqu'elle rencontre des obstacles (2). Jamais peut-être le cœur
(1) Le IKCurrie, dans ses in léressan tes observations sur le caractère et la condition des paysans écossais, placées en tète de la vie de Burns, fait une remarque qui indique beaucoup de connaissance du cœur humain, c En appréciant le bonheur et la vertu d'une communauté, dit-il, il n'y a peut-être aucun indice isolé auquel on doive donner autant de confiance qu'aux relations des deux sexes. Lorsqu'on y observe un attachement plein d'ardeur joint k beaucoup de pureté dans les mœurs, le caractère et l'influence des femmes s'élèvent, la faible nature humaine touche au plus haut degré de perfection auquel elle puisse atteindre. De celte seule affection découle une source de félicité qui^ se répandant en une multitude de canaux,' orne et enrichit le champ de la vie. Là où rattachement entre les sexes dégénère en un aveugle appétit, la race humaine tombe dans un état misérable , et se rapproche de la bête qui périt, » Vol. I, p. i8. (^f .)
(2) Le D^ Currie dit que les paysans écossais développent dans leurs amours un esprit aventurier, digne de l'ancienne chevalerie (Burn's H^orks, vol. I, p. 16). L'espèce de passion romanesque que cet auteur nous peint comme étant commune chez le peuple écossais, fomentée dans les classes supérieures par des sentiments élevés, qui sont le fruit d'une éducation libérale, a eu sans doute, sur le caractère national, la plus heureuse influence, (il/.)
Et si nous pouvions espérer de voir se généraliser un tel système, le bonheur ne croîtrait pas moins dans les relations extérieures de peuple à peuple, que dans Tordre social intérieur de chaque nation prise à part. On aurait lieu de se flatter de voir diminuer beaucoup les ravages de la guerre, et peut-être quelque jour s'éteindre ses funestes flambeaux.
Une des principales causes de guerre fut sans doute, chez les anciens peuples, le défaut de place et d'aliments ; et quelque changement qui se soit opéré dans Texistence des peuples modernes, cette cause n'a point cessé d'agir, quoique dans un moindre degré. L'ambition des princes manquerait d'instruments de destruction, si la détresse qu'éprouvent les classes inférieures ne les forçait à se ranger sous leurs étendards. Un sergent recruteur soupire après une mauvaise récolte 5 il désire que beaucoup de bras manquent d'emploi : ou en d'autres termes, il demande un excès de population.
Dans les premiers âges du monde, lorsque la guerre était pour les hommes la principale affaire, et que les plaies faites à la population par cette cause étaient sans comparaison plus grandes que de nos jours , les législateurs et les hommes d'Etat, occupés sans cesse des moyens d'attaque et de défense, crurent devoir encourager de toute manière l'accroissement de la population; ils imaginèrent de flétrir la stérilité et le céUbat, et d'honorer beaucoup le mariage. Les religions populaires se conformèrent à ces maximes. En plusieurs pays, on rendit un culte à la fécondité. LareUgion de Mahomet, établie par l'épée, non sans une grande destruction de ses fidèles sectateurs, représenta comme un de leurs premiers devoirs l'obligation de faire naître des enfants, destinés à glorifier le Dieu qu'ils adoraient. De tels principes encouragèrent puissamment le mariage ; et l'accroissement rapide de population qui en résulta fut à la fois effet et cause dans les guerres permanentes de cet âge. Les vides occasionnés par les dévastations précédentes offrirent de la place pour de nouveaux étabUssements, destinés à recruter de nouvelles armées; et la rapidité avec laquelle se succédaient ces recrues servit de motif et d'instrument à de nouvelles hostiUtés. Sous l'influence de semblables préjugés, il est difficile de concevoir un terme à la guerre.
La morale chrétienne nous prêche d'autres maximes ; on y reconnaît le caractère d'une religion divine et bien adaptée à un état avancé de la société humaine. La manière dont elle s'exprime sur les devoirs relatifs au mariage mérite toute notre attention.
Sans entrer ici dans des détails qui nous entraîneraient trop loin, et en appliquant à l'état actuel de la société l'esprit des préceptes de saint Paul, sans perdre de vue les lois connues de la nature, on accordera»
COM'BAIME MOKALK. LNFLtKNCE DE CETTE VÉIH l . 18 1
je pense, que lorsque le mariage n'est pas en opposition avec des devoirs d'un ordre supérieur, il doit être approuvé; mais que dans le cas contraire il est blâmable. Cela est conforme à ce principe incontestable de la plus saine morale : m Le moyen de connaître la volonté de Dieu, par les lumières naturelles, est de chercher quelle est la tendance d'une action relativement au bien général (1). » Or, il y a peu d'actions qui tendent plus directement à diminuer le bonheur général, que celle de se marier sans avoir de quoi fournir à l'entretien de ses enfants. Celui qui la commet agit donc contre la volonté de Dieu. Il devient un fardeau pour la société dans laquelle il vit. 11 se plonge lui-même, et plonge sa famille, dans une situation qui de toutes est la moins propre à entretenir les habitudes vertueuses. Il viole ses devoirs envers son prochain et envers lui-même. Il écoute la voix de la passion, sans égard à des obligations sacrées.
Dans une société telle que je l'ai supposée, dont tous les membres s'efforceraient de parvenir au bonheur par une stricte obéissance au code de morale dicté par les lumières naturelles et sanctionné par la révélation, il est évident qu'on ne verrait jamais contracter de tels mariages. En prévenant de la sorte tout excès de population, on retrancherait une des principales causes, et sans contredit le principal moyen, de la guerre offensive; on préviendrait au dedans la tyrannie et la sédition, maladies politiques d'autant plus funestes qu'elles s'engendrent mutuellement.
Faible pour la guerre offensive, une telle société offrirait, dans le cas de la défense, une force comparable à celle d'un rocher de diamant. Là où chaque famille aurait en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie, jouirait même d'une sorte d'aisance, on ne verrait point régner le désir du changement, ni celte espèce de découragement et d'indifférence qui fait dire aux classes inférieures du peuple : « Quoi qu'il en arrive, nous ne serons pas plus mal qu'à présent. » Les cœurs et les bras s'uniraient pour repousser l'agresseur, car chacun sentirait le prix des avantages dont il jouirait, et tout changement ne s'offrirait à lui que comme un moyen de les perdre.
Puis donc qu'il ne tient qu'à nous d'éviter les maux qu'entraîne le principe de population ; puisqu'il suffit pour cela de pratiquer une vertu dictée par la nature, confirmée par la religion ; puisqu'il y a lieu de croire que l'exercice de cette vertu augmenterait d'ailleurs notre bon-
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heur, bien loia de nous en faire perdre quelque partie, nous ne pouvons point accuser la juslice divine des lois générales qu^elle a établies et qui rendent cette vertu nécessaire: elle a droit de punir ceux qui les transgressent, par les peines qui sont toujours la suite du vice, et par les souffrances de tout genre qui accompagnent les morts prématurées, sous toutes les formes variées qu^elles peuvent revêtir. Une société vraiment vertueuse, comme celle dont j'ai fait le tableau, éviterait ces maux. Le but du Créateur parait être de nous détourner du vice par les maux qu il entraîne, et de nous engager à la pratique de la vertu par la félicité qui marche à sa suite. Un tel plan, autant que nous en pouvons juger, est digne de sa bonté. Les lois de la nature relatives à la population ont manifestement cette tendance. H est donc impossible d'en tirer auctin argument contre la bonté divine, qui ne soit également applicable à tous les maux auxquels nous sommes assujettis.