NOTRE POUVOIR
Celui qui publie un code de morale, ou un système de nos devoirs, tout convaincu qu'il est de Tinviolable obligation qui soumet tous les hommes à ses lois, n'a pas conçu la folle espérance de les voir universellement, ou même généralement pratiquées. Toutefois il n'en résulte aucune objection contre la publication d'un tel code. Car si cela était, une telle objection étant toujours applicable, aucune règle de conduite n'aurait pu être publiée; et à tous les vices auxquels la tentation nous expose, on verrait s'ajouter un bien plus grand nombre de vices qui seraient le fruit de l'ignorance.
En partant simplement des lumières naturelles, si d'un côté nous sommes bien convaincus des maux qu'entraîne une population excé* dante, et de l'autre du malheur qui est la suite de la prostitution, surtout pour une moitié du genre humain, je ne vois pas comment un homme qui fonde la morale sur le principe de l'utilité peut échapper à celte conclusion, que jusqu^à l'époque où nous avons de quoi pourvoir à l'entretien d'une famille, la contrainte morale est pour nous un devoir. Reprenant ensuite la révélation pour notre règle, nous y trouverons ce devoir pleinement consacré. Malgré cela, je ne crois pas que parmi mes lecteurs il s'en trouve beaucoup qui se livrent moins que moi à l'espoir de voir les hommes changer généralement de conduite à cet égard. Aussi, la principale raison pour laquelle je viens de tracer le
MOYEN D* AMÉLIORER L£ SORT DU PAliVRE. 483
tableau d'une société où la vertu que je recommande serait universellement pratiquée, était de mettre la bonté divine à l'abri de toute imputation à cet égard, en montrant que les maux qui naissent du principe de population ne sont pas d'une autre nature que tous les autres maux sur lesquels on n'élève pas les mêmes plaintes; que c'est notre ignorance ou notre indolence qui aggrave ces maux, et que les lumières et la vertu peuvent les adoucir; que, si tous les hommes remplissaient exactement leurs devoirs, on verrait ces calamités presque entièrement disparaître ; que cet avantage immense aurait lieu , sans diminuer d'autre part la somme des plaisirs que peuvent nous procurer des passions bien dirigées, lesquelles, sous cette forme, ont été considérées avec raison comme le principal élément du bonheur.
Lorsqu'un tableau de ce genre peut éclairer la discussion, je ne vois aucun inconvénient à le tracer ; et il ne me semble pas qu'on puisse traiter un écrivain de visionnaire pour s'être livré à de telles supposi* tions, à moins qu'il ne prétende que, pour donner à son système quelque utilité pratique, il est indispensable d'obtenir une obéissance universelle, ou seulement générale, aux règles qu'il prescrit, au lieu de se contenter de ce degré d'amélioration moyenne et partielle qui est tout ce qu'on peut raisonnablement espérer de la connaissance et de l'exposition la plus pleine de nos devoirs.
Mais à cet égard il y a une diflTérence essentielle entre le tableau fictif que j'ai présenté et d'autres tableaux de même genre. L'amélioration que j'ai supposée pourrait s'opérer par la même voie par laquelle on a vu d'autres améliorations obtenues ; je veux dire, par l'application directe au bien général de l'intérêt particulier et du bonheur croissant de chaque individu, ici on n'exige point de nous d'agir d'après des motifs nouveaux et étrangers à nos habitudes ; on ne nous propose pas d'avoir en vue le bien général , qui peut-être passerait les bornes de notre intelligence, ou dont l'jmpression s'affaiblirait par la dislance ou la dispersion sur un trop grand nombre d'objets. Le bonheur social doit résulter du bonheur des individus, et chacun d'eux n'a qu'à commencer par s'occuper du sien. Il n'y a pas même ici besoin de coopération. Chaque pas mène au but. Quiconque fera son devoir en recevra la récompense, quel que soit le nombre de ceux qui s'y dérobent. Ce devoir est exprès, à la portée de la plus faible intelligence ; il se réduit à ne pas mettre au monde des enfants que l'on n'est pas en état de nourrir. Ce précepte, débarrassé de l'obscurité dont le couvrent divers systèmes de bienfaisance publique et particulière, ne peut manquer de frapper par un caractère de vérité^ et tout homme sentira sans doute
Tobligation qu il lui impose. S*il ne peut nourrir ses enfants, il faut donc qu'ils meurent de faim ; et s'il se marie avec la probabilité de ne pourvoir pas nourrir les fruits de son mariage, il est coupable des maux qu il attire, par cette conduite, sur lui , sur sa femme et sur ses enfants. Il est évidemment de son intérêt, il lui importe pour son bonheur, de différer son établissement jusqu'à ce qu'à force de travail et d'économie il se soit mis en état de pourvoir aux besoins de sa famille. Or, en attendant cette époque, il ne peut point se livrer à ses passions sans violer la loi de Dieu et sans s'exposer au danger de se faire tort à lui-même, ou de faire tort à son prochain. Ainsi, des considérations tirées de son propre intérêt et de son propre bonheur lui imposent l'obligation stricte de la contrainte morale.
Quelque irrésistible que paraisse l'empire des passions, on observe qu'elles sont toujours jusqu'à un certain point sous Tinfluence de la raison; et il ne paraît pas qu'on puisse taxer de visionnaire tout homme qui suppose qu'une explication claire de la cause véritable et permanente de la pauvreté, appuyée d'exemples propres à la rendre sensible, ne serait pas sans effet, aurait même une influence peut-être assez considérable sur la conduite du peuple. Tout au moins est-il bon de l'essayer; ce qu'on n'a point encore tenté.
Presque tout ce qu'on a fait jusqu'ici pour soulager les pauvres a tendu, par des soins recherchés, à jeter sur ce sujet un voile d'obscurité, et à cacher aux malheureux la vraie cause de leur misère. Tandis que le salaire du travail est à peine suffisant pour nourrir deux enfants, un homme se marie et en a cinq ou six à sa charge. En conséquence il éprouve la plus cruelle détresse. 11 s'en prend au prix du travail, qui lui parait insuffisant pour élever une famille ; il accuse sa paroisse et la trouve lente à secourir; il accuse l'avarice des riches, qui lui refusent leur superflu ; il accuse les institutions sociales, qu'il trouve partiales et injustes; il accuse peut-être même les décrets de la Providence, qui lui ont assigné une place si dépendante, qu'assiègent de toutes parts le besoin et la misère. En cherchant partout des objets de plainte et d'accusation, il ne songe point à tourner ses regards du côlé d'où lui vient le mal qu'il souffre. La dernière personne qu'il pensera à accuser, c'est lui-même : et c'est lui seul en fait qui est digne de blâme. Sa seule excuse peut-être est d'avoir été trompé par l'opinion que les classes supérieures ont propagée. Il pourra bien arriver qu'il regrette de s'être marié, parce qu'il sent le poids qui l'oppresse ; mais il n'entre point dans sa tète qu'il ait fait en se mariant une action condamnable. On lui a toujours dit, au contraire, que c'était une chose louable de donner