‹ MalthusChapitre 66 sur 89 · SUITES DU SYSTÈME OPPOSÉ AU NOTRE · texte numérisé non relu

SUITES DU SYSTÈME OPPOSÉ AU NOTRE

proporlionnc'S à l'oubli du devoir qu'elle nous prescrit, il s* en Ikut bien qu'en Angleterre ces avertissements soient sans effet. L^obstacle privatif, dont Tcirel est de prévenir la population, y agit avec force; et voilà pourquoi leschâlimenls y sont modérés. Mais siTusage y prévalait de se marier dès Tâge de puberté, bientôt ils s'aggraveraient. Des maux politiques se joindraient aux maux physiques. Un peuple aiguillonné par le sentiment constant de sa détresse, et souvent visité par la fa* mine, ne pourrait être contenu que par le plus dur despotisme. Nous en viendrions au point où eti sont venus les peuples d'Egypte et d'Abys* sinie. Je demanderai, si alors on se flatte que nous serions devenus plus vertueux.

Il y a longtemps que les médecins ont remarqué les grands changements qui ont lieu dans les maladies: tandis que quelques-unes paraissent céder aux soins et aux efforts de Tart, d'autres semblent devenir plus graves et plus destructives. Le docteur W. Heberden a publié récemment des observations intéressantes sur ce sujet, d'après les tables de mortalité de Londres. Il dit dans sa préface en parlant de ces tables : « Les changements graduels qu'elles présentent dans les maladies correspondent à ceux qui ont lieu dans les divers canaux par lesquels le fleuve de la mortalité coule d'un cours constant (1).» Dans le corps de l'ouvrage, il dit, avec la candeur qui caractérise toujours le vrai savoir : « il n'est pas facile de donner une raison satisfaisante de tous les changements que nous offre l'histoire des n^aladies; et l'on ne peut reprocher aux médecins leur ignorance à cet égard, parce que les causes des maladies agissent souvent d'une manière si graduelle ou si cachée, qu'elles se dérobent à leurs recherches. »

Je puis, j'espère, sans être taxé de présomption, faire observer à ce sujet que certaines circonstances doivent déterminer de tels changements; peut-être même sans qu'il en survienne aucun dans les causes prochaines sur lesquelles s'arrêtent communément nos regards. Si cette opinion est fondée, on ne s'étonnera plus que les médecins les plus habiles et les plus expérimentés, dont l'objet est essentiellement de découvrir ces causes prochaines, aient échoué dans cette recherche.

Dans un pays où la population se soutient à peu près au même niveau, si le nombre moyen des mariages et des naissances est donné, il est évident que celui des morts Test aussi. Et pour user de la métaphore qu'emploie le D' Heberden, on peut dire que les divers canaux parles-

(i) Observerions on the increase and decreaseof différent dUoastM. Préface, p. 5j in-is4801.

quels le fleuve de la mortalité coule d'un cours cooptant versent entre eux une masse d*eau donnée et invariable. Maintenant, que Ton vienne à fermer quelques- uns de ces canaux, il est manifeste que le grand fleuve de la mortalité se frayera une route à travers quelques autres canaux : en d'autres termes, si nous assoupissons quelques maladies, d'autres se montreront plus destructives, précisément dans le même rapport. Dans les cas de cette nature, la seule cause que Ton puisse bien démêler, est la clôture de quelques-uns des canaux de la mortalité (i). La nature, pour accomplir ses grands desseins, parait attaquer toujours la partie la plus faible. Si l'art fortifle cette partie contre ses attaques, elle les dirige contre une autre qui, après celle-là ,lui donne le plus de prise , et continue ainsi de les parcourir successivement. Elle n'agit point comme une divinité capricieuse, qui se fierait un jeu de nos souffrances, et se plairait à rendre nos travaux inutiles. Elle fait, au contraire, pour nous l'office d'un instituteur tendre, quelquefois sévère, qui veut nous enseigner à fortifier toutes les parties à la fois et à bannir de la terre le vice et les souffrances. En évitant une faute, nous sommes trop enclins à nous jeter dans un autre extrême. Alors nous trouvons toujours la nature fidèle à sob plan, qui nous avertit de nos écarts par le mal physique ou moral qui en résulte pour nous. Si l'obstacle privatif qui tend à prévenir la population acquérait assez de prépondérance pour écarter un très-grand nombre de maladies que Texcès de la population fait naître ; mais si en même temps il donnait lieu à un accroissement de vice et de prostitution, on verrait probablement s'accroître les maladies et les maux, tant physiques que moraux, qui sont la suite de ces vices. Ce sévère avertissement nous ferait comprendre notre erreur, et nous ramènerait à la règle que nous tracent la nature, la raison, la religion, en nous prescrivant de nous abstenir du mariage jusqu'à ce que nous soyons en état de pourvoir à Tentretien de nos enfants, et toutefois de vivre dans la chasteté jusqu'à cette époque.

Dans le cas que je viens de feindre, où la population et le nombre des mariages sont supposés invariables, la nécessité de quelque changement dans la mortalité produite par certaines maladies est un résultat nécessaire de la diminution ou de l'extinction de quelques autres causes de mortalité ; et cet effet est susceptible d'une<léraonstration mathématique. Si le sujet offre encore quelque obscurité, ce ne peut être que dans

{i) La manière dont opère celle cause consiste probablement à i^ccrottre la pauvreté. Et cet accroissement est produit par une augmentation d'offres de travail trop mpide par proportion à la demande. (M.)

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ce qui concerne l'influence que la diminution de mortalité doit ayoir pour accroître la population et pour diminuer le nombre des mariages. Quelle que soit la cause de mortalité qu'on supprime, Teffiet de cette opération sur la population ne peut s'étendre au delà des bornes que lui assignent les moyens de subsistance; c est ce dont j*espère que mes lecteurs sont suffisamment convaincus. La suppression de quelques causes de mortalité doit avoir Tefiet de diminuer le nombre des mariages; car elle diminue la demande d'enfants dans la société. 11 y a de bonnes raisons de croire que cet efiet a eu lieu d'une manière sensible à l'époque où la peste a cessé en Angleterre» après y avoir longtemps exercé de grands ravages. Le D' Heberden fait un tableau frappant du changement favorable qui s'est opéré dès lors dans la santé du peuple; il l'attribue avec raison aux améliorations graduelles de la ville de Londres et des autres grandes villes du royaume, à celles qui ont eu lieu dans la manière de vivre générale, surtout relativement à la propreté et au renouvellement de rair(i). Mais ces causes n'auraient pas produit l'effet observé, s'il ne s'y était joint un accroissement de l'obstacle privatif. Il est probable que le goût de la propreté et l'amélioration dans les habitudes, qui datent à peu près de la même époque, contribuèrent beaucoup à cet accroissement, en inspirant, et en répandant dans tous les rangs, un utile sentiment de fierté qui s'allie à toutes les idées d'honnêteté et de décence. Cependant la diminution qui survint dans le nombre des mariages ne peut suffire à compenser la grande diminution de mortalité, produite tant par Textinclion de la peste que par l'affaiblissement de la dyssenterie(2). Tandis que ces maladies et quelques autres disparurent ou cessèrent presque entièrement d'agir comme causes de mortalité, la phthisie, la paralysie, l'apoplexie, la goutte, la folie (3) et la petite vérole devinrent plus destructives (4). Il fut indispensable que ces causes de mort devinssent plus actives, ou que ces canaux s'ouvrissent davantage pour offrir un écoulement à la population, qui continuait d'être surabondante, malgré l'accroissement de l'obstacle privatif, et malgré l'amélioration de l'^agriculture, qui donnait chaque année de quoi nourrir un certain surplus d'habitants.

Le D^^ Haygarth, dans son plan bienveillant pour la destruction de la petite vérole accidentelle, fait un tableau effrayant de la mortalité produite par cette maladie; il attribue à cette cause la lenteur des progrès

(i) Observ. on inc. and dec. of diseases^ p: 35. — (2) Ibid,^ p. 34. (5) Lunaqf, Sous ce nom sonl compris les suicides. (G, et P. P.) (i) Observ. on «>ic. and dec, o/diseases, p. 5(> cl suiv.

2* fiDlTJON.

que fait la population , et fait quelques calculs curieux pour apprécier les bons effets qu'aurait à cet égard Textirpation totale de ce fléau (1). Je crois toutefois que les conclusions de cet auteur ne découlent pas de ses prémisses. Je ne doute nullement que la petite vérole n*ait fait périr par millions les individus de l'espèce humaine. Mais, en accordant même au D*" Haygarth que les ravages qu'elle fait surpassent plusieurs milliers de fois ceux de la peste (2), je douterais encore que cette cause eût diminué la population du globe. La petite vérole est incontestablement un des canaux, et même Tun des plus vastes, que la nature ait ouvert depuis un millier d'années, pour écouler la population et la maintenir au niveau des subsistances. Mais si cette issue avait été fermée à la mort^ d'autres se seraient élargies, ou il s'en serait ouvert de nouvelles. Dans les temps anciens, la mortalité, produite par la guerre et par la peste, était incomparablement plus grande que dans les temps modernes. A mesure que cette cause de mortalité a diminué, d'autres |se sont fait jour. La naissance de la petite vérole et la manière dont elle s'est répandue presque universellement sont un exemple frappant des changements qui surviennent de temps en temps dans les canaux de la mortalité; changements sur lesquels il importe de 6xer notre attention et de diriger nos recherches avec patience et persévérance. Pour moi, je ne doute nullement que, si la vaccine extirpe la petite vérole, et si néanmoins le nombre des mariages ne diminue point, on ne voie une augmentation sensible dans la mortalité pi*oduite par d'autres maladies. Rien ne peut prévenir cet effet, si ce n'est un grand progrès soudain de l'agriculture. Si un tel progrès avait lieu en Angleterre, ce qui me semble peu à espérer, il ne serait pas dû au nombre des enfants que la vaccine aurait dérobés à la petite vérole; mais bien plutôt aux alarmes conçues, pendant les dernières disettes, par ceux qui ont quelque propriété, et au surcroît de gain qu'ont fait les fermiers à cette occasion : surcroit de gain si avantageux à la société, et contre lequel on s'est élevé d'une manière si déraisonnable. Toutefois je penche fortement à croire qu'en ce cas le nombre des mariages ne restera point le même; mais que les lumières qui se répandront insensiblement sur c*et intéressant sujet montreront aux hommes comment l'extinction d'un si redoutable fléau peut tourner à leur plus grand avantage, et influer d'une manière constante sur la santé et le bonheur du peuple.

Si d'une part nous craignons qu'en prêchant la vertu de la contrainte morale nous ne favorisions quelques vices, et si de l'autre le

(W Vol. 1, part. II, sect. v et vi, any/. — (2) /6id.,secL viii, p. 164.

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