‹ MalthusChapitre 67 sur 89 · SUITES DU SYSTÈME OPPOSÉ AU NOTKE. 49U · texte numérisé non relu

SUITES DU SYSTÈME OPPOSÉ AU NOTKE. 49U

spectacle de tous les maux qu'entraîne une population excédante nous fait craindre d'encourager le mariage ; si nous pensons en conséquence que le mieux est de ne point nous mêler de diriger les consciences à cet égard, mais plutôt de laisser chaque homme suivre-librement son choix, en le rendant responsable devant Dieu du bien ou du mal qu'il aura fait, c'est là tout ce que je demande. Je serais fâché d'obtenir plus. Mais il s'en faut beaucoup qu'on en use de la sorte.

Dans les classes inférieures, où ce point de morale a le plus d'importance, les lois relatives aux pauvres sont un encouragement au mariage qui agit d*une manière constante et systématique; caf elles ôtent à chaque individu le poids de la responsabilité que la nature impose à tout homme qui devient père. La bienfaisance privée a la même tendance : elle facilite l'entretien d*une famille ; elle égalise, autant qu'il est possible de le faire, les charges du mariage et celles du célibat.

Dans les classes supérieures, on excite au mariage par les égards que Ton a pour les femmes mariées, et par l'espèce de distinction qu*on leur accorde. Le peu d'égards, au contraire, que l'on témoigne à celles qui vivent dans le célibat est propre à en inspirer le dégoût. U arrive de là que des hommes qui n'ont rien d'agréable, ni dans l'esprit ni dans la figure, et qui même sont parvenus au déclin de la vie, trouvent aisément de jeunes épouses; tandis que la nature semble indiquer que ces hommes-la devraient chercher à s'assortir parmi les personnes d'un âge proportionné au leur. On ne peut douter que bien des femmes ne se soient mariées pour éviter le nom de vieilles filles. Trop alarmées de l'espèce de ridicule qu'un préjugé sot et absurde semble y avoir attaché, elles se sont déterminées à épouser des hommes pour qui elles avaient de Téloignement ou tout au moins une parfaite indifférence. De tels mariagesy aux yeux de ceux qui ont quelque délicatesse^ sont une espèce de prostHution légale (1); et souvent ils surchargent d'enfants le pays où ils ont été contractés, sans que ce mal soit compensé par quelque • augmentation de bonheur et de vertu dans ceux qui leur ont donné naissance.

Dans tous les rangs de la société règne l'opinion que le mariage est une espèce de devoir, et celte opinion ne peut manquer d'avoir de l'influence. Un homme qui croit qu'il n'a pas payé sa dette à la société,

(1) Ed ({uelques paroles simples, Mallhus en dit aulant qu'une foule de docleurs modernes. C'est encore une preuve que les soi-disant possesseurs de sciences socialet n'ont pas le monopole exclusif des idées généreuses. Le plus dur, le plus étroit des économistes a su aussi formuler ime généreuse protestation. (Jph. G.)

s*il ne lui laisse pas après lui des enfants qui le représentent, n'osera pas écouter les conseils de la prudence, et croira, en se mariant témérairement, avoir droit de se reposer entièrement sur les soins de la Providence.

A la vérité, dans un pays civilise et où Ton connaît les jouissances que Taisance procure, un tel préjugé ne peut éteindre entièrement les lumières naturelles, mais il parvient à les obscurcir. Jusqu'à ce que cette obscurité soit dissipée, et que le pauvre soit éclairé sur la cause de ses souffrances; jusqu à ce qu'on lui ait appris que c'est à lui-même qu*il doit les imputer, on ne saurait dire que chaque homme soit laissé à son propre et Ubre choix sur la question du mariage.

CHAPITRE VI. ^ QUBL EFFET A SUR LA LIBERTÉ ClVaE LA COMNAISSANCE DE LA PRINCIPALE CAUSE DE LA PAUVRETÉ.

11 suit de ce que nous venons de dire, que le peuple doit $*enti$ager comme étant lui-même la cause principale de ses souffrances. Peut-être, au premier coup d^œil, cette doctrine paraîtra peu favorable à la liberté. C'est, dira-t-on, fournir aux gouvernements un prétexte pour opprimer leurs sujets, sans que ceux-ci aient droit de se plaindre ; et les autoriser à rejeter sur les lois de la nature, ou sur Timprudence du pauvre, les suites funestes de leurs vexations. Riais il ne faut pas juger sur l'impression reçue au premier coup d^œil. Je suis persuadé que ceux qui considéreront ce sujet de plus près reconnaîtront qu'une connaissance pleine, et généralement répandue, de la principale cause de la pauvreté est le moyen le plus sûr d'établir sur de solides fondements une liberté sage et raisonnable. Us reconnaîtront que Tobstacle principal qui s'oppose à cet établissement résulte de l'ignorance de la cause dont je parle et des suites que cette ignorance doit naturellement entraîner.

La détresse à laquelle sont réduites les classes inférieures du peuple, et rhabitude où elles sont d'attribuer cette détresse à ceux qui les gouvernent, me paraissent être les vrais remparts du despotisme. Cet état de choses fournit à celui qui abuse de Tautorilé un motif apparent de le faire, aGn de contenir les séditieux. C'est la vraie raison pour laquelle un gouvernement libre tend sans cesse à sa destruction, par la tolérance de ceux qui sont chargés de le maintenir. Telle est la cause qui a fait échouer les plus généreux efforts, et qui, dans le cours des révolulions, a fait périr la liberté naissanle. Tant qu'il sera au pouvoir d'un homme mécontent et doué de quelque talent d'agiter le peuple, de lui

persuader que c'est au gouvernement qu'il doit impuler des maux qu'il s*est lui-même attires, il est manireste qu'on aura toujours de nouveaux moyens de fomenter le mécontentement et de semer des germes de révolution. Après avoir détruit le gouvernement établi, le peuple, tou* jours en proie à la misère, tourne son ressentiment sur ceux qui ont succédé à ses premiers maîtres. A peine a-t~il immolé ces Douvelles victimes qu'il en demande d'autres, sans qu'on puisse voir un terme à des révoltes suscitées par une cause toujours en activilé. Peut-on s'étonner qu'au milieu de ces orages le plus grand nombre des hommes de bien aient recours au pouvoir absolu? Us ont éprouvé qu'un gouvernement contenu dans de sages limites est insuffisant pour réprimer l'esprit révolutionnaire; ils sont las de changements dont on ne peut prévoir la (in ; ils n'espèrent plus rien de leurs efforts, et cherchent un protecteur contre les fureurs de l'anarchie.

La mult tude qui (ait les émeutes est le produit d'une population excédante. Elle se sent pressée par le sentiment de ses souffrances, et ces souffrances sont sans doute trop réelles, mais elle ignore absolument quelle eu est la cause. Cette multitude égarée est un ennemi redoutable de la liberté, qui fomente la tyrannie ou la fait natlre. Si quelquefois, dans sa fureur, il semble la vouloir détruire, ce n'est que pour la rétablir sous une nouvelle forme. L'Angleterre ne tardera pas longtemps peut-être à fournir un exemple de l'effet de tels tumultes sur l'établissement de la tyrannie. Comme ami de la liberté, et ennemi des grandes armées permanentes, c'est avec un vif regret que je me vois forcé de reconnaître que, sans le secours de cette force, la détresse du peuple pendant les dernières disettes (1800 et 1801], encouragée par l'ignorance et la folie des classes supérieures, aurait pu le porter aux plus funesles excès, et plonger (înalement le pays dans toutes les horreurs de la famine. Si ces temps malheureux revenaient fréquemment (et l'état présent du pays ne peut que trop les faire prévoir), ils ouvriraient certes une perspective lugubre. On verrait la constitution anglaise marcher à grands pas vers cette euthanasie (1) que Hume lui a prédite, à moins que quelque commotion populaire ne vînt l'arrêter; triste remède qui ne peut qu'accroître notre effroi. Si les mécontentements politiques se trouvaient mêlés aux cris de lafaiin,etqu'une révolution s'opérât par la populace, en proie au besoin et demandant d'être nourrie, il faudrait s'attendre à de perpétuels changements, à

(1) Euthanasie^ morl heureuse; passage doux, tranquille et sans douleur de ce monde à Taulre. (Jph, G,)

o02 LIVRE IV. — CHAPITRE VI.

(les scènes de sang sans cesse renouvelées, a des excès de tout p:cnre qui ne pourraient être contenus que par le despotisme absolu.

11 est difficile de croire que les défenseurs naturels de la liberté anglaise eussent acquiescé aux usurpations graduelles de pouvoir qui ont eu lieu dans le cours de ces dernières années, s*ils n'eussent cru avoir à redouter de plus grands niaux. Quelle qu'ait été Tinfluence de la corruption, il m'est impossible d'avoir si peu d'estime pour les députés des campagnes au parlement (1), que de supposer qu'ils eussent abandonné une partie des droits qui constituent leur liberté, s'ils n'avaient été dominés par la crainte, réelle et non feinte, des dangers de la part du peuple plus grands que de la part de la couronne. Ils ont paru selivrer au gouvernement, sous condition d'être protégés contre la populace; mais jamais ils n'auraient effectué cette triste et décourageante reddition, si une telle populace n'avait existé ou en réalité ou en imagination. On ne peut nier sans doute que les craintes à ce sujet n'aient été artificieusement exagérées et accrues fort au delà des limites justes ; mais je tiens néanmoins pour certain que les fréquentes déclamations contre les injustes institutions sociales, et les trompeurs arguments en faveur de l'égalité que l'on a fait circuler parmi les classes inférieures du. peuple, présentaient de justes motifs d'alarme, et pouvaient faire supposer que, si l'on avait donné un libre cours à la voix du peuple, elle n'aurait pas fait entendre la voix de Dieu, mais celle de l'erreur et de l'absurdité.

Nier que notre conduite doive se régler sur les circonstances, c'est déceler une profonde ignorance des principes les plus solides et les plus indubitables de la morale. Bien que cette maxime puisse quelquefois servir de voile à des changements d'opinion fondés sur des motifs moins purs, il faut avouer qu'un principe contraire aurait de bien plus funestes suites. Je n'ignore pas que cette phrase, les circonstances acttielles, a pu souvent être accueillie d'un sourire dans la chambre des communes, mais c'est l'application et non la phrase qui a dû le provoquer. Une telle phrase trop répétée doit exciter quelques soupçons, et il faut toujours veiller, avec une attention inquiète et jalouse, à l'objet auquel on l'applique; mais nul homme ne doit être jugé sans examen, lorsqu'il déclare que les circonstances l'ont forcé à modifier ses opinions et sa conduite. Les députés des campagnes au parlement ont été peutêtre trop aisément convaincus que les circonstances actuelles les appelaient à abandonner quelques-uns des plus précieux privilèges des An-

( 1 ) Country gen flemen qf Englan d.

glais; mais en supposant cette conviction réelle, ils ont agi conformé^ Dfient aax règles les plus claires de la morale.

Le degré de pouvoir que l'on doit accorder au gouvernement, et la mesure de la soumission qui lui est due, doivent être déterminés par la convenance générale. En jugeant de cette convenance, toutes les circonstances doivent être prises en considération, et en particulier l'état de l'opinion publique, et le degré d'ignorance et de déception auquel la niasse du peuple est livrée. Le patriote que l'amour de son pays porterait à se joindre, du cœur et de la main, au soulèvement du peuple pour quelque objet particulier de réforme, s'il croyait que ce peuple fût éclairé sur sa propre situation et prêt à s'arrêter quand on aurait satisfait à sa juste demande, se croirait tenu par le même motif à se soumettre à une grande oppression, plutôt que de donner le moindre appui à un tumulte populaire, excité par des hommes qui, tous ou la plupart, seraient persuadés que la destruction du parlement, du lord-maire et des monopoleurs ferait baisser le prix du pain, et qu'une révolution les mettrait enétat d'entretenir aisément leurs familles. C'est en ce cas à l'ignorance du peuple, aux erreurs par lesquelles on l'égaré, qu'il faut imputer l'oppression, bien plus qu'à la pente du gouvernement vers la tyrannie.

Ce n'est pas que toute puissance n'ait un penchant à usurper ; ce penchant existe, c'est une vérité reconnue et sur laquelle on ne peut trop insister. Les obstacles à la marche du gouvernement, indispensables pour assurer la liberté, ne peuvent manquer d'embarrasser et de retarder les opérations du pouvoir exécutif. Ceux qui en font partie sentent vivement ces inconvénients; dirigeant leurs efforts vers ce qu'ils envisagent comme le bien de leur patrie, se rendant peut-être à eux-mêmes le témoignage de ne former aucun dessein contraire aux intérêts du peuple, ils sont naturellement disposés, en toute occasion, à demander la suspension ou l'abolition de ces lois qui leur font obstacle. Mais si une fois la convenance des ministres est mise en concurrence avec les libertés du peuple, et que l'habitude soit contractée de se fier à de belles promesses et au caractère personnel, au lieu d'examiner avec un soin jaloux et scrupuleux les motifs d'agir en chaque cas particulier, c'en est fait de la liberté de l'Angleterre. Si une fois nou» admettons le principe que le gouvernement doit savoir ce qu'il convient de statuer relativement à l'étendue du pouvoir dont il a besoin, mieux que nous ne pouvons le savoir nous-mêmes, privés que nous sommes de plusieurs moyens de lumière; si en conséquence il est convenu que notre devoir est de faire l'abandon de notre propre jugement

im UVliE IV. — CHAPITRE VI.

particulier, il vaut tout autant faire de suite l'abandon de noire constitution tout entière. Le gouvernement est un quartier où la liberté n'est pas, ne peut pas être fidèlement gardée. Si nous nous manquons à nous-mêmes, si nous négligeons de donner attention à nos premiers intérêts, c'est le comble de la folie et de la déraison de s'attendre que le gouvernement en prendra soin.

Si la constitution britannique dégénérait finalement en despotisme, comme on Fa prophétisé, les députés des campagnes auraient, à mon avis, à redouter une responsabilité plus grande que les ministres. Pour rendre justice toutefois à ces mêmes députés, je suis prêt à recoimaltre que leur désertion partielle du poste de défenseurs de la liberté britannique a été plutôt l'effet de la peur que de la corruption ; et je conçois que la principale raison de craindre a été pour eux Tignorance du peuple, les prestiges dont on Ta entouré, et la perspective des scènes horribles que Ton pouvait prévoir, si, dans un tel état d* esprit, ce peuple pouvait, par un mouvement révolutionnaire, prendre en main le pouvoir.

On croit que la lecture des droits de Thomme par Payne a fait beaucoup de mal dans les classes inférieures et moyennes ; et cela est fort probable. Non que l'homme n*ait pas des droits, ou que ces droits doivent rester inconnus, mais parce que M. Payne est tombédansde graves erreurs sur les principes du gouvernement, et qu'il se montre mal instruit de la nature du lien social. 11 se méprend entre autres sur les effets moraux que doit produire la différence physique qui a lieu dans la situation de TAngleterre et de TAmérique. L'espèce de populace qu'on trouve partout eu Europe n'a rien en Amérique qui lui ressemble. L'état physique des Etats-Unis ne permet pas qu'il y ait un grand nombre d'hommes sans propriété. En conséquence, il n'est pas nécessaire que le gouvernement civil, qui est le gouvernement protecteur de la propriété, y ait autant de force qu'en Europe. M. Payne dit avec raison que, quelle que soit la cause apparente d'une émeute, la cause réelle en est toujours le malheur du peuple. Mais quand il ajoute que c'est un indice sûr de quelque vice dans le gouvernement; quand il en infère que celui-ci nuit au bonheur public dont il devait être le défenseur, il commet une erreur, trop commune à la vérité, qui consiste à attribuer au gouvernement toute espèce dejnalheur public. H est facile de voir que le malheur peut exister et causer lies émeutes chez un peuple qui en méconnaît l'origine, sans que le gouvernement y ait la moindre part. La population surabondante d'un Etat ancien est une cause de malheur inconnue en Amérique. Si, en

vued^y porter remède, on dislribuail les taxes aux classes pauvres conformément au plan proposé par M. Payne, on empirerait beaucoup le mal, et en très-peu de temps la société serait dans l'impossibilité absolue de lever les sommes destinées à cet emploi.

Rien ne pourrait plus efficacement prévenir les mauvais effets produits par les droits de Thomme de M. Payne que la connaissance généralement répandue des véritables droits de Vbomme. Je ne suis point appelé à en faire ici Ténumération. Mais il en est un qu'on lui attribue assez généralement» et que je suis bien convaincu qu'il ne possède pas et qu*il ne possédera jamais. Je veux parler du prétendu droit d*être nourri^ lorsque son travail ne peut pas lui en procurer les moyens (t). A la vérité, les lois anglaises prétendent que Thomme a ce droit, et assujettissent la société à fournir de Femploi et des aliments à ceux qui ne peuvent en acheter par leur travail, en suivant les voies ordinaires et régulières d'achat et de vente ; mais, par de telles sanctions, elles s*é« lèvent contre les lois de la nature. On doit s'attendre, en conséquence, non-seulement à les voir échouer dans cette entreprise, mais à voir croître les souffrances du pauvre par le moyen destiné à les soulager, et qui ne sert en effet qu*à le séduire par de trompeuses espérances.

L*abbé Raynal s'exprime ainsi à ce sujet : a Avant toutes les lois sociales, rhomme avait le droit de subsister. » Il aurait pu dire avec tout autant de vérité, qu'avant rétablissement des lois sociales tout homme avait droit de vivre cent ans. Il avait ce droit sans contredit, et il l'a encore ; il a le droit de vivre mille ans, s^il le peut , et si son droit ne nuit point au droit d'autrui ; mais, dans l'un et Tautre cas, il s*agit moins de droit que de puissance. Les lois sociales augmentent beaucoup cette puissance ; elles mettent en état de subsister un grand nombre d'individus qui ne pourraient point subsister sans elles. En ce sens, on peut dire qu'elles étendent fort le droit de subsister. Mais ni avant ni après l'institution des lois sociales, un nombre d'individus illimité n*a joui de la faculté de vivre; et, avant comme après, celui qui s* est vu privé de cette faculté s'est aussi vu privé du droit de l'exercer.

Si les grandes vérités relatives à ce sujet étaient plus généralement répandues; si les classes inférieures d^u peuple étaient bien convaincues que la propriété est nécessaire pour obtenir un grand produit ; qu'en admettant la propriété nul homme ne peut réclamer, à titre de drot7, des aliments, lorsqu'il n'est pas en état d'en acheter ou de s'en procurer

(i) Voy. lîT. Ill,eh. vi, et à l'appeodiee, où l'auteur s'étend sur ce sujet. (Jph. G.)

par son Iravail ; si le peuple savait enfin que ce sont la des lois sanctionnées par la nature et tout à fait indépendantes des institutions humaines, presque toutes les déclamations , si dangereuses et si malfaisantes, sur l'injustice des lois qui sont en vigueur dans la société paraîtraient sans objet et seraient à peine écoutées. 11 ne faut pas croire que les pauvres soient des visionnaires. Leurs maux sont toujours réels, bien qu'ils se trompent sur la cause qui les produit. Si donc ou leur expliquait nettement quelle est cette cause sur laquelle ils s^abusent ; si on leur faisait sentir combien est petite la part que le gouvernement a dans leurs souffrances; combien est grande au contraire Tinfluence des causes qui lui sont tout à fait étrangères, le mécontentement et l'irritation se manifesteraient moins souvent dans les classes inférieures du peuple; et lorsque ces sentiments se manifesteraient, ils éclateraient avec moins de violence. On verrait échouer les efforts des esprits mécontents et turbulents qui, nés dans les ctasses moyennes, cherchent à agiter le peuple. On pourrait même les dédaigner sans risque, dès qu'une fois les pauvres seraient assez éclairés sur leurs vrais intérêts pour se tenir en garde contre de dangereuses séductions ; lorsqu'ils sauraient qu'en soutenant des projets de refonte générale dans Tordre social ils ne feraient que servir les vues ambitieuses de quelques chefs^ sans le moindre pro6t ou avantage pour eux-mêmes. D'un autre côté, les députés des campagnes et les propriétaires de l'Angleterre pourraient reprendre en toute sécurité l'habitude d'une salutaire jalousie contre les usurpations du pouvoir ; au lieu de se croire forcés à immoler chaque jour les libertés des sujets sur l'autel de la sûreté publique, ils pourraient, sans aucune raison légitime de crainte, non-seulement suivre la trace de leur ancienne route, mais insister avec fermeté sur certaines réformes graduelles, que le cours du temps et les tempêtes qui ont éclaté dans le monde politique ont rendues nécessaires pour prévenir la destruction graduelle de la constitution britannique.

Toute espèce d'amélioration opérée dans le gouvernement doit nécessairement partir d'hommes élevés avec quelque soin, et l'on doit naturellement trouver ces hommes-là dans la classe des propriétaires. Quelque jugement que l'on porte d'un petit nombre d'entre eux, il est impossible de supposer que la grande masse des propriétaires soit réellement intéressée aux abus. Ils s'y soumettent par la crainte que la réforme ne produisit plus de mal encore. Si cette crainte était dissipée, les améliorations et les réformes s'exécuteraient aussi aisément que l'on enlève les immondices , ou que l'on pourvoit à Téclairage des rues. Il arrive sans cesse dans la vie, qu'on est contraint de supporter

un mal pour en éviter un plus grand. C*est le propre d'un homme snge de se soumettre à cette nécessité de bonne grâce. Mais un homme sage ne consent point à supporter un mal auquel il sait qu*il peut se soustraire sans aucun danger. Qu'on écarte toute crainte de la tyrannie et des égarements du peuple, et Ton n*aura plus à redouter la tyrannie du gouvernement ; car elle paraîtrait dans toute sa difformité, dénuée de prétexte, de toute espèce de palh'atif, et n'aurait plus de protecteurs. Faible par elle-même, nue et sans appui, n*ayant plus en sa (aveur l'opinion publique, et ne pouvant faire valoir la nécessité des circonstances, elle tomberait sans effort ; ceux qui la défendent par des motifs intéressés n'oseraient plus se montrer et abandonneraient une cause pour laquelle ils ne trouveraient plus rien à alléguer de raisonnable ou de spécieux.

Les vrais soutiens de la tyrannie sont sans contredit ceux qui, se livrant à de vaines déclamations, attribuent les soufirances du pauvre et presque tous les maux de la société aux institutions humaines et à Finiqui té des gouvernements. La fausseté de ces accusations, et les funestes suites qu'elles auraient si elles étaient généralement admises, font une loi de leur résister à tout risque, non-seulement à cause des horreurs révolutionnaires qu'on doit s'attendre à voir à la suite d'un mouvement du peuple, lorsqu'il se livre à de telles suggestions, horreurs qui en tout temps sont sans doute très-effrayantes, mais encore parce qu^l est infiniment probable qu'une telle révolution doit se terminer par un despotisme pire que celui qui l'a précédée. D'après ces considérations, il ne faudrait pas s'étonner de trouver un ami sincère de la liberté, un zélé défenseur des véritables droits de l'homme, placé dans les rangs de ceux qui servent d'appui à une tyrannie contenue dans certaines bornes. Une mauvaise cause peut être soutenue par des hommes vertueux, uniquement parce qu'elle est opposée à une autre cause plus mauvaise encore, et que le moment exigeait qu'on se déterminât pour l'une ou pour l'autre. Quel que soit donc le but de ces accusations générales intentées contre les gouvernements , leur effet est incontestablement d'ajouter à la force qui maintient le souverain pouvoir toute celle que peuvent donner les talents et les principes réfléchis; et cette circonstance est la seule qui puisse avoir de telles suites.

C'est une vérité que je me flatte d'avoir suffisamment établie dans le cours de cet ouvrage, que, sous le gouvernement le plus parfait, confié aux hommes les plus distingués par leurs talents et par leur intégrité, le malheur et l'extrême misère peuvent se répandre, et devenir en quelque sorte universels, chez un peuple qui n'est point dans l'usage

d'opposer à la population les règles de prudence qui peuvent en prévenir raccroissement. Or, comme jusqu'ici la nature et Taction de cette cause ont été mal comprises , comme les efforts de la société ont tendu à en augmenter Fintensité plutôt qu*à l'affaiblir, nous avons les plus fortes raisons de croire que, dans tous les gouvernements connus, c'est précisément à cette cause qu'il faut attribuer la plus grande partie des maux auxquels sont en butte les classes inférieures du peuple.

Ainsi la conséquence que M. Payne et d'autres ont tirée de ces maux contre les gouvernements est manifestement fausse; mais avant de donner du poids à de telles accusations, nous devons à la vérité et à la justice d'examiner quelle est la partie des souffrances du peuple qu'il faut attribuer au principe de population, et quelle est celle qu'il faut imputer au gouvernement. Lorsqu'on aura fait cette distinction d'une manière équitable, et qu'on aura mis à l'écart toutes les accusations vagues, mal définies, ou fausses, il est juste que le gouvernement demeure responsable du reste, et cette responsabilité est encore assez considérable. Le gouvernement a peu de pouvoir pour soulager la pauvreté d*une manière directe et immédiate : mais il a, sur le bien-être et la prospérité du peuple, une influence très-grande et tout à fait incontestable. D'un côté, tous ses efforts ne peuvent donner aux subsistances un accroissement égal à celui de la population affranchie de tout obstacle; mais, de l'autre, il peut diriger utilement l'action des divers obstacles qui, sous diverses formes, doivent nécessairement la contenir.

Il résulte clairement des faits que nous avons rassemblés dans la première partie de cet ouvrage, que les pays soumis au despotisme, et qui sont le plus mal gouvernés, ont une population qui, quelque cbétive qu'elle soit, est très-grande en proportion de leurs moyens de subsistance, et surpasse sous ce rapport celle des pays mieux gouvernés. Par une suite inévitable de cet ordre de choses, les salaires y sont trèsbas ; la population, dans ces pays-là, est contenue par les maladies et la mortalité qu'engendre la misère, bien plus que par la prudence et la prévoyance qui empêchent ailleurs de se marier trop tôt. Les obstacles privatifs y ont moins de force et d'activité que les obstacles destructifs.

Pour qu'un peuple contracte des habitudes de prudence, la première chose requise est que la propriété soit parfaitement assurée. La seconde peut-être est un certain degré de considération pour les classes inférieures du peuple, que font naître des lois égales pour tous et que tous ont concouru à établir. Plus donc le gouvernement est parfait, plus il favorise ces habitudes de prudence et cette élévation de sentiments qui, dans l'état actuel des sociétés, sont leb seuls moyens d'écarter la misère.

On a dit quelquefois que la seule raison pour laquelle il y a de Tayantage à donner au peuple quelque part au gouvernement est qu'une représentation du peuple tend à assurer de bonnes lois et des lois égales pour tous, et que si le même but pouvait être atteint sous le despotisme, l'avantage qui en résulterait pour la communauté serait le même. Mais si le gouvernement représentatif, en assurant aux classes inférieures un traitement de la part de leurs supérieurs plus libéral et plus voisin de Tégalité, donne à chaque individu une plus grande responsabilité personnelle et une plus grande frayeur de la dégradation , il est évident que cette forme de gouvernement coopérera puissamment avec la sûreté et la propriété , pour animer les efforts de Tindustrie et pour faire naître des habitudes de prudence ; par là même, elle doit tendre plus puissamment à accroître la richesse et la prospérité des classes inférieures, que si les mêmes lois avaient été rendnes sous l'influence du despotisme.

Mais quoiqu'une constitution libre et un bon gouvernement tendent à diminuer la pauvreté, leur influence à cet égard est indirecte et lente. Elle est bien différente , dans ses effets, de cette espèce de soulagement prompt et direct que les classes inférieures du peuple ne sont que trop disposées à espérer à la suite des révolutions. Cette espérance exagérée, et rirritation de la voir déçue, donnent une fausse direction aux efforts faits par le peuple en faveur de la liberté, empêchent par là même les réformes graduelles et les améliorations lentes de l'état de ces classes inférieures qu'on aurait pu tenter avec succès.

11 est donc de la plus haute importance d'avoir une idée distincte de ce que le gouvernement peut faire et de ce qui est hors de sa puissance. Si Ton demande quelle est la vraie cause qui a retardé les progrès de la liberté, je dirai que, dans mon opinion, c'est l'ignorance des causes du malheur et du mécontentement du peuple, et la facilité offerte aux gouvernements d'abuser de cette ignorance pour maintenir et accroître leur pouvoir. Je pense donc qu'il serait fort utile qu'on sût généralement que la principale cause des besoins et des souffrances du peuple ne dépend du gouvernement que d'une manière indirecte; qu'il lui est impossible de la combattre direclement ; qu'elle dépend de la conduite des pauvres eux-mêmes. Loin de favoriser les abus , ces maximes pleinement connues seront propres à les prévenir, en écartant des dangers qui servent de prétexte pour les maintenir. Ainsi elles deviendraient le plus ferme appui d une liberté sage et raisonnable.

510 LIVKE iV. — CUAPITHË Vil.

CHAPITRE VII. — QUEL EFFET k SUR Lk UBERTÉ CIVILE LA CONNiUSSAMCE DE LA PRINCIPALE CAUSE DE LA PAUVRETÉ {Suite) (1).

Les raisonnements contenus dans le chapitre précédent ont été confirmés d*une manière frappante par les événements des deux ou trois dernières années. En aucun temps peut-être on n'a vu les classes inférieures concevoir des vues plus erronées des effets que Ton peut attendre des réformesdu gouvernement ; jamais ces vues erronées n*ont paru plus immédiatement fondées sur Tignorance absolue de la principale cause de la pauvreté ; et jamais elles n'ont conduit plus directement à des résultats défavorables à la liberté.

Une des causes générales de plaintes contre le gouvernement était qu*un grand nombre d'ouvriers, pouvant et voulant travailler, restaient sans ouvrage, et par là même hors d*état de pourvoir à leurs besoins.

Un tel état de choses est sans doute un des événements les plus déplorables qui puissent s offrir dans la vie civilisée. Un sentiment commun d*humanité suffit pour faire envisager cet état comme étant, pour les classes inférieures de la société, un sujet de mécontentement naturel et di^ne d'excuse ; et pour faire un devoir aux classes supérieures d'employer tous leurs efforts pour en adoucir la rigueur. Mais un tel état peut exister sous le gouvernement le mieux dirigé, le plus rigoureusement économe. Gela est certain, comme il est certain aussi qu'un gouvernement n'a pas le pouvoir de commander aux ressources d'un pays d'être progressives, lorsque, par la nature des choses, elles sont stationnaires on rétrogrades.

On accordera aisément que dans un Etat bien gouverné il peut survenir des temps de prospérité, durant lesquels sa richesse et sa population reçoivent une -impulsion qui ne peut point être permanente. S'il s'ouvre, par exemple, au commerce de nouveaux canaux ; si l'État ac* quiert de nouvelles colonies ; si de nouvelles inventions augmentent l'effet des machines ; si l'agriculture fait de nouveaux et grands progrès : tant que les produits croissants trouveront un débouché dans les marchés intérieurs et extérieurs, on ne peut douter que le capital ne croisse rapidement, et que la population n'éprouve un encouragement inaccoutumé. Réciproquement, si les canaux ouverts au commerce se referment, ou par quelque accident , ou par l'effet de la concurrence étrangère; si les colonies sont perdues, on que leurs produits soient fourms par d'autres contrées ; si les nurchés, ou par la concurrence ou par le

(1) Écrit en i8lt.(jir.)

QUEL EFFET A SUR LA LIBERTÉ CIVILE, ETC. oil

trop-plein, cessent de s'étendre avec Tinvention des machines; si, par une cause quelconque, les progrès de l'agriculture sont arrêtés , il doit naturellement arriver, qu'au moment même où les encouragements donnés à la population ont produit tout leur effet, les moyens de l'employer et de la nourrir viennent à manquer; et cela peut être le résultat de la nature des choses, sans qu'aucune faute du gouvernement y ait eu part. Un tel déficit ne peut manquer de plonger les classes ouvrières dans la plus profonde détresse. Mais il est trop évident qu*on n'en peut point conclure qu il faille opérer, dans le gouvernement, un changement radical. La tentative d*une semblable entreprise ne pourrait qu'aggraver les souffrances du peuple.

Nous avons supposé jusqu*ici que le gouvernement n'a eu, par sa conduite, aucune part aux maux dont on se plaint. Rarement peut-être une telle supposition se vérifie. 11 est certainement au pouvoir du gouvernement de produire beaucoup de détresse par la guerre et les taxes; et il faut quelque habileté pour distinguer les maux qui viennent de là de ceux qui dépendent des causes ci-dessus énoncées. Quant à l'Angleterre, on ne peut nier que ces deux espèces de causes n'aient concouru ; mais les causes indépendantes du gouvernement ont eu la plus grande influence. La guerre et les taxes, par leur opération simple et directe, tendent à détruire ou à retarder les progrès du capital, des produits et de la population ; mais, pendant le cours de la dernière guerre, ces obstacles à la prospérité ont été bien plus que contre-balancés par une combinaison de circonstances qui a donné à la population des encouragements extraordinaires. On ne peut dire que ce soit au gouvernement qu'aient été dus les avantages qui ont compensé Taction des causes destructives. Le gouvernement, pendant ces vingt-cinq dernières années, n'a pas fait preuve d*un très-grand amour de la paix et de la liberté, ni d'une épargne scrupuleuse dans l'emploi des ressources nationales. 11 a marché en avant, dépensant de grandes sommes pour soutenir la guerre, et levant de très-lourdes taxes pour y subvenir. 11 est indubitable qu'il a contribué pour sa part à la dilapidation de la fortune publique. Et toutefois les faits les plus évidents prouvent à Tobservateur impartial, qu à la fin de la guerre, en 1814, les ressources nationales n'étaient pas dissipées; que la richesse et la population du pays étaient non-seulement fort supérieures à ce qu'elles étaient avant la guerre, mais avaient crû,d'une époque à Tautre, dans une progression plus rapide qu'en aucune période antérieure.

C'est là peut-être un fait des plus extraordinaires dont l'histoire nous ait conservé le souvenir; et il prouve incontestablement que les souf-

5i2 LIVRE IV. — CHAPITRE VII.

franoes que le pays a endurées depuis la paix n*ODt pas tant été causées par les effets ordinaires, et tqpt à fait naturels à attendre, de la guerre et des taxes, que par la cessation soudaine des encouragements extraordinaires donnésà la population. Les maux produits par cette cause, bien qu'augmentés par le poids des taxes, ne dérivent pas essentiellement de celles-ci, et ne peuvent par conséquent recevoir de leur suppression un soulagement direct et immédiat.

Que les classes ouvrières ne voient pas distinctement les causes principales de leur détresse; qu*elles ne sentent pas, à un certain point et pour un certain temps, que leurs maux sont sans remède, c'est ce qui est assez naturel. Qu'elles écoutent avec faveur ceux qui leur promettent avec confiance un soulagement immédiat, plutôt que ceux qui n'ont à leur offrir que des vérités peu agréables, c^est ce dont on n'a pas droit de s'étonner. Mais il faut convenir que les orateurs et les écrivains populaires ont profité sans aucune retenue de la crise qui leur a mis le pouvoir en main. En partie par ignorance et en partie à dessein, tout ce qui aurait pu tendre à éclairer les classes ouvrières sur leur vraie situation, tout ce qui aurait pu les engager à supporter avec patience des maux inévitables, a été soigneusement écarté de leur vue ou hautement réprouvé ; et tout ce qui pouvait tendre à les décevoir, à aggraver, à fomenter leur mécontentement, à exciter une folle attente de soulage* ment à l'aide de simples réformes, a été mis en avant et soigneusement exposé à leurs regards. Si, dans de telles circonstances, les réformes proposées avaient été exécutées, il en serait inévitablement résulté que le peuple aurait été cruellement frustré de ses espérances. Sous un système de suffrages universels et de parlements annuels, le sentiment général d'un peuple trompé dans son attente l'aurait probablement conduit à tenter, en fait de gouvernement, toutes sortes d'expériences, jusqu'à ce qu'enfin, après avoir parcouru toute la carrière des révolutions, il eût été contenu par le despotisme militaire. Les plus chauds amis de la véritable liberté ont pu avec raison être alarmés d'une telle perspective. Ils n'ont pu, sans manquer au devoir, prêter de l'appui à desprincipesqui faisaient présager de tels résultats. En supposant même qu'avec beaucoup de peine, et contre le sentiment de la grande masse des pétitionnaires, ces amis d'une sage liberté eussent pu se flatter d'effectuer une réforme plus modérée et plus réellement profitable, ils ne pouvaient se dissimuler que le peuple, frustré de ses espérances, surait imputé son malheur à leurs opérations, qu'il eût taxées de demimesures; et qu'eux-mêmes se seraient vus forcés ou de procéder immédiatement à un changement radical, ou de renoncer à leur influence et

PLAN POUR ABOLIR LhS LOIS SUR LES PAUVRES. :H3

à leur popularité, en arrêtant bmsqnement leur marche, afant que le peuple eût reçu aucun soulagement, avant que son mécontentement eût cessé et qu'il eût fait le fatal essai de ce prétendu remède^ universel dont on lui avait fait concevoir de si flatteuses espérances.

Ces considérations ont dû naturellement paralyser les efforts des vrais amis de la liberté; et c'est ainsi que de salutaires réformes, reconnues indispensables pour réparer des brèches qui sont l'ouvrage du temps, et pour donner à Tédifice de la coùstitution toute la perfection dont il est susceptible, ont été rendues beaucoup plus difficiles et par là même beaucoup plus improbables.

Non -seulement les vaines espérances et les extravagantes demandes, suggérées au peuple par ses chefs, ont donné au gouvernement une victoire aisée sur toute proposition de réfornnfe, violente ou modérée ; elles lui ont encore mis en main le plus dangereux instrument d'atlaque contre la constitution. De telles suggestions sont de nature à exciter Talartne et à prévenir les réformes les plus modérées. Mais l'alarme, une fois conçue, sait rarement où s*arrêter ; les causes qui l'ont produite sont facilement exagérées. Il y a lieu de croire que c'est sous l*influence de certains faits exagérés et de la crainte outrée de leurs suites que quelques actes parlementaires défavorables à la liberté ont été passés, sans qu'ils fussent commandés par une impérieuse nécessité. Mais la faculté de créer ces craintes exagérées et de faire les actes qui en sont Teffet a été fournie incontestablement par les folles espérances du peuple.

Il faut donc convenir que le temps présent fournit une application frappante de la théorie et confirme bien cette vérité, que l'ignorance de la principale cause de la pauvreté est singulièrement défavorable à la liberté, et que la connaissance de cette cause doit avoir un effet directe* ment opposé.

CHAPITRE YlU.^pLAi^ proposé pour abolir graduellement les lois sur les pauvres.

Si les principes posés ci-dessus sont fondés, et si Ton reconnaît To* bligation où nous sommes d*y conformer notre conduite, il reste à examiner comment il faut nous y prendre pour réaliser ce projet. Le premier et grand obstacle qui s'y oppose en Angleterre est le système de lois qui y est adopté relativement aux pauvres (1). C*est avec raison qu'on

(1) Il s'agit ïie ce système d'assisianco par ies pflroi:>';e9, qui se fnii au moyen 2*^ ÊDiTi<»f. 3:]

514 LIVRE IV. — CHAPITRE VllI.

â représenté ce système comme plus nuisible et plus onéreux que la dette nationale eUe*méme(l), La rapidité avec laquelle la taxe des pauvres s'est accrue dans le cours de ces dernières années présente un nombre proportionnel de pauvres assistés si extraordinaire, qu*on a pdne à se persuader qu'il puisse se rencontrer au milieu d'une nation florissante et bien gouvernée (2) .

Quel que soit le sentiment pénible que Ton éprouve à cette pensée, quelque ardent désir qu'il nous inspire de remédiera un si grand mal, ce mal a maintenant de trop profondes racines» les secours donnés aux pauvres par cette voie sont trop multipliés, pour que l'humanité permette dVn proposer la suppression immédiate. On a cherché des moyens de radoucir et d'en prévenir TaccroissemenL A cet eflet, on a proposé de Gxer une somme que la taxe des pauvres, établie sur le pied actuel, ou sur tout autre, ne pût jamais outre-passer. On peut objecter à ce plan que la somme levée pour cet emploi ne laisserait pas d'être trèscOnsidérable ; qu'en conséquence les pauvres ne s'apercevraient pas bien nettement du changemeni effectué à cet égard ; que chacun d'eux continuerait de croire qu'il a droit, comme tout autre, d'être nourri quand il tombe dans le besoin : en sorte que ceux qui seraient réduits à ce triste état, après qu'on aurait levé et appliqué la taxe, trouveraient qu'en leur refusant l'assistance on use envers eux d'une injuste rigueur, et qu'on les traite sans raison bien plus durement que ceux à qui ils Terraient distribuer des secours. Que si la somme levée était répartie par petites portions à tous ceux qui seraient dans le besoin, quel qu'en pût être le nombre, on éviterait peut- être les reproches de ceux qui auraient recours à l'assistance, après l'époque où la sonune totale de la taxe aurait été fixée ; mais on mettrait dans une situation pénible ceux qui, avant cette fixation, étaient accoutumés à recevoir des secours plus abondants, et qui les verraient réduits de la sorte sans avoir rien fait qui pût mériter cette peine. Dans l'un et l'autre cas, la société conunettrait une injustice, puisqu'elle croirait devoir entreprendre de nourrir

d'une taxe proportionnelle au revenu des terres tel qu'il a été anciennement estimé. (G. et P. P.)

(i) Reports (Comptes rendus de la société pour l'amélioration du sort des

pauvres), vol. Ul, p. ±i.

(2) Si la taxe des pauvres continue de croître aussi rapidement qu'elle a fait, d'après la moyenne des dix dernières années, l'avenir nous offre une triste pers* pecti?e. C'est bien avec raison qu'on a dit en France, que le système des lois sur les pauvres était « la plaie politique de rAnglelerre la plus dévorante. » Comité de mendicité. (M»)

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