‹ MalthusChapitre 70 sur 89 · PLAN POUR ABOLIR LES LOIS SUR LES PAUVRES · texte numérisé non relu

PLAN POUR ABOLIR LES LOIS SUR LES PAUVRES

de rendre très-misérable celle à laquelle il sera uni par d^étemels liens, et de charger la société d'une nouyelle famille d'indigents.

L'obligation imposée à chaqne homme de pourvoir à l'entretien de ses enfants, soit légitimes, soit illégitimes, est si évidente et si impérieuse, qu'il serait juste d'armer la société de tout le pouvoir nécessaire pour lui donner une nouvelle force, en choisissant les moyens les plus propres à produire cet heureux eBet. Mais il n'y a, je crois, aucun moyen de force, à la portée du pouvoir civil, qui pût être aussi efBcace à cet égard, qu^un simple avis universellement répandu, portant qu'à Tavenir les enfants ne seraient plus entretenus que par leurs parents ; et que si ces protecteurs naturels venaient à les abandonner, ils ne devaient point s^attendre à voir leurs soins remplacés autrement que par les secours cosuels de la charité des particuliers.

U parattra peut-être bien dur qu'une mère et des enfants, qui n*ont aucun reproche à se faire, soient appelés à souffrir de la mauvaise conduite du chef de la famille. Mais c est encore là une loi immuable de la nature, et l'on doit y penser à deux fois avant de prétendre la contrarier d'une manière syitèmaîique.

J'td souvent vu mettre en opposition la bonté de Dieu et l'article du Décalogue où il déclare qu'il punira les péchés des pères sur les enfants. Cette difficulté n'a peut-être pas été suffisamment discutée. A moins d'opérer dans la nature de l'homme un changement tolal, à moins de rélever jusqu'à la nature des anges, ou en général d'en faire un être fort difiérent de lui-même, il est impossible de le soustraire à la loi dont on est disposé à se plaindre. Ne faudrait-il pas un miracle perpétuel, ce qui peut-être n'est au fond qu'une contradiction dans les termes, pour que les enfants ne se ressentissent point, dans leur état civil et moral, de la conduite de leurs parents? Y a-t-il un homme qui, ayant été élevé par ses parents, ne jouisse pas sous certains rapports de leurs vertus et ne souffre pas de leurs vices; dont le caractère ne se ressente pas des utiles impressions qu'il a reçues de leur prudence, de leur justice, de leur bienveillance, de leur tempérance, ou n'ait pas été flétri par l'effet de leurs mauvaises dispositions à ces divers égards; de qui l'étal dans la société n'ait pas été relevé et soutenu par leur réputation, leur prévoyance, leur travail, leur prospérité, ou abaissé par leur imprudence,par leur paresseï et par les revers qu'ils ont essuyés? Combien l'assurance de transmettre ainsi son bonheur ne contribue-telle pas à animer la vertu et à soutenir les forces d'un père! Combien u'ajoute-t-elle pas aux motifs qu'ont les parents de donner à leurs enfants une bonne éducation et de pourvoir à leur établissement ! Si un homme pouvait

abandonner sa Temme et ses enfants, sans qu*il en résultât pour eux aucun mal, combien n en verrait-on pas qui, las des chaînes du mariage, on faiblement attachés à leurs femmes, se soustrairaient aux embarras et aux peines que cause le soin d*une famille, et rentreraient dans le célibat ! Mais la pensée que les enfants portent la peine des fautes da leurs parents a de Tempire même sur le vice. Plusieurs personnes, qui se sont fait une habitude de ne plus se soucier pour eux-mêmes des suites de leur conduite ont a cœur d'empêcher que leurs excès niaient 9ur leurs enfants une pernicieuse influence. 11 parait indispensable, dans le gouvernement moral de cet univers, que les péchés des pères soient punis sur les enfants. Et si notre vanité présomptueuse se flatte de mieux gouverner, en contrariant systèmaliquement cette loi, je suis |K>rté à croire qu elle s'engage dans une folle entreprise.

Si le plan que j'ai proposé était adopté, en peu d'années on verrait la taxe des pauvres diminuer avec rapidité, et en assez peu de temps elle aurait pris fin. Cependant, autant que je puis en juger, on n'aurait trompé personne, ni fait tort à aucun individu. Ainsi personne n'aurait droit de se plaindre.

Cependant l'abolition des lois sur les pauvres ae suffit pas pour améliorer le sort de ceux-ci; et si quelqu'un prétendait donner à cette mesure une importance exclusive, il suffirait de Tinviter à jeter les yeux sur l'état des pauvres en d'autres pays où il n'existe point de pareilles lois. Cependant cette comparaison exigerait plusieurs précautions préalables, et ne pourrait point servir de base au jugement relatif à Futilité ou à l'inutilité de ces lois.

L'Angleterre jouit de très-grands avantages naturels et politiques, dont les pays qu'on lui comparerait pourraient se trouver privés. Par la nature du sol et du climat, elle est à l'abri dé ce manque absolu de récolte, en fait de grains, qu'on éprouve en d'autres contrées ; elle est, par sa situation insulaire et par l'étendue de son commerce, placée de la manière la plus favorable à l'importation ; elle emploie par ses nombreuses manufactures presque tous les bras qui ne sont pas nécessaires à f agriculture, et fournit ainsi un moyen de distribuer avec régularité, à tous ses habitants, le produit annuel des terres et du travail. Mais surtout on observe dans la masse du peuple anglais un goût décidé pour les objets de commodité et de bien-être habituel; un vif désir d'améliorer son état (principal ressort de prospérité); et, par suite, un louable esprit d'industrie et de prévoyance. Ces dispositions, qui contrastent si fortement avec l'indolence désespérée des Etats despotiques, sont dues à la constitution de l'Angleterre, et h l'excellence de ses lois, qui as-

PUN POUR ABOLIR LES LOIS SUR LES PAUVRES. ^%i

surent à chaque individu le produit de son industrie. Lors donc que l'Angleterre, mise en comparaison avecd*autres pays, parait avoir, quant à rétat des pauvres, un avantage décidé, ce n*est pas aux lois sur les pauvres, mais bien aux circonstances favorables où elle est placée, qu'il faut attribuer sa supériorité. Une femme peut en surpasser d*autres en beauté, quoiqu'un de ses traits lui donne quelques désavantages; mais il serait étrange d*atlribuer à ce trait moins parfait la préférence qu'on lui accorde. Les lois anglaises sur les pauvres ont tendu constamment à contrarier les avantages naturels et acquis de TAngleterre. Heureusement, ces avantages sont tels, que la diminution produite par cette cause n*a po les anéantir. Enjoignant à ces avantages les obstacles aux mariages imprudents qui sont suscités par les lois, on reconnaîtra que c'est à de telles causes que T Angleterre doit d'avoir pu si longtemps résister à un système d'assistance aussi pernicieux. Probablement aucun autre pays au monde, si ce n*est peut-être la Hollande avant la révolu* tion, n aurait pu suivre un tel système d'une manière aussi pleine et aussi constante, pendant un aussi long intervalle de temps, sans y succomber.

On a proposé d'appliquer à l'Irlande les lois anglaises sur les pauvres. Mais si l'on songea l'état misérable et dégradé du bas peuple dans cette île, au manque absolu de ce principe d'honneur et de ûerté qui agit en Angleterre sur les pauvres et les em[>écbe souvent de recourir à l'assistance de leur paroisse, on verra qu'à peine le système des lois anglaises y serait établi, que la propriété foncière serait absorbée par la taxe, ou qu'il fondrait renoncer à le mettre en exécution.

En Suède, où les récoltes manquent souvent et où les importations sont difficiles à cause de la pauvreté du pays, l'entreprise d*un tel établissement, s'il n'était pas très-vite abandonné, mettrait au niveau toutes les propriétés, et causerait de telles convulsions, qu'on ne pourrait plus espérer de voir ce royaume recouvrer jamais son ancien élat d'abondance et de prospérité.

En France même, quels que soient les avantages de sa situation et de son climat, la tendance à peupler est si forte, et le défaut de prévoyance parmi les classes inférieures si frappant, que si on y établissait ies lois anglaises sur les pauvres, la propriété foncière succomberait bientôt sous un tel fardeau, et la misère du petit peuple serait portée à son comble. C'est par ces raisons qu'au commencement de la révolution le comité de mendicité crut, fort judicieusement, devoir rejeter la proposition de rétablissement d'un tel système.

S'il est vrai que la Hollande fasse exception, cela tient à des cîrcon-

slaoces parliculièrcs: à réleadnc de son commerce, à ses nombreuses émigrations coloniales, comparées à la petitesse de son territoire; à Tinsalubrilé de quelques-unes de ses provinces, qui y rend la mortalité moyenne fort supérieure à ce qu'elle est dans d^autres Etats. Telles sont, je pense, les causes qui ont le plus contribué à Tespèce de célébrité qu a acquise la Hollande par le succès de ses établissements en faveur des pauvres, et qui Ta mise en état d'employer ou d'entretenir tous ceux qui y sollicitent des secours.

Aucune partie de rAllemagne n'est assez riche pour pouvoir sup-porter un système étendu d'assistances paroissiales. Mais je suis porté à croire que, dans quelques-unes de ses provinces, Tétat des classes inférieures est meilleur qu'en Angleterre, précisément parce que le système dont nous parlons n'y est pas établi. En Suisse de même, et par la même raison. Dans un voyage que j'ai fait dans les duchés de Holslein et de Schleswig, sous la domination danoise, les maisons appartenant à des hommes du peuple m'ont paru meilleures et plus propres que celles des personnes de même condition en Angleterre, et j'y ai trouvé moins d'indices de misère.

En Norwége même, malgré la dureté et l'inconstance du cHmat, les pauvres sont moins à plaindre qu'en Angleterre, autant du moins que j'ai pu en juger par un séjour de quelques semaines et par les informations que j'y ai reçues. Leurs maisons, leurs vêtements y sont meilleurs. Ils n'y ont pas du pain blanc, mais ils y ont plus de viande, de poisson et de lait, que les ouvriers anglais. J'ai remarqué en particulier que les enfants des fermiers y étaient plus grands et plus robustes. Cette supériorité de bonheur, que le sol et le climat semblaient promettre si peu, m'a paru presque entièrement l'effet de l'énergie avec laquelle les obstacles privatifs agissent dans ce pays-là pour contenir la population dans de justes bornes. L'établissement d'un système de lois sur les pauvres, qui tendrait à diminuer ou anéantir l'influence de ces obstacles, plongerait le peuple dans la misère; diminuerait l'activité, et par conséquent les produits de la terre et de l'industrie ; ferait perdre de vue les ressources inventées pour les temps de disette; exposerait enfin le pays à toutes les horreurs de la famine.

Lorsque, comme en Irlande, en Espagne,' et dans quelques autres contrées méridionales, le peuple est dans un état de dégradation tel, qu'à l'exemple des brutes il multiplie avec une tranquille imprévoyance, il est assez indifférent qu'il adopte ou qu'il n'adopte pas les lois anglaises sur les pauvres. Le malheur et la misère, sous toutes leurs formes variées, seront nécessair^nent, chez un tel peuple, l'obstacle

principal qui arrêtera la population. Sans doute les lois anglaises sur les pauvres tendraient à aggraver le mal, en diminuant les ressources générales da pays ; et, dans un pareil état de choses, ne pourraient pas même subsister longtemps. Mais, soit que ces lois y fussent établies ou qu'elles ne le fussent pas, aucun effort de génie, aucun talent d'administration ne jpourratt dérober à la misère et au malheur un peuple livré a de semblables habitudes.

CHAPITRE IX. — coiiMENT il faudrait s*t prendre pour corriger les opinions

Page 1