ERRONÉES SUR LA POPULATION, QUI ONT PRIS COURS DANS LE MONDE
Ce n'est pas assez d'abolir toutes le^ institutions qui encouragent la population ; il faut nous efforcer en même temps de corriger les opinions dominantes, qui ont le même effet et qui quelquefois agissent encore avec plus de force. Ce ne peut être que ^ouvrage du temps; et le seul moyen d*y réussir est de répandre des opinions saines sur ce sujet, soit dans les écrits, soit par la voie de la conversation. Il convient d'insister particulièrement sur cette vérité, que ce n*est point pour Thomme un devoir de travailler à la propagation de l'espèce, mais bien de contribuer de tout son pouvoir à propager le bonheur et la vertu ; que sMl n'a pas une légitime espérance d'atteindre ce dernier but, la nature ne rappelle nullement à laisser des descendants après lui.
Dans les classes supérieures de la société, il n'y a pas de raison de craindre que les mariages soient trop fréquents. Sans doute, des opinions saines répandues sur ce sujet pourraient être utiles même à cette partie de la société, et prévenir un grand nombre de mariages malheureux; mais soit que nous travaillions à opérer cet effet, soit que nous négligions de le faire, les sentiments élevés que donnent le rang et Téducation opposeront toujours, dans ces classes-là, de grands obstacles au mariage, par les seuls motifs de prudence qu'ils suggèrent. Tout ce que la société est en droit d*ex{ger de chacun de ses membres est de ne point avoir une famille sans être en état de la nourrir. Cette maxime peut être prescrite comme un devoir positif. Toute gêne que Ton peut s'imposer au delà doit être abandonnée au goût et au choix libre de celui qui se Timpose. Quant aux personnes d'un rang élevé, d'après ce qu'on connaît de leurs habitudes, il suffirait que dans le monde on accordât plus d'estime et plus de liberté à cell^ qui vivent dans le célibat, et qu'elles jouissent à cet égard des mêmes avantages que les femmes
mariées. Ce serait d'ailleurs une chose raisonnable et conforme aux premiers principes de la justice et de Téquilé.
Puisqu'il est si facile d'obtenir des classes supérieures de la société le degré de prudence nécessaire pour contenir les mariages dans de justes bornes^ si Ton veut réussir de même auprès des classes inférieures, il faut faire naitre parmi elles les lumières et la prévojance dont les premières sont pourvues» et on leur rendra un service bien plus important.
Le meilleur moyen de parvenir a ce but serait probablement d'éta«blir un système d*éducalion paroissiale sur un plan semblable à celui qui a élé proposé par Adam Smith (l). Oulre les sujets ordinaires d'instruction et ceux que cet auteur y ajoute, je voudrais qu'on expo>àt fréquemment, dans ces écoles, Tétat des classes inférieures du peuple relativement au principe de population, et Tinfluence qu'elles ont à cet égard sur leur propre bopheur. Je n'entends point que dans ces explications on dépréciât en aucune façon le mariage et qu'on le présentât sous un aspect moins désirable qu'il ne l'est réellement. On le ferait au contraire envisager, conformément à la vérité, comme un ^tat particulièrement assorti à la nature de l'homme, propre à assurer son bonheur et à le préserver des tentations du vice. Mais on aurait soin de faire re* marquer qu'il en est du mariage comme des biens de la fortune et de beaucoup d'autres, dont les avantages ne sont à notre portée que sous certaines conditions. La ferme persuasion que le mariage est un état désirable, mais que pour y parvenir c'est une condition indispensablement requise d'être en état de pourvoir à l'entretien d'une famille, doit être chez un jeune homme le motif le plus fort de se livrer au travail et de vivre avec une sage économie, avant l'époque où il peut réaliser ses projets d'établissement. .Rien ne pourrait plus fortement l'engager à mettre en réserve le petit superflu qu'un ouvrier non marié possède toujours, et à en faire ainsi un emploi raisonnable pour son bonheur à venir, plutôt que de le dissiper dans la paresse et dans le vice.
Si dans la suite on pouvait, dans ces écoles, joindre aux divers objets d'enseignement quelques-uns des principes les plus simples de l'économie politique, il en résulterait pour la société un avantage iniini (2).
(i) Richesse des nations, t. Il, lîv. V, édit. Gulllaumin.
(2) Ad. SmUli propose dVoseigDer, dans ces écoles de paroisses, les parties élémentaires de la géométrie et de la mécanique. Je ne puis m^empèdier de croire que Ton pourrait également meUre à la portée du peuple les principes commues sur lesquels ne règlent les prix d^acbal et de vente; et je suis persuadé qu^il en
Quelques conversalions que j'ai eues, pendant le cours des dernières disettes (1800 et 1801), avec des hommes de la classe des ouvriers, m'ont, je Tavoue, jeté dans le découragement. J'ai été frappé de leur attachement à certains préjugés reialifs à la vente et à l'accaparement des grains, et j'ai senti fortement Tespèce d'impossibilité de concilier avec un tel degré d'ignorance Faction d'un gouvernement véritablement libre. Telles sont les erreurs qui dominent à cet égard parmi le peu[rfe, que, s'il agit en conséquence des opinions auxquelles il est livré, il faut absolument et à tous risques qu'il soit contenu par la force. Or, il est bien difficile d'investir un gouvernement de toute la puissance nécessaire pour suffire en tout temps à ce but, sans faire courir quelques dangers à la liberté.
On a répandu en Angleterre des sommes immenses en assistances, et il y a lieu de croire qu'elles n'^nl servi qu'à aggraver les maux de ceux qui les ont reçues. On a trop peu fait, au contraire, pour l'éduca^ lion du peuple ; oo a négligé de l'instruire de quelques vérités politiques qui touchent de près à son bonheur, qui sont peut-être le seul moyen par lequel il pourrait améliorer son état, dont l'effet serait de faire des hommes de cette classe des sujets paisibles et d'augmenter beaucoup la somme de leur bonheur. 11 est peu honorable pour l' Angleterre que l'éducation des classes inférieures du peuple ne se fasse
résullerait un irès-graDd bien. Ce sujet inléresse imniédiatemeol laclaMedu peuple* el ne pourrait manquer d'exciter son attention. Il faut convenir cependant qu'on ne peut, à cet égard, se livrer à l'espérance, lorsqu'on voit Texlrême ignorance qui règne sur ce sujet dans la classe la plus relevée. Mais si l'économie |K)litique ne peut point devenir un objet d'enseignement pour le peuple, je pense qu'au moins elle devrait entrer dans le plan des études d'université. L'Êcos^e a donné cet exemple; l'Angleterre devrait Finùler. Il est de la plus haute importance que les genUlshommes de campagne, et surtout le clergé, ne contribuent pas à aggraver, par leur ignorance, les maux de la disette, toutes les fois que nous y sommes exposés. Pendant les dernières grandes chertés qui ont eu lieu en Angleterre, la moitié des gentilshommes de campagne et des membres du clergé de ce royaume auraient mérité d'être poursuivis comme coupables de sédition. Après avoir enflammé l'imagination du peuple au sujet des fermiers et marchands de blé, en discourant, en préchant même contre eux , c'était un faible remède au mal qu'ils avaient fait, d'oL»server froidement que, lors même que les pauvres étaiebt en butte à l'oppression et à la fraude, leur devoir était de maintenir la paix et la tranquillité. C'est aiasi qvte, dans Shakespeare, Marc-Antoine' ne cesse do dire que les conjurés sont des hommes d'honneur, ce qui n'empêche pas que leurs maisons et leurs personnes ne soient livrées à la fureur de la populace qu'il a ameutée. L'économie politique est peut-être la seule science de laquelle on puisse dire que, lorsqu'elle est ignorée, il en résulte non-seulement des privations, mais un mal positif et un mal très-grave. {M.)
526 LIVRE lY. — CHAPITRE IX.
que par quelques écoles du dimaDcbe, entretenues par des souscriptions particulières, et qui même n^ont été fondées que fort récem* ment (1).
Les raisons qu'on allègue pour ne pas éclairer le peuple me paraissent non-seulement peu libérales, mais de la dernière faiblesse, tandis que, pour priver le peuple d'un moyen d'améliorer son état, il feudrait avoir des raisons de la plus grande force et fondées sur la plus évidente nécessité. Ceux qui ne veulent pas écouter la réfotation de ces arguments p^r le simple raisonnement ne peuvent, je pense, récuser le témoignage de Texpérience. Je demande donc si Tavanlage qu'a le peuple d'Ecosse, du côté de Tinstruclion, parait l'avoir disposé à la sédition ou ' au mécontentement. Sur quoi Ton peut remarquer que dans ce pays-là le besoin se fait sentir plus constamment, les disettes sont plus fréquentes, les privations plus dures qft'en Angleterre, à rafôon de Tinfériorilé du sol et du climat. Les connaissances répandues en Ecosse dans les classes inférieures du peuple ne vont pas jusqu'à améliorer beaucoup leur état, parce qu'elles ne suffisent pas pour leur inspirer au point convenable des habitudes de prudence et de prévoyance ; mais du moins elles ont l'effet de les engager à supporter avec patience bien des maux, par la pensée que les troubles ne font que les aggraver. En comparant les mœurs paisibles des paysans écossais, qui reçoivent tous quelque instruction, à la turbulence des paysans ignorants de l'Irlande, tout homme qui raisonne impartialement ne peut méconnaître entièrement l'heureuse influence des lumières et de l'éducation sur le peuple.
Le principal argument que j'ai entendu faire contre le projet d'établir en Angleterre un système d'éducation nationale, est que ce serait mettre le peuple en état de lire des ouvrages tels que ceux de Payne, ce qui pourrait avoir des suites fatales au gouvernement. A cet égard, je pense entièrement comme Adam Smith (2) ; je crois qu'un peuple instruit et bien élevé serait beaucoup moins susceptible qu'un autre d'être séduit par des écrits incendiaires, et saurait beaucoup mieux discerner et apprécier à leur valeur |es vaines déclatnations de quelques démagogues qu'anime l'ambition ou l'intérêt. 11 ne faut, pour exciter la sédition dans une paroisse, qu'un ou deux lecteurs; et, s'ils sont vendus au parti démagogique, ils pourront faire beaucoup plus de mal, en choisissant des passages et des moments iavorablesà leurs desseins, que si chaque individu avait été en état de lire l'ouvrage en entier, avec le loisir et le
(i) ˀrileiii805. (M.)
(2) Richesse des nations ^ Uv. V, ch. i.
calme néce$saires pour peser les arguments opposés, dont sans doute on n'aurait pas négligé de Tinstruire.
Mais, indépendamment de ces considérations, j'observe que la remarque d*Adam Smith acquerrait bien plus d'importance, si les écoles qu'il conseille d'établir servaient à instruire le peuple de sa vraie situation ; si on lui apprenait que son état ne peut pas être essentiellement amélioré par un changement dans le gouvernement , mais que celle amélioration dépend de son propre traTail et de sa propre prudence ; qu'à la vérité on pourrait prévenir quelques*unes de ses plaintes, mais que, pour ce qui est de Tentretien de leurs familles, ceux qui composent la masse du peuple ne doivent attendre que bien peu ou même point de soulagement ; qu'une révolution, si elle avait lieu, ne ferait point chan* ger en leur faveur le rapport de l'oBre du travail à la demande, ou celui de la quantité de nourriture au nombre des consommateurs ; que si l'offre du travail était plus grande que la demande, et la demande de nourriture plus grande que l'offre , ils éprouveraient les peines que cause le besoin, même sous le gouvernement le plus libre et le plus parfait.
La connaissance de ces vérités tend si évidemment à maintenir la paix et la tranquillité, à affaiblir Teffet des écrite incendiaires, à prévenir toute opposition inconsidérée aux autorités constituées, qu'on ne peut 8*empêcber de soupçonner les fauteurs de L'ignorance de quelques Tues intéressées.
Non-seulement les écoles de paroisse serviraient à expliquer la situation réelle des classes inférieures du peuple, à faire Toir que c'est d'elles^ mêmes que dépend leur bonheur ou leur misère : elles pourraient encore, par une instruction commencée de bonne heure et par des récompenses sagement distribuées, former la génération naissante à des habitudes de sobriété, de travail, d'indépendance, de prudence, et la dresser à la pra> tique des devoirs prescrits par la religion.
Ce serait le vrai moyen de relever ta partie inférieure du peuple, de la faire sortir de son état d'abaissement, de la rapprocher de la classe moyenne, dont en général les habitudes sont fort préférables.
Dans la plupart des pays, il y a chez le bas peuple une dernière limite de misère, au-dessous de laquelle on cesse de se marier et de propager l'espèce. Cette limite de misère extrême varie en différents pays, et dépend de diverses circonstances, telles que le sol, le climat, le gouvernement, le progrès des lumières, la civilisation, etc. Les principales circonstances qui élèvent la limite, ou qui diminuent la misère de la partie du peuple la plus dépourvue de ressources, sont la liberté, la sécurité
de la propriété, la manière dont les connaissances sont répandues parmi le peuple, le goût des avantages et des diverses jouissances que Taisance procure. Celles qui contribuent le plus à abaisser la limite sont le despotisme et Tignoranee.
Dans toutes les tentatives que l'on peut faire dans le but d'améliorer Fétat des classes inférieures du peuple, on doit se proposer comme un objet essentiel d*élever cette limite aussi haut qu'il est possible, en d'autres termes, de faire en sorte que la misère qui, dans le pays dont on s* occupe, peut passer pour être le dernier terme de cette espèce d*infortune, soit une misère supportable. Et Ton y parviendra en cultivant cbez le peuple le désir d'une situation indépendante, une honnête fierté, le goût de la propreté et de l'aisance. J^ai déjà eu occasion de foire remarcpier quelle est l'influeuce d*un bon gouvernement pour produire chez le peuple des habitudes de prudence, pour apprendre à ceux même des dernières classes à se respecter et à éviter de s'avilir. Mais celte influence sera toujours insuffisante sans le secours d'un bon système d'éducation. On peut dire qu'un gouvernement qui ne prévoit pas à ^instruction du peuple est loin d'être parfait. Le bienfait tl'une bonne éducation est du nombre de ceux dont tous peuvent jouir. Et comme il dépend du gouvernement de le mettre à la portée de tous, il est sans contredit de son devoir de le faire.