‹ MalthusChapitre 73 sur 89 · DIRECTION DE NOTRE CHARITÉ · texte numérisé non relu

DIRECTION DE NOTRE CHARITÉ

comme œlle des passions de Tamour, de b colère, de l'ambition» de la faim» de la soif, ou toiUe autre, doit être réglée et dirigée d'après les résultats de Texpérience; qu'elle doit être, comme toute antre passion, soumise à l'épreuve de Futilité, sous peine de lui voir manquer le but pour lequel elle a été placée dans noire cœur.

Le but manifeste de la passion qui unit les sexes est la durée de l'espèce et rétablissement d'une liaison intime de vues et d'intérêts entre deux personnes, liaison qui est à la fois pour eux le plus sûr moyen de bonheur, et pour leurs enfants un gage d'attention vigilante, dirigée principalement vers leur conservation dans la première enfance, et dans la jeunesse vers les soins de l'éducation. Mais si tout homme croyait pouvoir céder en tout temps aux impulsions de la nature relativement à cette passion, sans se mettre en peine des suites, un but essentiel de cette passion serait manqué, et la durée même de Pespèce serait mal assurée.

Le but évident de IMnstinct de bienveillance que la nature a mis dans le coeur de l'homme est de rassembler les hommes ; de réunir surtout ceux qui font partie d'une même nation ou d'une même famille, et de les lier entre eux par une affection fraternelle. En intéressant les hommes au bonheur et au malheur de leurs semblables, cet instinct bienveillant les engage à porter remède, autant qu'il est en eux, à ces pfiaux partiels qu'entraînent les lois générales; et il tend par là même à augmenter la somme du bonheur des hommes. Mais si cette bienveillance ne distingue rien, si le degré du malheur apparent est la seule mesure de notre libéralité, il est clair qu'elle ne s'exercera presque que sur les mendiants de profession ; tandis que le mérite modeste et malheureux, luttant contre d'inévitables difficultés, mais aimant, jusque dans la misère, la propreté, et s^attachant à conserver des formes décentes, sera négligé. Nous secourrons ceux qui seront le moins dignes de secours. Nous encouragerons la fainéantise, et nous laisserons périr l'homme actif et laborieux. En un mot, nous irons directement contre les vues de la nature, et nous diminuerons la somme du bonheur.

L'expérience, il est vrai, nous a appris que cet instinct de bienveillance agit avec moins de force que la passion qui unit les sexes; elle prouve qu'en général il y a beaucoup moins de danger à s'abandonner à l'un de ces sentiments qu'à l'autre. Mais, si l'on fait abstraction de ces leçons de l'expérience et des préceptes de morafe auxquels elle sert de fondement , on ne peut rien dire en faveur de ceux qui se livrent sans retenue à l'un de ces penchants qu'on net puisse dire également en faveur de ceux qui s'idiandonneût à l'autre. Ce sont deux passions

naturelles Tune et Tautre, chacune d'elles est excitée par on objet qui lui est propre, et nous sommes conduits à les satisfaire par un puissant attrait. Si nous n'envisageons que notre nature animale, ou si nous supposons que les suites de nos actions à cet égard nous sont inconnues, nous ne pouvons sans doute faire autre chose que suivre un aveugle instinct.

Mais si nous venons à réfléchir que nous sommes des êtres doués de raison, nous ne pouvons manquer de reconnaître que c'est pour nous une obligation de considérer les suites de nos actions ; et si nous dé* couvrons qu'en certains cas ces suites sont funestes pour nous ou pour d'autres, nous pouvons nous tenir pour assurés que cette manière d'obéir à nos passions ne convient point à notre état, ou, en d'autres termes, n'est point conforme à la volonté de Dieu. En qualité d'agents moraux, notre devoir est manifestement de réprimer nos passions autant qu'il est nécessaire pour qu'elles ne suivent point une direction vicieuse; de peser et d'examiner avec soin les suites de nos penchants naturels, en les rapportant fréquemment à la grande r^le de l'utilité, afin d'acquérir insensiblement l'habitude de les satisfaire de manière à ne nuire à personne. C'est évidemment le moyen d'accroître la somme du bonheur, et par conséquent de remplir le but du Créateur autant qu'il nous est possible de l'atteindre.

Ainsi* bien que l'utilité ne puisse être le motif qui nous presse, lorsque nous sommes sous l'influence d une passion, elle est pour nous le seul moyen de connaître ; indépendamment de la volonté de Dieu révélée, nous devons céder à cette influence, et c'est elle qui fonde nos devoirs, dans Tordre des lois naturelles. Tous les moralistes qui ont recommandé de soumettre les passions à la raison l'ont fait, je crois, d'après les principes que je viens d'exposer, soit qu'ils les aient reconnus distinctement, ou qu'ils aient négligé de le faire.

Je rappelle ces vérités pour les appliquer à la direction habituelle de nos charités. Si nous avons toujours en vue la grande règle de l'utilité, nous trouverons à exercer la bienfaisance dans une sphère fort étendue, sans qu'elle nuise jamais au but principal que nous devons nous proposer.

L'un des eflets les plus utiles de la charité est celui qu'elle a sur l'homme même qui l'exerce. U est plus doux de donner que de recevoir. Admettons, si l'on veut, que la bienfaisance n'est pas utile à ceux qui en sont l'objet, jamais tQutefois nous ne pourrions approuver les efforts qu'on ferait pour ôter de notre âme le sentiment qui nous presse rie l'exercer. 11 tend à purifier et i âever l'âme. Biais, en appliquant ici

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la règle de Tutilité, on remarquera avec satisfaction que la manière d'exercer la bienfaisance qui est la plus avantageuse aux pauvres est précisément celle qui est la plus propre à perfectionner le caractère de celui qui donne.

On peut dire de la charité, comme de la pitié, qu'elle n^a rien de contraint, qu'elle se répand sur la terre comme une douce rosée (1). C^est à tort qu'on décore du nom de charité les sommes immenses qu'on répand en Angleterre en vertu d'une taxe. 11 y manque le caractère distinctif de la véritable bienfaisance. Et, comme on doit s'y attendre en forçant des actions dont l'essence est d'âtre libres, cette profusion tend à dépraver ceux de qui on l'exige comme ceux à qui elle est destinée. Au lieu d'un soulagement réel, il n'en résulte qu'une aggravation et une multiplication de misère d'une part , et de l'autre, au lieu des sensations délicieuses que produit l'exercice de la véritable bienfaisance, un mécontentement et une irritation permanentes.

Parmi les grands établissements de charité qui sont soutenus par des contributions volontaires, il s'en trouve de vraiment préjudiciables ; mais de plus, les souscriptions se font peut-être quelquefois fort à contre-cœur, et moins par un mouvement de pure bienveillance que pour répondre à ce qu'on attend dans le monde d'un homme d'un certain rang ou d'une certaine fortune. La plupart des souscripteurs ne se mêlent point de dispenser ces largesses et ne s'occupent nullement du sort de ceux qui les reçoivent. H ne faut donc pas se flatter que de tels actes de bienveillance soient bien propres à produire sur ceux qui les font les bons efiets qu'on a coutume d'attribuer à cette vertu, et qui se manifestent dans d'autres occasions d'une manière si évidente.

Dans les aumônes même que l'on fait aux mendiants de profession, on remarquera, si l'on y prend garde, que l'on cède aussi souvent au désir de se débarrasser de leurs importunités ou d'écarter la vue d'un objet dégoûtant, qu'au plaisir de soulager les souffrances des malheureux. Loin de nous féliciter d'avoir trouvé une occasion de secourir notre prochain, nous préférerions souvent de n'avoir point rencontré de tels objets de compassion. La vue de leur misère qui nous frappe exdte en nous une émotion pénible, mais nous sentons que la faible aumône que nous pouvons leur faire ne suffit point à les soulager. Nous savons parfaitement qu'elle est tout à fait disproportionnée à leurs be-

(i) Is nol slrained ;

Is droppeth, as Ihe gentle rain from Heav'Oj UpoD tbe eorth benealh. (Jlf .)

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soins. De plus, nous nMgnorons pas que nous allons entendre répéter une demande toute pareille au tournant de la rue* et que nous sommes exposés d'ailleurs a de coupables impostures. Nous nous bâtons pour les éviter, et souvent nous fermons l'oreille à des sollicitations importunes. Nous ne donnons que ce que nous arracbe, pour ainsi dire, un sentiment involontaire. Il y a encore ici une sorte de violence que nous nous faisons à nous-m^mes. Et cette charité forcée ne laisse dans Tftme aucun doux souvenir, aucune impression propre à perfectionner le cœur.

il en est bien autrement de cette charité volontaire et active qui connaît en détail ceux dont elle soulage les peines; qui sent par quels étroits liens sont unis le riche et le pauvre, et s*honore de cette alliance; qui visite Tinfortuné dans sa maison, et ne s'informe pas uniquement de ses besoins, mais de ses habitudes et de ses dispositions morales. Une telle charité impose silence au mendiant effronté, qui n'a pour recommandation que les baillons dont il affecte de se couvrir; elle encourage, au contraire, soutient, console, assiste avec libéralité celui qui souffre en silence des maux non mérités. Cette manière de faire lâchante présente un tableau bien propre à en foire sentir le prix, en comparaison de toute autre. Je ne puis mieux en faire ressortir les avantages et marquer le contraste entre cette forme d'assistance et celle qui est en usage dans les paroisses qu'en citant ce qu'en dit M. Townsetad, à la tin de son admirable dissertation sur les lois relatives aux pauvres. « On ne peut imaginer rien de plus dégoûtant que la table à laquelle se foit le payement de la paroiste. On y voit souvent réunis dans la même personne tout ce qui peut rendre la misère repoussante : le tabac, le genièvre, les baillons, la vermine, l'insolence et l'insulte. On ne peut, au contraire, imaginer rien de plus noble et de plus touchant que la charité qui visite l'humble chaumière du pauvre, pour encourager le travail et la vertu ; dont la main secourable nourrit celui qui a foim, distribue des vêtements aux malheureux qui en sont privés, et adoucit le sort de la veuve et de l'orphelin. Rien de plus beau et de plus touchant, si ce n'est peut être les douces larmes de la reconnaissance, les yeux brilknl d'une joie pure, les mains levées au ciel, expression naïve des sentimenis que font éprouver des bienfoits inattendus et distribués avec discernement. On sera souvent témoin de ces scènes attendrissantes si on laisse les honmnes à eux-mêmes, et s'ib jouissent pleinemenl du droit de disposer de ce qui leur appartient dans Texercice de la bienfoisance. »

Il est, je crois, impossible d'être souvent acteur dans ces scènes suis croître journellement ea vertu. Il n'y a pomt d^oocasions où nos aSec-

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tions, en prenant Tessor» doivent contribuer plus efficacement a purifier le cœur et à inspirer des sentiments élevés. C*est là vraiment la seule espèce de charité de laquelle on peut dire qu'elle fait le bonheur de celui qui la pratique ; et c*est aussi en général la seule qui fasse le bonheur de celui qui en est Tobjet. 11 est sûr» au moins, que Ton trouverait difficilement quelque autre manière de faire la charité qui, par la distribution de sommes très-considérables, ne mette en danger de produire plus de mal que de bien.

Le pouvoir discrétionnaire et contenu dans certaines limites, qui est confié aux juges de paix et aux officiers de paroisse, d'accorder ou de refuser l'assistance est, par sa nature et ses effets, bien différent du discernement avec lequel la charité volontaire dispense ses dons. Tout homme, en Angleterre, qui se trouve placé dans certaines circonstances déterminées, a droit, d'après la loi, à recevoir l'assistance de sa paroisse; et à moins que des raisons bien claires ne l'en privent, si ce droit est méconnu, il est autorisé à se plaindre. Les informations nécessaires pour établir les faits relatifs à de telles questions engagent trop souvent les postulants à déguiser la vérité, et le grand nombre de ceux qui soU licitent des secours expose les inspecteurs au reproche de partialité et de dureté. Si le secours est accordé, il est reçu comme une chose due et sans aucune reconnaissance; si le secours est refusé, celui qui le sollicite se regarde presque toujours comme offensé, il croit éprouver une injustice, il en conçoit de l'indignation et du ressentiment.

Il n*y a rien de pareil dans la distribution des secours volontaires. Celui qui les reçoit se livre au doux sentiment de la reconnaissance ; celui qui ne les reçoit pas est loin de crier à l'injustice. Tout homme a droit de faire de son bien Tusage qu'il juge convenable. On ne peut, avec aucune apparence de justice, l'obliger à rendre compte des motifs qui font qu*il donne dans un cas et qu'il ne donne pas dans l'autre. Ct^ pouvoir absolu, qui est essentiel à la charité volontaire, lui donne la plus grande facilité de choisir des objets dignes de ses faveurs, sans qu'il puisse en résulter aucune fftcheuse conséquence. Cette forme d'assistance a d'ailleurs l'avantage de présenter toujours une sorte d'incertitude dans les bienfaits qu'elle aime à répandre. Il est tout à fait important pour le pauvre, que personne ne puisse envisager la charité comme un fonds sur lequel on a droit de compter. Le pauvre doit «apprendre à user de ses propres forces, à déployer toute son énergie et toute sa prévoyance, à envisager ses vertus comme sa seule ressource. Que si elles viennent à lui manquer au besoin, les autres moyens de secours ne doivent être pour lui qu'un objet d'espérance. 11 faut même

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que cette espérance lui paraisse fondée sur sa bonne conduite, et*sur la pensée que ce n'est ni par indolence ni par imprudence quMl est tombé dans la misère.

Que, dans la distribution de nos secours, ce soit pour nous un devoir d'inculquer cette leçon aux pauvres, c'est une vérité dont il n'est pas permis de douter. Si tous pouvaient être soulagés, si la pauvreté pouvait être bannie, même au prix du sacrifice des trois quarts de la fortune des riches, je serais le dernier à dire un seul mot pour m'opposer à ce projet, et je me garderais d'avancer qu'il faut user de mesure dans nos largesses. Mais comme Texpérience a prouvé, et je crois sans exception, que le malheur et la misère se proportionnent toujours à la quantité d*aumônes qui se distribuent sans choix, nous sommes fondés à en conclure, en raisonnant comme on a coutume de (aire sur les lois naturelles, que cette forme n'est pas celle qui caractérise la véritable bienfaisance et doit porter le nom de vertu.

Les lois de la nature nous disent, comme saint Paul : « Si un homme ne veut pas travailler, il n'est pas digne de manger. r> Elles nous disent encore, qu'il ne faut pas se fier témérairement à la Providence. Elles nous font assez entendre que celui qui se marie sans avoir de quoi pourvoir aux besoins de sa famille doit s'attendre à la misère. Ce sont là des avis que notre nature rend nécessaires, et qui ont manifestement une tendance utile et bienfaisante. Si, par la direction que nous donnons à nos secours publics ou particuliers, nous déclarons que Thomme qui ne veut pas travailler ne cessera pas d'être jugé digne de manger, que celui qui se marie sans aucun moyen de soutenir sa famille ne cessera pas de voir sa famille soutenue, il est clair que nous contrarions, par une attaque régulière et systématique, les vues bienfaisantes pour lesquelles ces lois ont été établies. U n*est pas possible de croire que ce soit dans ce but que l'auteur de ces lois a mis dans notre cœur les passions qui raniment.

Dans le cours des événements de la vie humaine, lors même qu'ils se présentent sous Taspect le plus favorable, on voit quelquefois de justes espérances déçues; on voit le travail, la prudence et la vertu privés de la récompense qui leur est due, et traînant à leur suite des calamités imprévues. Ce sont ceux qui souffrent ainsi, malgré les plus généreux efforts, ceux qui succombent sans Favoir mérité, que Ton peut envisager comme les vrais objets de la charité. En soulageant leurs maux, nous remplissons le plus saint devoir de la bienfaisance. Ce devoir consiste à adoucir les maux partiels qui naissent des lois générales. En donnant à notre charité cette heureuse direction, nous n'avons point à en

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