‹ MalthusChapitre 74 sur 89 · DIRECTION DE NOTRE CHARITÉ · texte numérisé non relu

DIRECTION DE NOTRE CHARITÉ

craindre les suites. Des malheureux aussi dignes de pitié doivent être secourus par tous les moyens qui sont en notre pouvoir, avec libéralité, de manière à suffire pleinement aux besoins qui les pressent, lors même que, pour le faire , nous serions forcés d'abandonner à leur sort ceux qui Tout bien mérité et qui sont indignes de toute espèce d'estime.

Après avoir satisfait à ce premier devoir de bienfaisance, il peut être permis d'accorder un regard compatissant à Thomme paresseux et imprévoyant. Mais alors même le bien de Thumanité exige que nos secours soient distribués avec épargne Nous pouvons prendre sur nous d'adoucir, avec prudence , le châtiment que la nature inflige à ceux qui ont violé ses lois ; mais nous devons nous garder de faire en sorte que le châtiment soit entièrement méconnu. C'est avec justice que celui qui le subit se trouve descendu au dernier rang dans l'ordre social. Si nous prétendons Ten faire sortir et le placer dans une situation plus élevée, nous manquons le but de la bienfaisance, et nous commettons une injustice envers ceux qui sont au-dessus de lut 11 faut qu'il n'ait en aucun cas, dans la distribution des choses nécessaires à la vie , une part égale à celle du simple ouvrier.

Ces raisonnements ne s'appliquent pas au cas d'une urgente détresse, produite par quelque accident que n'a point occasionné l'indolence ou l'imprudence de celui qui en est la victime. Si un homme se casse la jambe ou le bras, notre devoir est de le secourir, et non de nous informer de son mérite. Cela est parfaitement d'accord avec la règle de l'utilité. En donnant ainsi sans choix un généreux secours, il est peu à craindre que nous excitions les hommes à se casser les bras ou les jambes pour en profiler. D'après ce principe invariable de l'utilité, l'approbation donnée par Jésus Christ à la conduite du Samaritain ne contredit pas le moins du monde cette maxime de saint Paul : «c Celui qui ne veut pas travailler n'est pas digne de manger. >»

Toutefois, en aucun cas no%is ne devons perdre Voccasion de faire du ^ hienj d'après la supposition que nous trouverons quelque autre objet plus digne de nos bienfaits. Dans tous les cas douteux , on peut établir que notre devoir est de céder à l'instinct de la bienveillance. Mais lorsque nous pouvons remplir Tobligation que la raison nous impose de peser avec soin les suites de nos actions, si notre expérience et celle d'autrui nous ont fait voir qu'il y a une manière d'exercer la bienfaisance qui est préjudiciable, et une autre qui produit les meilleurs effets, nous sommes certainement tenus, en qualité d'agents moraux, de réprimer nos penchants lorsqu'ils prennent Tune de ces directions , et de leur donner cours dans l'autre , afin d'acquérir l'habitude de prati-

qucr ce que nous savons être utile ou avantageux à nos semblables et à nous-mêmes.

CHAPITRE XI. — EXAMEN DE DIVERS PLANS QUI ONT ÉTÉ PROPOSÉS POUR AMÉLIORER

Dans la distribution de nos secours, et dans tous les efiTorts que nous faisons pour améliorer le sort des classes inférieures du peuple, il faut donner une attention particulière à la règle suivante, immédiatement liée au principal sujet de cet ouvrage : Jamais aucun motif ne doit nous engager à faire quoi que ce soit dans le but d^encourager directement le mariage, ou de travailler d'une manière régulière et systématique à faire disparaître la différence qui se trouve entre l'homme marié et le célibataire relativement à la facilité de vivre. Cette différence doit toujours être sentie. C'est un point sur lequel les écrivains, qui d'ailleurs ont le mieux compris Tinfluence du principe de population, me semblent être tombés dans de graves erreurs.

Sir James Stewart, qui a très-bien vu les inconvénients de ce qu'il nomme une procréation vicieuse , ainsi que tous les maux qui sont la suite d'un excès de population, ne laisse pas de recommander l'établissement des hôpitaux d*enfants trouvés ; il juge convenable en certaines circonstances de prendre les enfants à leurs parents pour les élever aux frais de TEtat, et déplore la différence qui a lieu entre le sort de l'homme marié et celui du célibataire, différence qui rend leurs moyens de subsistance si peu proportionnés à leurs besoins (1). Il oublie, en s*exprimant ainsi, que si, sans aucun encouragement, la population est excédante, c*est une preuve claire que les fonds destinés à alimenter le travail ne peuvent pas soutenir une plus grande population. Si , sans hôpitaux d'enfants trouvés, sans établissements publics pour Fentretien des enfants nés dans le mariage, enfin malgré le découragement que doivent faire nattre les embarras de fortune que le mariage entraîne, la population s'élève au point que les pauvres soient hors d'état de pourvoir à l'entretien de tous leurs enfants, sans doute la société manque de fonds pour mettre plus de bras en activité. Si donc on donne de nouveaux encouragements à la multiplication de Tespèce, et si on fait disparaître les découragements qui pourraient y mettre des bornes, il devra nécessairement survenir de manière ou d'autre une augmentation de cette procréation vicieuse que l'auteur voudrait avec raison prévenir.

(1) Political œcnnomy^ soi. I, b. I, ch. xin.

M. Townsend, qui, dans sa dissertation sur les lois relatÎTes aux pauvres« a traité ce sujet avec autant de clarté que de profondeur, finit par une proposition qui me parait en contradiction avec les principes qu'il a si bien exposés. Il voudrait que les sociétés de bienfaisance qui sont établies dans les paroisses d'une manière libre et purement volontaire devinssent forcées et obligatoires. Il propose de passer un règlement en vertu duquel tout célibataire payerait un quart de ses gages ou salaires, et un homme marié, père de quatre enfants, n^en payerait que la Iren* tième partie (1).

Je dirai d'abord, qu^à Tinstant où Ton convertirait les souscriptions libres en contributions forcées, elles agiraient précisément comme une taxe sur le travail. Or, une telle taxe est toujours payée par je. consommateur, comme l'a très-bien fait voir Adam Smith, et elle est payée avec plus de frais. Par conséquent, les propriétaires de terres ne seraient point soulagés par ce plan. Us payeraient la même somme qu'ils payent aujourd'hui, avec cette seule différence qu'au lieu de livrer cet argent à leur paroisse, sous forme de contribution directe pour les pauvres, ils la fourniraient par la hausse du prix du travail et de toutes les marchandises. Ainsi, une contribution forcée de cette nature aurait presque tous les mauvais effets du système actuel d'assistance ; et quoique le nom fût changé, l'esprit de l'institution serait toujours le même.

Le doyen Tucker, dans ses remarques sur un plan de même nature proposé par M. Pew, dit, qu'après beaucoup de discours et de réflexions sur ce sujet, en dernier résultat c'est à une souscription volontaire qu'il s'arrête, et qu'il ne lui parait pas qu'on doive la convertir en contribution forcée. Une souscription volontaire ressemble à un impôt sur le luxe. Elle n'a pas nécessairement l'effet de hausser le prix du travail.

Il faut remarquer aussi que dans une souscription volontaire chacun des souscripteurs, ayant un droit naturel d'inspection, peut exiger que les conditions de l'association soient exactement remplies; ou, si on ne les remplit pas, il conserve la liberté de se retirer de cette société. Mais si Ton donnait à la souscription la forme d'une contribution universelle et forcée, comme elle deviendrait dès lors une affaire nationale, il n'y aurait plus aucune garantie de l'exécution des conditions primitives de cette institution. Et lorsque les fonds viendraient à manquer, ce qui arriverait nécessairement, puisque bientôt tous les fainéants et les dissipateurs tomberaient à la charge de la fondation, on exigerait sans douta une contribution plus forte, et personne ne pourrait s'y soustraire. Ainn

(1) Dissertation on thepoor laws^ p. 89 ; deuxième édit., 1787.

y38 LIVRE IV. — CHAPITRE XL

le mal irait toujours croissant, précisément comme crott à présent la taxe des pauvres. 11 est vrai que, si Tassistance donnée par une telle fondation était toujours spécifiée exactement, sans pouvoir être augmentée sous aucun prétexte, comme cela a lieu dans les associations volontaires actuelles, ce serait un grand avantage. Mais on pourrait tout aussi bien Fobtenir en adoptant le même principe dans la distribution des sommes recueillies par la taxe des pauvres qui se lève dans chaque paroisse. Il parait donc que rendre forcées les souscriptions volontaires ne difiere point essentiellement de la simple continuation de la taxe actuelle, et que toute espèce de forme de distribution que l'on pourrait adopter dans Tun de ces plans pourrait également être adoptée dans l'autre.

Faire payer aux célibataires le quart de leurs gains hebdomadaires, et aux hommes chargés de famille la trentième partie seulement, serait imposer aux célibataires une forte amende et accorder une gratification à la procréation des enfants. Rien ne peut être plus opposé aux vues dans lesquelles M. Townsend a écrit son excellent ouvrage. Il établit comme un principe général, qu'un système de lois en faveur des pauvres ne peut êlre bon s'il ne règle pas la population par la demande du travail (1). Mais il est évident que la loi qu*il propose tend à encourager la population, sans aucun rapport avec la demande du travail. Elle punit le jeune homme de sa prudence, qui l'a engagé à s'abstenir du mariage, dans un temps où peut-être la demande du travail était si petile, que son gain ne pouvait suffire à l'entretien d'une famille. Tout système de contribution forcée pour les pauvres me parait devoir être rejeté. Mais si Ton exigeait que les célibataires fournissent une avpnoe pour avoir droit à des secours lorsqu'ils viendraient à se marier, il serait juste qu'ils reçussent ces secours en proportion des sommes qu'ils auraient avancées. Celui qui aurait contribué du quart de son gain pendant le cours d'une année seulement ne devrait passe trouver au pair avec celui qui aurait fait la même contribution pendant dix ans.

M. Arthur Young paraît, dans la plupart de ses ouvrages, entendre très-bien le principe de population, et se faire une juste idée des maux qu'entraîne la multiplication des hommes lorsqu'elle va au delà des bornes que lui assignent la demande du travail et les moyens de subsister avec une sorte d'aisance. Il a beaucoup insisté sur ce point dans son Voyage en France, et il s'est appliqué à faire voir les suites fâcheuses de l'excès de population qu'a fait naître dans ce pays-là une trop grande

(1) DUsertation on ihe poer laws, p. 84 ; deuxième édit.

division des propriétés foncières. Il dit avec raison que multiplier ainsi les hommes, c*est multiplier le malheur. «cOn se marie, on a des enfants, dans Tespérance de les élever, mais sans que cette espérance s'appuie sur aucun motif raisonnable. Ainsi les hommes se multiplient au delà de la demande qu'en font les villes et les manufactures. La suite de cet ordre de choses est la plus extrême détresse et la mort d'une multitude d'individus, qui succombent aux maladies engendrées par la mauvaise nourriture (1). »

Ailleurs il cite un passage plein de sens tiré du rapport du comité de mendicité, où, en parlant des maux que cause un excès de population, on finit par ces mots : ci II faudrait enfin nécessairement que le prix du travail baissât par la plus grande concurrence des travailleurs, d*où résulterait une indigence complète pour ceux qui ne trouveraient pas de travail, et une subsistance incomplète pour ceux même auxquels il ne serait pas refusé.)) En commentant ce passage, Arthur Young s'exprime ainsi : « La France offre elle-même une preuve sans réplique de la justesse de cette assertion. Les observations que j'ai faites en diverses provinces de ce royaume démontrent à mes yeux que sa population surpasse tellement son industrie et son travail, qu'il serait beaucoup plus puissant et florissant s'il comptait cinq ou six millions de moins dans le nombre de ses habitants. L'excessive population qui le surcharge présente de toutes parts un spectacle de misère absolument incompatible avec le degré de prospérité nationale auquel il pouvait atteindre sous son ancien gouvernement. Un voyageur, même moins occupé que moi de ce genre d'observation, ne peut manquer d'en être frappé. Et personne ne doit s'étonner de voir ces signes de détresse, lorsqu'on songe au prix du travail, à celui des denrées nécessaires à la vie, et à l'état déplorable auquel les classes inférieures du peuple sont réduites par la moindre hausse dans le prix du blé. )»

« Si l'on veut, dit encore cet auteur, voir un district où il y ait aussi peu de malheur que pouvait le comporter l'ancien gouvernement de France, il faut sans doute se transporter dans les lieux où il n'y a point de petits propriétaires. Il faut visiter les grandes fermes de la Beauce, de la Picardie, d'une partie de la Normandie et de TArlois. Dans ces provinces, on trouvera une population qui ne dépasse pas le nombre qui peut être régulièrement employé et salarié. Si, même dans ces districts, on venait à rencontrer, contre la règle générale que je viens de donner, un lieu où règne une excessive misère, il y a vingt à parier contre un

(1 ) TraveU in France^ vol. i, ch. xii, p. 409.

que ce sera une paroisse en possession de quelques communes qui séduisent le pauvre en rengageant à élever du bétail, à devenir propriétaire, et en conséquence misérable. Au retour de ce voyage, que Ton passe en Angleterre, et on y verra des paysans bien vêtus, bien nourris, vivant dans Taisance, et parmi lesquels il n'y en a pas un sur mille qui possède une portion de terre ou du bétail. y> Peu après, à Toccasion des encouragements donnés au mariage, il dit en parlant de la France : a Le principal malheur de ce royaume est d'avoir une population si grande, quMl ne peut ni remployer ni la nourrir. Pourquoi donc encourager le mariage? Voulez-vous avoir un plus grand nombre d'hommes, précisément parce que vous en avez plus que vous ne pouvez en employer? La concurrence pour les aliments est telle, que votre peuple meurt de faim ; et vous voulez encourager une plus abondante production d'hommes, qui ne peut manquer d'augmenter cette concurrence ! On peut légitimement demander s'il ne conviendrait pas mieux de donner aux lois une direction toute contraire; s'il ne serait pas d'une bonne politique de s'opposer au mariage de ceux qui ne pourraient pas prouver qu'ils sont en état de pourvoir à lentrelien de leur famille. Mais à quoi bon encourager le mariage, tandis qu'on est asàuré que, sans aucun encouragement, il se fera un mariage partout où il convient qu'il se fasse. Il n'y a point d'exemple qu'un pays ait offert de l'occupation et du travail en abondance, sans qu'aussitôt il s'y soit fait des mariages en proportion de la facilité de s'établir. Ainsi la politique qui les encourage est tout au moins inutile, et peut devenir nuisible. »

Quand on a vu cet auteur comprendre si pleinement le principe de population, et s'exprimer sur ce sujet avec tant de justesse, on est surpris de lui entendre dire dans un écrit plus récent (i) : a Le moyen le plus propre à prévenir le retour de ces disettes, si accablantes pour le pauvre, serait d'assurer à tout ouvrier père de trois enfants ou plus la propriété d'une acre (2) de pommes de terre, et assez de pâturages pour nourrir une ou deux vaches (3). . . Si chacun d'eux avait un champ assez étendu de pommes de terre et une vache, ils ne se soucieraient guère plus du prix du blé que ne font leurs frères les Irlandais. »

a Tout le monde, ajoute-t-il, convient que le système est bon, mais il s'agit de savoir par quels moyens on pourrait le mettre en vigueur. »

(i) The question État de la question relative à la disette^ et examen des

remèdes à ce mal; broch. 1800. (M.) (2) L'acre esl k Farpenl cemme 4 ,000 est à i ,262. {G. el P. P,) (5) The question.,.^ p. 77.

J*ignorai8, je TaTOue, que la bonté de ce système fût si généralement reconnue. Quant à moi, je proteste en mou propre nom, afin de n'être point compris dans cette expression collective, iùtU le monde; car ce système, s'il venait à être adopté, serait, selon moi, le coup le plus fotal qu^on ait jamais pu porter au bonheur de la partie inférieure du peuple.

M. Young continue : « La grandeur de Tobjet, dit-il, doit nous engager à vaincre, pour l'obtenir, toutes les difficultés qui ne sont pas absolument insurmontables. Il est probable qu'on pourrait y parvenir par un règlement analogue h celui que je vais proposer.

a 1^ Dans les lieux où il y a des pâturages communs , tout ouvrier père de... enfants aura droit à une partie de terrain proportionnée à l'étendue de sa famille, qui lui sera assignée par les officiers de sa paroisse, etc., et on achètera pour lui une vache. Cet ouvrier possédera l'un et l'autre jusqu'à sa mort, en payant annuellement 40 schellings, jusqu'à ce que le prix de la vache, etc., soit acquitté. A sa mort, cette propriété sera transmise à l'ouvrier chargé de la plus nombreuse famille, pour en jouir jusqu'à sa mort, en payant à la veuve de son prédécesseur... schellings par semaine.

c( 2^ Les ouvriers qui se présenteront pour recevoir, à raison de la famille dont ils se trouveront chargés, des portions de terrain et des Taches, en recevront jusqu'au moment où les concessions faites sur les communaux s'élèveront à...

a 3o Dans les paroisses qui ne possèdent point de biens communaux, et où la qualité de la terre permettra l'exécution du règlement, chaque eotlager (i) 4ui ne se trouverait pas posséder au bout d'un certain temps assez de terre pour nourrir une vache, et avoir une acre en pommes de terre (d'après une estimation raisonnable et sujette à l'appel aux cours de sessions), aura droit de demander à sa paroisse... schellings par semaine; chargeant les propriétaires et fermiers de pourvoir aux moyens de le faire; laissant aux paroisses le soin d'acheter les vaches et de se Caire rembourser de leurs avances par une rétribution annuelle (2).

a Le grand objet en tout ceci est, à l'aide du lait et des pommes de terre, de détourner les pauvres des campagnes de consommer du froment ; de substituer à cet aliment d'autres substances non moins sa-

(1) Cos domestiques externes des propriétaires et des fermiers reçoivent de leur maître une maison, un petit jardin, autant d'herbe qu'il en faut pour aoorrk luie vache, et peut-être un acre ou deux de mauvaise terre labourable. Rkh* de$ imi/., de la traduction de G. Garnier, L I. (G. et P. P.)

(2) The question...^ p. 7S.

lubres et nourrissantes , et aussi indépendantes de toute espèce de disette naturelle ou artiGcielle que peut le permettre Tordre étaUi par le Créateur (1). »

Un tel plan n*agirait-il pas de la manière la plus directe comme un encouragement au mariage et comme une gratification à la procréation des enfants, dispositions si jusiemedi blâmées par M. Young dans son Voyage en France ? Cet écrivain pense-t-il sérieusement que ce soit une chose désirable de nourrir les habitants des campagnes de lait et de pommes de terre; de les rendre aussi indépendants du prix du blé et de la demande du travail que leurs frères les Irlandais ?

La cause particulière de malheur et de pauvreté qui abaisse les classes inférieures du peuple en France et en Irlande, est que dans le premier de ces pays rextrême subdivision des propriétés foncières, dans le second la facilité d*avoir une cabane et des pommes déterre, ont fait naître une population qui n est pas demandée par Tétat actuel des capitaux et des diversemploisd'activité. La suite inévitable d*une telle loi serait» comme Ta fort bien dit le comité de mendicité dans le passage cité ci-dessus, de faire baisser le prix du travail par la grande concurrence des travail*leurs ; d'où ne pourrait manquer de résulter T indigence absolue de ceux qui resteraient sans emploi, et des moyens incomplets de subsistance pour ceux même qui seraient mis en activité de travail.

Telle est la situation à laquelle le peuple serait réduit par ce plan, qui a pour base Tencouragement du mariage et Tintroduction d'un aliment iudépendanl du prix du blé, et par conséquent indépendant de la demande de travail.

On dira peut-être que nos lois actuelles sur les pauvres encouragent d'une manière régulière le mariage et la procréation des enfants, parce qu'elles distribuent les secours proportionnellement à l'étendue des familles, et que le plan que M. Young propose d*y substituer a le même effet, à la vérité, mais d'une manière moins nuisible. Je réponds qu*en cherchant à guérir les maux que nous causent les lois actuelles sur les pauvres nous ne devons pas en conserver ce qu'elles ont de plus pernicieux. M. Young sait aussi bien que moi, que la principale raison qui a toujours rendu les lois en question inefficaces pour le soulagement des pauvres, est qu'elles tendent à encourager une population qui ne se règle point sur la demande du travail. M. Young lui-même fait remarquer ort effet en Angleterre, et observe que, malgré la prospérité sans exemple de ses manufactures , ce la population y est quelquefois trop

[i] The tfU€stioH...j p. 79.

EXAMBN DE DIVERS PLANS. oU

(ottBy ooDiine le prouve Faccroissement dangereux de la taxe des pauvres dans les villages (1). »

Mais le fait est que le plan de M. Young agirait avec beaucoup plus de force pour encourager la population à dépasser la mesure de la demande du travail que ne font les lois sur les pauvres actuellement existantes. Il n*est pas douteux que bien des gens ne renoncent au mariage lorsqu'ils prévoient avec sûreté qu'ils retomberont à la charge de leur paroisse. Us éprouvent une répugnance louable à s'y présenter pour recevoir des secours, non-seulement par un reste de cet honnête sentiment d'indépendance qui n*est pas entièrement éteint, mais parce que la forme sous laquelle ces secours sont accordés les rend pour eux fort pénibles. Le rapport des naissances et des mariages à toute la population, qui a été indiqué ci-dessust prouve que les lois actuelles sur les pauvres n'encouragent pas autant le mariage qu'on aurait été porté à le croire en ne raisonnant que d'après la théorie. Il en serait bien autrement si un ouvrier, à l'instant où il est tenté de conclure un mariage prématuré, au lieu de cet appareil redoutable d'une maison de travail et des officiers de paroisse, n'avait devant les yeux que Timage séduisante d'une propriété rurale et d'une vache dans son pâturage. M. Young a répété souvent que le désir de devenir propriétaire suffisait pour exciter à beaucoup d'entreprises. Il serait étrange que ce même désir ne pût suffire pour exciter au mariage, entreprise pour laquelle l'expérience fait voir que les hommes n'ont naturellement aucune aversion.

La population qu'on ferait naître par de tels moyens se soutiendrait au moyen de la culture plus étendue des pommes de terre, et par conséquent elle continuerait à croître sans aucun rapport à la demande du travail. Dans la situation actuelle de l'Angleterre, nonobstant Tétat florissant de ses manufactures et les nombreux obstacles qu'éprouve sa population, il n'y a point de problème pratique plus difficile à résoudre que celui de trouver de l'occupation pour les pauvres. Mais dans les circonstances que je viens de peindre, et qui seraient la suite du plan de M. Young, la difficulté serait centuplée.

En Irlande et dans tout pays où les pommes de terre feront la principale nourriture du peuple, et où tout homme pressé de se marier trouvera à sa portée un petit champ qui, planté en pommes de terre, suffira à Tentretien d'une famille, on pourra proposer des prix, jusqu'à épuiser le trésor public, pour découvrir le meilleur moyen d'occuper les pauvres; mais jusqu'à l'époque où quelque cause puissante viendra arrêter les

(1) Traveh in France^ vot.I,ch. xvn, p. 470.

progrès rapides de la population qu'excite un tel ordre de cboses, on peut se tenir pour assuré qu'on n'arrivera point à la solution d'un problème qui présente une véritable impossibilité physique (1).

M. Young suppose que» si le peuple se nourrissait de lait et de pommes déterre, il serait moins exposé qu'à présent aux disettes. Il m*est impossible de comprendre quel peut être le fondement d*une telle opinion. Sans doute ceux qui vivent de pommes de terre ne peuvent souffrir de la disette de blé. Mais y a-i-il donc quelque chose d'absurde à supposer que la récolte des pommes de terre vienne à manquer? 11 me semble que l'on convient généralement que cette racine est plus sujette que le grain à être endommagée pendant l'hiver. Comme un champ mis en pommes de terre donne plus de substance alimentaire que par toute autre espèce de culture, si cette racine devenait tout à coup la nourriture générale du peuple, il arriverait qu'au premier moment on en produirait plus qu'il ne serait nécessaire pour satisfaire à la demande, et que par conséquent on se trouverait d'abord dans l'abondance. M. Young fait, dans son Voyage en France^ l'observation suivante : « Dans les districts qui contiennent de vastes étendues de terres en friche naturellement assez fertiles, comme au pied des Pyrénées, par exemple, si ces terres appartiennent à des communautés qui soient disposées à les vendre, on voit régner l'économie et l'activité, qu'anime l'espérance de s'établir et de se marier. 11 y a dans tout le voisinage un accroissement de population qui a quelque chose d'analogue à celui que l'on observe en Amérique ; et lorsque les terres sont à bas prix, on y sent peu la misère. Mais comme dans ces circonstances la procréation est très-considérable, la moindre diminution qui survient dans les moyens de subsistance produit de grands maux. Cette diminution peut provenir ou du renchérissement des terres en friche, ou de ce que les meilleures terres sont vendues, ou de ce qu'il s'élève des difficultés qui en rendent l'acquisition inutile. J'ai vu toutes ces diverses circonstances agir dans ces montagnes. A l'instant où il survient quelque obstacle de ce genre, la

(1) Le D' Grumpe a irai lé ce sujel k Toccasion d^n prix, et sa dissertation a beaucoup de mérile. Elle coolieol beaucoup de remarques uliles et instructives. Mais tant que le capital du pays o'est point proportionné k sa population, attendre du succès d'un projet de cette nature, c'est se flatter d'une espémnce chimérique. Je suis aussi fortement porté k croire que les habitudes d'indolence et de turbulence, que Ton remarque en Irlande chez le bas peuple, dépendent du système des pommes de terre^ et ne changeront qu'avec un système qui fait multiplier cette partie de la nation si fort au delà des bornes assignées par la demande régulière du travail. (M.)

EXAMEN m DIVERS PLANS. 545

détresse ou se trouve le peuple est proportionnée à Tactivité et au courage qui dominaient auparavant, et qui avaient si fort bâté la population (1). »

Cette description s^applique fort bien à Tétat où se trouverait FAngleterre, si Ton y faisait à tout le peuple une distribution de terres divisées en petites portions, et si on Taccoutumait à faire des pommes de terre sa nourriture générale. Pendant un certain temps ce changement paraîtrait avoir d*beureux êfiets, qui, se joignante Tidée de la propriété, rendraient le nouveau système très-agréable aux pauvres. Mais, comme dit ailleurs M. Young, «c bientôt on rencontre une limite à laqudle la (erre, de quelque manière qu'on la cultive, ne peut pas nourrir un plus grand nombre d'habitants. Et cependant ces mœurs simples qui fiivorisent si fort le mariage durent encore. Quel peut être le résultat de cet ordre de choses, si ce n*est la plus effrayante misère (2) X j>

Lorsque tontes les terres communes auront été divisées, et que Ton commencera à trouver difficile de procurer à ceux qui en demanderont des portions de terrain pour y cultiver des pommes de terre, l'habitude qui se sera établie de se marier de bonne heure occasionnera un état de détresse pénible et compliqué. Quand, par l'accroissement de la population et la diminution des sources qui peuvent fournir des vivres, le produit moyen des pommes de terre ne s*élèvera pas au-dessus de la consommation moyenne, une disette de pommes de terre sera à tous égards aussi probable que peut Têtre à présent une disette de blé. Et lorsqu'elle se fera sentir, elle sera incomparablement plus redoutable.

Partout où le bas peuple vit principalement de l'espèce de grains la plus chère, comme en Angleterre, où le froment est la aourriture générale, il y a, en temps de disette, des ressources considérables. L'orge, l'avoine, le riz, les soupes économiques et les pommes de terre s'offrent comme des aliments moins chers et cependant très-salubres. Mais quand la nourriture ordinaire du peuple est celle qui se vend au plus bas prix, il n'y a plus d'autre ressource en temps de disette que de manger des écorces d'arbres, comme font les pauvres en Suède. Et un grand nombre de ceux qui sont réduits à cette extrémité périssent de misère et de faim.

Les salaires du travail se régleront toujours par le rapport de l'ofire à la demande. Or, dans le système des pommes de terre, il y aurait bientôt plus d'offres de bras qu'il ne serait nécessaire pour satisfaire à la demande ; et le travail continuerait d'être offert constamment à très-bas prix, à cause du bas prix de la nourriture qui ralimente. Bientôt donc ■»'■ '*■ '' ■■■ I»

(I) TraveU m France^ vol. I, ch. xvu, p. 409. — (2) Ibid.

2* tDlTION. 35

le prix commun du travail serait principalement réglé par le prix des pommes de terre, au lieu d'être réglé par le prix du froment, comme il l'est actuellement. Cet ordre de choses amènerait naturellement les baillons et les misérables cbaumiëres d'Irlande.

Quand il arrive occasionnellement que la demande du travail excède Toffre, et quand les salaires sont réglés par le prix de Tespèce de grain la plus chère, ces salaires suffisent ordinairement pour que Fouvrier se procure quelque chose au delà de sa nourriture : le bas peuple est alors en état de se vêtir et de se loger d'une manière décente. S'il y a quelque vérité dans le parallèle de l'ouvrier anglais et de l'ouvrier français, tel que le présente M. Young, c est par ces deux circonstances qu'il faut rexpliquer. Si on venait à les changer en faisant adopter au peuple le lait et les pommes de terre comme base de sa nourriture; si en conséquence Toffre du travail se trouvait constamment surpasser beaucoup la demande, et si les salaires se réglaient sur le prix de la nourriture qui est au plus bas prix, l'avantage dont l'ouvrier anglaisa paru jouir serait perdu, et aucun effort de bienfaisance ne pourrait prévenir l'invasion de la misère la plus complète et la plus générale.

D'après ce principe, on comprend qu'il n'est nullement à souhaiter que les soupes économiques du comte de Rumford soient adoptées comme nourriture générale du peuple. C'est une invention précieuse pour des établissements publics et pour servir de ressource dans certaines occasions ; mais si une fois elles venaient à être \iniversellement adoptées par les pauvres, on n'aurait aucun moyen d'en^pêcber qu'elles ne réglassent le prix du travail; et il arriverait que l'ouvrier, après avoir eu au premier moment quelque chose de plus à mettre en épargne pour des dépenses d'un autre genre que la nourriture, finirait par avoir dans la suite beaucoup moins à épargner pour le même objet.

On doit désirer, pour le bonheur du peuple, une nourriture habituellement chère, sur laquelle se règlent les salaires; et pour les temps de disette, une nourriture moins chère, qui remplace facilement et agréablement la nourriture ordinaire (1). Pour rendre plus facile le passage d'une de ces nourritures à l'autre, et pour marquer en même temps d'une manière utile la distinction entre ceux qui se mettent dans la dé-

(i) II est certainemeot à désirer qu'à chaque cottage ou cabane en Angleterre soit attaché un jardin, bien garni de légumes et de végétaux nutritifs. Quelque variété dans les aliments est utile à tous égards. Les pommes de terre sont sans contredit une précieuse ressource, quoiqu'à mon avis il fût trës-fàcheux que Fouvrier en fit sa principale nourriture* (M,)

BXAMEN DE DIVBRS PLANS. 547

pendance des secours de paroisse et ceux qui saTcnt s'en passer, je crois qu'OD ferait fort bien d*adopter un plan particulier conçu par M. Young. Cet auteur propose de «c passer un acte portant défense de fournir, pour la nourriture, aucune autre espèce d'assistance que des pommes de terre, du riz et de h soupe, et d'établir ce règlement non comme une mesure provisoire, mais comme une loi permanente (1). » Je ne crois pas qu'un tel règlement dût nécessairement engager les classes inférieures du peuple à faire de ces aliments leur principale nourriture. El s'il rendait plus facile en temps de disette une substitution néces^ saire, si surtout il servait à distinguer le pauvre assisté du pauvre ùh dépendant, il aurait incontestablement beaucoup d'avantage.

Comme il est bien reconnu, que tmage du lait et des pommes de terre^ ou des soupes économiques^ pour la principale nourriture dm peuple f produirait une baisse dans le prix du travail^ quelque froid po* litique sera tenté peut-être de proposer l'adoption de oe système, par la pensée qu'il mettrait TAngleterre en état d'offrir, dans les marchés de l'Europe, ses articles de manuiacture à un prix si bas, que personne ne pourrait lui faire concurrence. Je ne saurais sympathiser avecle sentiment qui pourrait suggérer de telles vues. Et véritablement il m'est impossible d'imaginer rien de plus odieux que de condamner sciemment les ouvriers de son pays aux haillons et aux misérables chau» mières de l'Irlande, pour le plaisir de vendre un peu plus de beaux

draps et de toiles de coton (fj. La puissance et la richesse d'one nation

(i) Question o/scarcUy, etc., p. 80. Oo poarrait adopter ce plao au moins pour les maisons de travail. Daqs les assistances qui se font au domicile des pauvres, il serait peut-être d'une exécution plus difficile. {M.)

(2) En faisant celte observation , je jp'ai point en vue M. Toung, qui, je n'en doute point, désire très-sinçèrement améliorer le sort des classes .inférieures du peuple. Mais je ne pense pas que son plan général soit propre à servir ses vues à cet égard. Ou il n'a pas vu les conséquences qui me frappent, ou il a meilleure opinion que moi de Télat du peuple en Irlande. Dans son voyage en cette lie, il semble avoir été frappé de l'abondance des pommes de terre et de la garantie qu'elles procurent contre la disette. S11 y avait été en iSOO et 1801, il y aurait été affecté bien différemment. La facilité qu'ont eue jusqu'ici les Irlandais de se pro* curer des portions de terrain à mettre en pommes de terre a certainement rendu les disettes rares. Mais, quoique tous les effets du système adopté à cet égard dans ce pays-là n'aient pas encore été sentis, on en a assez vu pour comprendre que ce système n'est rien moins que désirable.

M. Youngaplus récemment développé son plan avec plus de détail, dans une brochure intitulée : Recherches sur la convenance d'appliquer les (erres incultes au soutien des pauvres, {Aninquiry into the propriety ofapplying, etc.) L'impression que son plan avait faite sur moi n'a pas changé par ces explications nou-

n'ont de valeur, après tout, qu'en tant qu'elles contribuent au bonheur des individus qui la composent. Sous ce rapport, je suis fort loin de vouloir les déprécier; je les envisage au contraire commentant en général des moyens absolument nécessaires pour obtenir cette fin. Mais s'il se présentait un cas particulier où les moyens et la fin fussent en opposition directe, la raison ne permet pas d*élever un doute sur le parti qu*il y aurait à prendre.

Heureusement, ici cette opposition ne se rencontre pas; et en adoptant même les principes de la politique bornée que je réfute, on devrait rejeter le plan proposé. On a toujours observé que ceux qui travaillent principalement sur leur propre fonds de terre se décident avec beaucoup de paresse et de répugnance à travailler pour les autres. Il doit nécessairement arriver, par Tusage général d*une nourriture à très-bas prix, un moment où la |>opulation se trouve accrue beaucoup au delà du terme que lui assigne la demande du travail. A cette époque il s'est engendré parmi le peuple des habitudes de paresse et de turbulence, singulièrement défavorables à la prospérité des manufactures. Quoiqu'en Irlande le travail soit à très-bas prix, il y a dans ce pays fort peu de produits de manufacture qui puissent être exportés dans les marchés étrangers à des prix aussi bas que les produits des manufactures d'Angleterre. Cela vient en grande partie de ce qu'on n'y a pas contracté ces habitudes de travail et d'industrie qui ne peuvent naître que dans les lieux où il y a pour les ouvriers des occupations régulières et un emploi constant d'activité.

▼elles, n me parait toujours tendre à assimiler le sort de l'ouvrier anglais à celui du bas peuple d'Irlande. II. Toung semble, en traitant ce sujet, avoir oublié ses propres principes. II a traité la question des roojens de pourvoir aux besoins des pauvres, comme sMI ne «^agissait que de pourvoir aux besoins d'un nombre dofmé de personnes. Si le problème pouvait se réduire à ces termes-ià , on n'aurait pas élé tant de siècles k le résoudre. Mais la question est celle-ci : Gomment peut-on pourvoir aux besoins des pauvres, sans en augmenter perpétuellement le nombre? On comprend aisément que , pour obtenir cette fin , il ne peut être fort utile de donner à chaque pauvre une vache et une portion de terrain. Si, après avoir opéré la division complète de toules les terres communes, on laissait subsister lesloissur les pauvres telles qu^elles sont aujourd'hui, on ne saurait imaginer une raison pour laquelle la taxe des pauvres ne dût pas s'élever en peu d'années à un taux égal k celui que nous lui voyons maintenant atteindre ; indépendamment de toutes les sommes qui auraient été dépensées en terres et en bétail conformément au plan en question. (If.)

CHAPITRE XII (1). — EXAMEN DE DIVERS PLANS QUI ONT ÉTÉ PROPOSÉS POUR AMÉ* LIORBR LE SORT DES* PAUTRES {SuiU), — PLAN D*OWEN. — PLAN DE CURWEN. — INFLUENCE DBS CAHSES d'ePAEGNE, etC.

L'aocroissemeiit de cette partie de la société qni, dans le cours de ces dernières années, est devenue totalement ou partiellement dépendante de Tassistance paroissiale, joint à Taccroissement du fardeau de la taxe des pauvres imposée aux propriétés foncières» avait opéré, depuis quelque temps, un changement graduel dans Topinion publique relativement à Tinfluence que peut avoir, sur les classes ouvrières et sur la société en général, une réserve légale faite pour l'entretien des pauvres. Mais la détresse qui a suivi la paix de 1814, la grande et sou* daine surcharge qui en est résultée pour les paroisses, ont accéléré ce changement d*une manière marquée. Des vues plus justes et plus éclairées sur ce sujet s*accréditent de jour en jour ; on comprend mieux, on reconnaît plus généralement les difficultés inséparables d*un tel établissement; des opinions se répandent, par la voie de Timpression et par celle de la simple conversation, qui auraient été considérées, il n*y a pas plus de vingt ans, comme une espèce de trahison contre TEtat.

Ce changement dans Topinion, hâté par la souffrance du moment, a dirigé fortement l'attention sur les lois des pauvres ; et comme il a été reconnu que le système actuel a manqué son but, divers plans ont été proposés pour le remplacer ou pour Faméliorer. Il peut être utile de rechercher brièvement jusqu'à quel point les plans qui ont été publiés sont propres à remplir leur objet. Ou croit assez généralement qu'il doit résulter de l'état actuel de Topinion publique quelque importante décision. Pour qu'une telle mesure ait un succès permanent, il faut absolument qu'elle s'applique à un certain point à la source réelle de la difficulté. Et toutefois il y a de bonnes raisons de craindre que, malgré le progrès des lumières à cet égard, on ne néglige celte condition indispensable.

Au nombre des plans qui ont excité à un haut point l'attention publique, est celui qu'a proposé M. Owen. J'ai déjà fait allusion aux vues de M. Ov^en dans le chapitre sur les systèmes d'égalité, et j'ai parlé de son expérience avec le respect qui lui est dû. S'il ne s'agissait que d'entretenir, de nourrir et d'élever au mieux des sociétés de douze cents personnes, peu d'hommes auraient plus de droit à être écoutés; mais, dans le plan qu'il a proposé, M. Owen semble avoir entièrement mé-

(1)lÉCTil en 4817. (^f.)

connu la nature du problème quMt avait à résoudre. Ce problème est celui-ci : Pourvoir à ï entretien de ceux qui sont dans le besoin^ de maniière à prévenir C accroissement continuel d^ leurnombre^ et du rapport de ce nombre à toute la population. Or, on ne peut disconvenir que le plan de M. Ov^en pe soit tout à fait étranger à la soitition de ce problème, et qu'il ne tende même directement à une fin contraire, je rexa, dire à accroître le nombre des pauvres.

Si tes établissements qu'il recommande pouvaient en efifet être dirigés conformément aux intentions qu'il manifeste, Tordre de la nature et les leçons de la Providence seraient renversés, les paresseux et les dissipateurs semient dans une situation que les hommes laborieux et vertueux ne pourraient qu*envier. L'ouvrier de la campagne ou l'artisan, qui aujourd'hui est mal logé et mal vêtu, qui travaille douze heures par jour pour nourrir sa famille, n'aurait plus de motifs de déployer son activiléi lorsque la recompose du relâchement et du recours à la paroisse serait un bon logement, de bons vêtements, l'entretien et Té* ducationde tousses enfonts, et le droit acquis d'échanger dooxe heures d'un travail dur contre quatre ou cinq heures d'un doux travail agricole sur une agréable ferme. Sous l'empire de pareilles tentations, le nombre de ceux qui déserteraient leurs fermes et leurs ateliers pour tomber à la charge des nouveaux établissements, joint au rapide ac* croissement de la population par ces établissements eux-mêmes, rendrait bientôt tout a fait insuffisant à leur entretien les premiers achats de terres. Il faudrait en acheter d'autres pour de nouveaux établissements ; et si les classes supérieures de la société étaient tenues de suivre le système, en se conformant à son esprit et à son but, nul doute qu'en peu de temps la nation entière ne fôt transforifnée en une nation de pauvres, dont les luens seraient en conmnun.

Ce résultat peut-être ne serait pas, pour M. Owen, un sujet d'alarme. 11 n'est pas absolument impossible qu'il l'ait eu en vue et qu'il l'ait envisagé comme le meilleur moyen d'introduire sans secousse cette communauté de biens, qu'il croit indispensable pour le perfectionnement de la vertu et du bonheur. Mais ceux qui ne pensent pas comme lui, ceux qui difièrent du tout au tout de son opinion sur les effets de la communauté des biens; ceux qui« dans son grand principe, distinguent le présent de l'avenir, qui croient qu'à la vérité, dans notre état actuel, un homme peut produire plus qu'il ne consomme, mais que cela cesserait d'être vrai si la culture franchissait les bornes que lui assigne la propriété : ceux-là, dis-je, ne peuvent manquer de considérer tous es pas que l'on ferait vers l'exécution d'un tel plan, comme condui-

sant à un système d^indolence universelle, de pauvreté et de malheur. . Telle est, d'après Faction naturelle et nécessaire du principe de population, l'issue du plan de M. Owen, en supposant que l'exécution en soit possible et que les sociétés de pauvres répandues dans tout le pays eussent tout le succès que l'auteur en peut attendre.

Mais il est probable que, dès le début , une autre grande objection, qui s'élève contre tous les systèmes de propriété commune , déconcerterait l'expérience tentée par M. Owen et détruirait le bonheur auquel il aspire. Dans la société de Lanark, il y a deux stimulants à l'industrie et à la bonne conduite, qui manqueraient totalement dans les sociétés proposées. A Lanark, tout homme possède en propre la totalité de ses gains. La faculté dont il jouit de pourvoir à son entretien et à celui de sa femme et de ses enfants , d'une manière décente et au sein de l'aisance, est dans un rapport exact avec son activité laborieuse, sa sobriété, son économie. A Lanark encore, si un ouvrier persévère dans l'habitude de l'indolence et de la négligence, s'il s'enivre et gâte l'ouvrage, on si, à tout autre égard, il se conduit essentiellement mal, non-seulement il éprouve la peine naturelle d'une diminution de gain, mais il peut en tout temps être mis dehors, et la société se trouve par là délivrée de l'influence et de l'exemple d'un membre corrompu et dangereux. Dans les établissements proposés, au contraire, l'activité, la sobriété, la bonne conduite de chaque individu, seraient très- faiblement liées à la faculté de vivre dans l'aisance, pour lui et sa famille; et dans le cas où il persévérerait dans la paresse ou le désordre , au lieu du remède simple et efficace du congé donné, il faudrait avoir recours à un système de châtiments directs d'une espèce quelconque, déterminés et exécutés sous les ordres de l'autorité supérieure ; procédé toujours pénible et affligeant, et généralement inefficace.

L'expérience faite avec le snccès le plus décidé, dans un établissement tel que celui de Lanark, ne donne aucun droit d'espérer quelque perfectionnement social par des établissements dont les produits seraient versés dans un fonds commun et d'oij, par la nature et Tobjet de l'institution, personne ne pourrait être écarté. Si, malgré tous ces désavantages, on supposait possible d'administrer de semblables établissements, quelle force de jugement, quelle fermeté, quelle patience seraient requises pour y réussir ! Mais où trouver la réunion de tant de rares qualités pour suffire à gouverner ou un deux millions d'hommes (1) ?

(i) L'essai eo grand tenté par M. Owen à New-Harmony, dans le dislrict d'Iodiana, a^pleinement confirmé les prévisions de Mallhus. [Jph. G.)

o52 LIVRE IV. — CHAPITRE XII.

Ea tout, on peut être assuré que le plan de M. Owen raM^ontrerait des obstacles tels, que, même au début, ils paraissent devoir être insurmontables ; et qu'en supposant qu'ils Tussent surmontés de manière à faire pleinement réussir Tentreprise, un tel système (si Ton ne s'opposait au progrès de la population par des lois injustes et contraires à la nature) ne pourrait manquer de conduire à la pauvreté et au malheur universels, à un élat dans lequel tous les riches à la vérité pourraient bien être rendus pauvres, mais où aucun pauvre ne pourrait être enrichi, pas même au point d'atteindre à la fortune actuelle du simple manouvrier.

Le plan publié par M. Ciirv^en, pour améliorer le sort des classes ouvrières, est présenté comme une simple esquisse; mais ce ne sont pas les détails, ce sont les principes qui, dans ce moment, nous occupent. Or, les principes sur lesquels cet auteur voudrait fonder les opérations projetées sont énoncés assez clairement dans Texposition qu'il fait des grands objets qu'il a en vue : 1° Améliorer Tétat déplorable auquel les classes inférieures du peuple se trouvent réduites ; 2*" égaliser, par une nouvelle taxe, la taxe actuelle des pauvres, qui doit être imposée pour leur soulagement ; 3"" donner à tous ceux qui trouveront à propos d'en jouir droit de suffrage dans l'administration et la distribution du fonds destiné à leur entretien. La première de ces propositions est ou doit être évidemment le but de tout plan proposé. Les deux suivantes doivent être considérées comme les moyens par lesquels on se flatte de l'atteindre.

Mais il est facile de voir que ces deux propositions, quelque désirables qu'elles puissent être à d'autres égards, ne touchent point au grand problème proposé et même n'ont pas ce problème en vue. Nous souhaitons d'arrêter l'accroissement du rapport des pauvres à toute la population, de diminuer ce rapport, afin de donner à la masse des ouvriers plus de richesse, de bonheur et d'indépendance ; mais égaliser la taxe des pauvres est une opération qui, considérée en elle-même, aurait une forte tendance à accroître, plutôt qu'à diminuer, le nombre des pauvres assujettis à la dépendance. La taxe paroissiale, dans son état actuel, pèse si lourdement sur une espèce particulière de propriété , que ceux qui en font la distribution ont eh général un grand intérêt à la maintenir au taux le plus bas ; mais si elle pesait également sur toutes les propriétés, et en particulier si on la percevait sur des districts étendus, ou sur des piovinces, les distributeurs n'auraient plus qu'un faible intérêt à la réduire; et on peut s'attendre qu'entre leurs mains elle prendrait un ra* pide accroissement.

Il faut cofiTenir, toutefois, que le poids d*uiie telle laie« imposée exelosivement aux terres, est essentiellement contraire à Téquité. il est singulièrement dur pour quelques paroisses où, par Fémigration aux yilles et aux manufactures, les naissances excèdent beaucoup les morts, de voir ces émigrants, quelles que soient les circonstances du moment, leur être renyoyés lorsqu*ils sont devenus vieux ou hors d^état de travailler, ou lorsqu*ils sont sans ouvrage. Ces paroisses peuvent manquer totalement des moyens de fournir du travail à ceux qui y sont nés et de pourvoir à leur entretien. Au fait, sans ces émigrations, il n'y serait pas né le même nombre d*enfants. Il est donc certainement dur, dans ces circonstances, de contraindre de telles paroisses à recevoir et entre* tenir tous ceux qui y sont nés et qui leur sont renvoyés dans un état de détresse. Cependant, dans Tétat actuel du pays, le mal le plus pressant n*est pas le fardeau imposé aux terres, mais bien le rapport croissant de la population pauvre. Puis donc que Tégalisation de la taxe tendrait à augmenter ce rapport, je verrais avec peine tenter une telle mesure, si même elle était aisément praticable, à moins qu*on ne posât en même temps une borne inviolable et décisive à Taccroissement de la taxe ainsi égaÛsée.

L'autre proposition de M. Curwen n'offre pas plus de sûreté contre Taccroissement du nombre des pauvres. On sait assez que les fonds des sociétés amicales (1), dans leur forme actuelle, bien qu'administrés par ceux mâmesqui y versent leurs contributions, sont rarement distribués avec réconomie nécessaire pour donner de la permanence à leurs répartitions; mais comme dans les sociétés nationales que l'auteur propose nne partie considérable des fonds proviendrait de la taxe des pauvres, on peut facilement prévoir que dans tous les cas où les contribuables exerceraient quelque influence on suivrait des principes encore plus indulgents et moins économiques.

11 y a donc lieu de douter qu'il puisse jamais convenir de mêler des fonds appartenant au public et provenant d*une taxe avec les souscriptions des ouvriers ; car si les fonds venaient à manquer, ou par quelque erreur de compte ou par de trop libérales distributions, il est bien probable que le déGcit serait pris sur la taxe. Tout règlement fait en vue de poser une limite à cet égard ne serait qu'une faible barrière contre des prétentions fondées sur un plan mis en avant par les classes supérieures de la société.

(i) Celles des ouvriers qui mettent en comman certaines réserres amiuelles. (G. et P. P.)

854 LIVRE IV. — CHAPITRE Xll.

Une autre forte objection à cette espèce de réunion des conlributions paroissiales et privées, est que les membres des sociétés fondées sur ce principe ne pourraient pas envisager leur situation comme indépendante. Si la paroisse fournissait la moitié ou le tiers des fonds, ceux qui y auraient part seraient dans une position bien diflTérenle de celle des membres des sociétés de bénéfice (1). Quand ils recevraient les distribulions auxquelles l'âge ou la maladie leur donnerait droit , comme elles proviendraient en très grande partie des fonds de la taxe, ils seraient disposés à envisager le nouveau plan sous son vrai point de vue, c'està-dire comme une nouvelle forme de rétablissement de la taxe des pauvres. Si ce système était généralement adopté , les conlributions des classes ouvrières auraient h peu près les effets d'une taxe sur le travail. Or, une taxe de cette nature a été généralement considérée comme plus défavorable à Tindustrie et à la production que la plupart des autres taxes.

La meilleure partie du plan de M. €urwen est celle qui ouvre un crédit à chaque contribuable en proportion du montant de ses contributions, et qui fait dépendre de là les secours à recevoir dans la maladie et l'annuité pour la vieillesse. Mais c*est un point facile à régler, sans y joindre ce qui donne lieu à de graves objections. C'est encore avec beaucoup de raison que cet auteur dit : a Le manque d'ouvrage ne peut fonder aucune réclamation contre la société ; car, si Ton admettait cette excuse, elle aurait probablement les plus pernicieuses conséquences. » Et toutefois il ajoute d'une manière un peu légère, qu'il faut trouver de l'ouvrage pour tous ceux qui sont en état de travailler. Et ailleurs il dit encore, que les sociétés qu'il propose devraient donner des assistances temporaires sans aucune dégradation dans tous les cas où, pour un temps, le travail se trouverait suspendu.

En dernier résultat, si l'on réfléchit que dans les sociétés proposées il serait souscrit une somme considérable et probablement croissante du produit de la taxe des pauvres ; qu'en conséquence leurs membres pourraient difficilement être considérés comme indépendants de Tassistance paroissiale, et que les produits accoutumés de la taxe des pauvres continueraient d*étre appliqués comme ils le sont actuellement, sans qu'il soit à cet égard proposé aucune espèce de limite, on sentira que le plan de M. Gurwen offre peu d* espérance de diminution dans la

(1) Ces sociétés, égalemeot destinées à conserver aux ouvriers qui les composent les fruits de leurs épargnes pour les cas fâcheux, ue diffèrent pas essentiellement des sociétés amicales. (G. et P. P.)

taxe des pauvres et datis le nombre relatif de ceux qui vivent dans la pauvreté.

11 7 a deux erreurs dans ce qui concerne Tadministration des pauvres, auxquelles en ce moment le public paraît enclin à se livrer. La première est d^attacber trop d'importance aux effets des souscriptions Taites par les pauvres eox-mèmeSt sans faire attention au mode de distribution ; tandis que ce dernier point est de beaucoup le plus important. Si la distribution est essentiellement mauvaise, il est assez indifférent que les souscriptions se fassent de telle ou telle manière, qu'elles viennent des pauvres mêmes ou de toute autre part. Si tous les membres des classes ouvrières, sans exception, contribuaient d'une portion de leurs gains, qui au premier coup d'œil pourrait paraître considérable, dans Tespérance d'obtenir les secours qu'exigent la maladie et la vieillesse, qui deviennent nécessaires dans les moments où Touvrage manque , ceux enfin qu'ils réclameraient lorsque leur famille excéderait le nombre de deux enfants, il est parfaitement sâr que les fonds viendraient à manquer. Une telle forme de distribution suppose le pouvoir d^entretenir une population rapidement croissante et illimitée sur un territoire limité, et ne peut manquer par conséquent d'aboutir à une aggravation de pauvreté. Les sociétés amicales, les sociétés de bénéfice, n'ont en vue qu'un objet limité, susceptible de calcul ; et toutefois plusieurs ont fait faillite, et un phis grand nombre encore seront, à ce qu'on croit, réduites à la même extrémité , à cause de Tinsuffisance de leurs fonds. Si quelque société tentait de donner à ses membres des assistances plus étendues, srelle s'efforçait d'imiter ce que les lois des pauvres n'effectuent que d'une manière partielle, ou de faire ce que Condoroet estimait pouvoir être réalisé d'après d'exacts calculs : quelque grands que fussent ses fonds, de quelque source qu'ils dérivassent, il serait absolument impossible qu'ils ne vinssent pas à manquer. En un mot, on ne saurait trop répéter ni trop fortement inculquer, au moment surtout où l'on traite la question de l'amélioration du sort des pauvres, que ni les lumières ni le génie, ni tous les efforts des pauvres ou des riches, ou de ces deux classes à la fois, sous forme de contribution ou sous toute autre, ne peuvent mettre la généralité des classes ouvrières en état de se marier, dans un pays ancien et pleinement peuplé, au même âge auquel ils privent se marier en toute sécurité et avec avantage dans un pays nouveau.

L'autre erreur, à laquelle en ce moment le public parait enclin, consiste à donner trop d'importance à l'emploi des pauvres. Il semble établi dans l'opinion qu'une des principales causes qui a fait manquer le sys^

lème actuel est d avoir mal exécuté la partie de Facte de la 43* année d'Elisabeth (1), qui prescrit d^acheter les matières nécessaires au travail des pauvres. Il est désirable sans doute, et par plusieurs raisons, de fournir de Toccupation aux pauvres quand cela est praticable, bien qu'il soit toujours fort difficile d^engager à travailler avec ardeur des hommes que n'animent point les motifs ordinaires et naturels de l'activité laborieuse ; aussi un système coërcitif à cet égard suppose-t-il un grand pouvoir confié à quelques personnes sujettes à en abuser. Il est probable toutefois que Ton pourrait occuper les pauvres plus qu*on ne l'a fait Jusqu'ici, de manière à améliorer leurs mœurs et leurs habitudes, sans préjudice pour eux sous d'autres rapports : mais c'est commettre une grande erreur que d'attribuer une partie essentielle des maux produits par les lois des pauvres, et de toutes les angoisses actuelles, à ce que les pauvres n'ont pas en d'emploi ; ou de supposer qu*un plan quelconque, imaginé pour donner de l'ouvrage à ceux qui n'en ont point, atteignît le moins du monde à la source de ce mal et de ces pénibles angoisses, et dut en prévenir le retour. On ne peut concevoir aucun cas où l'emploi forcé des pauvres le mieux surveillé ait une tendance directe à établir une plus exacte proportion entre l'oCfre et la demande du travail, tandis qu'à moins de beaucoup de soins et de précautions particulières cette mesure doit avoir de pernicieux effets. Je suppose, par exemple, que, faute de demande ou de capital, le travail tende fortement à baisser de prix : si on maintient son prix usuel en créant une demande artificielle, par des souscriptions publiques ou par des avances de la part du gouvernement, on empêche la population de se conformer graduellement à la diminution de ses ressources; on agit à peu près comme si en temps de disette on empêchait le prix du blé de monter, mesure qui mènerait inévitablement à un accroissement de disette.

Sans donc prétendre rejeter tous les plans faits en vue d'occuper les pauvres, dont quelques-uns, à certaines époques et avec de sages restrictions, peuvent être utiles comme mesures temporaires, il est très-important, pour prévenir de continuels efforts et de continuels désappointements, de se tenir pour averti que ce n'est pas là qu'il faut diercher le remède permanent auquel nous aspirons.

Et véritablement, on peut affirmer avec la plus pleine confiance qu'il n'y a qu'une classe de causes d'où Ton puisse raisonnablement attendre

(I) Le statut fondamental de rétablissement en faveur des pauvres. (G. et P.P.)

eXAMEN DE DIVERS PLANS. 557

quelque espèce de remède. Ces causes sont toutes celles qui tendent à accroître la prudence et la prévoyance des classes ouvrières. C^est la pierre de touche à laquelle il faut éprouver tous les plans proposés pour améliorer le sort des pauvres. Si un plan est d* accord en cela avec les leçons de la nature et de la Providence, s'il encourage et fortiâe les habitudes de prudence et de prévoyance, on peut en attendre des avantages essentiels et permanents ; s'il n'a point cette tendance, il se peut qu'il ait quelque utilité comme mesure temporaire , ou pour quelque objet particulier, mais on peut être sûr qu'il n'arrive point à la source du mal.

De tous les plans qui ont été proposés jusqu'à ce jour, les eaistes d'ipargnCf jusqu'au point où elles peuvent s'étendre, me semblent remplir le mieux notre grand but ; c'est de ce genre d'élablissemenls que l'on peut attendre avec le plus de vraisemblance, si jamais ils se répandaient partout, une amélioration permanente dans le sort des classes inférieures de la société. Laissant à ctiaque individu le plein et entier bénéfice qui résulte de sa prudence et de son activité laborieuse, ils tendent à donner beaucoup de force aux leçons de la nature et de la Providence. Un jeune homme qui, dès Tâge de quatorze ou quinze ans, aura travaillé à faire des épargnes, dans l'espérance de pouvoir se marier à vingt-quatre ou vingt-cinq ans, consentirait probablement à différer de deux ou trois ans si des circonstances défavorables le requéraient, si le blé était cher, si les salaires étaient bas, ou si la somme épargnée lui paraissait, d'après son expérience acquise, ne pas lui offirir une suffisante garantie contre le besoin. Il est rare que l'habitude contractée d'épargner sur ses gains pour les besoins à venir ne se lie pas avec des habitudes de prudence et de prévoyance ; et si la facilité que des établissements bienveillants offrent à chaque individu de mettre pleinement à profit ses épargnes pouvait rendre générale une telle pratique, on pourrait raisonnablement espérer qu'au milieu des variations qu'éprouvent les ressources du pays la population se conformerait à la demande actuelle du travail, avec une diminution de peine et de pauvreté. En conséquence, le remède, autant que son action peut s'étendre, parait bien s'appliquer à la racine du mal.

Le grand objet des caisses d'épargne est de prévenir la misère et la dépendance des pauvres, en les meitant à même de pourvoir par euxmêmes aux besoins que font naître des circonstances nouvelles. Dans Tétat naturel de la société, de telles institutions, secondées par une charité bien dirigée, offriraient probablement tous les moyens d'obtenir les améliorations praticables. Mais là où existe une masse de pauvres

aussi considérable qu'on la voit en Angleterre, habituellement dépendante des fonds publics» les caisses d'épargne ne peuvent pas être considérées comme des établissements substitués à la taxe des pauvres. Le problème énoncé ci-dessus : Comment entretenir ceux qui sont dans le besoin^ de manière à ne pas augmenter continuellement le rapport de lew nombre à toute la population ? ce problème reste encore à résoudre. Si toutefois on adoptait un plan propre à opérer Tabolitiou ou la réduction graduelle de la taxe des pauvres et à en limiter le produit, les caisses d* épargne concourraient essentiellement à la seconder ; et réciproquement elles en recevraient une impulsion très-aclive.

Dans l'état actuel des choses, elles ont eu à lutter contre des circonstances très-défavorables , puisqu'elles ont paru au moment d'une détresse générale et de Tassislance paroissiale la plus étendue. Le succès qu'elles ont obtenu, malgré de tels désavantages, semble montrer assez clairement que, dans un temps de prospérité et de forts salaires, et avec la perspective d'une diminution d'assistances paroissiales, elles auraient dû se multiplier et se répandre de manière à avoir beaucoup d'influeoce sur les habitudes nationales (1).

Dans le but d'encourager ces établissements dès le moment actuel, il a été passé un acte parlementaire qui autorise à recevoir l'assistance de la paroisse ceux même qui ont des fonds dans les caisses d'épargne, jusqu'à une somme définie et d'après l'avis d'un juge de paix. C'est probablement une mesure suggérée par une politique bornée dans ses vues. C'est sacrifier le principe sur lequel reposent les caisses d'épargne à un avantage présent de peu de v«deur. Notre but est d'accoutumer les ouvriers à compter uniquement sur leurs moyens et leurs efforts pour améliorer leur condition , et nous récompensons leur épargne en les maintenant dans la dépendance de cette espèce d'assistance à laquelle nous avons à cœur de les soustraire. Les progrès des caisses d'épargne, sous l'influence d'un tel règlement , ne peuvent être qu'un symptôme équivoque et fort incertain du bien qu'elles produisent ; tandis que, sans le règlement, chaque pas fait par ces établissements, chaque somme qui y est déposée, attesterait le désir croissant de sortir de la dépendance des assistances paroissiales. Et d'un côté la grande étendue qu'ont prise les

(i) Les prévisioos de Blallhus se sont accomplies en Angleterre et en France, et partout où cette heureuse institution a pénétré. Lorsque la révolution de février Î848 a éclaté, le trésor public français avait reçu des déposants aux caisses d'épargne la somme de 555 millions de francs. Le montant général des dépôts aux caisses d'épargne du Royaume-Uni s'élevait, vers la fin de 1850, à plus de 5i millions sterling, ou plus de 780 millions de francs. (Jph. G.)

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