ESPÉRANCES RAISONNABLES D'AMÉLIORATION
OU de ne donner à cette science qu^une faible influence, incapable de lutter contre les obstacles qu'une cause unique oppose au bonbeur du genre humain. Quelque formidables que soient ces obstacles, dont je n'ai point dissimulé l'influence, j'ose espérer que le résultat de nos recherches n'est pas d^abandonner sans espérance tout objet d'amélioration. Le bien partiel que nous pouvons nous flatter d'obtenir est digne de nos efforts ; il suffit pleinement pour les animer, et pour nous engager à leur donner la direction la plus utile. Nous ne devons pas nous flatter, sans doute, que les progrès du bonheur et de la vertu suivent dans leur marche rapide ces sciences dont les découvertes se multiplient et qui jettent de nos jours tant d'éclat. Mais, si nous ne manquons point à nous-mêmes, nous pouvons nous livrer avec confiance à l'espérance de voir ces sciences progressives répandre sur les autres leurs lumières et concourir aux vues d'amélioration qui sont l'objet de nos vœux .
tt80 LIVRE Y. — CHAPITRE 1.
LIVEŒ V.
APPENDICE CONTENANT LA RÉFUTATION DES PRINCIPALES OBJECTIONS ET LE RÉSUMÉ DE CET OUVRAGE.
CHAPITRE PREMIER. — la doctrine enseignée dams cet ouveage ne contredit
PAS LES LOIS DELA RATURE; MAIS ELLE TEND A OBTENIR UNE POPULATION SAINE ET VIGOUREUSE, ET UN ACCROISSEMENT QUI n'eNTRAINE PAS LE VICE ET LE MALHEUR.
Dans la préface de la deuxième édition de cet £Mat, j'ai exprimé l'espérance que les détails dans lesquels je suis entrée en faisant naître des objections, donneraient lieu à des éclaircissements utiles. Mais quoique Touvrage ait obtenu Tattention publique, on Ta peu attaqué par écrit, et la plupart de ces attaques sont moins des réfutations que des déclamations ou des injures qui ne méritent aucune réponse. Je suis donc appelé à relever ici des objections qui ont été faites en simple conversation. Je saisis celle occasion de corriger les erreurs qui ont été commises par quelques personnes sur la nature de mes opinions, et j*inyite ceux qui n*onl pas le temps de lire en entier cet ouvrage à jeter du moins les yeux sur le court résumé que j'en vais donner, s'ils ont à cœur de méjuger d'après mes propres sentiments et non d'après ceux qu'on me prête.
La première grande objection que l'on a faite contre mes principes est qu*ils contredisent le com«andement primitif du Créateur, Tordre de croître, de multiplier et de peupler la terre. Ceux qui m'opposent cette objection n'ont pas lu mon ouvrage, ou n'ont fait attention qu*à quelques passages détachés, sans en saisir Fensemble. Je suie pleine* ment persuadé qu& c'est le devoir de l'homme d'obéir à ce commandement de son Créateur, et je ne crois pas qu'il y ait un seul passage de cet écrit duquel on puisse inférer le contraire, lorsqu'on le lit à sa place et avec intelligence.
Tous les commandements positifs donnés à Thomme par son Créateur sont subordonnés aux lois de la nature dont il est l'auteur. La raison et la religion ne nous permettent pas d'espérer que ces lois soient changées pour rendre plus facile Texécution de quelque commandement particulier. Si, par une opération miraculeuse, Thomme pouvait vivre sans nourriture, nul doute que la terre ne fût très-rapidement peuplée. Mais comme nous n'avons aucune raison de compter sur un tel miracle, nous devons, en qualité de créatures raisonnables, et pour obéir
aux commandements de notre Créateur, examiner quelles sont les lois qu'il a établies relativement à la multiplication de Tespèce. Tandis que nous sommes assurés, non-seulement par la contemplation de ces lois, mais par le témoignage de nos sens, que Tbomme ne peut vivre sans manger, si nous prétendons obéir au Créateur en augmentant la population sans aucun moyen de Sa nourrir, nous agissons comme un cultivateur qui répandrait son grain au bord des cbeniins, dans les baies, et dans tous les lieux où il sait qu*il ne peut pas croître. Lequel seconde mieux les intentions bienveillantes du Créateur : celui qui prépare la terre avec soin et qui ne sème que ce qu*il sait pouvoir venir à maturité, ou celui qui répand avec profusion ses grains sur la terre non préparée?
C^est miconnaitre eniiirement mesprincipes que de m' envisager comme un ennemi de la population. Les ennemis quejeeombats sont le vice et la misère. C*est pour diminuer Tinfluence de ces redoutables adversaires que je propose d*établir entre la population et la nourriture un rapport qui leur donne moins de prise. Du reste, ce rapport est indépendant de la population absolue. 11 est même en général plus défavorable dans les pays mal peuplés.
On peut jeter quelque jour sur ce sujet par une comparaison. Supposons qu'on dise à un fermier établi sur des terres de pâturages, de garnir sa terre de bestiaux, parce que c*est le vrai moyen d*accroitre ses pro6ls, tout le monde conviendra qu'on lui donne un fort bon conseil. Mais si, pour le suivre, ce fermier augmentait le nombre de ses bétes au point de ne pouvoir les nourrir, et qu'elles fussent en conséquence amaigries et afiamées, il aurait tort sans doute et ne devrait s'en prendre qu*à lui-même. Lorsque ceux qui le dirigeaient lui parlaient de garnir ses terres de bestiaux, ils entendaient évidemment parler de bétes saines et en bon état, et non de bétes fort nombreuses, mais souffrantes et qui ne trouveraient point d'acheteur. L'expression qu'ils employaient n indique aucun nombre absolu : garnir une ferme de bestiaux, c'est agir selon la grandeur de la ferme et selon la richesse du sol qui comportent chacune un certain nombre de bétes. Le fermier doit désirer que ce nombre absolu croisse. C'est vers ce but qu'il doit diriger tous ses efforts. Mais on ne pourrait pas envisager comme un ennemi de l'accroissement des troupeaux celui qui ferait sentir aux fermiers que c'est une entreprise vaine et contraire à leurs intérêts de prétendre augmenter le nombre de leurs bestiaux, avant d'avoir mis leurs terres en état de les nourrir.
Mes raisonnements sont précisément de même nature. Je crois que
r,dl> MVHE Y. — rjlAPlTHK I.
rinteution du Créateur est que la terre se peuple (I ) ; mais qu^il veut qu'elle se peuple d'une race saine, vertueuse et heureuse; non d'une race souffrante, vicieuse et misérable. Si, sous prétexte d'obéir à l'ordre de croître et de multiplier, nous peuplons la terre de celte dernière espèce d'hommes et qu'en conséquence nous soyons en proie à tous les maux auxquels nous nous sommes volontairement exposés, nous n'avons aucun droit d'accuser la justice des commandements divins, nous ne pouvons attribuer nos peines qu'à la manière déraisonnable dont nous avons exécuté ces saintes lois.
Sur le haut prix qu'on doit mettre à une grande et forte population, je ne diSère en rien des plus chauds partisans de cette doctrine. Je suis prêt à reconnaître avec tous les anciens écrivains, que la puissance d'un Etat ne doit pas se mesurer par l'étendue du territoire, mais par l'étendue de la population. Ce n'est que dans ce qui a rapport à la manière d'obtenir cette population et une population saine et vigoureuse , que je diffère de ces écrivains. L'opinion que je soutiens à cet égard et par laquelle je difière d'eux me semble entièrement confirmée par l'expérience, qui est la grande épreuve de toutes les théories.
En effet, le nombre proportionnel des mariages et des naissances peut être très-considérable dans un pays, sans que pour cela la population y croissed'ùne manière rapide, llarrivesouvent, au contraire, que dans un tel pays la population est stationnaire ou croit fort lentement. Dans les pays ainsi constitués, non-seulement la population manque de force, parce que la misère y règne, mais encore parce que le nombre des hommes dans la force de l'j^e y est, par proportion, moins grand qu'ailleurs.
C'est ce dont on a un exemple très-frappant dans les faits recueillis par M. Muret, et que j'ai cités dans le chapitre sur la Suisse. On y voit que, sur une population égale, le Lyonnais produit 16 naissances, le Pays-de-Vaud 11, et une paroisse particulière des Alpes 8 seulement : mais qu'à l'ftge de 20 ans ces trois nombres si différents s'égalisent (2). Dans le Lyonnais, à peu près la moitié de la population était au-dessous de l'âge de puberté ; dans le pays de Vaud, un tiers seulement ; et dans la paroisse des Alpes, un quart était au-dessous de cet âge. La conséquence de ces faits est inévitable, et de la plus haute importance pour la société.
La force d'un Etat dépend surtout de la partie de sa population qui est
(1) Pai déclaré mon opinion à cet égard au chapiire i du Uv. IV, p. 473. {M,) f2)>Voye7. livre II, chapitre v, p. ^^K
APPENDIOK. 583
en âge de souleoir les travaux de ragriculture» du commerce el de la guerre. Or, on ne peut démontrer que dans un pays qui se peuple au delà de ses moyens de subsistance cette partie efficace de sa population diminue plutôt que d'augmenter, parce que les subsistances se distribuant en grande quantité à des enfants qui n'atteignent pas Tâge d'homme.
La population et la puissance de la France ont beaucoup d'éclat, et chacun sait que dans ce pays le rapport des naissances a toujours été grand. Mais, s'il faut avoir confiance aux autorités les plus respectables, il est également certain que les avantages dont il jouit ne tiennent pas aux rapports particuliers qu'on observe dans sa population ; ils tiennent à sa population absolue, qui est déterminée par la vaste étendue de son territoire.
Necker s'exprime ainsi à ce sujet (1) : « On voit le nombre des naissances surpasser le nombre des morts, et Ton a lieu d'être tranquille sur Tétat de la population du royaume ; mais il ne faut pas perdre de vue que cette population, selon qu'elle est difieremment composée, n'a pas la même influence sur le bonheur et sur la force des Etats.
« Que dans un pays le plus grand nombre des habitants jouissent à peine d'un étroit nécessaire : entraînés cependant par les plaisirs des sens, ils auront peut-être le même nombre d'enfants que s'ils vivaient dans l'aisance ; mais après avoir fait quelques efforts pour les élever, trop pauvres pour leur donner ou une nourriture suffisante ou des secours dans leurs maladies, la plus grande partie de cette génération ne passera pas Tàge de trois ou quatre ans, et il se trouvera que dans un tel pays le nombre des enfants en bas âge sera constamment dans une disproportion trop grande avec le nombre des adultes ou des hommes faits. Alors un million d'individus ne présenteront ni la même force, ni la même capacité de travail, qu'un pareil nombre dans un royaume où le peuple est moins misérable. »
Le tableau qu'Arthur Young fait des classes inférieures du peuple à l'époque où il voyageait en France offre les mêmes résultats. Selon la Statistique générale et particulière de la France^ qui a été publiée en dernier lieu, le rapport de la population au-dessous de vingt ans est à peu près 9/20. Supposons qu'en Angleterre il ne soit pas fort au-dessus de 7/20 (2). Dans ce dernier pays, une population de dix millions
(1) De l'admin, des finances de la France^ 1. 1, ch. ix. Je rapporte tout le passage doQl M. Mallbus se coolente de traduire une partie. (P P.)
(2) Je suis loin de donner ces rapports comme exacts, je ne les offre ici que
d'àmes fournirait un million d'individus au-dessus de vingt ans, au delà de ce que le premier en pourrait fournir sur une population pareille. Si la population de l'un était de même nature que celle de l'autre, il faudrait ajouter un million et demi à celle d'Angleterre pour avoir le même nombre d'individus au-dessus de vingt ans qu'elle possède dans notre supposition. Et si Taccroissement n'était que d'un million, il en résulterait pour l'agriculture, le commerce et la guerre, une grande diminution de force. Cet état de choses parait-il digne d'envie sous le point de vue moral ou politique ? Telle est cependant l'espèce de population que ne manquent jamais de produire les encouragements directs au mariage, et l'espèce d'abaissement qu'engendrent l'ignorance et le despotisme.
Il peut être vrai que la France recrute ses armées avec plus de facilité et moins d'interruption du travail accoutumé de ses habitants que ne peut faire l'Angleterre. Il faut convenir que la pauvreté et le manque d'emploi sont des aides puissants pour un sergent recruteur. Ce ne serait pas néanmoins un projet bien humain que celui de maintenir le peuple anglais constamment dans le besoin, afin de pouvoir Tenrôler à plus bas prix; et ce ne serait pas un projet bien politique, de diminuer la richesse et la force nationale en vue de cette économie.
Ne nous flattons pas d'obtenir des avantages incompatibles. Si nous voulons que notre peuple soit constamment occupé d'agriculture ou de commerce, n'espérons pas trouver ceux qui le composent toujours
comme de simples exemples. Oo n'a point malheureusement des données 8<ïres louchant la population des différents pays selon les &ges. Pai lieu de croire que les rapports donnés dans la Statistique générale ne sont pas fondés sur un dénombrement, et celui que je donne ici pour l'Angleterre est absolument conjectural et certainement trop petit. Mais, quoi qu'il en soit, la proposition suivante est indubitable : Si la population de deux pays croit de la même quantité, en vertu du rapport des morts aux naissances, et si dans Tuu de ces pays le rapport des morts et celui des naissances à toute la population sont plus grands que dans l'antre, ce dernier aura un plus grand nombre proportionnel d'individus au-dessus de l'âge de puberté. Les données que nous avons suffisent pour établir que dans la Grande- Bretagne il y a sur un même nombre d'habitants plus d'individus capables de travailler qu'en France; mais elles ne suffisent pas pour déterminer dans quel rapport a lieu cette supériorité. Comme nvant la révolution la population croissait moins vite en France qu'en Angleterre, l'Angleterre, toutes choses égales, aurait dû avoir un plus grand rapport des naissances à toute la population ; et cependant ce rapport était en France 1/^ ou I/:2G, et en Angleterre 1/50 seulement (1). On a estimé le t.onibre des hommes portant urnses tanttH au quart, tantôt au
(1) Voyex au chapitre relatif aux obttaelei à la population en France, Uv. II, cbap. tu, p. 1S4.
inoccupés et prêts à servir pour la plus faible indemnité (1). Mais tant que nous aurons une population effective à notre disposition, comptons avec assurance sur elle» pourvu que nous ayons à lui offrir des motifs suffisants pour la mettre en activité.
Dans plusieurs parties de cet EssaU j*ai insisté sur l'avantage d*ob* tenir la population requise dans un pays, au moyen du moindre nombre possible de naissances. J*ai dit expressément que Pobjet principal que j'avais en vue était une diminution de mortalité pour tous les ftges ; et j'ai proposé, pour juger du bonheur d'un peuple et de la bonté de son gouvernement, au lieu de s'attacher, comme on fait, au grand nombre proportionnel des naissances, d'avoir égard à la petitesse du nombre de ceux qui meurent avant Tfige de puberté. Sûr de ne m'étre jamais écarté de ces principes, ce n'est pas sans surprise que j*ai appris que Ton me considérait comme un ennemi de la vaccination, qui est préci-
cinquième de la population. Il est facile de voir combien ces deux estimations, appliquées k deux pays dilTérents, doivent produire d''écarts dans les résultats. Dans l'un 20 millions d'àmes donneraient 5 millions d'hommes effectifs, et dans l'autre seulement 4 millions. On ne peut douter que l'une de ces populations n'eôt bien plus de force et de ressources que Taulre. Mais il est probable qu'il n'existe point entre deux pays d'Europe une différence à cet égard aussi grande que celle dci/4ài/5. {M.)
(t) Ce sujet a été développé de la manière la plus claire dans les observations de lord Selkirk sur l'état présent de la haute Ecosse, et sur les causes et les conséquences probables de l'émigration. Je renvoie avec confiance le lecteur k cet excellent ouvrage (i). {M.)
(I) Comme l'ooTrage de lord Selkirk, auquel M. Maltbui renvoie, n'est pai traduit, j*en ferai connaître le plan et j'en citerai qnelques passagea auxquels prol>ableinent M. Maltbus fait allusion.
L*ouTrage traite suocetsiveroent de Tétat ancien de la haute Ecosse ; des changements surmenas dans l'état des propriétaires de ce paya-là à la suite de la rébellion de 1745 ; de Témigralion et de ses effets ; des mesures prises à cet égard ; de l'avantage que l'on pourrait tirer de cette émigration pour les colonies anglaises ; de rexécotion des projets de l'auteur, telle qu'elle a pu avoir lieu par ses propres moyeni ; et de l'état où il laissa son élablissement dans Hle du Prince-Edouard.
L'auteur fait voir que jusques vers le milieu du siècle dernier la haute Ecosse était encore en réalité soamise au gouvernement féodal ; il n'y avait aucune activité manufacturière, et la culture restait assea imparfaite. Les fermiers payaient en grande partie les propriétaires par leurs services militaires. Ils formaient autour d'eux une vaste clientèle oisive et guerrière.
Après avoir décrit Tancienne situation politique de ce pays, il expose le changement qui aTy Mt opéré depuis la rébellion de i745. « Ce changement, dit-il, fut grand et subit. Le résultat de la contestation qui eut lieu à cette époque fut d'anéantir l'indépendance des chefs de ces montagnards. Les mesures vigoureuses prises k la suite de la Iwlaille de Culloden, donnèrent au gouvernement réf^ilier, dins cette partie du royaume, une autorité et une influence qu'il n'y avait point encore obtenues. Le peuple y fut désarmé, et on y établit une force militaire suffisante pour y faire respecter les lois. Dès lors les chefs ceesèrent d'étr« autant de petits monarques. Us n'eurent plus besoin des services de leurs vas&aux pour leur propre dé» fense, et ils ne portant pins les solliciter pour l'attaque et le pillage de leurs voisins. Us furent rédniti à l'état de tous les autres prepriétaires. Bientôt ils comprirent que , pour mettre leurs terret en Tt-
IM LIVRE V. — <:HAPnRE I.
sèment destinée a produire l'effet que j'ai eu constammeul en vue. J ai dit, il est vrai, et je continue de croire fermement, que si les ressources du pays ne permettaient pas un accroissement rapide de population (chose fort indépendante de la vaccine (1), il arriverait nécessairement de deux choses Tune, ou une augmentation de mortalité par quelque autre cause, ou une diminution dans le nombre proportionnel des naissances. Mais j'ai dit en même temps que j'étais persuadé que ce dernier effet aurait lieu ; et en conséquence, par une suite des principes que j*ai toujours professés, je dois être, et je suis en effet, un des plus zélés partisans de la vaccination. En faisant tout ce qui dépend de moi pour augmenter le bien-être des pauvres et diminuer parmi eui la mortalité, j'agis rigoureusement d*après mes principes. C'est à ceux qui font profession d'avoir le même objet en vue, et qui néanmoins prennent le nombre des mariage8.et des naissances pour mesure du bonheur national, d'examiner s'ils sont bien d'accord avec eux-mêmes.
(i) 11 faut cependanl remarquer qu'une personne conservée par la vaccine pourra vraisemblabienient travailler plus loi à produire de nouveaux moyens de subsistance, que ne pourrait faire un enfant naissant. La mort d'un enfant est une grande perte de travail et de nourriture. Et en général il est certain qu'un article quelconque est d'autant moins cher qu'il manque plus rarement. {M,)
leur, uoe »uite nombreuse de vaMaux à leur solde leur était assez inutile ; et ils ne parent dès lors manquer de faire des comparalsona entre le prix de leurs baux à ferme et celui des baux ordinaires sur les terres de même valeur ; ils s'aperçurent que ces prix étaient fort bas et pouvaient aisément être haussés. •
La suite de ce noavel ordre de choses fut un mécontentement général de la part des fermiers, qui, après quelques plaintes inutiles, comprirent enfin qu'il fallait se soumettre à de nouveaux travaux. Ils s'y trouvèrent peu propres. Quelques-uns cependant se rangèrent insensiblement dans la classe des ouvriers. Plusieurs cherchèrent dans la basse Ecosse des moyens de gain qui leur manquaient dans leur patrie. Un grand nombre, attachés à leurs anciennes coutumes, eurent recours à l'émigration, et se transportèrent en Amérique, où ils purent se vouer aux travaux de Tagricuiture et conserver le raog de fermier ou même de propriétaire.
u En conséquence, à peu d'exceptions près, les montagnards d'Ecosse n'ont été arrêtés que par la difficulté de trouver les fonds nécessaires pour leur passage en Amérique. Et ceux qui, par pauvreté, se sont vus réduits à travailler dans les manufactures de la basse Ecosse, ne l'ont fait pour la plupart qu'en vue de se procurer les fonds qui leur manquaient pour exécuter la traversée. »
Telle est la cause de cette tendance générale à l'émigration que l'on a observée dans la haute Ecosse. Lord Selkirk fait remarquer quelques conséquences politiques de cette disposition. « Au nombre des suites qu'entraîne l'émigration, celle qui a été le plus généralement et le plus péniblement sentie est la perte d'une race de soldats, plus r^rettable en ce temps qu'en aucun autre. Mais le remède n'est pas facile. C'est ici un de ces cas si fréquents en économie politique, où en voulant guérir le mal par uoe opposition directe on ne fait que l'aggraver. »
L'auteur prouve que Tesprit militaire des montagnards d*Écosse tenait à leur ancien genre de vie et an système féodal { en sorte qu'indépendamment même de l'émigration il ne faut plus s'attendre à trouver chez eux, comme autrefois, une pépinière de vaillants soldats.
« S'il y a quelque moyen de retenir dans leurs foyers ces hommes, que le nouvel état de choses force à en sortir, ce ne peut être que l'introduction de quelque nouvelle branche d'industrie, où ceux qui sontdéponcdés de leurs fermes puissent trouver, de manière ou d'autre, leur subsistance. Si l'on y réussit, ces fermiers prendront le genre de vie et les habitudes des ouvriers de fabrique. Ils pourront, comme d'autres, fournir quelques recrues; mais ils ne ressembleront plus à leurt ancêtres. (P. P.)
Quelques personnes ont observé que les obstacles naturels à la population suffiront toujours à la contenir dans de justes bornes, sans qu'il soit besoin d'en chercher d'autres. Un ingénieux écrivain a même pris la peine de remarquer que je n'ai pas allégué un seul fait ni une seule observation pour montrer Tinsuffisance de ces obstacles qui sont actuellement en activité (1). Assurément, je n'ai rien à opposer à de semblables assertions. Ce sont des vérités de même genre que celle-ci : on ne peut vivre sans manger. Car aussi longtemps que durera cette loi de la nature, les obstacles que Ton se plaît à nommer naturels ne pourront manquer d'être efficaces. Ceux qui me font cette attaque répètent inutilement des vérités évidentes. Mais de plus ils supposent que 1 objet final de mon ouvrage est d'arrêter la population, tandis que, selon moi, rien n'est plus désirable qu'un rapide accroissement de population, pourvu qu'il n'entraîne pas le vice et le malheur. C'est donc la diminution du vice et du malheur qui est le dernier objet de tout mon travail ; et les obstacles à la population dont j'ai parlé ne doivent être envisagés que comme des moyens pour obtenir cette fin. Aux yeux d'un être raisonnable, l'obstacle à la population qui dépend de la prudence n'est pas moins naturel que la pauvreté et la mort prématurée, auxquelles les auteurs de l'objection semblent donner la préférence. Et le lecteur intelligent voit aisément, sans aucune explication ultérieure, que Ton peut substituer un obstacle à un autre, non-seulement sans diminuer la population, mais même en lui donnant perpétuellement un accroissement progressif (2).
Je me suis exprimé sur la possibilité d'accroître la population avec plus d'espérance peut-être que l expérience n'en doit inspirer. J'ai dit que dans le cours de quelques siècles il pourrait se faire que l'Angleterre contînt deux ou trois fois le nombre de ses habitants actuels, et que tous néanmoins fussent mieux nourris et mieux vêtus qu'ils ne le sont à présent (3). Et au commencement de cet Essaie en comparant le taux d'accroissement de la population et des subsistances, j'ai supposé, afin de prévenir toute dispute sur les faits, que les produits de la terre
(1) Je voudrais bien savoir quelle espace de faits cet auleur a en vue. Si j'en avais produit de tels, il faut avouer qu'ils auraient paru vraiment nouveaux.
(2) La Norwége et la Suisse, où l'obstacle privatif a le plus de force, ont une population qui croit assez rapidement ; et, eu égard à leurs moyens de subsistance, ces deux pays peuvent mettre snr piod un plus grand nombre d'tiommes d'âge militaire qu'aucune autre contrée de TEurope. {^f.)
(7ii\ Voyez livre IV, chapitre iv, p. 488.
pouvaient croître sans mesure (1), ce qui est certainement aller an delà de la vérité. N^est-il pas singulier, après cela, que Ton continue à m*objecler que ce pays pourrait doubler ou tripler le nombre de ses habitants ? N'est-il pas plus singulier encore, que les mêmes personnes qui m'accordent les différents taux d'accroissement sur lesquels se fondent tous mes résultats ne laissent pas d'affirmer que Taccroissement de la population ne peut avoir aucune fâcheuse suite jusqu'à Fépoque où la terre refuserait d'accroître ses produits ? Je ne sais si Ton trouverait ailleurs un exemple aussi frappant d'absence de raisonnement. C*est précisément comme si un fermier disait : Ma ferme, bien ménagée, peut me donner chaque année de quoi ajouter à mes troupeaux quatre bêtes, donc il ne peut y avoir d'inconvénient à en ajouter chaque année qua* rante.
La faculté productive de la terre n'est certainement pas illimitée, mais elle est, dans le sens rigoureux du mot, indéfinie ; je veux dire qu'elle n'a pas de limites connues et bien définies. 11 est probable qu'il n'arrivera point un temps où le travail et les inventions ingénieuses deviennent entièrement incapables de rien ajouter aux produits de Tagriculture. Mais la faculté d'obtenir insensiblement quelque surplus de nourriture, par un travail dirigé avec intelligence , ne ressemble point à la faculté d'obtenir toute la nourriture nécessaire à une population qui croit sans gêne. Les connaissances et Tindustrie, qui pourraient mettre les habitants de la Nouvelle-Hollande en état de faire usage de toutes les ressources que leur pays bien cultivé leur offrirait, sont de nature à pouvoir être acquises à la longue, d'une manière lente et graduelle. En supposant toutes ces connaissances, toute cette industrie acquises, elles seraient encore absolument insuffisantes, ainsi que je Tai abondamment démontré, pour produire de quoi nourrir une population dont l'accroissèment serait illimité. Au contraire, les passions d*où dépend cet accroissement sont partout et en tout temps en pleine activité; elles ont leur plein et entier effet au sein des plus profondes ténèbres de l'ignorance et de la barbarie. On accordera aisément que si la Nouvelle-Hollande n'est pas peuplée comme la Chine, c est parce qu'on y manque de ces heureuses institutions qui protègent la propriété et encouragent Tindustrie. Mais la misère et le vice prévalent presque également dans l'une et Tautre contrée, et cela ne peut tenir qu'à l'accroissement de la population, qui est trop rapide pour être atteint par celui des subsis-
(I) Voyez livre I, chapitre i, p. 40.
tances. Celte cause est tout à fait distincte de la précédente et doit être envisagée à part. Elle dépend de Timpétuosité des passions humaines, soit qu^elles ne soient assujetties à aucun frein, ou qu^elies ne soient qu'imparfaitement contenues. Mais je m'abstiens de revenir sur un sujet que j^ai si pleinement discuté.