XXIV NOTICE
sèment de leurs moyens d^existence. Les pauvres ayant, en général, peu de prévoyance, et n'étant pas^retenus par la crainte de voir déchoir leurs descendants, se multiplient en raison même des secours qui leur sont donnés. Les gens qui n'ont absolument rien, comme les mendiants, dit Montesquieu, ont beaucoup d'enfants; c'est qu'il n'en coûte rien au père pour donner son art à ses enfants, qui même sont, en naissant, des instruments de cet art •. Partout où l'on établit des secours permanents, auxquels la misère, quelle qu'en soit la cause, donne toujours droit, les pauvres se multiplient plus rapidement encore que ces secours. Le remède devient la source du mal ; et si Ton ne mettait un terme aux distributions, il arriverait un moment où les produits annuels n'y suffiraient plus, et où la nation entière ne se composerait que de pauvres.
Appliquantes observations à des institutions qu'on avait toujours considérées comme bienfaisantes, telles que les maisons pour les enfants abandonnés, les hospices ouverts à l'indigence, et surtout les contributions établies pour faire des distributions gratuites, M. Malthus trouva que le bien que ces institutions avaient pu faire, était très-petit comparativement aux maux auxquels elles avaient donné naissance. Il ne vit dans les secours accordés indistinctement à tous ceux qui en avaient besoin, qu'une prime établie au profit de l'imprévoyance, de la paresse, de rincontinence, en un mot, de toutes les habitudes vicieuses qui produisent la pauvreté. S'étant convaincu, pardes observations nombreuses, que la nature a placé l'homme entre les privations que la vertu commande et les misères que le vice produit, il fut conduit, en jugeant certains établissements de bienfaisance, à des concluions sévères qui choquaient une foule de préjugés et de sentiments, et qui donnaient à son caractère une apparence de dureté.
Si les institutions dont l'objet est de fournir aux indigents des secours gratuits avaient pour résultat, aux yeux de H. Malthus de multiplier le nombre des pauvres et de dégrader les classes ouvrières, les systèmes politiques qui tendaient à mettre de niveau toutes les classes de la société ne pouvaient à plus forte raison, selon lui, avoir pour effet d'amener pour tout le monde le règne de l'abondance ; aussi considérait-il les théories de William Godwin sur l'égalité^ et celles de Condorcet sur la perfectibiHté sans limites de l'espèce humaine, comme de véritables chimères, dont le moindre inconvénient était de jeter les hommes studieux hors des voies naturelles de la science, et d'être des obstacles au perfectionnement réel de la société.
La tendance de toute population à s'accroître à mesure que ses nooyens d'existence se multiplient servit à M. Malthus à résoudre des problèmes d'économie politique de la plus haute importance; elle lui donna le moyen de déterminer les divers genres d'industrie les plus favorables au bien-être de chaque nation ; les avantages et les inconvénients de l'im-
£fpr. dês Lois, Uv, xxiii, ch. 11.
SUR LA V1B ET LES TRAVAUX DE MALTflUS. XIT
portation des grains, et les pays auxquels il était bon de donner la préférence dans ce genre de commerce. L'élévation subite du prix des subsistances étant toujours funeste aux classes les moins aisées, il fit voir que les peuples chez lesquels les récoltes éprouvaient le moins de variations étaient ceux chez lesquels il importait le plus de se pourvoir habituellement. Il montra surtout que la position la plus favorable au bien-être permanent et à la puissance d'un peuple, est celle où il existe un juste équilibre entre l'industrie agricole et Tindustrie manufacturière.
Le prix de la main-d'œuvre se réglant, comme celui de toutes choses, par les rapports qui existent entre Toffre et la demande, M. Malthus n'eut pas de peine à dén^ontrer que le meilleur moyen, pour les classes ouvrières, d'élever d'une manière durable le taux des salaires, était de mettre dans les mariages une grande circonspection. Il était évident à ses yeux que lorsque la concurrence des travailleurs les condamne à offrir leur travail au rabais, et que plusieurs courent même risque d'en manquer, c'est une nécessité pour tous de réduire leurs prétentions à ce qui leur est rigoureusement nécessaire pour vivre.
Il désirait que les classes ouvrières prissent l'habitude de consommer des aliments de bonne qualité ; de se nourrir, par exemple, de pain de froment, et non de pommes de terre ou d'autres denrées qu'on obtient à bas prix. Il observait qu'une population qui se nourrit habituellement d'aliments chers et de bonne qualité, trouve, en temps de disette, une ressource dans les aliments d'une espèce inférieure ; tandis que celle qui vit des aliments les moins chers, et qui n'en consomme que ce qui lui est rigoureusement nécessaire pour subsister, est décimée par la famine, dès qu'ils viennent à lui manquer. Parla même raison, les découvertes dont l'effet est de procurer aux classes inférieures des aliments à très-bas prix ne lui semblaient utiles que comme ressources pour les temps de disette ; mais il n'approuvait pas qu'on en fit usage dans les temps ordinaires.
M. Malthus ne se dissimulait pas que le haut prix de la main-d'œuvre, qui serait une conséquence des habitudes de prudence des classes ouvrières, aurait pour résultat d'élever le prix des produits manufacturés, et de rendre, par conséquent, plus redoutable, dans le commerce avec les autres nations, la concurrence des produits étrangers; mais cette considération avait peu d'importance à ses yeux. Il pensait que si les riches ne voulaient pas se soumettre à un léger inconvénient inséparable du but qu'ils prétendaient vouloir atteindre, leurs protestations de bienveillance envers les pauvres n'étaient que des jeux d'enfant ou que de l'hypocrisie : elles n'avaient pour objet que de les amuser eux-mêmes, ou de calmer l'esprit des classes inférieures par un semblant de compassion pour leurs souffirances.
Des économistes ayant reconnu que l'introduction d'un système dont le résultat serait de faire vivre les classes ouvrières de lait et de pommes de terre, ou de soupes de peu de valeur, aurait pour résultat d'abaisser le prix de la main-d'œuvre, il supposait que quelque froid politique pourrait proposer d'adopter ce système, dans la vue de vendre les pro-
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duits des manufiEu^tures nationales moins cher que ceux des autres nations de TËurope ; mais il était loin de partager les sentiments qui pourraient suggérer une semblable proposition. « Je ne conçois rien de K plus détestable, disait-il, que Tidée de condamner scienunent les « classes laborieuses à se couvrir de haillons et à se loger dans de miséc( râbles huttes, afin de vendre à l'étranger un peu plus de nos étoffes et tt de nos caUcots... »
Un accroissement trop rapide de la population était, suivant lui, une cause de guerres et de tyrannie. Il pensait que Tambition des princes manquerait d'instruments de destruction, si la misère ne poussait pas sous leurs drapeaux les basses classes du peuple. Il avait observé que les officiers de recrutement faisaient toujours des vœux pour une mauvaise récolte et pour un manque de travail, c'est-à-dire pour une population trop nonibreuse, relativement à l'état des subsistances. Un peuple sans cesse aiguillonné par la détresse, et attaqué par de fréquents retours de fofnine, ne lui semblait pouvoir être contenu que par le despotisme le plus dur; aussi considérait-il comme des obstacles à tout progrès et à toute réforme les hommes qui tentaient de soulever les classes inférieures pour en faire les instruments de leurs desseins. Les cris des démagogues, en ralliant autour du pouvoir établi les classes aisées de la société, dont ils menaçaient l'existence, étaient, suivant lui, les auteurs de toutes les mauvaises lois, les conservateurs de tous les abus. Il ne concevait pas qu'une nation éclairée pût supporter longtemps des institutions vicieuses et les malversations d'un gouvernement coi^rompu, si elle ne se croyait pas menacée de maux plus graves par une populace aveugle et affamée.
Un des principaux objets de V Essai sur le principe de la population était le bien-être de la masse du peuple; et cependant à peine la seconde édition eut paru, que l'auteur fut poursuivi avec acharnement par des écrivains qui semblaient s'être voués à la défense des intérêts populaires. Ses adversaires cherchèrent à soulever contre lui les préjugés religieux, la haine des classes inférieures, la vanité des partisans peu éclairés des doctrines qu'il avait- réfutées, et jusqu'à l'animadvjersion des femmes anglaises, à la vertu desquelles on ne pouvait plus croire, quand on avait admis son principe sur la population. Ils prétendirent que ses doctrines étaient irréligieuses, puisqu'elles étaient contraires à ce précepte de la Bible : Croissez, multipliez, et remplissez la terre. Ils Taccusèrent d'être le partisan déclaré de toutes les calamités auxquelles sont assujetties les nations qui se multiplient trop rapidement, de la guerre, de la peste, de la fomine. Ils le présentèrent surtout comme un ennemi déclaré des classes laborieuses : ils faisaient planer son nom au-dessus d'elles, conune un sinistre météore qui les menaçait dans leur existence.
Des écrivains moins passionnés attaquèrent comme faux le principe fondamental de son ouvrage ; ii« prétendirent que, dans tous les pays, la population tendait moins à se multiplier qu'à augmenter ses moyens d'existence, et ils crurent le démontrer en foisant voir que les diverses classes de la société avaient aujourd'hui des aliments plus abondants et plus
SUR LA VIE ET LES TRÀYAUX DE MALTHUS. iitii
sains, et qu'elles étaient aussi mieux vêtues et mieux logées qu'autrefois* M. tialthus n*avait pas dit le contraire ; il était si loin de mécrânaître que les nations avaient le pouvoir d'accroître leurs richesses et leur bien-être, que Tobjet principal de son ouvrage était de les pousser dans cette voie. Aussi croyait-il que l'Angleterre, par exemple, au moyen d'une bonne direction de l'industrie nationale, pouvait, dans quelques siècles, doubler et même tripler sa population, et voir cependant chaque individu mieux nourri, mieux logé que les hommes de son temps. Si donc il pensait que toute population tendait à s'élever au niveau de ses moyens d'existenct, ou même à les dépasser, c'était après avoir admis, comme une vérité non moins incontestable, que les besoins de l'homme s'étendent avec ta puissance de les satisfaire, et que chacun considère comme nécessaires les choses dont il a besoin pour conserver, son rang dans la société.
11 est, chez toutes les nations civilisées, des individus qui ne se marient pas> des mariages qui ne produisent point d'enfants ou qui n'en produisent qu'un ou deux, et des personnes qui augmentent leur fortune plus rapidement que leur famille ^ mais ces faits particuliers, qu'on lui a opposés comme contraires à ses doctrines, n'empêchent pas qu'en général U population, considérée en masse, ne s'élève au niveau de ses moyens d'existence ; qu'une partie ne tende même à les dépasser, et qu'un certain nombre d'individus ne soient moissonnés par la misère ou par les maux qu'elle produit ; ils ne détruisent pas la vérité de cette observatic^l de Montesqpieu, que partout ou une famille peut vivre d Faise^ Use forme un mariage. ^.
On a dit que M. Malthus avait considéré la population sous l'aspect le plus triste : l'observation est exacte ; mais il ne faut pas oubher qu'à l'époque où il publia son Essai, un mal grave travaillait le peuple de la Grande-Bretagne, et que peu de personnes en voyaient la cause et le femède. Il y avait alors dans les classes pauvres une complète imprévoyance relativement au mariage et au devoir d'assurer à ses enfants des moyens d'existence. La prévoyance et l'économie, les deux choses qui leur sont le plus nécessaires, perdaient tous les jours de leur empire, tandis que l'impôt au profit des pauvres leur inspirait toujours plus de sécurité. En même temps, la conduite et les opinions des classes supérieures, loin de combattre leurs erreurs, tendaient à les fortifier. Il était donc naturel que H. Halthus cherchât à fixer l'attention publique sur des difficultés que personne n'entrevoyait.
U faut reconnailre toutefois que cet écrivain célèbre rapporte souvent à son principe des souffrances qui résultent d'autres causes. En effet, s'il est vrai qu'en tout pays la population s'accroît à mesure que ses moyens d'existence se multiplient, il est également vrai qu'elle décroit à mesure que ses ressources diminuent. La misère et les maux qui résultent d'une diminution de subsistances sont même infiniment plus graves que ceux qui sont des conséquences d'un accroissement trop rapide de la population. Il peut exister chez toute nation un grand nombre de causes de misère; mais il en est trois qui sont d'une nature très«-distincte :