SCÈNE VIII
ARVED, DUBREUIL.
Tu te doutes bien, mon garçon, du sujet dont je veux t’entretenir; car, entre nous, nous pouvons parler sans façon. . . il s’agit donc du rêve de ma vie entière, du bonheur de ma fille, que je veux te confier.
ARVED.
Je sais, mon oncle, que cette union a toujours été le désir de mon père et le vôtre. . . et moi-même, avec mes idées de mariage, je serais enchanté que cela pût réussir; mais, avant tout, il faut que cela convienne à Malvina... et puis, vous le dirai-je P j’ai toujours eu au fond du cœur un faible pour ma cousine Marie ; et , depuis que je l’ai revue , je la trouve si bonne et si gentille !
DUBREUIL
Ne vas-tu pas te passionner d’avance, et sans voir seulement celle que je te destine ?
ARVED.
Non, mon oncle.
DUBREUIL
Je te dirai doue , que pour Marie j'avais d’abord d’autres vues . . . nous avons ici un M. de Barentin , qui , l’année dernière , lui a fait une cour très-assidue.
ARVED.
Vous en êtes bien sûr ?
C’étaient des langueurs , des soupirs... il en était amoureux fou. . . au point même de m’inquiéter.
ARVED.
Et Marie ?...
DUBREUIL
On ne sait jamais au juste ce que pensent les petites filles.. . je crois cependant qu’elle le voyait avec plaisir; et comme cette année il s’occupe beaucoup plus de moi et du soin de me plaire , que de plaire à Marie . . . j’ai pensé qu’il avait son aveu, et qu’ils étaient d’accord.
ARVED, ému.
Ah ! vous croyez ?... alors, mon oncle, il ne faut plus penser à rien . . . qu’au bonheur de Marie.
DUBREUIL
Tu entends bien que mon dessein est de l’établir, de lui donner une dot convenable ; mais avant tout , et en ma qualité d’oncle, j’ai d’abord été aux informations, ce qui était assez difficile à cause du mystère dont s’enveloppait ce M. de Barentin. . . cependant, comme il prétendait avoir servi dans les gardes d’honneur, j’ai pris des renseignemens à ce sujet; et ceux que je viens de recevoir ce matin sont très incomplets ... on croit qu’il est d’une bonne famille de Rouen... qu’il avait autrefois une belle fortune qu’il a perdue... comment?... c'est ce qu’on ignore; car on ne sait même pas si Barentin est son véritable nom ... et tout cela ne me plaît pas beaucoup.
ARVED.
Peut-être l’a-t-on calomnié.
DUBREUIL
Et comment s’en assurer?
ARVED, prenant la lettre.
Je m’en charge. . . donnez. . . donnez. . . j’ai dans un
de mes régimens deux compagnies entières qui sont de la Seine-Inférieure.. . des jeunes gens de Rouen. . . je vais écrire, et dans peu de tems vous aurez les renseignemens les plus exacts. . . tout le monde sc connaît en province.
DUBREUIL
En attendant, je crois convenable de le prévenir avec égards, car je lui en dois... que nous attendons du monde, des amis à toi. . . enfin des phrases très polies qui lui permettent de retourner à la ville. .. sauf à le rappeler plus tard.
ARVED.
Certainement. . . et s’il est digne de ma cousine. . . eh bien! mon oncle, il faudra les marier. . . quoique, je ne ' vous le cache pas, cela me fasse un peu de peine.
DUBREUIL
Quand tu auras vu Malvina , tu n’y penseras plus... elle est si jolie. . . et tiens. . . liens, regarde la donc.
ARVED.
Vous avez raison, mou oncle... il est impossible d’être plus belle et plus séduisante.
DUBREUIL
Je te le disais bien... courage, mon garçon... courage, mon gendre.