‹ Maman ColibriChapitre 15 sur 120 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

GEORGET, puis IRENE Irène rentre. Elle arrête Georget d'un geste.

IRÈNE. — Non ! non ! je suis furieuse. Vat'en. Tu es d'une imprudence folle.

GEORGET. — Ce n'est pas vrai. Je suis très habile.

IRÈNE. — Va-t-en ! va-t-en ! je frémis à chaque instant, à cause des enfants!... Fais attention, je t'en supplie... S'ils s'a.pero&v^aient de quelque chose !

GEORGET. — Allons donc ! je manœuvre très habilement; c'est toi qui grondes et c'est toi la plus imprudente. (//■ tire de sa poche un petit portefeuille.) Tu avais oublié ça chez nous, à cinq heures... avec tes cartes dedans. Le concierge pourrait très bien fouiller et voir ton nom.

IRÈWE. — Vrai?... oh! crois-tu? [Elle prend le portefeuille.) Mais toi, de ton côté,

jet'eai conjuras, rais bien attention à Richard, à Paulot...

GEORGET. — Pas de danger. Mon petit m-anège est parfait; avoue. Je m'admire moimême. Je mad'ohe dans les combinaisons du jeune Paulot, je me charge des courses de Richard, et je leur fais croire à tous deux que j'ai une première de magasin... qui va lâcher ses par«nts pour moi... D'aboixl tes fils ne me croiraient pas capable d'avoir une aventiia-e aussi importante.

lEÈXE. — C'est vrai tout de même que c'est une chose considérable pour un garçon sans conséquence comme toi ! Qu'est-ce que tu as pensé quand tu t'es aperçu que je t'aimais?

GEORGET. -Ce que j'ai pensé?

IRÈNI-. — Oui.

GEORGET. — Je me suis dit : Je ne l'aurai jamais. C'est trop beau!... Je m'imaginais que, si je m'y mettais, il faudrait des années pour te conquérir.

IRÈNE. — Tu as été heureux, hein ?

GEORGET. — J'ai été surtout stupéfait.

ïRÈNE. — Sale bête!

GEORGET. — Mais c'est une impression qui a passé vite. Je m'y suis fait.

IRÈNE. — Quand t'es-tu aperçu pour la première fois que je t'aimais? Tu ne me l'as jamais raconté.

GEORGET. — Un jour, au tennis, chez les Dubreuil... Tu mje rega.rdais tout le temps... tu ratais toutes les balles... -

IRÈNE. — Tu étais si joli ce jour-là!

GEORGET. — Ne dis pas ça!... J'avais un rhume de cerveau terrible, un bouton de fièvre gros comme un gnon. J'étais furieux que tu m'aimes juste à ce moment-là.

IRÈNE.. — C'est ce que les poètes appellent le premier émoi.

GEORGET. — Je suis sincère.

IRÈNE. — Je le vois bien. (Silence. Elle le regarde longuement dans ses yeux bleus.

Puis, tant à coup, elle ponsse vn soupir.) Toai;t de même !

GEORGET. — Quoi, toTit de mêmfe?

IRÈNT.. — Rien! Tout de même... voilà tout!... Il y a. des minutes où je me demande si je ne rêve pas. Toi, Georget, le Georget dç wes enfants, devenu, tout à coup, ainsi sans raison, mon amant... Mon amant!

.'gongè, c'est-à-dire celui qui surpasse tout daiLs mon cœur... quelle effrayante chose!

oBioRGET. — Ne mê regarde pas ainsi. Ça m'intirtiide. Il me semble que j'ai fait un maiheur.

IRÈNE. — C'en est un! que tu as commis, •délibérément... C^en est un que de s'être •donné, corps et âme, à un enfant comme toi, qui tient désormais toute ma vie dans ses mains, tout : passé, avenir... C'est à ce gamin que devaient alioutir mes années graves de mère de famille, d'épouse, mes devoirs, mes deuils, mes scrupules, mes illusions de moi-même... Si tu n'appelles pas cela un malheur, que "te faut-il ?

GEO'RG'ET. — Mais c'cst agaçant, à la fin, cette conception que tu te fais de moi... Je suis un homme ! un homme à qui l'on peut se confier sans peur... Tu verras si je ne conduis pas bien notre barque. Ah! ah !

IRÈNE. — C'est peut-être vrai. Mais que veux-tu? il m'est difficile d'oublier que je t'ai vu collégien. Ça te nuit dans mon esprit.

GEORGET. — Ça me déshonore.

IRÈNE. — Tu te souviens, la première fois que je t'ai vu ? Richard m'avait demandé de te faire sortir, un dimanche, du lycée.

GEORGET. — Ne parle pas de ça, ne parle pas de ça, je t'en supplie!

IRÈ:: — Je te vois encore, gauche, un peu ridicule — parfaitement. — et bougon... Tu te rappelles quand je vous ai emmenés au bois de Vincennes, gamin que tout ennuie, maussade, regardant tomber les gouttes de pluie de ta visière en toile cirée... Tu faisais une si drôle de figure, dans ce dimanche forain de soldats, de guinguettes, et de pelures d'orange !

GEORGET. — Si tu ne m'avais pas connu petit, je n'aurais pas été le camarade de tes enfants, et si je n'avais pas été le ca...

IRÈNE, lui fourrant un honhon dans la bouche. — Oui, La Palisse! Tiens, mange un bonbon.

GEORGET, bafouillant. — Zut ! zut ! zut !

Elle l'embrasse doucement sur le front.

IRÈNTS. — Et puis, mon chéri, qu'importe ! Que je t'aime pour telle ou telle raison, c'est que cela devait arriver ainsi... L'essentiel est que je t'aime... et infiniment encore!.. Je trouve cette sensation si délicieuse de ne penser qu'à tci tout le jour^ de haïr tout ce •qui me dérange de ta préoccupation. . C'est violent, silencieux et bien agréable !

GEORGET, avec conviction. — N'est-ce pas?

IRÈNE. — Tais-toi! tais-toi!

GEORGET. — Qu'est-ce que j'ai dit?

ii.ÈNE — Ne me fais pas souvenir de tes... aventures. . . gredin !

GEORGET, — Ce n'est pas à elles que je faisais allusion.

IRÈNE — C'est écœurant, tiens! Songer que tu as déjà un passé!...

GEORGET. — Tu ne veux pas me croire quand je dis que c'est toi la gosse !

irèn::, vivement. — Ne blague pas! Je t'apporterais peut-être à cette heure, comme les autres, un amour sans illusion, sans mystère et sans curiosité... Dans quelques années seulement, tu apprécieras... trop tard... et alors ce sera avec regret et tristesse...

GEORGET. — Mais commeiit se peut-il qu€ tu n'aies jamais aimé?... Au fait, c'est bête ce que je demande là.

IRÈNE. — Non, ce n'est pas bête. Je me le suis demandé moi-même si souvent ! Mariée tout enfant à un mari qui ne m'épousa que pouj" fonder une famille et unir sa race belge à du joli sang français, j'ai poussé... Et les

hommes ne me troublaient pas. Je me suis habituée jeune à leur danger... Leur gaîté me plaisait, leur compagnie m'amusait... mais je les ai vus toujours saais mystère et leur présence ne m'a jamais fait rougir. On n'explique pas ces choses-là.

GEORGET. — Ça ne te tardait pas?

IRÈNE. — Que si! Seulement à la fin j'y avais renoncé et je n'y pensais plus... Dame ! C'est comme quand jo croyais que je n'aurais jamais ma voiture à moi : je n'en avais pas •envie.

GEORGET. — Heureusement que je devais venir... Bibi était là.

IRÈNE. — Dieu que tu es stupide, mon pauvre ami!... Et puis non, tiens, j'adore quand tu es radieusement bête comme ça!... que toute ta jeunesse éclate d'un bon gros rire qui ne peut pas tenir en place...

GEORGET. — ■ Chez moi on me trouve triste eoonme un bonnet de nuit.

IRÈNE. — Eh bien, tu es. méconnu chez toi, voilà tout... Ah! non, que" je ne te reproche pas tes vingt et un ans!... Sois jeune... sois jeune, aussi longtemps que ti; pourras.

GEORGET. — Ça ne se commande pas.

IRÈNE. — Tu crois?

GEORGET. — ^Dame!

IRÈNE. — Cest lugubre ce que tu dis là.

GEORGET, haussant les épaules. — Oh!

pourquoi .P Toi qui es toujours si jolie, si jeune!...

IRÈNE. — ^ Il y a de quoi mourir de tristesse d'entendre un amant qui vous dit : (( Tu es si jeune!... » Ah! la jeunesse, vois-tu, quand passe dans la conversation ce mot-là, je frémis de tout moi... C'est le plus beau mot de la vie.

GEORGET. — Pour les uns, c'est l'amour; pour les autres, c'est patrie, et ainsi de suite... Le plus beau mot de la vie varie selon les gens.

IRÈNE. — Pour les femmes, c'est toujours jeunesse. Ahl gredin, qui £.& ce trésor-là dans les yeux et qui ne le sais pas!

GEORGET. — C'est un refrain chez toi, cette idée.

IRÈNE. — Mais c'est aussi le refrain qui aocompagne ta beauté, petit malheureux!... Quand tu arrives dans la maison, c'est comme du printemps, c'est comme quelqu'un qui apporte des fleurs... Quand je te regarde par le balcon, en bas, tu fais sur le trottoir comme une tache claire et lumineuse...

GEORGET. — Je suis oommc un peni de radium, quoi !

IRÈNE. — Ce n'est pas si idiot que tu le crois ce que tu dis là.

GEORGET. — Colibri, va! On ne peut pas être plus exquise que toi.

IRÈNE. — Mais on peut être plus jolie... <î'est embêtant.

GEORGET. — Non, OU ne peut pas.

IRÈNE. — Si, on peut.. Au moins, je voudiTiais savoir si je suis seulement jolie.

GEORGET, avec autorité. — Tu l'es.

IRÈNE. — Ce n'est pas sûr.

uEORGET. — Si, puisque je te le dis.

IRÈNE. — Je n'ai pas confiance en toi... tlj es partial.

GEORGET. — ■ Que t'importe alors, si moi je te trouve belle.

IRÈNE. — Il n'y a que le.s femmes qui n'aiment p^s beaucoup qui se satisfont de cette illusion!... Est-ce que tu m'imagines quand j'avais vingt ans? J'étais rudement bien alors!... Quel dommage!... Pense, imagine un peu, comme je devais être à vingt ans !

GEORGET — Moins bien.

mÈNE. — Oui, La Palisse! Tiens, mange

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