‹ Maman ColibriChapitre 24 sur 120 · IRÈNE · texte numérisé non relu

IRÈNE

— Maman!...

Quoi?...

Richard la regarde fixement, les lèvres tremblantes, puis soudain, très calme, très doucement, mais avec une voix ferme.

RICHARD. — Je te prie, tu entends?... je te prie de ne pas aller aux Granges.

IRÈNE, sursautant. — Aux 'Granges!...

Que veux-l7u dire.^ Qu'est-ce que c'est que ça, les Granges?

RICHARD. — C'est une petite maison à droite, sur le chemin de la Touque, où tu vas tous les jours, et où Georget se dirige en ce moment.

IRÈNE, balbutiant, décontenancée. — Qu'est-ce que tu veux insinuer ? Peut-être, en effet, oui, suis-je allée par hasard...

RICHARD, Vinterrompant. — Maman...

oomprends-moi... Tu n'iras pas... tu n'iras plus jamais aux Granges...

IRÈNE. — Je...

Elle le regarde, effarée; elle suffoque. Elle essaie de parler ; devant le regard de son fils, elle ne peut pas. Elle tombe sur une chaise contre la table, la tète dans ses coudes.

RICHARD, émotionné, cherchant ses mois. ^— Je n'ai pas à te juger... Un fils ne juge, pas sa mère. Rien de ta vie ne me regarde... J'ai voulu seulement t'avertir... Je n-e t'au-

RICHARD. — Je n'ai pas a te juger...

rais, je crois, jamais rien dit... mais vraiment, l'affront que tu viens de me faire... ah ! c'était trop! Il faudrait être de marbre! Il y a près d'un mois que je garde seul oe secret... H ne sortira pas d'entre nous, je te le

jure... Tu peux être tranquille, mon père ne s'en doutera jamais... Il faut qu'il ne s'eii doute jamais.

IRÈNE. — Ah! mon pauvre RichaTd! mon.

pauvre enfant !

Elle pleure maintenant, la tête enfouie : on n'entend que ses sanglots dans le silence.

RICHARD. — Je n'ai pas autre chose à te dire... voilà.

Il se dirige vers la porte.

IRÈNE. — Pourquoi t'en aller, Richard .? A quoi bonr Ah! maintenant!... Puisque c'est à toi et non à tcn père que le sort a réservé le terrible choc... pourquoi hypocritement nous éviter, nous fuir, sans une parole échangée P.. . Ce serait trop affreux. A mon fils je dois l'explication, si possible, de ma conduite

RICHARD, secouant la tête. — Non!

IRÈNE. — Ah! folle que j'étais, en effet!... folle qui ne voyais pas les regards de son fils, foUe qui ne croyais même que cette chose fut possible !... Richard, écoute. ..tu vas te marier bientôt... tu vas nous quitter... voici que lavie commence pour toi... Le passé que tu laisses derrière, qu'il ne soit pas trop gâté dans ta mémoire... Garde-moi ton souvenir pareil... Ne juge pas trop mal ta mère.

RICHARD. — Je répète que je n'ai pas à te juger. J'adore mon père infinimemt... je le vénère... mais je sais que, dans une certaine mesure, il n'a pas toujours été bon... attentif... il t'a délaissée... Il a eu des maîtresses. . . Et sa.ns doute cela est-il suffisant pour expliquer...

IRÈNE, l'interrompant. — Non, je n'ai pas besoin d'excuse. Une jeune fille peut être abusée, une femme ne l'est pas... Seulement, je ne sais pas, moi... c'est allé si vite, ces quinze dernières années!... La vie est si courte, mon Dieu! cela va, cela va... Il me semble que c'est d'hier que je t'ai eu... Je te vois encore petit, comme oa... avec tes che-^ veux dans le dos. Mon Dieu ! on n'a pas le temps de se retourner, de comprendre ce qui se passe... Est-ce que je sais, moi, seulement, ce qui me tombe là, au plein milieu de ma vie?... On m'a mariée à ton père, toute jeune... et ensuite, les années ont filé, filé,. c'est effrayant!... Te voilà grand, maintenant; je vais bientôt te conduire à l'église, et il me semble que c'est moi qui en sors, que j'ai toute la vie devant moi, que ça commence... Ah! on devrait se cacher, je le saisr bien, de ses enfants, tant qu'on est capable d'être encore une amante... les efnfants ne devraient pas savoir... Je te demaïude pao*don, alors, Richard, si je te scandalijse ; mais oe n'est pas ma faute... J'ai un printemps en retard... tu sais, ça arrive... regarde... nous en parlions hier, tu te souviens ? Il y a des oiseaux qui se mettent à bâtir leur nid très tard... On se dit : « Sont-ils bêtes! Voilà

Maman Cchbi:

l'automne! » Il faut nous excuser; c'est une errevir de saison... Vois en ta mère une chose fragile et désolante. Ferme les yeux, mon petit, si je t'offusque... Moi, j'ai um médaillon où il y a des clieveux de maman quand elle avait vin^ ans... des cheveux blonds, exquis... ça m'a toujours presque choquée : ils sentent les baisers, ces cheveux... Il faut oublier ça, vois- tu, c'est des impressions... et penseï' que, si rien de tout cela n'est bien fameux, il faut être bon tout de même, parce que les cœurs ont déjà beaucoup de peine à être les cœurs qu'ils sontl

Elle éclate en sanglots.

RICHARD. — Tu n'avais pas à t' excuser... Rien n'entache mon respect pour toi. Tout cela doit me rester absolument étranger. Ma mère, c'est ma mère. Ce qu'elle a fait, ce qui s'est passé, échappe complètement à mon jugement et ne me regarde pas; c'est lettre morte, un voile baissé {Avec véhémence.) Mais ce qui me regarde, par exemple, c'est l'affront fait à mon père !

IRÈNE. — Que veux-tu dire par là?...

RICHARD. — L'offense qu'il ignore et qui insulte, venant d'oii elle part, toute la famille et l'amitié trahies, voilà ce qui me concerne ! Mon père est forcé de sourire tous les jours à qui lui a pris l'honneur de son foyer... Je suis là, moi, pour le représenter.

IRÈNE. — Ah ça, mais!.., Kichard, tu ne m'as pas comprise? J'excuse ta première impulsion, dans l'emportement bien naturel de la jeunesse... La seconde sera toute de raison, de pitié, j'en suis sûre.

RICHARD, avec emportement. — Tu n'ias pas imaginé, j'espère, maman, que je toucherai seulement une minute de plus la main de cet individu, que je tolérerai sa présence seulement un joiiîr !...

IRÈNE. — Il ne s'agit pas de cela... Après la révélation que tu viens de me faire, Richard, sois sûr que je n'imposeiiai pas à ta délicatesse la moindre s/tuation qui la puisse blesser. Tu ne re verras pas Georget, que peutêtre dans la mesure des circonstances forcées pour ne point éveiller les soupçons de ton père... Mais tu peux t'en reposer sur moi, sans nulle crainte. Cette conversation, ce qu'elle ouvre tout à coup dans ma oonscieçnce de nouveau, tout va m'en donner le courage et... (Un soupir.) peut-être aussi la force! En tout cas, tu peux t'en reposer sur moi pour que rien ne t'atteigne; cela je te le jure.

. RICHARD. — • Ah! non, non! Ta vie te concerne, entendu!... arrange-t'en. Mais nous avons un compte à part à régler, d'homme à homme. Il sera réglé, j'en réponds. Comment, oe garçon que j'ai introduit chez nous, aur quel j'ai donné mon amitié et ma confiance, qui m'a trahi lâchement, hypocritement, qui est venu introduire ici le déshonneur... eh 1 oud, appelons les choses par leur noml... le

déshonneur dans la maison intacte, ce gaSlard-là resterait impuni?... Mais je voudr.H8 me retenir de lui souffleter la face que je ne le pourrais pas! Tout mon sang ne fera^ qu'un t':^"^! Non, non, c'est un compte parti'

IRÈNE. — L'ennemi!... je l'ai vu, la, dkns

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